09.02.2010

Obscurité (5)

Ils roulèrent sans encombre jusqu’à Bourg-Lastic et là ils quittèrent l’autoroute. Ensuite, ils déjeunèrent calmement dans un vrai restaurant (il fallait bien prendre des forces, car on ignorait de quoi demain serait fait), firent quelques courses dans un supermarché (quelques vivres et des sacs de couchage, au cas où on devrait de nouveau dormir dans la voiture) puis se remirent en route aux environs de seize heures. Le nom des localités, le long de cette départementale, était un enchantement à lui tout seul : Eygurande, Lamazière, La Mansouneix, Couffy-sur-Sarsonne, Saint-Martial-le-Vieux. Le paysage devenait sauvage et plus on montait en altitude, plus on sentait que l’air était vif. Malheureusement, l’obscurité n’allait pas tarder à tomber et la mère n’avait toujours rien vu qui ressemblât au village de son amie. Il faut dire qu’elle ne s’y était rendue qu’une seule fois, quand elle avait une vingtaine d’années et que cela commençait à faire un bail. Quelque part, ce voyage dans l’espace était aussi pour elle un voyage dans le temps et c’est peut-être après sa jeunesse qu’elle courait, qui sait ? Ce qui est sûr, c’est que cette période de bonheur qu’elle avait connue avant ses deux mariages la laissait souvent nostalgique, mais elle n’en montrait jamais rien devant les enfants.

 

Comme il commençait déjà à faire noir, ils s’engagèrent dans un petit chemin et s’arrêtèrent dans une clairière en plein sous-bois. On sortit aussitôt les victuailles et le dîner fut fort agréable : baguette avec pâté, rillettes et un gros morceau de fromage de Cantal, dans lequel les enfants mordaient à pleine dent. Comme dessert, ils eurent droit à une belle pomme du pays, rouge et jaune, juteuse et succulente à souhait. On visa aussi deux bouteilles de Fanta, tant il avait fait chaud dans la journée. Pour voir clair, on avait allumé les feux de position de la voiture et des centaines de moustiques volaient devant les phares, formant des nuages changeants, tantôt compacts, tantôt clairsemés. Le garçon, rêveur, observait ce spectacle et il était à la fois fasciné et inquiet. Fasciné parce que c’était beau de voir ces insectes évoluer avec un tel ensemble, mais inquiet parce qu’il se rendait compte que les phares constituaient pour eux un leurre. Ils étaient attirés, au milieu de la grande nuit, par ce qu’ils croyaient devoir être leur salut, mais ensuite ils ne parvenaient plus à s’éloigner et restaient là, prisonniers. Alors il se revit lui-même dans l’écurie sombre, puis le lendemain, en plein soleil, sur les routes de Corrèze. Quel bonheur cela avait été ! Mais finalement, n’était-il pas comme ces moustiques, attiré par une lumière trompeuse ? Et si ce n’était qu’une illusion ? S’il allait se réveiller demain dans l’obscurité de l’écurie, tremblant de peur ? Il regarda sa mère, qui était occupée à mettre de la pommade sur la joue tuméfiée de Pauline. Il sourit à ce spectacle et se sentit rassuré. Il y avait de la douceur dans le geste maternel et c’est tout ce qui comptait. Il sut que le lendemain serait une autre belle journée.

 

Il commençait à faire froid, bien qu’on fût au début de juillet, alors on s’installa comme on put dans la voiture : les enfants à l’arrière et la mère sur les sièges avant. Emmitouflés jusqu’aux oreilles dans leurs sacs de couchage, ils ressemblaient à des momies égyptiennes. Pauline voulut raconter une histoire avant de s’endormir, alors elle choisit La chèvre de Monsieur Seguin. La pauvre Blanquette avait été bien imprudente de vouloir courir dans la colline. Et en même temps on la comprenait : les grands espaces, le soleil, la bonne odeur du thym dans la garrigue… Sûr qu’on aurait fait comme elle si on en avait eu l’occasion. Malheureusement la nuit arrivait et avec elle le loup, l’horrible loup sanguinaire. Ce fut un beau combat que celui de la Blanquette, il n’y avait pas à dire, un bien beau combat. La brave petite s’était montrée très vaillante, c’est ça qui était beau. Elle avait vécu pour son idéal, elle avait réalisé son rêve de chèvre, en quelque sorte, et chèvre elle l’avait été jusqu’au bout. A la fin, évidemment, c’est le loup qui avait gagné la partie, mais bon, ce n’était qu’une histoire après tout et les histoires sont faites pour faire peur aux enfants, non ?

 

Ils finirent par s’endormir malgré le froid. Pourtant, vers les deux heures du matin, l’enfant se réveilla. La nuit était profonde, intensément noire, une nuit comme il n’en avait jamais vu. Chez lui, dans sa petite ville, les rues étaient illuminées et le néon de l’éclairage public donnait même près de la fenêtre de sa chambre. Il était donc habitué de voir relativement clair, tandis qu’ici c’était une obscurité totale. On ne voyait absolument rien, mais ce qui s’appelle rien du tout. Il n’y avait manifestement pas de lune et comme ils étaient dans un sous-bois, on ne distinguait aucune étoile. C’était comme si le monde avait disparu et que seule la petite voiture dans laquelle ils dormaient avait continué d’exister, perdue dans le vide intersidéral ou bien encore comme si lui, l’enfant, avait subitement perdu l’usage de ses yeux. On s’endort un soir et quand on se réveille, il n’y a plus rien, on ne voit plus, tout est fini. L’horreur ! Cette obscurité, donc, lui avait glacé le sang, mais ce n’était pas tout. A intervalles réguliers mais fort rapprochés, il entendait le hululement des oiseaux de la Nuit. Chouette effraie, hulotte, hibou grand-duc, hibou moyen-duc, il ne connaissait évidemment rien à toutes ces espèces, mais ces cris qui peuplaient l’obscurité et qui n’en finissaient plus, se répondant l’un l’autre, avaient quelque chose d’inquiétant et de fascinant à la fois. Certes, d’un côté, comme il ne voyait plus rien, le cri des oiseaux le rassurait, cela voulait dire que le monde continuait d’exister malgré tout ce noir, mais de l’autre, à cause de leurs cris lugubres, il lui semblait que les rapaces appartenaient à une espèce menaçante et maléfique. Puis, l’instant d’après, il avait une impression exactement contraire. Il lui semblait alors que les pauvres bêtes manifestaient leur désespoir dans des plaintes qui ressemblaient à des sanglots. Etait-ce sur elles qu’elles pleuraient ? Sur leur malheur d’être condamnées à vivre éternellement au milieu de la nuit ? Ou bien gémissaient-elles sur le monde en général, avec ses malheurs, ses maladies, ses enfants battus et l’éternelle incertitude du lendemain ? Il n’en savait strictement rien, mais ne pouvait s’empêcher d’écouter de toutes ses oreilles, allant même jusqu’à essayer de deviner l’instant où le cri suivant allait surgir du néant. Et celui-ci ne manquait pas d’arriver, plaintif, désespéré et du même coup émouvant à cause de cela même. « Ou ou ouuuuuuu, ou ou ouuuuuu »

 

Le tremblement guttural qui accompagnait ces cris étranges faisait penser à un chevrotement et du coup la petite chèvre de Monsieur Seguin lui revint en  mémoire, celle dont Pauline venait de raconter l’histoire. Puis ce fut le loup qui vint hanter son esprit, le loup, cette autre bête surgie de l’ombre, avec ses hurlements inquiétants. Dès lors, il ne songea même plus à dormir et une bonne heure dut se passer ainsi, à l’écoute des voix de la grande nuit.

 

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05.02.2010

Obscurité (4)

Quand il se réveilla, la voiture était arrêtée sur un parking d’autoroute et sa mère dormait, la tête appuyée sur le volant. Pauline aussi dormait et en voyant comme elle était belle, il repensa à son rêve troublant de la veille et surtout à sa fin horrible. Dehors, le soleil se levait et ce qu’il vit l’étonna au plus haut point. L’horizon, qui la veille au soir s’étendait dans le prolongement de champs de blé infinis, était maintenant tout proche et barré par une chaîne de volcans. Oui, c’étaient bien là des volcans et même s’il n’en avait jamais vu, il n’y avait pas de doute à avoir. Il y en avait de grands et de plus petits, tous bien sagement alignés et recouverts de végétation. Ils étaient éteints, bien entendu, mais cela n’empêchait pas de penser à l’agitation qui avait dû régner ici quelques milliers d’années plus tôt. Il semblait à l’enfant qu’il touchait du doigt le mystère de la création du monde. Des images de son cours de religion lui revenaient en mémoire : Dieu qui bâtissait le monde en sept jours et puis Adam et Eve chassés du paradis. L’épisode de la Mer Rouge aussi, avec ses eaux qui se fendaient en deux puis qui engloutissaient les méchants. Toutes ces merveilles du temps passé le fascinaient. Et puis il y avait aussi les dinosaures, qui peuplaient depuis toujours la forêt hercynienne, les aurochs et les mammouths, ainsi que toutes ces bêtes étranges qui avaient aujourd’hui disparu. Et voilà que maintenant, devant lui, un vestige de ces temps préhistoriques apparaissait dans toute sa splendeur. Il imaginait la lave coulant des cratères, les jets de pierres propulsés dans les airs et puis, surtout, les nuages de cendre, qui recouvraient tout, inéluctablement. Quelle époque ! Quel chaudron cela avait dû être ici… Et il lui semblait entendre des troupeaux de bisons cherchant leur salut dans la fuite et martelant de leurs milliers de sabots le sol de ce qui deviendrait plus tard un parking d’autoroute. Et on était en France ? Il y avait donc des volcans en France ? Une chose pareille n’était pas possible… En tout cas, on n’en avait jamais parlé à l’école. « C’est la chaîne des Puys », lui dit sa mère, qui venait de se réveiller et qui l’observait à la dérobée. « Les volcans d’Auvergne », ajouta-t-elle. « Ils sont tous éteints, mais on dit qu’un jour ils se réveilleront » Incrédule, il contempla ces montagnes verdoyantes et pensa qu’il était peut-être dangereux de rester là. On ne sait jamais !

 

Ils prirent le petit-déjeuner à la cafétéria du restoroute. L’atmosphère commençait à se détendre et pour un peu on se serait cru en vacances. Il est vrai qu’on était début juillet et qu’il n’y avait plus d’école, ce qui était déjà un beau poids en moins sur les épaules. Cependant, tout le monde savait, même si personne ne le disait, que tous ces sourires s’expliquaient par l’absence de l’Autre, celui qui était resté là-bas et à qui on avait faussé compagnie. Une sorte de soulagement semblait gagner la petite assemblée et à la fin du repas (croissants accompagnés de café ou de cacao, selon les goûts et les âges) l’ambiance était franchement à la rigolade. Cela faisait un bien fou ! En plus, le temps était radieux, que demander de plus ?

 

C’était si agréable, que la mère eut du mal à attirer leur attention car si c’était bien de rire, la situation n’en était pas moins grave pour autant et elle voulait leur exposer son plan. Ils se mirent donc à l’écouter avec attention. En fait, partir ainsi avec des enfants n’était pas légal et elle risquait des ennuis avec la police. Bien sûr, c’était l’Autre qui avait tous les torts, mais il faudrait le prouver et cela prendrait du temps. En attendant, les gendarmes ne se poseraient pas autant de questions s’ils les trouvaient. Elle, elle risquait carrément la prison pour enlèvement de mineurs et eux ils se retrouveraient à la maison et on savait quelle correction les y attendait. Le mieux, du moins au début, était donc de ne pas se faire prendre, autrement dit, il allait falloir se cacher. Ma foi, cette idée, loin de les effrayer, semblait enchanter les deux enfants. Des vacances tout seuls avec maman et un grand jeu de cache-cache en prime, voilà assurément qui ne leur déplaisait pas.

 

« Et en réalité on va aller où, dis ? » demanda Pauline, qui malgré son jeune âge semblait avoir une intelligence fort pratique. La mère expliqua qu’elle avait eu dans le temps, il y avait vraiment très longtemps, une grande amie. Une amie comme on n’en rencontre qu’une dans toute la vie. Elle l’avait connue au lycée et elles étaient devenues inséparables. Plus tard, après leurs mariages respectifs, elles s’étaient perdues de vue mais, il y avait à peine deux ans, elles s’étaient de nouveau écrit. Son idée était donc d’aller chercher refuge chez elle. Où elle habitait ? C’était cela le problème. Elle ne le savait pas vraiment, mais se souvenait que c’était en Corrèze, dans un petit village dont elle avait malheureusement oublié le nom. Est-ce qu’il y avait moyen de le retrouver ? Pourquoi pas, car elle se souvenait dans quelle région de Corrèze il se situait et cela à cause du nom de cette région, qui faisait rire tout le monde. Ils voulaient le connaître ce nom ? Vraiment le connaître ? Et bien voilà, son amie habitait sur le plateau de Millevaches. Là c’était trop et à ce nom les deux enfants éclatèrent de rire. « Mille vaches ? C’est pas possible un nom pareil ! » pouffa le garçon. « Et comment on va la retrouver, ton amie, au milieu de toutes ces vaches ? » demanda la petite, toujours aussi pragmatique. Alors ce fut au tour de la mère de rire de bon cœur. Puis elle expliqua que sur ce plateau il n’y avait pas plus de vaches qu’ailleurs, qu’il y en avait même plutôt moins, car on était en altitude et que l’herbe était assez rare. Non, c’était un nom qui venait probablement du celtique (Astérix, vous connaissez, hein ?) et qui signifiait mille sources, car toutes les rivières des environs trouvaient leur origine sur ce plateau.

 

Ma foi, voilà qui les faisait moins rire, mais tout compte fait, l’idée d’aller visiter ce pays étrange et merveilleux qui possédait autant de sources les séduisait quand même. « Ça me fait penser aux Mille et une nuits », dit Pauline en remontant dans la voiture. « Tu crois qu’on va rencontrer Shéhérazade ? » Et elle pensa avec un soupir au livre de contes qui était resté sur sa table de nuit à la maison.

 

(à suivre)

 

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30.01.2010

Obscurité (3)

A la fin sa propre mère se décidait à intervenir et il se retrouvait enfermé dans sa chambre sans dîner et puni jusqu'au lendemain. Ainsi il aurait le temps de réfléchir, lui lançait-on à travers la porte. Mais lui, la seule chose qui le tracassait, c’était de savoir pourquoi sa mère avait finalement demandé à son compagnon de se calmer. Etait-ce parce qu’elle l’aimait quand même un peu, lui son enfant, ou bien tout simplement parce qu’elle voulait préserver les meubles de la maison et éviter des ennuis avec les voisins ? C’est que ça criait fort dans ces cas-là ! Entre l’Autre qui gueulait, les chaises qui volaient et lui qui hurlait, cela faisait un potin pas possible. Un jour les gendarmes étaient même passés à l’improviste et le lendemain c’est une assistante sociale qui avait fait son apparition. De sa chambre, il avait tout entendu (on se couche à terre et on colle son oreille sur le plancher). On lui avait bien expliqué, à la brave dame, quel enfant terrible c’était. Il avait suffi de montrer une chaise cassée (celle qu’il avait reçue sur le dos) et un vase brisé (celui que le beau-père avait jeté par terre dans un accès de rage) pour qu’elle s’en aille rassurée. Il y avait décidément des jeunes bien turbulents. Heureusement qu’il existait encore des parents pour leur tenir tête. Sans ces gens qui avaient des valeurs, on se demanderait bien ce qu’il adviendrait de la France…

 

Puis quelques années avaient défilé et voilà que celui qu’il appelait son Bourreau s’était mis à devenir violent avec sa propre compagne. Pas toujours, non, rarement en fait, mais de temps à autre quand même. L’amour s’en était-il allé, le couple rencontrait-il des difficultés matérielles qui empoisonnaient leur relation, le naturel agressif de cet homme s’exprimait-il seulement maintenant dans toute sa splendeur ? Cela, l’enfant n’aurait pas pu le dire, mais ce qu’il savait c’est qu’il n’était plus le seul, désormais, à devoir supporter sa violence et ses coups. Loin de le consoler, le fait de partager sa vie de martyr avec la femme qui l’avait mis au monde le désolait profondément et la voir pleurer de plus en plus souvent lui fendait le cœur. Mais que faire ?  Aujourd’hui, pourtant, un pas de plus avait manifestement été franchi et c’est à la petite sœur qu’Il s’en était pris. Et là, la mère avait réagi. Il ne pouvait que s’en féliciter, lui le souffre-douleur, mais au fond de lui une voix lui disait qu’on n’avait pas fait tant de cas de toutes les blessures qu’il avait dû endurer pendant des années. D’un côté il savait qu’ils faisaient bloc, tous les trois, dans cette voiture et que leur fuite légitime les soudait, mais de l’autre il comprenait que l’inégalité fondamentale qui existait entre lui et sa sœur perdurait. Cela lui laissait un goût amer dans la bouche et c’est avec une grande tristesse qu’il regardait le paysage défiler. On était toujours dans la grande forêt et les troncs qui s’alignaient le long de la route, indéfiniment, lui semblaient menaçants, comme s’ils avaient été autant de soldats en armes prêts à leur barrer la route. Il avait l’impression que la forêt tout entière voulait les écraser et que la petite voiture ne devait son salut qu’à la vitesse. Le compteur marquait quatre-vingt-quinze, ce qui était de la folie vue l’étroitesse du chemin, mais il fallait bien prendre des risques s’ils voulaient s’en sortir.

 

La petite sœur s’était endormie. Dans le rétroviseur, il voyait les yeux de sa mère, toujours aussi tendus, pleins de colère et de détermination. Où les emmenait-elle ? Alors il ferma les paupières et se mit à réfléchir. Si sa mère le quittait, Lui, le Bourreau, c’est qu’elle ne l’aimait plus ou en tout cas qu’elle l’aimait moins qu’elle n’aimait sa fille. Mais alors celle-ci aussi se retrouvait sans père. Dès lors il n’y avait plus un couple désuni, dont il était lui le fruit maudit, et un coupe légal dont elle était, elle, la princesse. Il ne restait que deux enfants sans père, vivant avec leur mère, un demi-frère et une demi-sœur mis enfin sur un pied d’égalité. Il se mit à rêvasser à un bonheur possible et rêva si bien qu’à la fin il s’endormit. Si quelqu’un avait pu l’observer, il aurait remarqué comme un sourire au coin de ses lèvres, sans qu’on sache si c’était la marque d’un contentement ou celle d’une vengeance enfin assouvie.

 

Il était dans un pays chaud, très chaud, où la lumière était éclatante. Cela ressemblait au désert du Sahara, tel qu’on le voit dans les reportages, avec du sable à l’infini, mais en plus il y avait partout des plantes gigantesques et luxuriantes. Des palmiers de trente mètres de haut dressaient leur feuillage face au soleil et, sur le sol, leur ombre formait des dessins étranges et merveilleux. Il se dit qu’il devait probablement être dans une sorte d’oasis. La preuve : à peine s’était-il fait cette réflexion qu’il aperçut non pas une source, non pas un point d’eau, mais une véritable rivière qui bouillonnait entre les dunes. Deux femmes étaient assises près du bord et trempaient langoureusement leurs pieds dans l’eau.

Il s’approcha et, reconnaissant sa sœur et sa mère, il se dit que ce n’était pas possible et qu’il devait être en train de rêver. Pourtant elle tournèrent la tête et lui sourirent. Il vint s’asseoir près de sa maman et posa tendrement sa tête contre son épaule. C’est alors que  sa sœur, contre toute attente, se déshabilla complètement et entra nue dans l’eau bleue. Elle riait et s’aspergeait autant qu’elle pouvait, heureuse comme jamais elle n’avait été. Il la regardait s’ébattre tout en admirant son corps de fille, si beau, si fin, si élancé. Alors il sut qu’il l’aimait, qu’il l’avait toujours aimée. Il voulut le dire à sa mère, mais il s’aperçut qu’elle aussi s’était avancée dans l’eau. Elle avait les mains autour de la poitrine et le regardait d’un air désapprobateur, presque courroucé, comme cette fois où il l’avait surprise dans la salle de bain. Déjà le moment de bonheur s’éloignait et il commençait à se sentir coupable quand sa sœur poussa un hurlement de terreur avant de disparaître dans les flots tumultueux. Il se jeta aussitôt à l’eau pour lui porter secours, mais ne vit rien. Il eut beau plonger et replonger, il n’y avait plus personne, elle avait été emportée par le courant ! Désespéré, il chercha sa mère du regard, mais se rendit compte qu’elle aussi avait disparu et que probablement elle avait également été engloutie au milieu des tourbillons. Il sortit de l’eau sur la rive opposée et se mit à marcher dans le sable, seul, désespérément seul. On ne voyait que des dunes jaunes et ocres, qui s’étendaient jusqu’à l’horizon, alors que le soleil, d’un rouge éclatant, commençait à décliner. Il faisait chaud, si chaud et il avait soif, si soif…

 

Quand il ouvrit les yeux, réveillé par un cahot de la voiture, il faisait presque noir. On avait enfin quitté la forêt et on roulait dans une grande plaine, avec des champs de blé qui s’étendaient à l’infini. Dans le ciel, le soleil avait disparu et il ne restait, dans les lointains, qu’une lueur rougeâtre qui bientôt s’éteignit. « J’ai soif » dit-il soudain. Sa mère répondit par un grognement. Mais c’est vrai qu’il allait quand même bien falloir s’arrêter pour manger et boire. Elle stoppa à la première station d’essence et revint avec des bouteilles de Coca et des biscuits au chocolat. Il n’y avait rien d’autre. Ce n’était pas grave et tout le monde grignota pendant que la voiture continuait sa course plein Sud.

 

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25.01.2010

Obscurité (suite)

Terrorisé, l’enfant ferme les yeux. En une seconde, il revoit tout ce qui s’est déjà passé autrefois, tout ce qui se passe, depuis toujours : les coups de ceinture, les coups de poings, les coups de pieds. La douleur dans le ventre, quand la bottine ferrée arrive dans le creux de l’estomac, la douleur dans le dos, quand on le frappe avec un cintre et qu’il entend celui-ci voler en éclats. Ou bien les étoiles devant les yeux, le jour où il a reçu un coup de tisonnier derrière les reins… Il a vraiment cru qu’il allait en mourir sur-le-champ, cette fois-là  ! Et ce n’est pas tout. Il y aussi l’odeur du sang dans la bouche, ce goût fade, écœurant, qui vous range d’emblée dans le camp des soumis, des vaincus, des sans droit. Quant à l’amertume des larmes, cela n’a plus de secret pour lui. Qu’elles brouillent  seulement la vue ou qu’elles coulent chaudes et abondantes sur les joues, c’est du pareil au même : elles forment comme un écran entre lui et le monde, tout est vague et flou, il ne distingue plus rien, n’entend plus rien. Solitude, incompréhension, douleur.

 

Il en est là. Les yeux  fermés, recroquevillé sur lui-même, poussière parmi la poussière et attend les premiers coups. Mais c’est une voix de femme qui s’élève, incongrue et insolite en ce lieu. « Viens, viens vite, on s’en va. » Sa mère ! C’est la voix de sa mère ! C’est à peine s’il la reconnaît, tant l’intonation est inhabituelle, quasi-hystérique. « Mais dépêche-toi bon sang, ne reste pas planté là, je te dis qu’on s’en va tout de suite. » Il ouvre les yeux. Aussitôt, une douleur insoutenable lui brûle la rétine, pénètre au plus profond de lui. La lumière ! Impossible de regarder, de chercher à percevoir ce qui se passe, cela fait trop mal. Ses paupières s’abaissent malgré lui et d’instinct il mes les mains devant les yeux, retardant d’autant le moment où il pourra enfin comprendre. Il sent une main qui le saisit, déjà il est debout, soulevé comme malgré lui. « Viens, je te dis, on s’en va, on ne reste pas ici. » Cette fois il a compris : le monde vient de basculer, on s’en va, sa mère s’en va, elle quitte ce lieu maudit et lui aussi. Il n’en revient pas. Mais il sent qu’on le tire, qu’on le bouscule. « Vite, il ne faut pas perdre de temps ! » Il réalise soudain que les secondes sont précieuses, que le danger n’est que très provisoirement écarté, que l’homme va revenir, plus en colère que jamais. Alors il se met à courir. Il court tellement vite que c’est lui maintenant qui entraîne sa mère, la tire littéralement hors de l’écurie. Les voilà à l’extérieur, dans l’herbe verte du chemin et ils courent tous les deux. « A la voiture, fonce ! » Il ne faut pas lui dire deux fois. Le voilà à l’intérieur, essoufflé, pâle, la gorge sèche, mais dedans. Sa petite sœur, qui est déjà là, lui sourit tristement. Le moteur démarre, les pneus crissent dans le gravier, les vitesses craquent, les poubelles de l’entrée sont renversées, dans un grand bruit de ferraille. Peu importe, on est sur la route, on roule, on s’éloigne, on est sauvé. Il n’y a pas d’autre voiture à la maison !

 

Les kilomètres commencent à défiler, personne ne parle, c’est le silence total. Au volant, la conductrice est crispée. Elle a le regard fixe et dans ses yeux se lit une détermination que l’enfant n’a jamais vue. Elle lui fait presque peur tant il la sent inébranlable et comme sous l’emprise d’une idée bien précise. « Ou est-ce qu’on va aller ? » se risque-t-il à demander. « Aucune idée, on verra, pour l’instant on roule, il ne faut pas rester là. » Il regarde sa sœur et se rend seulement compte qu’elle a  reçu des coups. Son œil droit est tuméfié et sa lèvre est gonflée. Il ne dit rien et réfléchit. Est-ce finalement pour lui qu’on a pris la fuite, pour que le beau-père arrête de le frapper sans arrêt ou est-ce pour elle, la petite, la fille légitime de ce couple reconstitué ? Car il sait qu’entre elle et lui il y a toujours eu un abîme dans le regard des adultes. Fils d’un homme que sa mère n’aimait plus et qui a disparu sans laisser de traces, il s’est retrouvé comme malgré lui dans cette nouvelle histoire d’amour. Elément perturbateur, il représentait pour cette femme qui était sa mère le passé qu’elle tentait d’oublier. Tout occupée à reconstruire sa vie, celle-ci tolérait mal la présence d’un enfant qui lui rappelait tous les jours qu’il y avait eu un « avant ». C’était un peu comme si elle exhibait devant son nouveau compagnon la preuve vivante d’une infidélité. Alors on s’est mis à lui payer des stages de football, des ateliers créatifs, des leçons d’équitation… Il a même eu droit à trois semaines de colonie dans le Sud, sur une plage du Languedoc. Il n’était pas dupe et il savait bien, lui, que c’était une manière habile de se débarrasser de lui, d’éviter ses regards, de fuir sa présence. D’autant plus que très vite Pauline est née, la petite chérie, qui venait officialiser aux yeux du monde ce nouveau couple qui s’aimait tant.

 

Ce n’est pas évident d’avoir une sœur, quand on a longtemps été habitué à être seul, mais ce l’est encore moins quand on vous fait sentir que cette petite peste est la seule enfant légitime, le fruit sacré d’une passion profonde. N’y avait-il donc plus aucune place pour lui ? Manifestement non. Pourtant il s’était pris d’affection pour la petite, la distrayait, jouait avec elle, la promenait dans son landau, mais toujours les parents intervenaient et l’accusaient des pires sournoiseries. On emportait le bébé et les punitions tombaient…Oui, même sa mère s’était mise à se comporter comme Lui, comme ce beau-père, ce tyran qui lui avait ravi l’affection de la seule femme au monde qu’il aimait. C’était insupportable. Insupportable et injuste.

 

Parfois, il ruminait dans un coin et finissait, oui, par ourdir quelque terrible vengeance. Il n’avait jamais le temps d’aller bien loin dans la réalisation de ses projets, d’abord parce qu’étant de nature pacifique il oubliait ceux-ci aussitôt qu’il les avait inventés, mais aussi parce qu’on finissait par le découvrir dans cette écurie où il se réfugiait sans arrêt. Alors c’étaient de nouvelles sanctions qui tombaient, de nouvelles punitions. Le grand inquisiteur, c’était Lui, évidemment. Les questions fusaient, serrées, agressives, malintentionnées. Comment était-ce possible d’effrayer sa propre mère ainsi, en se cachant une après-midi entière ? Il voulait la tuer ? La rendre malade d’angoisse ? Devant son silence, la première gifle tombait, puis la seconde. S’il continuait à se taire, les coups pleuvaient, s’il tentait de s’expliquer, ils redoublaient. Avec les années, il s’était composé une attitude de mépris, une manière de dire « Cogne toujours, tu ne m’atteindras pas ». Alors, là, son bourreau entrait dans des rages folles, il ne se contenait plus. Tout était bon pour le punir et le ramener soi-disant à la raison. Les coups de poings et les coups de pieds, mais aussi les ceintures, les bâtons, les chaises, bref, tout ce qui tombait sous la main.

(à suivre...)

 

 

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19.01.2010

Obscurité

Dans l’écurie, l’enfant attend. Il attend, roulé en boule dans un coin, le regard hébété, mais l’oreille attentive cependant. C’est qu’il est important de ne pas être découvert et le moindre bruit annonçant des pas qui s’approcheraient le ferait se recroqueviller encore plus, si c’était possible. Il est assis là, dans ce coin obscur, à même le sol de terre battue. Il sent le froid le gagner petit à petit et pourtant il ne bouge pas. Au contraire, il reste là, immobile, comme prostré dans sa douleur.

 

Il faut attendre, attendre que cela se passe. Cela se passe toujours, il suffit d’avoir de la patience, c’est son expérience qui le lui dit. Cette fois-ci, pourtant, ce n’est pas comme d’habitude, c’est beaucoup plus grave et il le sait. C’est d’ailleurs pour cela qu’il s’est réfugié ici, dans la vielle écurie désaffectée. Comme il n’a rien à faire, il regarde autour de lui, dans la pénombre. C’est une manière comme une autre de tromper son angoisse, d’oublier. Les mangeoires taillées dans la pierre brute sont toujours là, ainsi que les râteliers. Fixés au mur par des crochets gigantesques, couverts de rouille, ils laissent pendre des chaînes qui semblent sorties d’une salle de torture du Moyen-Age. Plus loin, à même le sol, s’entassent des outils étranges. Une herse, des râteaux, un fléau, quelques faux. Il regarde toutes ces tiges métalliques qui dépassent, ces barres de fer pointues, ces lames qui furent acérées un jour mais qui doivent encore couper suffisamment si jamais on venait s’empaler dessus… Son instinct de survie lui fait tendre l’oreille… Non, personne ne vient. Ouf ! C’est qu’une fuite dans la pénombre pourrait très mal se terminer avec tous ces outils qui traînent… Heureusement qu’il a barricadé la porte comme il a pu avec de vieux cageots !

 

A droite de cette porte se trouve une espèce de meurtrière, bien trop petite pour qu’une personne puisse y passer. Seule une lumière tamisée s’infiltre comme elle peut  par l’ouverture étroite, après avoir traversé le vieux mur de schiste d’un mètre d’épaisseur. C’est le seul éclairage de l’écurie, autant donc dire qu’on ne voit quasi-rien à l’intérieur. C’est une chance aussi : quiconque entrerait ici venant de l’extérieur ne distinguerait absolument rien dans un premier temps. L’enfant calcule le nombre de secondes dont il disposerait alors pour se terrer encore plus, disparaître dans le sol, se volatiliser, devenir poussière. Puis il se dit que ses calculs sont faux, car une fois la porte grande ouverte il est évident que la lumière entrerait à flots. Le tout est de savoir si elle arriverait jusqu’à sa cachette, dans ce coin reculé… Bien malin qui pourrait le dire. La vie est ainsi faite, remplie d’incertitudes.

 

Au-dessus de lui, il reste du foin qui pend entre les poutres du grenier. C’est que la maison est construite à flanc de colline, directement sur le rocher. Alors autrefois (et il s’est quand même trouvé quelqu’un pour le lui expliquer un jour), les chariots s’arrêtaient du côté de la route, à ras du toit et de plain-pied avec le grenier. C’était facile pour décharger et ensuite le foin tombait tout seul en contrebas, dans l’écurie. Il suffisait de le tirer à soi avec une fourche. L’enfant regarde cette herbe sèche qui n’en finit plus de s’échapper entre les planches disjointes depuis une bonne soixantaine d’années. Il se dit que son père, quand il avait son âge, a dû voir les mêmes choses que lui. Reste à savoir s’il venait aussi se réfugier dans la pénombre de l’écurie, ça c’est un mystère qu’il ne pourra jamais percer. Il regarde donc le foin bien sec et il se dit qu’il suffirait d’une petite allumette pour que tout soit fini : l’obscurité, la peur, les coups et même la vie. Ce serait si simple : rien qu’une petite allumette…

 

Mais ses poches sont vides et de toute façon ce n’est pas trop dans son tempérament de se révolter ainsi. Lui, il a plutôt appris à biaiser, à se sauver, à esquiver. Alors il est là, dans le noir, au fond de cette écurie désaffectée. Du sol humide s’échappe une odeur pénétrante qu’il identifie mal, mais qui doit provenir de toutes les bêtes qui ont vécu là, pendant un siècle ou deux. Les deux chevaux de labour à l’entrée, avec leur croupe et leurs pattes énormes, puis quelques vaches maigres, une chèvre aussi, sans doute et dans le coin là-bas, un cochon qu’on essaie d’engraisser avec le peu de nourriture qui sort de la cuisine. Car on a toujours été pauvre dans la famille, l’enfant le sait, comme il sait qu’il ne pourra jamais en être autrement. Pour passer le temps, il essaie de se mettre à la place du bétail qui a occupé ce lieu autrefois. Ca pense à quoi, une vache, quand ce n’est pas dans une prairie et que cela doit rester là, tout un hiver, attachée et immobile, à regarder un mur passé à la chaux ? C’est difficile à imaginer et d’ailleurs est-ce que cela  pense, seulement, une vache ? L’enfant se dit qu’il aurait mieux valu que cela ne pensât point (enfin, il le dit dans  son langage à lui, sans employer le subjonctif imparfait qu’on ne lui a pas appris à l’école), c’est toujours moins pénible quand on ne se rend compte de rien. Lui, par contre, ses méninges fonctionnent bien et cela cogite ferme dans sa petite tête. De tout ce qu’il a vu, de tout ce qu’il a entendu et surtout de tout ce qu’il a déjà enduré, il a retenu qu’il vaut mieux se terrer ici et attendre. En espérant cependant qu’on ne le découvre pas trop tôt, car alors ce serait pis encore. De la vie, il a retenu deux choses essentielles : la première, c’est qu’il vaut mieux disparaître quand les adultes sont énervés, la deuxième, c’est qu’il ne faut surtout pas se faire prendre quand on essaie de se cacher.

 

Il regarde autour de lui et s’aperçoit que les vieux murs sont recouverts de toiles d’araignées. Les pierres de schiste ont été assemblées avec de l’argile car on ne connaissait pas le mortier autrefois. Avec les années, les joints creux se sont vidés petit à petit et, dans toutes ces anfractuosités, des générations entières d’araignées ont tissé leur toile. Cela fait comme de grandes draperies poussiéreuses qui pendent le long des parois. L’enfant a même l’impression que tout cela ne constitue qu’une énorme toile, tissée par une araignée monstrueuse. Craintif, il regarde aussitôt dans le coin derrière lui. On ne sait jamais… Ouf, il n’y a rien. Mais il conserve tout de même l’impression d’être lui-même englué dans une toile immense, gigantesque. Pourra-t-il jamais s’en dépêtrer ?

 

C’est à ce moment qu’il entend un bruit de pas et que la porte s’ouvre brutalement, dans un grand fracas de cageots brisés. Ebloui par la lumière, il ne voit rien, mais il sait que c’est fini, qu’il n’y a plus rien à espérer. Sa dernière heure est venue.

 

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15.01.2010

Marcel Thiry

Suite à ma petite note intitulée  « Dans les matins d’hiver », Pivoine, dans son commentaire, a fait allusion à un poème de Marcel Thiry intitulé  « Les wagons de troisième classe ». Voici ce poème, qui mérite assurément le détour. C’est avec plaisir que je suis allé chercher, sur les rayons de ma bibliothèque, le volume de Thiry intitulé « Toi qui pâlis au nom de Vancouver » (publié chez Seghers en 1975) et que je n’avais plus ouvert depuis longtemps, je l’avoue.

 

En réalité, ce gros volume de 500 pages comprend

 

« Toi qui pâlis au nom de Vancouver », autrement dit les poèmes de 1924 :

 

Toi qui pâlis au nom de Vancouver

Tu n’as pourtant fait qu’un banal voyage,

 Tu n’as pas vu la croix du Sud, le vert

Des perroquets ni le soleil sauvage

 

« Plongeantes proues », poèmes de 1925

« L’enfant prodigue », poèmes de 1927

« Statue de la fatigue », 1934

« La mer de la Tranquillité », 1938, dont est tiré notre poème et bien d’autres recueils encore dont le dernier est daté de 1974

 

Marcel Thiry est né à Charleroi, en Belgique, en 1897 et il est mort près de Liège en 1977. Ecrivain d’expression française donc, il fut aussi un militant wallon, ce qui signifie qu’il revendiqua à la fois la spécificité de la Wallonie (par rapport à un état belge hybride et fabriqué de toute pièce) et qu’il défendit la langue et la culture françaises dans cette Belgique qui, de plus en plus, était en train de passer sous la coupe de l’autorité flamande. Tout cela a débouché sur la régionalisation d’une série de compétences, ce qui a permis à ce pays, semble-t-il, de survivre encore un peu. On sait que depuis il est devenu quasiment ingouvernable, mais c’est un autre problème.

 

Outre le recueil de poésie dont nous parlons ici, Marcel Thiry a aussi écrit  des nouvelles, notamment les « Nouvelles du grand Possible ». Notons encore qu'il fut membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB) et qu'il en fut même le secrétaire perpétuel de 1960 à 1972.

 

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Les wagons de troisième étaient pleins de poètes

De tabacs matinaux, de distances défaites,

Et sinuant parmi les paliers des fumées

D’un parfum d’orange angélique et miséreux.

 

Il en est qui mettaient leur manteau sur leurs yeux

Pour mieux poursuivre, au lent toxique des fumées,

Leur nuit, comme un jardin perdu, dans l’encoignure.

De leurs genoux glissait le journal défloré ;

Au dehors, sur l’ennui d’un pays ignoré 

De lourdeur laboureuse et d’âpre agriculture,

La vitesse roulait son long mur de fumée.

Les poètes savaient l’échelle des salaires,

La date du loyer, les tarifs, les horaires,

 

Ils savaient qu’au zénith calme de l’infortune

La Mer de la Tranquillité est dans la lune,

Que Tirlemont passait dans le mur de fumée,

Que nous tournons en roue avec la voie Lactée,

Que l’univers s’espace en mitraille éclatée ;

 

Et leur siècle, leurs dols, leurs trafics, leurs brevets,

Leur nuit lointaine au flanc des tiédeurs fabuleuses

Et Tirlemont dans la fumée, ils les savaient

S’ouvrir dans l’éventail sans fin des nébuleuses.

(…)

La Mer de la Tranquillité est dans la lune,

Très  haut, sur le jardins d'Europe et le décor

De festin lent peuplant les terrasses nocturnes

Où, devant les vins d'ombre et les danseuses nues,

Nous sommes gais parmi le silence des morts.

 

Les jardins sont d'ifs noirs et de pelouses bleues

Où la lune allongée étend ses calmes fleuves;

On voit de la terrasse, au-delà des parterres,

Des daims légers paissant les rivages lunaires.

 

La dame en robe ouverte un peu bas sur les seins

Est gaie et lève le calice où nos desseins

A tous ont été déliés par sortilège;

Mais, à travers les fleurs qui s'aiment dans les urnes,

Nos yeux mal enchantés reconnaissent encore,

Debout, sa face haut levée au ciel nocturne,

Apposant sa main d'os au dossier de son siège,

Son fils mort qui la veille en casque, et qu'elle ignore.

 

C'est l'hôtesse d'oubli, la douceur ancienne,

La dame en fleur parmi les fleurs d'ingratitude;

On dit qu'elle s'appelle Europe ou Madeleine

Ou Marie -et son fils qui veille, quelquefois

On essaye, au tremblement des cierges, de voir

Sa face haut levée au ciel et sa blessure;

Mais les cierges tremblants sont gênés par la lune

Et les regards repris par des esclaves nues.

 

Et l'on entend vers le fond pensif des jardins

Des retentissements qui font bondir les daims

En arches vives sur les fleuves de la lune,

Des clameurs d'ombre, de souterraines huées

Comme si de grands pans du monde s'écroulaient,

Ou, pendant que la lune argente les nuées,

Comme si, salué de sourds canons coupables,

Un parâtre adultère et royal de Hamlet

Avait vidé son noir hanap à notre table...

 

La dame appuie avec tendresse entre ses seins

Le frais museau vorace et charmant de sa biche,

Le monde croule à pans de Genève et d'Autriche,

Le héros mort détourne à jamais des jardins

D'Europe son visage où vieillit la blessure,

La Mer de la Tranquillité est dans la lune.

 

Les phares des autos au loin sur les collines,

Les soirs d'hiver, dans l'au-delà noir des vallées,

Naissent comme des comètes, et puis déclinent

Et s'éteignent quand va virer leur destinée.

 

Ce sont les moments d'autres âmes inconnues,

Les passages d'existences à notre large,

Quelque signal d'humains univers qui émergent

A notre ciel, et puis qui rentrent dans l'obscur.

 

Ce sont des vies, qu'on ne saura jamais, d'étoiles,

Courts embrasements, suivis d'agonies, solaires.

Les phares prennent leur long-cours comme des voiles

Et se fondent en vous, grandes années-lumière.

 

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12.01.2010

Il pleut

Il pleut.

Pas beaucoup, mais il pleut.

Petit à petit tout s’humidifie

et une odeur de terre mouillée,

âcre et envoûtante, épicée même,

emplit l’atmosphère.

 

Le promeneur s’arrête,

attentif à ce presque rien qui l’enivre.

La vie est faite de bonheurs simples, parfois,

qu’il ne faut pas négliger.

 

Sur la feuille d’un noisetier, roule une goutte,

lentement d’abord, puis plus vite.

Quand elle parvient aux bords dentelés,

on croit qu’elle va tomber,

emportée par sa vitesse.

Mais non, elle reste là, hésitante,

suspendue au bord du gouffre,

dans un instant d’éternité.

 

La moindre brise la ferait choir,

mais l’air est immobile,

déjà il ne pleut plus.

Alors elle demeure là,

incertaine, accrochée aux cannelures

vert tendre de la jeune feuille.

 

Quand revient le soleil,

elle brille sous ses rayons,

miroir féerique qui réfléchit le monde.

 

Le flâneur solitaire se penche

et observe, intrigué, la goutte passagère.

 

Microcosme magique, perle de l’univers

elle est tout à la fois rouge, verte et jaune,

et conserve comme le souvenir d’un reflet

qui ressemble au bleu des songes.

 

Impudique, elle laisse voir par transparence

la pureté de son être.

Là sont rassemblés toute l’énigme du monde,

les rêves évanouis et les espoirs déçus.

Dans cette goutte qui hésite à tomber

se trouve la réponse à tout questionnement.

 

Ephémère et belle, elle continue à vivre,

miroir de toutes ces contrées

où défilent les nuages.

En son centre, au cœur de l’onde pure

tu découvriras le joyau de toute chose

y compris ce secret jamais dévoilé

que seul connurent les dieux.

 

Sphère parfaite,

elle tourne sur elle-même, une dernière fois,

avant que de chuter irrémédiablement

Et de s’écraser sur le sol boueux

où elle disparaît à jamais.

 

A-t-elle vraiment existé ?

On pourrait en douter.

D’ailleurs qui se souviendra d’elle

si ce n’est ce promeneur solitaire,

qui s’en va d’un pas lent

vers sa propre destinée…

 

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