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31/12/2008

Reflets

Ton eau est un miroir où se reflètent des palais d’un autre temps.
Leurs façades décrépites témoignent de splendeurs perdues et le voyageur qui les contemple s’interroge longuement devant les moulures aux ors fanés.

Quand vient le soir sur le canal, on croit parfois apercevoir l’ombre de ces hommes qui ne sont plus : un chapeau au coin d’une rue, une cape qui traverse un pont. Un parent de Casanova, peut-être ?

Passe une barque, sans bruit. Clapotis discret, froissement imperceptible, elle a déjà disparu, au point qu’on doute même qu’elle ait jamais existé. Mirage intemporel, essence de cette ville aquatique, perdue dans la lagune.

Il est, à qui sait chercher, des quartiers froids et tristes où l’eau semble morte au pied des maisons ternes. Il est des palais d’or aux volets fermés qui n’en finissent plus de mourir de leur belle mort. Il est tout au bout un front de mer aux allures estivales sous les pins qui embaument. Il est des musées aux peintures énigmatiques où les toiles pendent depuis des siècles. Il est des églises de marbre blanc qui se mirent dans l’eau bleue tandis que de grands bateaux remontent le canal principal. Il est une tour fantastique d’où l’on contemple le rêve de la mer.

L’autre soir, en arpentant la riva degli schiavoni, perdu dans ma solitude, j’ai cru voir de grands voiliers accoster en silence, remplis de toutes les épices de l’Orient. Un rêve, probablement. Quand je me suis retourné, les voiliers avaient disparu, tels des fantômes de l’Histoire. Pourtant, l’air embaumait le gingembre, la cannelle, la coriandre et la muscade au point que c’était à en perdre la tête. Je me suis enfoncé dans des ruelles étroites jusqu’au cœur de la nuit noire, me souvenant que ces bateaux apportaient parfois la peste et la mort.

Et pendant ce temps, Venise n’en finit plus de s’enfoncer dans la lagune, s’abolissant elle-même, comme prise d’un remords devant sa richesse passée.

"Feuilly"

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Photo Internet

01/12/2008

Les rêves d'Amérique

Qui étaient ces hommes qui découvrirent l’Amérique ? Des aventuriers, des chercheurs d’or ? Probablement. Des géographes aussi, passionnés par leur science. Des missionnaires, pressés d’aller évangéliser ces contrées. Et dans tout cela, il me plait d’imaginer quelque poète perdu, quelque fou qui croyait donner un sens à sa vie en s’embarquant vers l’inconnu.

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Ainsi donc ils partirent, les fiers aventuriers.
Ils lancèrent leur nef fragile sur la mer océane, voulant quitter ce monde pour en découvrir un autre, bien meilleur.

Là-bas, on disait qu’il y avait des îles incroyables, où poussaient tout seuls des fruits savoureux. Les animaux y étaient fantastiques et étrangement doux. Des espèces de lions venaient, paraît-il, vous lécher les mains tout en vous regardant de leurs grands yeux bleus.
Là-bas, on disait aussi qu’il y avait une grande terre, un continent, peut-être, avec des fleuves aussi larges que la mer. D’étranges poissons y nageaient, avec des corps de femmes et une queue de poisson.

Plus loin, c’est la forêt, immense, impénétrable. Des serpents gigantesques l’habitent et la défendent. Ils nagent dans les mangroves et les marais putrides. Quiconque s’aventure en cette contrée est frappé de fièvres étranges et meurt dans d’atroces souffrances, en ayant oublié pourquoi il était venu.

Il faut rester sur la côte, le climat y est plus doux et les femmes fort lascives. Quant à ceux qui ne pourraient se satisfaire de ces délices, qu’ils remontent les fleuves jusqu’aux origines du monde. En amont, ils trouveront des sauvages qui dansent nus en psalmodiant des chansons insolites. Ce sont des poèmes incompréhensibles qui parlent des dieux et des hommes et puis aussi de l’amour et de la mort. Ils dansent toute la nuit en buvant des nectars inconnus et tombent dans des délires étranges dont ils sortent au matin complètement heureux.
On dit que la-bas l’argent n’existe pas et que tous les hommes sont égaux. Les fleurs y ont des parfums pénétrants et la chair des poissons est tendre et délicieuse quand on la déguste au petit matin. On vit et on mange sans horaire, parfois le jour, parfois la nuit, à la lumière blanche de la lune.

Là-bas, il y a des oiseaux qui parlent des langues inconnues et en plein midi le soleil est si fort qu’il faut se réfugier sous l’ombre salvatrice des grands arbres. On fait alors de longues siestes remplies de rêves doux. On croit voir des rivages devant la mer, des algues sur ces rivages et des filles qui se baignent au son des vagues. Ce sont des vagues immenses et déferlantes, qui se brisent sur des rochers aigus comme la mort. Souvent, les filles émergent de l’écume blanche en riant et en poussant des cris aigus. Leur peau brune appelle les caresses et on se croit au paradis, mais quand on les appelle, elles disparaissent ou se perdent dans le rêve dont elles sont issues. Il ne reste que le soleil implacable dans le ciel infini et la soif qui vous dévore, éternellement.

Là-bas, on dit qu’il est un monde étonnant qu’il faut aller découvrir un jour si on ne veut pas avoir vécu pour rien. C’est une terre vierge restée intacte depuis la création de l’univers, une terre où la vie semble avoir enfin un sens. C‘est un continent éloigné, perdu au bout de la mer et un espoir qui attend nos navires.

Encore faudrait-il se décider à embarquer. C’est qu’on dit tant de choses sur ce territoire qu’on finirait par se demander si ce n’est pas seulement un rêve.

"Feuilly"


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00:39 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : poésie

11/11/2008

La musique

Comme nous parlions de musique dans la note précédente, voici un vieux poème retrouvé dans mes papiers et qui aborde le même thème.


LA MUSIQUE


La musique, obsédant refrain
Aux mille aspects changeants
Non sens proclamé par mille violons complices
Violonade à rebours ;

Non à la critique et à « ses voiles sur la mer »
La musique c’est l’abstrait de l’être le plus pur
Quintessence du doute qui se cherche et se trouve
Se retrouve et repart
Reprise de l’orchestre
Quintette pour piano opus 24
Requiem allemand pour une autre Bohême
Emmanuel Kant s’est retiré en silence.

Neuf symphonies muettes
Et Monsieur Bartok
Et Monsieur Sibelius, ce poète outragé
Le cygne et son chant
Il s’appelait Tuonella.
Consonance latine pour l’Espagne de Falla :
Ses jardins andalous du pays musulman
Chant lascif des femmes dans la nuit de l’Orient
Chaleur à l’Occident du rêve.
La musique.
Ma musique.

Refrain pour l’actrice dans un film de Rohmer.
Applaudissements sur la place publique
Ecoutez tous.
Ecoutez la nostalgie de cette fille
Et son chant. Lointain.

La rumeur de la mer et le chant légendaire des sirènes
L’infini du monde dans une coquille, sur la plage.
Le vent, parfois, dans les ramures d’hiver,
L’or dans les trembles, au printemps de l’espoir.
L’été, la chaleur et les soirs
Eternel crépitement, insectes inlassables
Bruits inclassables, dans le souvenir du midi.

La musique

Des pas dans la rue qui résonnent,
Au petit matin, à la sortie des bars
Claquement sec d’une portière
Bruit de moteur.
La soirée se termine.
Tout est fini.
Voici le jour et sa tristesse infinie.

02:09 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : poésie

07/11/2008

L'éternel instant

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Coule la rivière, qui fuit on ne sait où.
Toi qui passes, arrête-toi et écoute le bruit de l’eau en son instant d’éternité.

C’est ici, près du pont, qu’elle sanglote en un murmure tendre et doux.
C’est ici qu’une feuille tourne sur elle-même, lentement, presque immobile, comme si le temps s’était arrêté.

Tout, alentour, n’est que silence.
Seule la musique de l’onde emplit l’espace et ton cœur.
Ecumes à la surface des pierres, vaguelettes qui longent la rive, c’est ici que ça se passe, c’est ici que tout se joue.
Quelque part dans le bois, un oiseau chante, à l’abri des regards.

Un souffle d’air agite une branche, qui doucement vers l’onde se penche.
Bruissement de feuilles, à peine perceptible, mélodie végétale : un dieu vient de passer.
C’est ici qu’elle ralentit, la belle rivière, tandis que le soleil, d’un rayon oblique, la transperce, dévoilant des secrets insoupçonnés.
Là, un peu de mousse, là une algue qui s’étire paresseusement au gré du courant, plus loin quelques pierres d’émeraude sur un lit de sable.
Hôte de ces lieux, lentement, passe un poisson, immortalisant l’instant. Il frôle des cailloux aux reflets dorés, ondoie tout en souplesse, sans se presser, savourant ce moment éphémère.

Mais soudain, le vent s’élève sans crier gare, troublant l’onde calme. Les arbres s’agitent, le poisson disparaît. Un nuage a occulté le soleil, rendant opaque la surface liquide.
Il ne reste rien du bel instant d’éternité, rien que l’eau qui fuit vers son aval et qui court à sa perte. Rien que nous ne sachions déjà, mais que nous n’avions pas voulu remarquer, fascinés que nous étions par la beauté éternelle de l’instant éphémère.

La feuille elle aussi s’en est allée, emportée par le courant. Le rêve s’est brisé et la vie a repris ses droits. Comme cette onde, elle passe, nous accordant quelques instants magiques, avant de nous emporter vers des contrées inconnues, dont on ne revient pas.



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08:14 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : poésie

22/10/2008

Automne (3)

IMG_1114.JPG Feuilly 19.10.08


Texte fictif et de pure imagination, est-il besoin de le rappeler?


Mon amour,

Je t’écris cette lettre qui ne partira pas et qui restera dans mon tiroir. Je la conserverai précieusement sous clef et la relirai de temps en temps, en souvenir de nous et des agréables moments que nous avons passés ensemble. Il vaut mieux que tu ne la lises pas, car la nostalgie qui s’en dégage prouve que je t’aime encore, ce qui me met dans une position délicate. Il n’est jamais facile de dire à quelqu’un qu’on l’aime encore, tu en conviendras. De toute façon, je voudrais même te l’envoyer, cette lettre, que je ne pourrais pas, car j’ignore quelle est ta nouvelle adresse.

Voilà, je voulais juste te dire que je suis repassé par hasard par la petite place où nous avions l’habitude de discuter très longuement. Tu me diras qu’il n’y a jamais de hasard et c’est vrai, évidemment. Il se pourrait bien, en effet, que mes pas aient été guidés comme malgré eux vers cet endroit, où tant de paroles furent échangées, tant de promesses aussi, même si bien peu furent tenues. Les mots que nous avons prononcés sont pourtant encore gravés dans ma mémoire comme s’ils avaient été dits hier. En fait, c’était aux premiers beaux jours du mois de mai que nous avions commencé à nous rencontrer. Souviens-toi, nous étions encore des inconnus l’un pour l’autre à ce moment-là. Depuis lors, nous le sommes malheureusement redevenus.

Le vieux banc est toujours à sa place, sous le grand hêtre qui te plaisait tant, mais les oiseaux ne chantent plus et les bourgeons ont laissé la place aux feuilles jaunissantes. Les arbres sont dans toute leur splendeur et si tu passes non loin de là, tu devrais faire un détour, cela en vaut la peine. Quand le soleil donne sur le feuillage, on se croirait dans une grotte tapissée d’or et les rayons obliques qui pénètrent maintenant jusqu’au sol jouent sur les feuilles éparpillées à terre. C’est de toute beauté.


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C’est de toute beauté, mais c’est triste aussi car tu n’es plus là. Et je me dis que ces feuilles qui t’ont connue, toi et ton sourire troublant, vont disparaître à leur tour comme tu as disparu. Quelque part, elles constituaient pour moi comme des témoins discrets de nos rencontres. Tu te rends compte qu’elles ont assisté à toutes nos conversations et qu’elles connaissaient par cœur la couleur de tes yeux et la douce rêverie de ton regard ! Et les voilà anéanties, desséchées, emportées par le vent et foulées au pied. Encore quelques jours, au mieux quelques semaines, et elles auront disparu. Que restera-t-il, alors, de notre amour ? Il aura vécu et ne connaîtra aucun printemps.

J’ignore où tu es partie, mon coeur et j’ignore même pourquoi tu es partie. Pourtant, quand on se retrouvait sur ce banc, il me semblait que tout était possible et que l’avenir était devant nous. Plus tard, dans ta chambre, c’était même devenu d’une évidence étonnante, tant la complicité de nos corps semblait ne jamais devoir cesser. Et ce voyage, t’en souvient-il ? Quand les jardins du Calife ne fleurissaient que pour nous… J’avais subrepticement cueilli une rose du parterre odorant et te l’avais offerte, comme on offre un parfum défendu. Puis le soir était descendu sur l’Alhambra, lentement. Nous nous étions si bien cachés que nous nous sommes retrouvés enfermés dans l’enceinte sacrée et toute la nuit nous avons parcouru le palais des Mille et une Nuits. A la fin, tu t’es arrêtée, épuisée. Tu t’es assise sur le rebord d’une fontaine et comme Shéhérazade, tu as commencé à raconter une histoire étrange, l’histoire de ta vie. L’aube se levait sur l’Albaicin, en contrebas, que tu parlais encore. Tu m’as souri, délivrée d’un lourd fardeau et tu t’es enfouie vers les portes qu’on venait d’ouvrir. Quand on s’est retrouvés, très tard dans la journée, on s’est juré un amour éternel. Tu te souviens ?

Et bien cet amour éternel, je le contemple ici. Assis sur ce banc froid, je regarde les feuilles joncher le gazon. Le vent les emporte ou les assemble en tas, au gré de son caprice. Il me semble être ces feuilles, privées de volonté, soumises au hasard et occupées à mourir.
Je t’aime mon amour.


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13:22 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (37) | Tags : poésie

21/10/2008

Automne (2)

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Feuilly 19.10.08


J’avais aimé ce jour où les bourgeons recouvrirent les branches de l’hiver. J’avais beaucoup aimé.

J’avais aimé aussi les giboulées d’avril, les orages de mai et même les brouillards nocturnes quand s’avança la lune rousse .

En plein juillet j’ai adoré le chant des cigales dans les forêts de chênes-lièges, les nuits torrides du Sud et le vert des châtaigniers.

Quand vint septembre, j’ai aimé le bruit de la pluie sur les vieux toits et les bourrasques de l’équinoxe. Puis les oiseaux migrateurs prirent leur envol et je les ai regardés former de grands « V » dans les ciels nuageux et entamer leur improbable voyage en lançant de grands cris.

J’ai adoré tout cela. Aujourd’hui, je te regarde, feuille jaune qui tombe en spirale. Qu’emportes-tu dans ta chute ? Quelle mémoire avec toi va mourir ? Tu fus belle pourtant dans ta jeunesse. Te voilà plus belle encore, parée de mille feux et pourtant tu vas disparaître et tu le sais. Pendant quelques jours encore, emportée sur le sol au gré du vent, tu tourbillonneras une dernière fois, jaune et féerique, avant que de mourir définitivement. Sous la pluie glacée, tu te décomposeras lentement, nous rappelant pendant des semaines que rien n’a de sens si ce n’est cette boue fangeuse et triste dans laquelle tu auras disparu. Comment dès lors, encore aimer l’automne ?


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00:11 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : poésie, automne

20/10/2008

Automne

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Feuilly, 19.10.08



L’automne est une saison de contrastes, aussi bien dans l’alternance des verts et des jaunes que dans la manière dont nous regardons cette saison, tantôt éblouis et admiratifs, tantôt nostalgiques et un peu tristes.

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Certains retardataires refusent l’inéluctable et affichent une dernière fois des couleurs qui se veulent optimistes mais nous savons tous que c’est un combat d’arrière-garde:

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Car le bel automne est là et bien là:

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Tel qu'en lui-même...

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Splendeur, affirmation de soi, éblouissement, dans la belle lumière d'octobre.


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Mais demain, que se passera-t-il demain?

01:07 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (10)

16/10/2008

Le chercheur d'étoiles

J’étais parti à la recherche d’une étoile qui n'aurait pas été morte.
On dit qu’il en existe encore quelques-unes, là bas, bien loin, quelque part entre la constellation du Centaure et celle d’Orion.
J’étais donc parti et je cherchais.
Ce fut un beau voyage, un bien beau voyage.

J’ai traversé des contrées étranges, des plaines immenses, des forêts enchantées et j’ai même vu des montagnes qui montaient jusqu’aux cieux. J’ai connu les pluies de l’hiver, quelque part dans un port de l’Atlantique et des climats torrides, plus au Sud, sur la terre calcinée de la vieille Castille. Là-bas, il y avait des châteaux fantastiques, dressés sur des pitons rocheux, des champs de blé vastes comme la mer et la poussière des siècles, emportée par le vent, dans la chaleur de midi.

J’ai dormi à Venise, la belle cité qui dans l’eau se mire et cherche en vain dans un miroir le reflet de ce qu’elle fut. J’ai traversé Vérone, mais il était trop tard, Juliette déjà reposait dans son tombeau de marbre. J’ai vu Florence, ses dômes et ses musées et même San Gimignano, la ville aux mille tours, perdue dans son Moyen-Age.

Je cherchais toujours et je ne trouvais point.

Parfois je demandais aux personnes rencontrées si par hasard elles n’avaient pas croisé la route d’une étoile qui ne serait point morte, une étoile avec deux grands yeux songeurs et une belle chevelure de feu, comme ces longues traînées qu’on voit parfois la nuit au milieu du mois d’août.
Mais, personne n’avait rien vu, ni fille ni étoile et encore moins des traînées de feu. La nuit est noire répondaient-ils et les étoiles sont mortes depuis longtemps. Néanmoins je continuais à chercher.

Cela a pris du temps. Tellement de temps qu’entre-temps j’ai vieilli et qu’un beau jour je me suis retrouvé à mon point de départ. La vie déjà était finie et je n’avais pas trouvé l’étoile. Peut-être était-elle morte pendant que je la cherchais. Peut-être n’avait-elle jamais existé, si ce n’est dans mon imagination. Pourtant, il me semblait… Parfois je lève encore les yeux vers le ciel, entre le Centaure et Orion et je crois l’apercevoir. Mais à fixer ainsi la nuit trop longtemps mes yeux picotent et ma vue se brouille. L’âge sans doute. Probablement.
Tout me semble flou alors et je ne distingue plus rien.

Cela ne fait rien, ce fut quand même un bien beau voyage.
Restent les souvenirs.
Et le désir.

"Feuilly"

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18:16 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : poésie

30/09/2008

La nef des fous

Sur la mer flottent des navires qui ne vont nulle part. Des capitaines désabusés en tiennent la barre, noyant dans l’alcool la certitude de n’arriver jamais à aucun port.
C’est à peine s’ils se souviennent d’où ils ont pu partir un jour. Il est vrai que c’était il y a plus de mille ans !

Pour passer le temps, ils contemplent les nuages et s’amusent à deviner, dans leurs masses cotonneuses, les formes les plus étranges. Voici qu’apparaît un éléphant fantastique avec sa trompe dressée et là une île merveilleuse avec ses cocotiers. Plus loin, ils croient voir des châteaux ultramarins ou bien encore le visage d’une femme qu’ils auraient pu aimer.

Quand ils sont las de ces jeux stériles, ils observent les dauphins qui, parfois, jaillissent des profondeurs pour se transformer en gerbes d’écumes et disparaître dans le néant de l’onde.
Soudain, un oiseau pousse un cri de désespoir et vient se poser, exténué, tout en haut du mât d’artimon. Aussitôt, on fait descendre les voiles afin d’immobiliser le bateau. En effet, il convient que se repose ce messager des dieux qui n’a traversé l’éther que pour en signifier toute la vacuité. L’arrêt peut durer deux heures comme deux ans, cela dépend de l’oiseau et des rêves qui hantent son sommeil.

Pour s’occuper, on descend dans la cale, où, dans de vieux coffres de pirates, s’entassent des livres incroyables. On lit alors les Mille et une nuits, Lautréamont ou bien ce poète fou qui voulait remonter des fleuves mystérieux. En cherchant bien, on trouvera le Cantique des cantiques, Aristote, Montaigne et même les récits qu’un poète fit du périple d’Ulysse sur la grande mer salée. Le livre peut être écrit en hébreux, en grec ou bien en un sabir étrange, cela n’a aucune importance car il se trouve toujours un marin pour en comprendre le sens. Il s’assoit habituellement à califourchon sur un vieux tonneau de vin et commence la lecture à haute voix. Les autres n’y entendent rien, mais peu importe. Ils se laissent bercer par la musique des mots et observent les variations qui s’opèrent dans le regard de celui qui lit. Ils tentent alors de deviner le sens de l’histoire mais ce qu’ils imaginent est souvent encore plus beau que ce que l’auteur a voulu dire.

A la fin de la lecture, qui dure généralement entre deux et quatre jours, un des marins remonte sur le pont pour voir si l’oiseau dort encore sur le mât d’artimon. Si c’est le cas, on recommence un autre livre, sinon, on lève les voiles et on repart.

La proue aventureuse fend les flots en silence et le soleil éternellement au zénith darde des rayons de feu, insupportables. Pour se rafraîchir, on boit du vin de palme ou du thé d’Arabie. Souvent, un marin sort de sa poche un vieux jeu de cartes ou des dés. On essaie aussitôt de tromper le destin et de voir si la chance peut tourner. Elle ne le peut pas, évidemment, alors, le vin aidant et l’ivresse gagnant petit à petit, on sort les couteaux et on sombre dans des combats inouïs.

Pendant ce temps, dans la cabine du capitaine, un perroquet sourd psalmodie des prières en latin.

Plus tard, bien plus tard, quand les plaies seront pansées et les morts jetés à la mer, on recommencera à regarder les nuages et on y cherchera le reste de ses espérances. Puis on rêvera des sables d’Abyssinie, des fleuves d’Amérique ou des plaines de Russie, bref de tous ces lieux qu’on n’atteindra jamais. Pour se consoler, on dira qu’il vaut mieux ne pas les visiter, afin de mieux pouvoir les imaginer.

Car vous l’aurez compris, sur cette nef des fous que n’auraient reniée ni Erasme ni Bosch, seul compte l’imaginaire, qui permet d’oublier une partie de la réalité. De toute façon celle-ci est éphémère et est appelée à disparaître, alors à quoi bon s’en préoccuper ? Seuls importent les rêves insensés et les songes les plus creux et quand le vin est bu et que les bouteilles sont vides et jetées à la mer, les marins se mettent à fredonner des chants incroyables, où il est question de femmes, de corps qu’on dénude, de parfums exotiques et d’extases infinies au creux de hanches souples.

Les plus vieux leur répondent par des refrains d’autrefois. Ils parlent des corsaires et de leurs combats brûlants à la verticale des tropiques, en un lieu étrange au large des Sargasses. On dit que là-bas existe une île entourée d’algues noires comme la mort et que ceux qui s’avancent dans ce marécage n’en reviennent jamais. D’autres prétendent que c’est là que vivent les sirènes à la peau dorée comme le blé et aux yeux aussi bleus que l’océan. Elles chantent d’une voix somptueuse et attirent à elles les marins enivrés d’amour et de musique sacrée. Celui qui n’est pas englouti par les algues visqueuses et qui parvient au rivage finit par se donner la mort devant tant de beauté. Les sirènes, alors, recouvrent son corps de branches de bananier et elles entament des chants funèbres qu’on entend parfois de très loin, les jours de tempêtes. On dit aussi qu’elles versent des larmes sur leur éternelle virginité et sur les plaisirs qui leur sont toujours refusés. Mais on dit tant de choses !

Quand enfin vient la nuit aux multiples étoiles, les marins se séparent. Les uns vont dormir dans la cale, qui sent bon le vieux tabac, tandis que les autres tendent leur hamac entre les mâts. Par habitude, le plus ancien des capitaines prend la barre, mais il est souvent le premier à s’assoupir, terrassé par l’âge, la chaleur et l’alcool. Cela n’a aucune importance puisque le bateau ne va nulle part et qu’aucune terre jamais n’apparaît à l’horizon. Les plus jeunes, eux, s’endorment lentement en contemplant la lune, aux formes troublantes et douces, et dont la clarté bleue se répand sur le pont en flaques de lumière. Ils ferment les yeux et rêvent des sirènes à la blanche poitrine; certains croient même entendre leurs chants mélodieux, mais ce n’est que le bruit monotone et obstiné de la houle qui frappe la carène du bateau maintenant livré à lui-même. Quant aux autres marins, ceux qui se sont réfugiés dans la cale, ils ont allumé une lampe tempête et écoutent, un peu inquiets, les craquements sourds des poutres et de la charpente. C’est le voilier tout entier qui gémit sous la pression des vagues nocturnes et on dirait que de fatigue et de lassitude il va s’ouvrir en deux et se livrer à la mer, couler dans les grands fonds et puis s’immobiliser tout en bas sur un lit de sable vierge et pur comme il en existait au commencement du monde.

Le vent s’est levé et le bateau file maintenant à vive allure, en aveugle dans la nuit noire. De gros nuages sont venus manger la lune et un éclair, suivi d’un roulement de fin du monde, illumine parfois les lointains incertains. Dans les bas-fonds, des monstres d’un autre âge se sont réveillés, beuglant des chants désespérés qui se répercutent dans l’onde. Bientôt la proue fend une masse informe d’algues noires. Les marins dorment. Ils ne savent pas que la mélodie qui hante leur sommeil est bien maintenant le chant des sirènes dont ils contemplent en rêve les corps nus et sveltes. Dans leur sommeil, ils entendront comme des musiques mystiques qu’on jouerait dans des églises sous-marines. Ils verront ou croiront voir les peuples de la mer agenouillés en extase tandis que l’officiante, toute de blanc vêtue, chantera a cappella des poèmes étranges et troublants, repris à contre-temps par un chœur de jeunes filles. A la fin, le blanc vêtement ne sera plus dans leurs songes qu’une voile de navire flottant à la dérive dans les grands vents océaniques tandis que les chants mélodieux se confondront avec le bruit du ressac sur une plage du bout du monde.

Restera le navire, ballotté par la houle et tanguant sous les roulis. A l’horizon, une lumière incertaine enflammera les nuages, qui sembleront brûler comme l’Alhambra à la chute des Almohade. Abû Abd Allâh As-Saghîr, une nouvelle fois, livrera Grenade et l’Histoire sera définitivement écrite dans le sang.

Puis la lumière apparaîtra, blanche sur la mer bleue et les marins qui se réveilleront croiront un instant avoir basculé dans un autre monde, tant le calme alentour sera impressionnant et le temps comme suspendu pour l’éternité.

Soudain, un oiseau criera dans le ciel nouveau et viendra se poser sur le mât d’artimon. Alors tout recommencera et aujourd’hui sera comme hier et demain comme aujourd’hui. Le soleil brillera et on jouera aux cartes ou on lira Homère et son éternelle Odyssée. Le voyage, semble-t-il, n’aura jamais de fin.

"Feuilly"

15/09/2008

Perte de mémoire

Dans la ville, il y a des chiens qui errent, le jour
à la recherche d’on ne sait quoi.
Il y a des hommes aussi,
qui marchent, marchent et marchent encore.
Dans la ville il y a un fleuve
qui traverse en silence
et encore des routes, des voitures et des trains.
Dans la ville il y a des enfants
qui jouent sur les places publiques
et leur ballon, parfois, traverse la chaussée
comme les souvenirs traversent ma mémoire.
J’erre dans la ville
et je regarde les enfants.
Je fus l’un d’eux, autrefois, sur la place publique.

Dans la voiture, je roule au hasard
sur les routes de la grande ville.
Je roule sans rien dire
et je regarde les gens qui marchent
qui marchent et qui marchent encore.
Voici le pont au-dessus du grand fleuve.
Je le traverse, cherchant je ne sais quoi.
Dans le soir qui tombe, on ne distingue plus rien,
ni les hommes ni le pont ni les enfants.
Pourtant je fus l’un d’eux, sur la place publique,
autrefois, dans la grande ville
que le fleuve traversait en silence.
Les souvenirs s’estompent avec la nuit qui vient.
Je m’arrête. Passe un chien qui erre,
à la recherche d’on ne sait quoi.

= = = = = = = = = = = =

Il y a toujours eu des chiens dans cette ville étrange,
hirsutes, agressifs, menaçants.
Souvent ils se battaient, sur les places publiques
et nous nous sauvions sur la chaussée,
laissant là notre ballon.
Parfois, même, nous traversions le pont
et en silence contemplions le grand fleuve
jusqu’à ce que s’estompe notre peur
ou que vienne la nuit.

Mais plus tard, tu fus là,
quelque part dans la foule.
Nous nous donnions rendez-vous sur les bancs d’une place publique.
Les enfants jouaient au ballon
et les chiens se sauvaient apeurés
en nous entendant rire

Parfois, nous nous promenions le long du fleuve
et regardions le pont où là-haut passaient les voitures et les trains
jusqu’à ce que le soir tombe et qu’on ne distingue plus rien.
Alors nous revenions par la ville où dans le silence des hommes marchaient et marchaient, .
inlassablement.
Nous nous disions au revoir, sur la place publique
et je gardais longtemps en mémoire le goût de ton baiser apeuré.

Un soir, un homme t’a regardée et t’a suivie.
Tu t’es enfuie dans la nuit.
Il y avait partout des chiens, hirsutes, menaçants, agressifs,
c’est du moins ce que tu m’as dit.

Puis je ne t’ai plus revue.


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Ce soir, je roule lentement dans les rues de la ville.
Il n’y a plus d’enfants, ni de ballon.
Plus d’hommes non plus, même pas sur les places publiques.
Il n’y a plus personne,
sauf les chiens qui errent et qui parfois se battent
et puis bien sûr le fleuve, qui coule en silence.

Il fait noir et je ne sais plus ce que je suis venu faire ici.
Les souvenirs se sont évanouis quand la nuit est venue.
Il ne reste que l’angoisse et la peur des chiens publics.
Sur le pont je me suis arrêté dans le silence.
Je regarde le fleuve qui coule en contrebas,
traversant la ville.
On dit que c’est de là que tu as dû te jeter dans le vide
fuyant on ne sait quoi.
Mais les hommes qui marchent et qui marchent racontent tant de choses!
Agressifs, menaçants, ils disent n’importe quoi, sur les places publiques.
Moi j’ai oublié et je ne me souviens plus.
Il y a longtemps de cela, dans la grande nuit.

Sur le pont, je descends de voiture.
Hirsute, le chien me regarde, menaçant.
J’ai peur.
En contrebas coule le fleuve.
C’est la seule chose que je sais encore.

"Feuilly"

14:35 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poésie

17/08/2008

Réveil matinal

Chaque matin, au sortir de la nuit
Il faut, encore plongé dans les rêves,
Goûter ce noir nectar
Au parfum de tropiques.

Le humer lentement,
Et le respirer avec délice
Afin d’en percevoir
Le plus subtil parfum,
La quintessence aromatique.

Les yeux plongés dans le noir breuvage,
Encore ensommeillé
Et l’esprit plein de rêves,
On découvre alors un monde étrange
Et pourtant familier.
Mélange de songes évanouis et de pays lointains,
La boisson aux reflets métalliques
Vous emporte dans le monde que vous venez de quitter.

Les spectres de la nuit se devinent au fond de la tasse
Ainsi que les rêves évanouis et les désirs les plus fous.
Le passé défile et vos actions d’hier et d’avant-hier
Surgissent à la surface et s’évaporent lentement,
Emportées dans le parfum qui envahit la pièce.

Goûtez du bout des lèvres
Cette eau faite délice,
Sans vous presser jamais
Afin que tous vos souvenirs
Aient le temps de resurgir.

Puis regardez dehors,
Car connaître le temps qu’il fait
Est important pour celui qui voyage.

Ne vous dissipez pas.
Revenez aussitôt à la tasse fumante
Et contemplez-en les reflets.
Vos désirs et vos projets
Devraient déjà flotter en sa surface.

Si ce n’est point le cas,
Secouez lentement la tasse
En ayant soin de ne rien renverser
Afin de ne pas irriter les dieux.
Cette fois les projets seront là
Naviguant en ordre de bataille.

Une dernière fois, vous fermerez les yeux
Et respirerez fortement.
S’imposeront subitement des images d’outre-nuit,
Des contrées éloignées,
Des pays impossibles.

Buvez une gorgée, peut-être deux, et reposez la tasse.
Le présent, soudain, vous semblera accessible.
La nuit s’est dissipée, évanouie à jamais.
Reste le bel aujourd’hui et toutes les tâches à accomplir.

Prenez la route courageusement
Et si dehors il pleut,
Tout en marchant, repensez calmement
Au café matinal et à son parfum des tropiques.
Dans la moiteur de l’averse
Et l’odeur de la terre mouillée
Vous croirez vivre encore un réveil tranquille,
Quand vous étiez chez vous
Et que le goût du café vous aidait à oublier toute la nuit.


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02:01 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : réveil matinal, café