24.11.2009

La musique

La musique me prend dans ses vagues

ses grandes vagues océanes

et m’emporte dans une gerbe d’écumes

aux portes de l’univers

aux confins de moi-même.

Elle m’emporte au pays des songes et des brumes

dans ces embruns laiteux où brille une étoile morte.

Je suis un grand voilier emporté par le vent,

je fends une mer de notes,

j’affronte des récifs,

je glisse au creux des flots…

 

Dans les mers boréales s’est noyé le cygne de Sibelius

alors que sous les tropiques,

Paul Gauguin n’en finit plus de peindre des femmes lascives,

couchées sur des plages d’infini.

 

Dans le vent des tempêtes

j’entends une symphonie de Debussy

tandis que claquent les voiles du grand mat d’artimon.

Puis la nuit est venue,

la grande nuit des commencements du monde.

Le vaisseau souffre, gémit

et se tord au-dessus des gouffres profonds.

La mort n’est pas loin.

Une corde de violon s’est brisée dans un cri.

Ce n’est qu’une mouette qui lutte avec elle-même.

Elle s’est posée là-haut dans les haubans

où elle a trouvé un refuge

et jouit du grand calme enfin revenu.

La mer n’est plus qu’un miroir démesuré

où se réfléchit le monde.

La mer est un miroir

où mon image s’est perdue.

La belle musique est morte,

vaincue par le silence

et quand se tait la dernière note,

il ne reste plus que mon désespoir

et l’éternel silence.

 

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21.11.2009

Automne profond

Quand est tombée la dernière feuille,
quand il n’est plus resté, dans la forêt,
que des branches nues
et de grands troncs démunis,

quand les pluies de l’automne eurent effacé jusqu’au souvenir du bel été
et que dans les sentiers nos traces eurent disparu,
quand il n’est plus rien demeuré de ce lit de fougères
où nous nous retrouvions pour apprendre à nous connaître,
encore et encore,

quand la boue et le froid eurent transformé le sous-bois en marécage
tandis que des oiseaux migrateurs traversaient le grand ciel noir,
quand il n’y eut plus, pour habiter ces lieux,
que des bêtes inquiètes et sauvages, à la recherche d’elles-mêmes
et fuyant une horde de chasseurs sans cesse à leur poursuite,

quand dans l’immensité de la nuit les étoiles se furent évanouies,
occultées par les nuages, les lourds nuages d’automne,
quand il n’y eut plus, dans la forêt dénudée,
que la présence de la mort,

alors il fut difficile, oui, de croire en un autre printemps,
alors il fut difficile, assurément, d’imaginer que nos mains pussent encore s’effleurer
un jour.

Sentier trempé qui serpente dans la forêt profonde,
silence posthume des êtres qui y vécurent
souvenir des jours passés.
Je marche seul entre les troncs noirs et nus,
Cherchant celui que sans doute je fus.
Il pleut.
Sur le bord de la dernière feuille,
une goutte d’eau hésite un instant puis tombe
dans son propre néant.
Bruit sourd qui marque la fin d’un monde.
Je marche et la nuit envahit
la forêt d’automne
que même les chasseurs ont désertée.
Il ne reste que le silence et la peur de la mort.
Il ne reste que le silence.
Le silence.

 

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18.11.2009

Le reflet

Dans la chambre se trouve un miroir, un miroir qui ouvre sur les portes de la mort.

Je m’y contemple souvent mais l’image qu’il me renvoie n’est jamais tout à fait la même.

C’est que le temps, imperceptiblement, a progressé et que la vie, implacable, a déposé dans mon cœur son lot de tracas, usant ce corps qui, il n’y a pas si longtemps, était encore jeune.

 

Je me regarde et c’est un autre que je vois. Un autre qui à chaque fois est un peu différent et qui pourtant me ressemble. Ombre éphémère de moi-même, image évanescente et floue de celui que je suis en train de devenir.

 

Un jour, peut-être, quand je ne serai plus, une sorte de lumière vacillante habitera encore le miroir, une espèce de fantôme qui viendra effrayer les survivants, lesquels regarderont, incrédules, celui que je serai enfin devenu pour l’éternité.

 

                           X

 

              X                        X

                                                         

Dans la chambre il y a des livres, beaucoup de livres.

Certains parlent de pays inconnus où je ne suis jamais allé et où je n’irai jamais (la chambre est une fenêtre ouverte sur le monde).

D’autres racontent des histoires ou parlent de poésie (toutes ces images qui s’adressent à mon cœur…)

Dans la chambre il y a des livres. Ils sont la mémoire du monde et comme une partie de moi-même. J’en ai lu beaucoup, mais il en reste davantage encore à découvrir.

 

Dans le miroir, mon image me dit, ironique, que je n’en aurai pas le temps et qu’il est trop tard déjà. Beaucoup trop tard…

 

                         X

 

               X                    X

 

 

Dans un coin de la chambre, il y a un lit, rien de plus normal en cet endroit.

Un lit où se reposer et partir en rêve vers des pays inconnus, ces pays découverts dans les livres.

Un lit où se réciter intérieurement des poèmes, ces poèmes appris dans les recueils entassés sur les étagères.

Un lit d’où on aperçoit son image dans le miroir. Une image parfois inconnue, comme les pays étrangers qu’on n’a pas visités, une image parfois émouvante, comme les poèmes qu’on récite avant de s’endormir pour l’éternité.

 

 

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11.11.2009

Automne historique

Il y a un arbre, seul au milieu des champs.

Il y a un arbre.

Ses feuilles sont d’un jaune éclatant, avec des reflets rouges et or.

C’est l’automne.

On sait que c’est l’automne parce qu’il y a un arbre, sinon il n’y a rien ici, rien que la plaine, la grande plaine.

La plaine et un arbre, un arbre tout jaune qui dit que c’est l’automne. 

On n’a jamais vu un paysage aussi vide.

Mais c’est l’automne, l’arbre l’a dit et cela explique les tempêtes, le grand vent, les nuages gris amoncelés à l’horizon et puis surtout la pluie, l’éternelle pluie, qui n’en finit pas de tomber.

 

Les feuilles jaunes et or sont emportées par les bourrasques. Elles virevoltent dans le ciel et s’en vont à l’horizon, se perdre dans le gris des nuages.

 

Il n’y a rien ici. Rien que l’arbre. Et bientôt il n’aura plus de feuilles.

 

Je regarde  la plaine, la grande plaine muette, immense, monotone.

Qu’en dire ? Rien. Il n’y a rien à en dire.

 

Alors, devant ce vide de l’espace, j’en viens à réfléchir au temps.

Je change d’axe, j’oublie le présent, l’arbre et son automne et je contemple l’Histoire.

J’imagine la plaine en d’autres temps.

 

Il faut pour cela faire un effort de mémoire et d’imagination et mettre bout à bout les récits des grands-parents et les pages lues dans les livres, à l’école ou plus tard.

 

Et voilà que tout s’anime, que la plaine se peuple de milliers et de milliers de personnes.

 

Car c’est bien ici qu’ils sont tous passés autrefois.

Ici, dans cette plaine, dont il n’y a rien à dire, si ce n’est justement qu’ils y sont passés.

 

Il me  semble les voir, venant d’Est ou d’Ouest et ne faisant que passer.

Ils sont des milliers, des millions, à traverser la plaine, d’un côté ou de l’autre, tuant, violant, massacrant.

Ils sont des millions à se rendre ailleurs, à conquérir un ailleurs, et à passer par ici, traversant la plaine, la plaine avec son arbre.

Cet arbre-ci ou un autre avant lui, peu importe.

Il y a toujours un arbre, dans la plaine. On s’assoit, on s’appuie contre son tronc et on contemple de loin la marche de l’Histoire.

 

Et je les vois s’avancer. D’abord les plus récents : les panzers de 1940 avec leurs croix gammées. Ils viennent de l’Est et s’en vont vers l’Ouest.

Ils passent et rien ne les arrête car il n’y a jamais personne ici.

Un enfant peut-être les regarde passer. Assis comme moi contre cet arbre, il regarde. Et eux ils passent.

 

Avant, leurs pères étaient déjà venus. En 1914. Ils étaient à pied et marchaient aussi vers l’Ouest. Guerre de tranchées. Le soir, on entend le canon de Verdun, là-bas, plus loin, où on n’est jamais allé. On entend le canon et on sait que notre armée les a arrêtés.

Alors on attend. On attend qu’ils repassent. Mais il a fallu du temps: quatre longues années au moins, pour les revoir dans l’autre sens, fatigués, épuisés, vaincus. Ils passent et rentrent chez eux.

 

Avant encore, ce sont les pères de leurs pères. 1870, la fin de l’Empire. Ils arrivent, baïonnette au canon, sûrs de leur victoire. Celle-ci est écrite dans les livres ou va l’être très bientôt. Ils passent et ne s’arrêteront que devant Paris.

 

Plus on remonte dans le temps, plus les faits sont imprécis, comme si un brouillard était tombé sur la mémoire des hommes.

 

Mais c’est toujours la même plaine et le même arbre. Cette fois ils viennent de l’Ouest et s’en vont vers l’Est. Ce sont les nôtres qui vont conquérir la Russie, emmenés par Napoléon. Bientôt, on les verra aussi repasser dans l’autre sens. Enfin, ceux qui ont pu revenir, quelques-uns seulement, fourbus, crottés, malades. Il n’aura fallu qu’un hiver pour les voir à nouveau, mais quel hiver !

 

Avant cela, c’étaient les troupes de la Révolution et avant encore celles de Louis XV, qui suivaient de peu celles de Louis XIV. Ancien Régime ou Révolution, c’est du pareil au même : des soldats qui passent dans la plaine et qui vont combattre les autres, ceux de l’Est, parce qu’ils ne pensent pas comme nous.

 

Assis contre son arbre, l’enfant les regarde. Il n’en revient pas. Voilà déjà trois siècles que les troupes traversent sa plaine, dans un sens ou dans l’autre. Quel est le sens de tout cela ? Quel est le sens de l’Histoire, s’il faut toujours tout recommencer et refaire passer les mêmes soldats dans la même plaine et devant le même arbre ?

 

Et avant ? Avant Louis XIV ? Plus personne ne sait trop. La mémoire est incertaine. Les Autrichiens, sûrement. Les Espagnols peut-être. Puis les Français entre eux : Catholiques contre Protestants. Sedan, la petite Genève. Et des massacres, encore et toujours.

 

Plus loin encore, dans la nuit des temps, les Carolingiens, les Mérovingiens, les Francs. Attila, aussi, en route pour ses Champs catalauniques. Ils sont tous passés ici, absolument tous. Dans cette plaine où il n’y a rien, sauf un arbre où s’appuyer. Personne ne s’en souvient vraiment, pourtant ils sont bien passés par ici. C’est que dans la poussière du chemin, les pas de leurs chevaux se sont effacés. Il y a si longtemps !

 

Et avant eux, il y avait eu les légions romaines, avec leurs manipules et leurs centuries. Des soldats bien ordonnés, ceux-là, des soldats faits pour gagner et pour agrandir les empires. En ce temps-là la grande plaine fut un peu méditerranéenne. En ce temps-là l'arbre rêva d’être comme un olivier. Des routes furent construites, de Rome à Colonia Agrippa, la place forte à la frontière, sur le Rhin. Des routes furent construites, mais pas ici. La plaine resta une plaine, où il ne se passe jamais rien. Enfin presque rien.

 

Au-delà de Rome il n’y a pas d’écrits pour nous dire les migrations celtes. L’enfant imagine quelque barde, appuyé contre son arbre, et chantant des hymnes à la gloire de son peuple. Là-bas, un village aux toits de chaume et un laboureur avec sa charrue, déjà. Le premier, peut-être, à fendre cette terre avec un soc, le premier peut-être, à semer un grain de blé, ici même, dans l'immensité de la plaine.

 

Quant aux peuples néolithiques, qui pourrait en parler ? Bien sûr qu’ils passèrent aussi par ici. L’enfant le sait, qui retrouva un jour dans une grotte, près du fleuve, d’étranges dessins. C’était comme une ronde d’animaux fantastiques, des animaux comme on n’en avait jamais vu : des ours, des bisons, des aurochs. Et puis des mammouths aux grandes défenses. Eux aussi semblaient marcher dans la plaine ou courir, poursuivis par les chasseurs. Eux aussi étaient donc passés par ici, prédateurs ou victimes, attaquants ou attaqués. Comme les hommes et bien avant eux, ils s’étaient déplacés, à la recherche d’un ailleurs. C’est pour cela que le peintre les a immortalisés sur la paroi de la grotte et qu’il en a fait des dieux. C’est parce qu’ils ont marché dans la chaleur des tropiques ou dans la neige des grandes glaciations, c’est parce qu’ils ont marché vers un ailleurs, sans jamais s’arrêter.

 

L’enfant est appuyé contre le tronc de l’arbre et il regarde à l’horizon comme un tourbillon de poussières. Est-ce le vent d’automne qui emporte quelques feuilles ? Est-ce un peu de terre arrachée à la plaine et qui tourne sans raison ? Ou est-ce un peuple en marche pour une autre destinée ?

 

L’enfant ne le saura pas, lui qui reste assis contre son arbre, dans la grande plaine où il ne se passe jamais rien.

 

 

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06.11.2009

Microcosme

L’arbre

Le ciel

La rivière et la terre

 

Etre

 

La forêt

Sa faune et sa flore

L’éternité du monde

L’infini

 

Demeurer

 

Les vagues sur les rochers

L’écume de ma vie

La mer, l’océan

 

Espérer

 

La grande ville

Ses artères, ses boulevards

Le chaos des choses

L’agitation

 

S’imposer

 

Un café quelque part dans la cité

Deux verres sur une table

La nuit profonde

Ton regard perdu

 

Aimer

 

Des trains qui traversent l’obscurité

Ma main qui cherche en vain la tienne

La chaleur de l’été

Un orage soudain

La pluie sur la vitre

 

Accepter

 

Les rues dans l’aube mouillée

Les premières voitures, les premiers camions

Un oiseau qui chante sur le toit d’une maison

Un pont, un fleuve, une traversée

 

Continuer

 

Une clef longtemps cherchée

La porte qui s’ouvre en grinçant

Un café noir qu’on prépare

Le lit où sombrer dans le rêve

 

Oublier

 

 

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13.10.2009

Nocturne (autrefois, une nuit)

Il y a une grande ville qu’un fleuve traverse de part en part

et le reflet de la lune qui scintille et disparaît.

Il y a des ruelles étroites où les gens mangent et boivent

et des pavés mouillés de pluie, où je marche sans savoir pourquoi.

Il y a une place avec une cathédrale

et l’immense silence du cœur de la nuit.

Il y a des boulevards qui mènent au bout des rêves

et des arbres partout aux frondaisons mouvantes.

Il y a un temple de la musique qui reste muet

et un violon abandonné sur un banc public.

Il y a une librairie au fond d’une ruelle

où jamais personne ne se rend.

Il y a une faculté où on enseigne les lettres

et des étudiants qui rêvent des reflets de la lune sur le fleuve

Il y a, dans les ruelles, des restaurants qui sont maintenant fermés

et dans les cafés, des garçons qui mettent les derniers clients dehors.

Il y a cette impasse où je cherche mon ange

et cette porte qui reste fermée ce soir.

Il y a un grand pont qui enjambe le fleuve

et cette eau noire et profonde que je regarde et regarde encore.

Il y a un train qui passe dans un bruit d’enfer

et deux lumière rouges qui s’évanouissent dans la nuit.

Il y a une colline avec une forêt profonde

et des bêtes de la nuit qui gémissent dans l’ombre.

Il y a dans le lointain la rumeur de la ville

et comme une grande lumière rouge dans les nuages.

Il y a ce banc sur lequel je suis assis

et la musique intérieure qui me parle de toi.

Il y a tout ce noir quand je ferme les yeux

et ton visage qui apparaît comme dans un rêve.

Il y a une lueur à l’horizon

et un oiseau qui s’éveille en chantant.

Il y a une impasse où dort mon ange

et une porte qui s’est refermée sur tous mes espoirs.

 

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15.09.2009

Le promeneur solitaire

Le promeneur solitaire parcourt la dune, perdu dans ses pensées, entre la rumeur de la mer et les montagnes empourprées du couchant.

 

Il marche, rêveur, dans l’infini des sables, et songe à ces cités englouties dont parlait le poète.

Vivent-elles encore au fond de l’eau, les belles sirènes d’autrefois ou ne sont-elles plus qu’un souvenir dans la mémoire des hommes ?

 

Il marche le promeneur, dans le bleu du soir et pense à tous ces peuples qui ont foulé le même sable, depuis la nuit des temps, depuis que le monde est monde. Que reste-t-il aujourd’hui de leurs conquêtes, de leurs rêves, de leurs aspirations ? Il n’en reste rien et tout cela ne fut qu’un reflet éphémère, comme ce scintillement passager au crépuscule, sur la mer.

 

Il fait noir maintenant et le mendiant s’est arrêté sur le sommet de la dune. Il a tout perdu, même son ombre, qui s’en est allée rejoindre les flots verts qui s’agitent dans l’obscurité.

 

Le voilà perdu, le promeneur solitaire, en ce désert de sable. Sur les rivages de la nuit, il cherche son chemin, n’ayant pour se guider que l’éternel grondement de la mer et la rumeur des vagues.

 

D’autres sont passés avant lui, qui ont disparu. D’autres passeront après lui, qui découvriront peut-être dans le sable les os blancs anonymes d’un promeneur éphémère. C’est sa mémoire, sans doute, qu’honore le vent, quand il siffle en gémissant, les soirs de tempête et qu’il emporte le sable en tourbillons fantastiques.

 

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02.09.2009

La mer (suite)

Derrière la dune que je gravis pieds nus, des cris se font entendre, sorte de gémissements plaintifs tels ceux d’une fille en pleurs. Mais je suis loin, si loin.

 

Derrière la dune que je gravis aussi vite que je  peux, je perçois la plainte du vent et le claquement des câbles contre le mat des navires. C’est du moins ce qu’il me semble.

 

Derrière la dune, tandis que mes pieds n’en finissent plus de s’enfoncer dans le sable, j’imagine des départs vers des ailleurs ultramarins, des tropiques incroyables, des caps Horn mystiques. Trois grands bateaux prennent le large, tandis qu’une femme, sur la plage, pleure l’absence de son capitaine, seule, irrémédiablement seule. C’est que c’est un voyage sans retour et elle le sait.

 

Quand j’arrive au sommet, quand je franchis la ligne, quand je laisse enfin derrière moi la dune et son sable, je découvre la mer et la plage immense, déserte comme au premier jour. Il n’y a personne ici. Dans le ciel, seule plane une mouette, dont le cri strident, tel un long sanglot, se répercute à  l’infini dans ce lieu solitaire.

 

A l’horizon, trois petits points, comme trois voiles mystérieuses, semblent voguer de concert avant de disparaître dans l’immensité bleue.

 

C’est du moins ce qu’il m’a semblé.

 

 

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 Photo Internet : Bruno Monginoux / 
Photo-Paysage.com (cc-by-nc-nd)

12.08.2009

La mer

Je marche pieds nus sur le chemin sablonneux. Devant, ce seront bientôt les dunes et leurs herbes folles, indomptées, un peu coupantes aussi (il va falloir faire attention). Et puis ce sera la mer, celle qu'on ne voit jamais, celle dont on ne fait que rêver. Enfin, d'habitude. Derrière, se dressent les montagnes, je le sais, inutile de me retourner. Hier encore je gravissais leurs pentes, avec de solides bottines et un sac à dos. C'est de là-haut, tout là haut, que j'avais vu la mer, véritable toile de fond dans un tableau de la Renaissance. Malgré la chaleur, elle était d'un bleu intense et semblait éternelle. Les Grecs déjà, l'avaient parcourue, puis les Romains et tous ces autres venus du Nord, issus de ces pays sans soleil où la neige et le froid tiennent lieu de paysage.

La mer était donc là, comme dans le poème de Valéry, sorte de « toit tranquille où marchent des colombes », et soudain l'envie m'était venue d'aller la voir de plus près, de sentir son odeur, de la toucher du bout des doigts et de goûter la saveur du sel sur ma peau.

Je suis redescendu des sommets dans la nuit qui tombait déjà et qui n'en finissait plus d'effacer les contours et les distances. Ce n'est qu'en franchissant le pont de la petite rivière que j'ai su que j'étais tout en bas. La chaleur était intense, obsédante, enveloppante aussi, comme dans ces rêves qu'on fait parfois et dont on sort au réveil trempé de sueur. Dans le lointain des forêts, un hibou solitaire hululait.

Aujourd'hui, je marche pieds nus sur le chemin sablonneux.

Au-dessus de moi le ciel est bleu, immense, d'encre profonde et de désir.

La lumière est aveuglante.

Je marche et dans ma tête défilent toutes les attentes et tous les espoirs. Une légère brise, déjà, se fait sentir. Voici les dunes et leurs herbes coupantes. Qu'y aura-t-il derrière ?

 

IMGP0239.JPGPhoto personnelle

 

 

24.06.2009

Le grenier

Maison poème...

Dans le grenier des rêves j'ai retrouvé mon enfance.

Dans une grande malle, sont rangés les jouets et des puzzles incomplets. Sous la tabatière, le cheval à bascule contemple les étoiles.

En hiver, on faisait sécher en ce lieu la lessive des lundis et c'était comme de grands fantômes blancs immobiles qui semblaient dormir là, énigmatiques et muets. Je me faufilais entre eux, respirant à pleins poumons, les yeux fermés, la bonne odeur du large que le savon avait laissée. Dans mon cœur, des tempêtes faisaient rage et les vagues de l'Atlantique déferlaient sous le vent des équinoxes. Contre ma joue, les draps humides et froids mouillaient ma peau. Frisson délicieux. Envoûtement...

Du bout des doigts je touchais ces êtres mouvants, mais ceux-ci, rebelles, se dérobaient sans fin.

Dans les coins reculés trottinaient les souris. Leurs yeux interrogateurs parfois luisaient dans l'ombre et c'était ensuite des courses éperdues dans l'épaisseur du plancher. Monde mystérieux, inaccessible. Quelle vie palpitait là, sous mes pieds ?

Sur une boîte en carton, une trappe tendue attendait, inutile, son fromage ayant été dévoré au siècle passé.

Dans une housse transparente pendaient des vêtements d'un autre âge. Portés par qui ? Mystère.

Sur un journal de l'année passée sèchent des oignons. Le bruit de papier quand on effrite la pelure dans les mains... Elle retombe en poussière d'or emportée au moindre courant d'air.

Près de la cheminée (celle du père Noël ?) un vieux lustre gît à terre. Quelles fêtes d'un autre âge a-t-il dû éclairer ? Quelles jeunes filles en fleur ont dansé dans sa clarté ? Elles doivent être mortes, maintenant. Qui étaient-elles ? Une de ces mères-grands entr'aperçues un jour sur de vieilles photos en noir et blanc ? Bien droites, raides et dignes dans leurs habits du dimanche, figées pour l'éternité, avec sur les lèvres un sourire si las... Suis-je leur descendant, moi qui suis maintenant à genoux, cherchant entre les lattes du plancher une épingle à cheveux inaccessible ?

Dans la vielle armoire dont la porte grince, il y a, je le sais, des lettres du temps jadis, venues tout droit des tropiques. Zanzibar, Tananarive et les îles sous le vent surgissent dans le grenier.  Sur les timbres dentelés, des négresses aux dents blanches sourient devant les mers du Sud. Qui a envoyé ces lettres ? Quel oncle disparu, jamais croisé ? A-t-il acheté des esclaves le long du fleuve Zaïre ou vendu des armes à Tombouctou ? De quel désert du Hogar     a-t-il écrit ? De quel village abyssin ? Je ne le saurai jamais, un cadenas maintenant condamne la porte. Il me reste à rêver et à imaginer des voiliers remplis de pirates ou des îles enchantées.

Craquement dans l'escalier. On vient me chercher car on sait que c'est ici que je me réfugie souvent, pour contempler dans la lumière de la tabatière les mille grains de poussière d'or qui volent au moindre souffle, formant comme des nuages énigmatiques dont nul n'a le secret.

 

 

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