10.05.2008

De ce qu'a pu dire le poète.

« Un homme qui vieillit est un homme plein d’images » dit le poète. Mais en même temps il se rend compte de l’inutilité de ce qu’il a accompli. Ce qu’il a vu (ou cru voir) et qu’il a traduit en poèmes, il ne le voit plus aujourd’hui. Tel un religieux qui aurait perdu la foi, il se retrouve devant une réalité dont il ne déchiffre plus le sens. Tout a-il été illusion et donc mensonge ? Ou bien est-ce la vieillesse qui lui a ôté son ancien regard, ce regard qui lui permettait de deviner une réalité « autre » ? Il lui reste, certes, la parole, mais que vaut celle-ci si elle n’évoque plus le mystère du monde, si ce mystère ne se laisse plus déchiffrer ? Le poème, alors, ne sera plus qu’une parole vide (déjà qu’il n’était pas facile d’exprimer l’indicible), tandis que passe le temps, que les yeux se fatiguent et que la mort attend au bout du chemin. Toutefois on dirait que cette espèce-là de parole, brève ou prolixe toujours autoritaire, sombre, comme aveugle, n’atteint plus son objet, aucun objet, tournant sans fin sur elle-même, de plus en plus vide, alors qu’ailleurs, plus loin qu’elle ou simplement à côté, demeure ce qu’elle a longtemps cherché. Les mots devraient-ils donc faire sentir Ce qu’ils n’atteignent pas, qui leur échappe, Dont ils ne sont pas maîtres, leur envers, De nouveau je m’égare en eux, De nouveau ils font écran, je n’en ai plus Le juste usage, Quand toujours plus loin Se dérobe le reste inconnu, la clef dorée Et déjà le jour baisse, le jour de mes yeux… Jaccottet, A la lumière d’hiver.

31.03.2008

De l'équilibre intérieur

Il est des jours où l’agitation du monde vous semble dérisoire. A quoi bon faire le compte de toutes les injustices dont les informations nous abreuvent ? Il n’y aura jamais la paix en Palestine, le Tibet restera chinois et l’Irak continuera de se dissoudre dans une guerre civile fratricide pour le plus grand profit des marchands de pétrole (et nous en savons quelque chose quand nous passons à la pompe avec nos voitures : c’est notre manière à nous de contribuer à l’effort de guerre, même si nous condamnons farouchement cette dernière). Plus près de nous, il y aura toujours des politiciens véreux, qui pensent plus à leur profit qu’à la gestion des affaires publiques. Et même s’il y en a quelques-uns d’honnêtes, nous savons tous qu’ils sont obligés d’entrer dans un système qui repose sur la duperie et le mensonge. Nous aurons bon clamer haut et fort contre le libéralisme triomphant qui affame chaque jour un peu plus nos voisins immédiats, cela ne changera rien. Le combat est perdu d’avance, l’économie étant devenue mondiale. Ou votre pays fait de la résistance et il se fait manger, n’étant pas compétitif ou il approuve le nouvel ordre du monde et c’est vous, en tant que citoyen, qui vous faites manger (par exemple en devant payer une facture de gaz trente pour cent plus chère). Donc, disais-je il est des jours où on a envie d’oublier tout cela et où on préfère plutôt se replier sur sa propre personne, non par souci d’égoïsme, mais simplement parce qu’on n’a qu’une vie et qu’elle est courte. Que m’importe, finalement la marche du monde ? Seul compte le regard que je porte sur moi-même et l’équilibre que je peux ainsi trouver. C’est pour cela qu’un écrivain comme Montaigne est un ami précieux. Il sait d’abord parler de lui. Si par ailleurs il regarde le monde d’un esprit lucide, il le fait sans se départir de son bon sens habituel, sachant prendre certaines distances qui lui permettent de conserver son équilibre intérieur. C’est là une qualité rare, par les temps qui courent. La poésie, à ce propos, me semble préférable au roman pour nous plonger dans ce qui est vraiment essentiel. D’un autre côté, je me dis parfois qu’elle est plus proche de l’enfance, justement par le fait qu’elle ne s’embarrasse pas de l’agitation du monde, préférant se concentrer sur la richesse intérieure de l’individu. Lire de la poésie nous empêche-t-il donc d’être lucide en n’étant pas axé sur les réalités extérieures ou au contraire cette activité nous réconcilie-t-elle avec nous même, ce qui est finalement le bien le plus précieux ?

11.05.2007

L'éternité de Philippe Jaccottet

Puisque nous parlions l’autre jour de Philippe Jaccottet, voici un de ses poèmes, assez représentatif de sa manière d’écrire. Images plus fugaces que le passage du vent bulles d'Iris où j'ai dormi ! Qu'est-ce qui se ferme et se rouvre suscitant ce souffle incertain ce bruit de papier ou de soie et de lames de bois léger ? Ce bruit d'outils si lointain que l'on dirait à peine un éventail ? Un instant la mort paraît vaine le désir même est oublié pour ce qui se plie et déplie devant la bouche de l'aube Sans avoir la prétention, ici, d’en donner une analyse, on notera tout de même le recours à des registres différents, qui s’entrecroisent. Le poète, en effet, fait référence à la vue (images fugaces), à l’ouïe (ce bruit d’outils) et éventuellement au toucher (passage du vent sur la peau). Ces images doivent être celles d’un rêve, comme le laisse suggérer les termes j’ai dormi. Fugaces, elles nous échappent aussitôt, comme le passage du vent. Cette idée d’air déplacé se retrouve dans la deuxième strophe (souffle incertain), ce qui assure une transition en douceur. On passe alors au registre sonore (bruit de papier), tout en signalant qu’il s’agit d’un bruit à peine perceptible (celui que fait un papier, de la soie, ou un bois dit léger). Du coup, on passe, dans la strophe trois, à l’idée d’éloignement. Ce bruit ténu pourrait être celui d’un outil, mais éloigné par la distance. De l’espace proche, le regard se porte donc vers le lointain. Le poète joue par petites touches impressionnistes. On est en pleine délicatesse : le bruit est SI lointain qu’on dirait A PEINE un éventail. Nous sommes dans le monde de l’indicible. Les sensations sont si ténues qu’elles sont à peine transposables dans le poème. On n’est d’ailleurs pas sûr de les avoir perçues (emploi du conditionnel dirait). Peut-être même n’ont –elles pas existé. Et pourtant si, elles existent. A l’horizon se lève l’aube, dans un instant intemporel. Alors que la première strophe était tournée vers le passé (le rêve que l’on vient de faire) et que la deuxième et la troisième se situaient au présent, on accède maintenant au monde de l’immortalité (la mort paraît vaine). Alors que le sommeil du début, s’il n’était pas une petite mort (puisqu’on y construisait des images en rêvant), était toutefois lié à l’éphémère (images fugaces), on accède maintenant à une durée hors du temps, même si on sait que cette durée est, elle aussi, provisoire (cf. l’emploi du conditionnel dans paraît vaine, qui souligne que ce n’est qu’une illusion). Cette aube qui se lève dans cet instant unique et a-temporal est caractérisée par sa bouche. Sorte d’érotisation du phénomène qui nous renvoie sans doute au rêve de la première strophe. La bouche, comme l’éventail ou comme le store de bois léger, peut s’ouvrir ou se fermer. Son idée était donc bien annoncée précédemment. Le désir, pourtant, est oublié, nous dit-on. Quel désir ? Celui de la femme, sans doute. Il est remplacé par la contemplation de cette aube qui naît dans un instant d’éternité. On touche ici du bout du doigt le génie de Jaccottet, qui parvient à coucher sur le papier ces instants à peine perceptibles à qui ne sait pas les regarder. Avec lui, nous sommes dans le domaine de l’indicible. Remarquons encore qu’il nous guide dans la prise de conscience. Il nous tient par la main et nous amène du sommeil initial vers cette vérité, posant les questions à notre place (Qu'est-ce qui se ferme et se rouvre?) pour nous guider, à travers les images (l’éventail, le store). C’est un plaisir de cheminer en sa présence.

10.05.2007

De l'être et du monde

Je voudrais reprendre la réflexion précédente et la développer davantage. La littérature doit-elle être tournée vers le monde extérieur ou au contraire tenter d’exprimer la part indicible de l’individu ? La réponse est aussi vaine, sans doute, que celle que se posent les psychologues quand ils tentent de déterminer ce qui, de l’inné ou de l’acquis, détermine les choix des individus. D’un côté chacun est unique, de l’autre nous vivons dans un monde dont nous subissons les aléas tout en contribuant à le modifier. Entre le monde intérieur et le monde extérieur, il y a forcément des passerelles. Un être humain ne vit pas dans une chambre close et le contexte qui l’entoure le définit à peu près autant que son caractère personnel. Sans doute, en littérature, faut-il trouver un équilibre harmonieux entre ces deux tendances pour avoir une oeuvre de qualité. Les écrivains qui passent leur temps à s’analyser sans fin n’ont qu’un intérêt limité, surtout s’ils redoublent cette démarche psychologique de considérations interminables sur les raisons qui les poussent à écrire. Ils finissent par ne plus livrer aucun message si ce n’est précisément celui qui consiste à dire qu’ils écrivent. Ce nombrilisme viscéral n’a qu’un intérêt fort limité, on en conviendra. A l’opposé, certains écrivains sont tellement focalisés sur ce qui les entoure qu’ils se saisissent du moindre sujet d’actualité pour en faire un roman. Malheureusement, souvent, il leur manque le recul nécessaire pour porter une vision personnelle sur ces événements. La mode des romans historiques n’échappe pas à cette tendance. Tant qu’il y a de l’action, du bruit, des armes, un peu d’amour, on va de l’avant. Le lecteur doit se contenter de faits bruts par ailleurs imaginaires, sans recevoir de celui qui écrit le moindre éclairage subjectif. Les risques d’une littérature engagée sont précisément de cet ordre. Trop occupé à dénoncer les injustices sociales, l’auteur en oublierait de nous parler de lui. Une fois qu’il s’est fait un nom dans ce genre de discipline, il a du mal à s’en défaire. Ainsi, j’avais été frappé par ce phénomène lorsque j’avais lu La terre nous est étroite du poète palestinien Mahmoud Darwich, medium_L7585.jpg Après avoir écrit des poèmes manifestement politiques, qui lui avaient valu une grande réputation parmi ses concitoyens, Darwich disait la nécessité de revenir à l’intime. Sa Palestine à lui n’est pas qu’une terre à reconquérir (même si elle est cela aussi), elle est d’abord celle des souvenirs de son enfance. C’est un pays tout intérieur, donc, qu’il veut d’abord décrire et chanter, même si à ce moment-là il déroute ses lecteurs habituels, qui attendent de lui un engagement dans les conflits du moment. Ces conflits, il n’est pas sans les voir, lui qui habite à Ramallah depuis son retour d’exil, mais il estime qu’il fait plus pour son pays lorsqu’il tente d’en capter les parfums évanouis que lorsqu’il écrit des poèmes politiques. La lutte est une chose, la vraie poésie est ailleurs, en quelque sorte. Comme dans ce beau texte consacré aux souvenirs d’enfance, vécus dans un village aujourd’hui disparu : A ma mère Je me languis du pain de ma mère du café de ma mère des caresses de ma mère jour après jour l'enfance grandit en moi j'aime mon âge car si je meurs j'aurai honte des larmes de ma mère si un jour je reviens fais de moi un pendentif à tes cils recouvre mes os avec de l'herbe qui se sera purifiée à l'eau bénite de tes chevilles attache -moi avec une natte de tes cheveux avec un fil de la traîne de ta robe peut-être deviendrai-je un dieu oui un dieu si je parviens à toucher le fond de ton cœur si je reviens mets-moi ainsi qu'une brassée de bois dans ton four fais de moi une corde à linge sur la terrasse de ta maison car je ne peux plus me lever quand tu ne fais pas ta prière du jour j'ai vieilli rends-moi la constellation de l'enfance que je puisse emprunter avec les petits oiseaux la voie du retour au nid de ton attente (…)