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02/12/2015

Un nouveau livre !

Vous aurez tous remarqué que j’étais peu présent sur mon site ces derniers temps. Tout d’abord, il y a eu le massacre du 13 novembre à Paris, qui rendait toute prise de parole un peu vaine. Et puis, à côté de cela,  il y a eu l’écriture, ce merveilleux refuge. Non point une écriture en direct, pour un blogue, mais une écriture plus réfléchie, en retrait. Pour le dire plus simplement et plus clairement, je relisais un manuscrit dans le but de l’envoyer à un éditeur. Voilà qui est fait et il me faut maintenant attendre une bonne année pour avoir une réponse. En espérant qu’elle soit positive.

Ce qui ne m’empêche pas de vous annoncer une bonne nouvelle, à savoir la parution imminente d’un deuxième livre (dont le manuscrit avait été envoyé, lui, fin décembre 2014 et qui vient d’être accepté). J’ai déjà des exemplaires en main, mais il faudra patienter jusqu’en février 2016, à mon avis, pour pouvoir se le procurer via le site de l’éditeur ou pour le commander en librairie.

Il s’agit d’un recueil de poésie, objet invendable s’il en est, mais dont l’existence me réjouit. En effet, comme disait le Cyrano de Rostand : « C'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! » ou, pour reprendre la théorie de l’art pour l’art si chère à Théophile Gautier, « Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ».

 

le temps de l'errance,poésie

09/04/2011

En ce temps-là

En ce temps-là

 

Il y avait, dans le ciel, des étoiles par milliers,

Une lune rousse

Et d’étranges oiseaux de nuit

Qui criaient leur désespoir

De n’avoir vu le jour qu’en rêve.

 

Sur les plages de l’océan,

Au bord du monde,

Déferlaient des vagues infinies,

Des vagues immenses,

Qui puisaient leurs forces dans les profondeurs abyssales,

Là où des monstres inconnus

S’accouplaient sans retenue

Dans les silences sous-marins.

 

La terre naissait à peine

Et partout des volcans répandaient leur colère. 

Ce n’était que pluie de feu, lave coulante et rivières de sang.

Dans les grottes, d’étranges créatures attendaient,

L’œil aux aguets, que se lève enfin le jour.

Les rochers prenaient des formes étranges,

Sculptés par le vent des déserts

Et dans la moiteur des forêts

Se glissait le serpent fondateur,

Rampant sans répit au milieu de ses rêves.

 

Un cyclone parfois frappait les côtes

Et dans la grande nuit déchirée d’éclairs

On apercevait des plaines infinies

Où couraient les premiers hommes.

 

Nus, hirsutes, le corps tatoué d’étranges signes,

Ils emportaient avec eux les os de leurs ancêtres

Les vénérant comme des dieux immortels.

 

Dans l’ombre, on devinait le souffle des bêtes fauves

Tandis que le sol était ébranlé

Par la fuite éperdue des grands herbivores.

 

Cachés dans les replis de la terre,

Des chamans dessinaient sur les parois

Les animaux fantastiques qu’ils avaient cru voir en songe.

Eclairés par des torches, leurs ombres géantes

S’agitaient dans la nuit,

Fantômes incertains aussitôt évanouis.

 

Parfois, tout en haut du ciel, parmi les nuages,

Planait un oiseau de proie, l’œil implacable et menaçant.

Quelque part aux abords de la grande forêt

Une femme criait, écartelée sur un lit de fougères.

Accroupis autour d’elle, les hommes du clan

Observaient la naissance de l’Histoire.

 

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01:03 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, poésie

12/01/2010

Il pleut

Il pleut.

Pas beaucoup, mais il pleut.

Petit à petit tout s’humidifie

et une odeur de terre mouillée,

âcre et envoûtante, épicée même,

emplit l’atmosphère.

 

Le promeneur s’arrête,

attentif à ce presque rien qui l’enivre.

La vie est faite de bonheurs simples, parfois,

qu’il ne faut pas négliger.

 

Sur la feuille d’un noisetier, roule une goutte,

lentement d’abord, puis plus vite.

Quand elle parvient aux bords dentelés,

on croit qu’elle va tomber,

emportée par sa vitesse.

Mais non, elle reste là, hésitante,

suspendue au bord du gouffre,

dans un instant d’éternité.

 

La moindre brise la ferait choir,

mais l’air est immobile,

déjà il ne pleut plus.

Alors elle demeure là,

incertaine, accrochée aux cannelures

vert tendre de la jeune feuille.

 

Quand revient le soleil,

elle brille sous ses rayons,

miroir féerique qui réfléchit le monde.

 

Le flâneur solitaire se penche

et observe, intrigué, la goutte passagère.

 

Microcosme magique, perle de l’univers

elle est tout à la fois rouge, verte et jaune,

et conserve comme le souvenir d’un reflet

qui ressemble au bleu des songes.

 

Impudique, elle laisse voir par transparence

la pureté de son être.

Là sont rassemblés toute l’énigme du monde,

les rêves évanouis et les espoirs déçus.

Dans cette goutte qui hésite à tomber

se trouve la réponse à tout questionnement.

 

Ephémère et belle, elle continue à vivre,

miroir de toutes ces contrées

où défilent les nuages.

En son centre, au cœur de l’onde pure

tu découvriras le joyau de toute chose

y compris ce secret jamais dévoilé

que seul connurent les dieux.

 

Sphère parfaite,

elle tourne sur elle-même, une dernière fois,

avant que de chuter irrémédiablement

Et de s’écraser sur le sol boueux

où elle disparaît à jamais.

 

A-t-elle vraiment existé ?

On pourrait en douter.

D’ailleurs qui se souviendra d’elle

si ce n’est ce promeneur solitaire,

qui s’en va d’un pas lent

vers sa propre destinée…

 

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09:10 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, poésie, pluie

21/11/2009

Automne profond

Quand est tombée la dernière feuille,
quand il n’est plus resté, dans la forêt,
que des branches nues
et de grands troncs démunis,

quand les pluies de l’automne eurent effacé jusqu’au souvenir du bel été
et que dans les sentiers nos traces eurent disparu,
quand il n’est plus rien demeuré de ce lit de fougères
où nous nous retrouvions pour apprendre à nous connaître,
encore et encore,

quand la boue et le froid eurent transformé le sous-bois en marécage
tandis que des oiseaux migrateurs traversaient le grand ciel noir,
quand il n’y eut plus, pour habiter ces lieux,
que des bêtes inquiètes et sauvages, à la recherche d’elles-mêmes
et fuyant une horde de chasseurs sans cesse à leur poursuite,

quand dans l’immensité de la nuit les étoiles se furent évanouies,
occultées par les nuages, les lourds nuages d’automne,
quand il n’y eut plus, dans la forêt dénudée,
que la présence de la mort,

alors il fut difficile, oui, de croire en un autre printemps,
alors il fut difficile, assurément, d’imaginer que nos mains pussent encore s’effleurer
un jour.

Sentier trempé qui serpente dans la forêt profonde,
silence posthume des êtres qui y vécurent
souvenir des jours passés.
Je marche seul entre les troncs noirs et nus,
Cherchant celui que sans doute je fus.
Il pleut.
Sur le bord de la dernière feuille,
une goutte d’eau hésite un instant puis tombe
dans son propre néant.
Bruit sourd qui marque la fin d’un monde.
Je marche et la nuit envahit
la forêt d’automne
que même les chasseurs ont désertée.
Il ne reste que le silence et la peur de la mort.
Il ne reste que le silence.
Le silence.

 

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Image Internet

00:20 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, poésie

18/11/2009

Le reflet

Dans la chambre se trouve un miroir, un miroir qui ouvre sur les portes de la mort.

Je m’y contemple souvent mais l’image qu’il me renvoie n’est jamais tout à fait la même.

C’est que le temps, imperceptiblement, a progressé et que la vie, implacable, a déposé dans mon cœur son lot de tracas, usant ce corps qui, il n’y a pas si longtemps, était encore jeune.

 

Je me regarde et c’est un autre que je vois. Un autre qui à chaque fois est un peu différent et qui pourtant me ressemble. Ombre éphémère de moi-même, image évanescente et floue de celui que je suis en train de devenir.

 

Un jour, peut-être, quand je ne serai plus, une sorte de lumière vacillante habitera encore le miroir, une espèce de fantôme qui viendra effrayer les survivants, lesquels regarderont, incrédules, celui que je serai enfin devenu pour l’éternité.

 

                           X

 

              X                        X

                                                         

Dans la chambre il y a des livres, beaucoup de livres.

Certains parlent de pays inconnus où je ne suis jamais allé et où je n’irai jamais (la chambre est une fenêtre ouverte sur le monde).

D’autres racontent des histoires ou parlent de poésie (toutes ces images qui s’adressent à mon cœur…)

Dans la chambre il y a des livres. Ils sont la mémoire du monde et comme une partie de moi-même. J’en ai lu beaucoup, mais il en reste davantage encore à découvrir.

 

Dans le miroir, mon image me dit, ironique, que je n’en aurai pas le temps et qu’il est trop tard déjà. Beaucoup trop tard…

 

                         X

 

               X                    X

 

 

Dans un coin de la chambre, il y a un lit, rien de plus normal en cet endroit.

Un lit où se reposer et partir en rêve vers des pays inconnus, ces pays découverts dans les livres.

Un lit où se réciter intérieurement des poèmes, ces poèmes appris dans les recueils entassés sur les étagères.

Un lit d’où on aperçoit son image dans le miroir. Une image parfois inconnue, comme les pays étrangers qu’on n’a pas visités, une image parfois émouvante, comme les poèmes qu’on récite avant de s’endormir pour l’éternité.

 

 

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13/10/2009

Nocturne (autrefois, une nuit)

Il y a une grande ville qu’un fleuve traverse de part en part

et le reflet de la lune qui scintille et disparaît.

Il y a des ruelles étroites où les gens mangent et boivent

et des pavés mouillés de pluie, où je marche sans savoir pourquoi.

Il y a une place avec une cathédrale

et l’immense silence du cœur de la nuit.

Il y a des boulevards qui mènent au bout des rêves

et des arbres partout aux frondaisons mouvantes.

Il y a un temple de la musique qui reste muet

et un violon abandonné sur un banc public.

Il y a une librairie au fond d’une ruelle

où jamais personne ne se rend.

Il y a une faculté où on enseigne les lettres

et des étudiants qui rêvent des reflets de la lune sur le fleuve

Il y a, dans les ruelles, des restaurants qui sont maintenant fermés

et dans les cafés, des garçons qui mettent les derniers clients dehors.

Il y a cette impasse où je cherche mon ange

et cette porte qui reste fermée ce soir.

Il y a un grand pont qui enjambe le fleuve

et cette eau noire et profonde que je regarde et regarde encore.

Il y a un train qui passe dans un bruit d’enfer

et deux lumière rouges qui s’évanouissent dans la nuit.

Il y a une colline avec une forêt profonde

et des bêtes de la nuit qui gémissent dans l’ombre.

Il y a dans le lointain la rumeur de la ville

et comme une grande lumière rouge dans les nuages.

Il y a ce banc sur lequel je suis assis

et la musique intérieure qui me parle de toi.

Il y a tout ce noir quand je ferme les yeux

et ton visage qui apparaît comme dans un rêve.

Il y a une lueur à l’horizon

et un oiseau qui s’éveille en chantant.

Il y a une impasse où dort mon ange

et une porte qui s’est refermée sur tous mes espoirs.

 

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Image Internet

00:12 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, poésie

15/09/2009

Le promeneur solitaire

Le promeneur solitaire parcourt la dune, perdu dans ses pensées, entre la rumeur de la mer et les montagnes empourprées du couchant.

 

Il marche, rêveur, dans l’infini des sables, et songe à ces cités englouties dont parlait le poète.

Vivent-elles encore au fond de l’eau, les belles sirènes d’autrefois ou ne sont-elles plus qu’un souvenir dans la mémoire des hommes ?

 

Il marche le promeneur, dans le bleu du soir et pense à tous ces peuples qui ont foulé le même sable, depuis la nuit des temps, depuis que le monde est monde. Que reste-t-il aujourd’hui de leurs conquêtes, de leurs rêves, de leurs aspirations ? Il n’en reste rien et tout cela ne fut qu’un reflet éphémère, comme ce scintillement passager au crépuscule, sur la mer.

 

Il fait noir maintenant et le mendiant s’est arrêté sur le sommet de la dune. Il a tout perdu, même son ombre, qui s’en est allée rejoindre les flots verts qui s’agitent dans l’obscurité.

 

Le voilà perdu, le promeneur solitaire, en ce désert de sable. Sur les rivages de la nuit, il cherche son chemin, n’ayant pour se guider que l’éternel grondement de la mer et la rumeur des vagues.

 

D’autres sont passés avant lui, qui ont disparu. D’autres passeront après lui, qui découvriront peut-être dans le sable les os blancs anonymes d’un promeneur éphémère. C’est sa mémoire, sans doute, qu’honore le vent, quand il siffle en gémissant, les soirs de tempête et qu’il emporte le sable en tourbillons fantastiques.

 

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00:03 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : poésie

12/08/2009

La mer

Je marche pieds nus sur le chemin sablonneux. Devant, ce seront bientôt les dunes et leurs herbes folles, indomptées, un peu coupantes aussi (il va falloir faire attention). Et puis ce sera la mer, celle qu'on ne voit jamais, celle dont on ne fait que rêver. Enfin, d'habitude. Derrière, se dressent les montagnes, je le sais, inutile de me retourner. Hier encore je gravissais leurs pentes, avec de solides bottines et un sac à dos. C'est de là-haut, tout là haut, que j'avais vu la mer, véritable toile de fond dans un tableau de la Renaissance. Malgré la chaleur, elle était d'un bleu intense et semblait éternelle. Les Grecs déjà, l'avaient parcourue, puis les Romains et tous ces autres venus du Nord, issus de ces pays sans soleil où la neige et le froid tiennent lieu de paysage.

La mer était donc là, comme dans le poème de Valéry, sorte de « toit tranquille où marchent des colombes », et soudain l'envie m'était venue d'aller la voir de plus près, de sentir son odeur, de la toucher du bout des doigts et de goûter la saveur du sel sur ma peau.

Je suis redescendu des sommets dans la nuit qui tombait déjà et qui n'en finissait plus d'effacer les contours et les distances. Ce n'est qu'en franchissant le pont de la petite rivière que j'ai su que j'étais tout en bas. La chaleur était intense, obsédante, enveloppante aussi, comme dans ces rêves qu'on fait parfois et dont on sort au réveil trempé de sueur. Dans le lointain des forêts, un hibou solitaire hululait.

Aujourd'hui, je marche pieds nus sur le chemin sablonneux.

Au-dessus de moi le ciel est bleu, immense, d'encre profonde et de désir.

La lumière est aveuglante.

Je marche et dans ma tête défilent toutes les attentes et tous les espoirs. Une légère brise, déjà, se fait sentir. Voici les dunes et leurs herbes coupantes. Qu'y aura-t-il derrière ?

 

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24/06/2009

Le grenier

Maison poème...

Dans le grenier des rêves j'ai retrouvé mon enfance.

Dans une grande malle, sont rangés les jouets et des puzzles incomplets. Sous la tabatière, le cheval à bascule contemple les étoiles.

En hiver, on faisait sécher en ce lieu la lessive des lundis et c'était comme de grands fantômes blancs immobiles qui semblaient dormir là, énigmatiques et muets. Je me faufilais entre eux, respirant à pleins poumons, les yeux fermés, la bonne odeur du large que le savon avait laissée. Dans mon cœur, des tempêtes faisaient rage et les vagues de l'Atlantique déferlaient sous le vent des équinoxes. Contre ma joue, les draps humides et froids mouillaient ma peau. Frisson délicieux. Envoûtement...

Du bout des doigts je touchais ces êtres mouvants, mais ceux-ci, rebelles, se dérobaient sans fin.

Dans les coins reculés trottinaient les souris. Leurs yeux interrogateurs parfois luisaient dans l'ombre et c'était ensuite des courses éperdues dans l'épaisseur du plancher. Monde mystérieux, inaccessible. Quelle vie palpitait là, sous mes pieds ?

Sur une boîte en carton, une trappe tendue attendait, inutile, son fromage ayant été dévoré au siècle passé.

Dans une housse transparente pendaient des vêtements d'un autre âge. Portés par qui ? Mystère.

Sur un journal de l'année passée sèchent des oignons. Le bruit de papier quand on effrite la pelure dans les mains... Elle retombe en poussière d'or emportée au moindre courant d'air.

Près de la cheminée (celle du père Noël ?) un vieux lustre gît à terre. Quelles fêtes d'un autre âge a-t-il dû éclairer ? Quelles jeunes filles en fleur ont dansé dans sa clarté ? Elles doivent être mortes, maintenant. Qui étaient-elles ? Une de ces mères-grands entr'aperçues un jour sur de vieilles photos en noir et blanc ? Bien droites, raides et dignes dans leurs habits du dimanche, figées pour l'éternité, avec sur les lèvres un sourire si las... Suis-je leur descendant, moi qui suis maintenant à genoux, cherchant entre les lattes du plancher une épingle à cheveux inaccessible ?

Dans la vielle armoire dont la porte grince, il y a, je le sais, des lettres du temps jadis, venues tout droit des tropiques. Zanzibar, Tananarive et les îles sous le vent surgissent dans le grenier.  Sur les timbres dentelés, des négresses aux dents blanches sourient devant les mers du Sud. Qui a envoyé ces lettres ? Quel oncle disparu, jamais croisé ? A-t-il acheté des esclaves le long du fleuve Zaïre ou vendu des armes à Tombouctou ? De quel désert du Hogar     a-t-il écrit ? De quel village abyssin ? Je ne le saurai jamais, un cadenas maintenant condamne la porte. Il me reste à rêver et à imaginer des voiliers remplis de pirates ou des îles enchantées.

Craquement dans l'escalier. On vient me chercher car on sait que c'est ici que je me réfugie souvent, pour contempler dans la lumière de la tabatière les mille grains de poussière d'or qui volent au moindre souffle, formant comme des nuages énigmatiques dont nul n'a le secret.

 

 

04/05/2009

La femme et la louve

Toi, la louve aux yeux en amandes

où se réfléchissent tous les lointains,

tu désires un ailleurs où tu n’iras jamais :

l’étendue de la plaine éclairée par la lune,

le firmament des étoiles, les rumeurs de la forêt

et les steppes infinies de toute l’Eurasie.


La vie sauvage est là et la proie qui palpite

entre tes blanches canines

agonise sans comprendre le pourquoi de sa mort.


Hurlement de la meute au cœur de la nuit sacrée,

cauchemar qui devient rêve, puis songe…


La louve est là, sa toison, son regard.

L’amande de tes yeux

et ta tresse que tu défais d’un geste ample et souple

au cœur de la nuit ténébreuse.

Dans le rayon de la grande lune, dévêtue,

tu t’offres comme une proie

et ton cœur sauvage palpite

comme si c’était la mort qui s’avançait dans la profondeur de la forêt,

tandis que les loups n’en finissent plus de hurler.


Par la fenêtre ouverte tu contemples le firmament étoilé

Tu cherches un ailleurs,

un au-delà de toi-même.

Etendue dans la nuit sacrée,

Tu attends dans ta nudité, dans l’aura de ta chevelure d’or

et ton désir n’a d’égal que la peur de la mort qui approche

à pas de loups.


Tu as des yeux en amandes,

de beaux yeux qui pleurent, parfois,

quand l’aube pointe derrière la vitre

et que toute la meute a disparu

dans l’immense plaine de la vie.


Et tu restes là, seule,

à contempler les lointains inaccessibles

comme une louve

qui n’aurait pas trouvé sa raison d’être.


Tu es une louve, perdue dans le firmament des étoiles.







00:22 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : littérature, poésie

19/04/2009

L'antivoyage

Les gares, ces lieux où l’on n’existe pas
au milieu d’une foule qui ne fait que passer.
Endroits de transit pour des départs vers d’autres possibles.
Rêves de voyages, retours désespérés.
Dans la salle d’attente, mes pas se sont perdus.
Je regarde ces rails qui ne mèneront nulle part.
Je suis un voyageur en attente, qui sait qu’aucun train ne passera plus.

Déambulent des gens en ce lieu qui semble à peine exister.
Impossibilité d’une rencontre dans cette foule en transit.
Dans mon désespoir, je rêve encore de voyages
et passe devant un train en attente sans pourtant monter dedans.

Je suis en partance vers d’autres possibles
et voyage en rêve sur des rails d’éternités.
Tout cela ne mène nulle part
et je perds mon temps à attendre une voyageuse qui ne viendra plus.

Dans la gare, la foule n’existe pas
et moi, je ne fais que passer,
voyageur éphémère
qui n’a nulle part où aller.



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01:44 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (19) | Tags : littérature, poésie

06/04/2009

Comparaison

Comme l’oiseau qui prend son envol et qui plane tout la-haut dans son éternité,

Comme les bateaux qui quittent le port et prennent le large pour des voyages dont ils ne reviendront pas,

Comme la fontaine qui n’en finit pas de chanter par les beaux jours d’été et dont le murmure se termine en sanglots une fois la nuit venue,

Comme les oliviers qui chuchotent dans les collines andalouses quand le solstice est au rendez-vous,

Comme le duvet de pêche de ta joue quand je la caresse d’un doigt tremblant,

Comme la rosée dans l’herbe fraîche du matin avant qu’elle ne s’évanouisse dans la chaleur du jour,

Comme cette jeune fille aimée autrefois et qui a disparu dans les tourments de la vie,

Comme la neige qui se met à recouvrir la campagne, lentement, lentement, mais aussi sûrement, très sûrement,

Comme la marée qui vient détruire encore une fois le château de sable construit patiemment par l’enfant,

Comme le soleil qui disparaît à l’horizon et qui entraîne le monde entier dans sa mort,

Comme ce chant d’opéra écouté en plein milieu de la nuit alors que la lune s’avance dans sa plénitude,

Comme ces chevaux qui galopent dans la plaine et qui sont encore un peu sauvages,

Comme l’oiseau qui chante au matin, étonné d’être toujours parmi les vivants

Comme la biche atteinte par une balle et qui sait qu’elle va mourir dans un instant,

Comme ces guerres qui par le monde massacrent de parfaits innocents,

Comme tout cela, notre vie s’écoule, heure après heure et nous n’en conservons qu’un poème écrit sous la voûte étoilée de nos rêves. Ce ne sont que quelques vers à lire debout devant le grand espace vide de la nuit.

09:49 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature, poésie

25/03/2009

Peu importe

Peu importent les jours et les nuits, les saisons qui défilent et l’équinoxe qui revient s’abattre sur nous en tempête de pluie battante et froide.

Peu importent la mer qui mugit et ses vagues en colère qui déferlent contre les falaises de la mort.

Peu importent ces navires au large qui tanguent dans la tourmente et pour qui tous les ports sont désormais hors d’atteinte.

Peu importent les heures qui passent et qui repassent au cadran de l’espoir.

Peu importent, vous dis-je, les départs sans cesse différés, les voyages toujours reportés et ces mille pas inutiles qui ne nous conduisent nulle part.


Parfois, une corne de brune hurle dans le noir et annonce des dangers imminents, tandis qu’un phare, au bout du monde, tente de trouer l’obscurité.


Peu importe, ils ne reviendront plus les exilés, ils auront péri en mer avant d’atteindre le port. Le poème sera leur tombeau et s’ils survivent, ce sera dans une chanson de marins, un de ces refrains qu’on reprend en pleine mer pour se donner un peu d’espoir, quand l’attente est trop longue et que la cause est perdue.

Peu importe la nuit au cœur de mon texte, peu importent cette page et ces mots qui s’envolent.

Peu importent ton cœur et ton sexe et tous tes mots qui m’ont fait rêver.

Peu importent les jours et les nuits.

Peu importe.

Reste le poème.

Je te le dédie.


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16:03 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, poésie

18/03/2009

Printemps, le retour

J’avais, au cours de ce long hiver, passé mes nuits à écrire. Que faire d’autre, en écoutant siffler le vent ? Rien, si ce n’est raconter ce que l’on a vécu ou imaginer ce que l’on pourrait vivre.

Un à un, les mots sont tombés dans mon cahier comme les flocons dans le jardin. Encre noire, tapis blanc, de longues phrases ont rempli les pages tandis que dehors s’épaississait la couche de neige.

Puis, un soir, le temps s’est soudain arrêté. Nature figée, immobile, au cœur du solstice.

Dans le petit matin gelé, un oiseau s’est envolé, effrayé de sa propre fragilité. Cri éphémère dans la pureté de l’azur. Blancheur et éternité.
De mon petit cahier, mes pensées frileuses se sont éparpillées, disant la beauté du monde, mais aussi ma peur et mon angoisse.

Ainsi donc, dans le grand silence de l’hiver, j’écrivais.

J’écrivais et décrivais ce que j’aurais voulu que fût le monde : un endroit où nul oiseau, le matin, ne serait effrayé par la blancheur éternelle de la mort. Un endroit où nul cri, jamais, ne devrait retentir si ce n’est pour dire la beauté fragile de l’azur.

Puis les jours, les semaines et les mois passèrent et un grand matin, ce fut le printemps. C’est l’oiseau qui me l’a dit avec ses mots à lui, qu’il inscrivait dans le grand cahier du monde. Alors j’ai déposé mon stylo, je suis sorti dans la douceur nouvelle et j’ai observé : le vol du premier bourdon, la beauté de la première fleur, la senteur du premier bourgeon. Tout était là, offert, donné, sans raison aucune.

Quand la nuit est tombée et que je suis rentré, toutes mes phrases, soudain, m’ont semblé bien vaines. Etalées là, noires sur le papier blanc, elles n’avaient ni la présence imposante du bourdon, ni l’éclat de la fleur, ni le parfum du bourgeon. Elles n’étaient finalement que des mots, des mots insignifiants et un peu tristes, qui cherchaient sans y parvenir à dire le manque, le vide et l’absence. Toute cette masse de papier inerte n’avait pas un grand intérêt et elle m’apparut pour ce qu’elle était dans toute sa futilité : un grand bavardage inutile, une logorrhée sans fin, un discours interminable.

Alors, tandis que la blanche lune se levait dans la nuit bleue, j’ai jeté dans les flammes de la cheminée le petit cahier avec toutes ses pages et toutes ses phrases devenues inutiles. Il s’ensuivit une grande chaleur qui pendant un instant m’a réchauffé le cœur.



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25/02/2009

Une vie

Toi qui es assise au bord du monde
et qui regardes la mer
a quoi penses-tu quand descend le soir
et que la marée monte?

Rêves-tu du temps infini de l’enfance
quand il te semblait voir dans l’onde du fleuve
des châteaux merveilleux
aux reflets troubles et bleus ?

Revois-tu la jeune fille que tu fus
et qui s’en allait par les chemins,
cueillant des fleurs étranges
qui ressemblaient un peu à l’amour ?

Penses-tu à l’amante des mille nuits
qui se donnait au roi
en son palais d’outre-mer ?

Es-tu, pour un instant, la mère jeune et belle
qui offrait à l’enfant nouveau né
la couronne de son sein ?

Toi qui es assise au bord du monde
et qui regardes la mer
a quoi penses-tu quand la nuit est venue
et que la marée a fini de monter ?

Es-tu de nouveau la jeune adulte
qui s’en va sur des chemins solitaires
chercher d’autres châteaux
dans une Espagne de rêve ?

Ressembles-tu à celle qui cueillit enfin une fleur
au bord du fleuve
en souvenir de son enfance
et de ce que peut-être elle fut ?

Ou bien, lassée de tout,
as-tu été séduite par l’onde merveilleuse
au reflet trouble
où disparaissent tous les châteaux ?

Que cherches-tu encore et toujours
dans la nuit noire, devant la mer
quand la marée déjà
n’en finit plus de descendre
et que tu restes là, au bord du monde ?

Oui, que cherches-tu, belle étrangère ?



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24/02/2009

Nocturne

Par les soirs d’été
je contemplais la mer
sa masse ondoyante
et ses vagues déferlantes.

J’y cherchais les traces du souvenir,
d’un temps qui n’est plus
ou qui peut-être jamais ne fut.

Comment savoir si ce qui fut
a été ailleurs que dans les rêves ?
Tout n’est-il pas inventé ?
Aboli aussitôt qu’apparu ?

Reste ma mémoire
garante du néant
pour témoigner de ces êtres
qui se sont tus.

Grosses déferlantes sur les rochers,
vagues ondoyantes, écume de la nuit.
Il faut scruter la mer, les soirs d’été
quand tombe la nuit…


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19/01/2009

Mortelle passion

Que veux-tu que l’on fasse, petite, dans ce monde de fous ? Que veux-tu que l’on fasse ? Partir, c’est impossible, tout est partout pareil. Au Nord, au Sud, à l’Est, partout je te dis, ce ne sont que crimes, combines louches et exploitation. Que faisons-nous dans cette galère, nous qui ne cherchons qu’à être nous-mêmes, nous qui ne cherchons qu’à nous connaître et à nous aimer ? Il n’y a plus qu’à s’embarquer sur un bateau de rêves et voguer au hasard, à l’aventure, imaginant ce que nous ne parvenons pas à trouver ici.

Je te raconterai des histoires incroyables que tu auras raison de ne pas croire mais qui seront si belles que tu en finiras par pleurer. Ce seront de vraies larmes de bonheur et à travers elles je verrai qui tu es vraiment, je te découvrirai et je t’en aimerai encore davantage. On voguera sous des tropiques imaginaires, l’eau sera d’un bleu que tu n’as jamais vu et les poissons, multicolores, ressembleront à des arcs-en –ciel sous-marins. Il y aura des vagues immenses et un vent si chaud que notre étrange voilier semblera prendre feu, mais nous continuerons à aller droit devant. Tu croiras voir l’incroyable dans les yeux des dauphins dansant dans l’onde ultramarine et finalement nous découvrirons les falaises du bout du monde au-delà desquelles il n’y a plus rien. Nous tournerons alors sur nous-mêmes à la recherche d’un vrai port qui pourrait nous abriter et nous permettre enfin de jeter l’ancre. Nous fuirons comme la peste les lieux habités, préférant longer des côtes sauvages où l’homme n’a jamais osé pénétrer. Là-bas, probablement, nous trouverons ce que nous cherchons, il n’y a pas de raison.

Ce sera une petite baie de sable fin. L’eau n’y sera pas profonde et c’est à la nage que nous rejoindrons le rivage, laissant notre voilier s’éloigner au gré des vents. Nous serons seuls comme nous ne l’avons jamais été, loin de tout, perdus pour le monde. Je te prendrai par la main pour découvrir notre nouvel univers qui se résumera à la couleur de tes yeux et à la profondeur de ton regard. Alors, petite, ce sera un autre voyage qui commencera, un voyage qui n’aura pas de fin et au cours duquel nous n’en finirons pas de disparaître, jusqu’à l’ultime éclair bleu de la mort.

"Feuilly"


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31/12/2008

Reflets

Ton eau est un miroir où se reflètent des palais d’un autre temps.
Leurs façades décrépites témoignent de splendeurs perdues et le voyageur qui les contemple s’interroge longuement devant les moulures aux ors fanés.

Quand vient le soir sur le canal, on croit parfois apercevoir l’ombre de ces hommes qui ne sont plus : un chapeau au coin d’une rue, une cape qui traverse un pont. Un parent de Casanova, peut-être ?

Passe une barque, sans bruit. Clapotis discret, froissement imperceptible, elle a déjà disparu, au point qu’on doute même qu’elle ait jamais existé. Mirage intemporel, essence de cette ville aquatique, perdue dans la lagune.

Il est, à qui sait chercher, des quartiers froids et tristes où l’eau semble morte au pied des maisons ternes. Il est des palais d’or aux volets fermés qui n’en finissent plus de mourir de leur belle mort. Il est tout au bout un front de mer aux allures estivales sous les pins qui embaument. Il est des musées aux peintures énigmatiques où les toiles pendent depuis des siècles. Il est des églises de marbre blanc qui se mirent dans l’eau bleue tandis que de grands bateaux remontent le canal principal. Il est une tour fantastique d’où l’on contemple le rêve de la mer.

L’autre soir, en arpentant la riva degli schiavoni, perdu dans ma solitude, j’ai cru voir de grands voiliers accoster en silence, remplis de toutes les épices de l’Orient. Un rêve, probablement. Quand je me suis retourné, les voiliers avaient disparu, tels des fantômes de l’Histoire. Pourtant, l’air embaumait le gingembre, la cannelle, la coriandre et la muscade au point que c’était à en perdre la tête. Je me suis enfoncé dans des ruelles étroites jusqu’au cœur de la nuit noire, me souvenant que ces bateaux apportaient parfois la peste et la mort.

Et pendant ce temps, Venise n’en finit plus de s’enfoncer dans la lagune, s’abolissant elle-même, comme prise d’un remords devant sa richesse passée.

"Feuilly"

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01/12/2008

Les rêves d'Amérique

Qui étaient ces hommes qui découvrirent l’Amérique ? Des aventuriers, des chercheurs d’or ? Probablement. Des géographes aussi, passionnés par leur science. Des missionnaires, pressés d’aller évangéliser ces contrées. Et dans tout cela, il me plait d’imaginer quelque poète perdu, quelque fou qui croyait donner un sens à sa vie en s’embarquant vers l’inconnu.

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Ainsi donc ils partirent, les fiers aventuriers.
Ils lancèrent leur nef fragile sur la mer océane, voulant quitter ce monde pour en découvrir un autre, bien meilleur.

Là-bas, on disait qu’il y avait des îles incroyables, où poussaient tout seuls des fruits savoureux. Les animaux y étaient fantastiques et étrangement doux. Des espèces de lions venaient, paraît-il, vous lécher les mains tout en vous regardant de leurs grands yeux bleus.
Là-bas, on disait aussi qu’il y avait une grande terre, un continent, peut-être, avec des fleuves aussi larges que la mer. D’étranges poissons y nageaient, avec des corps de femmes et une queue de poisson.

Plus loin, c’est la forêt, immense, impénétrable. Des serpents gigantesques l’habitent et la défendent. Ils nagent dans les mangroves et les marais putrides. Quiconque s’aventure en cette contrée est frappé de fièvres étranges et meurt dans d’atroces souffrances, en ayant oublié pourquoi il était venu.

Il faut rester sur la côte, le climat y est plus doux et les femmes fort lascives. Quant à ceux qui ne pourraient se satisfaire de ces délices, qu’ils remontent les fleuves jusqu’aux origines du monde. En amont, ils trouveront des sauvages qui dansent nus en psalmodiant des chansons insolites. Ce sont des poèmes incompréhensibles qui parlent des dieux et des hommes et puis aussi de l’amour et de la mort. Ils dansent toute la nuit en buvant des nectars inconnus et tombent dans des délires étranges dont ils sortent au matin complètement heureux.
On dit que la-bas l’argent n’existe pas et que tous les hommes sont égaux. Les fleurs y ont des parfums pénétrants et la chair des poissons est tendre et délicieuse quand on la déguste au petit matin. On vit et on mange sans horaire, parfois le jour, parfois la nuit, à la lumière blanche de la lune.

Là-bas, il y a des oiseaux qui parlent des langues inconnues et en plein midi le soleil est si fort qu’il faut se réfugier sous l’ombre salvatrice des grands arbres. On fait alors de longues siestes remplies de rêves doux. On croit voir des rivages devant la mer, des algues sur ces rivages et des filles qui se baignent au son des vagues. Ce sont des vagues immenses et déferlantes, qui se brisent sur des rochers aigus comme la mort. Souvent, les filles émergent de l’écume blanche en riant et en poussant des cris aigus. Leur peau brune appelle les caresses et on se croit au paradis, mais quand on les appelle, elles disparaissent ou se perdent dans le rêve dont elles sont issues. Il ne reste que le soleil implacable dans le ciel infini et la soif qui vous dévore, éternellement.

Là-bas, on dit qu’il est un monde étonnant qu’il faut aller découvrir un jour si on ne veut pas avoir vécu pour rien. C’est une terre vierge restée intacte depuis la création de l’univers, une terre où la vie semble avoir enfin un sens. C‘est un continent éloigné, perdu au bout de la mer et un espoir qui attend nos navires.

Encore faudrait-il se décider à embarquer. C’est qu’on dit tant de choses sur ce territoire qu’on finirait par se demander si ce n’est pas seulement un rêve.

"Feuilly"


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00:39 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : poésie

11/11/2008

La musique

Comme nous parlions de musique dans la note précédente, voici un vieux poème retrouvé dans mes papiers et qui aborde le même thème.


LA MUSIQUE


La musique, obsédant refrain
Aux mille aspects changeants
Non sens proclamé par mille violons complices
Violonade à rebours ;

Non à la critique et à « ses voiles sur la mer »
La musique c’est l’abstrait de l’être le plus pur
Quintessence du doute qui se cherche et se trouve
Se retrouve et repart
Reprise de l’orchestre
Quintette pour piano opus 24
Requiem allemand pour une autre Bohême
Emmanuel Kant s’est retiré en silence.

Neuf symphonies muettes
Et Monsieur Bartok
Et Monsieur Sibelius, ce poète outragé
Le cygne et son chant
Il s’appelait Tuonella.
Consonance latine pour l’Espagne de Falla :
Ses jardins andalous du pays musulman
Chant lascif des femmes dans la nuit de l’Orient
Chaleur à l’Occident du rêve.
La musique.
Ma musique.

Refrain pour l’actrice dans un film de Rohmer.
Applaudissements sur la place publique
Ecoutez tous.
Ecoutez la nostalgie de cette fille
Et son chant. Lointain.

La rumeur de la mer et le chant légendaire des sirènes
L’infini du monde dans une coquille, sur la plage.
Le vent, parfois, dans les ramures d’hiver,
L’or dans les trembles, au printemps de l’espoir.
L’été, la chaleur et les soirs
Eternel crépitement, insectes inlassables
Bruits inclassables, dans le souvenir du midi.

La musique

Des pas dans la rue qui résonnent,
Au petit matin, à la sortie des bars
Claquement sec d’une portière
Bruit de moteur.
La soirée se termine.
Tout est fini.
Voici le jour et sa tristesse infinie.

02:09 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : poésie

07/11/2008

L'éternel instant

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Coule la rivière, qui fuit on ne sait où.
Toi qui passes, arrête-toi et écoute le bruit de l’eau en son instant d’éternité.

C’est ici, près du pont, qu’elle sanglote en un murmure tendre et doux.
C’est ici qu’une feuille tourne sur elle-même, lentement, presque immobile, comme si le temps s’était arrêté.

Tout, alentour, n’est que silence.
Seule la musique de l’onde emplit l’espace et ton cœur.
Ecumes à la surface des pierres, vaguelettes qui longent la rive, c’est ici que ça se passe, c’est ici que tout se joue.
Quelque part dans le bois, un oiseau chante, à l’abri des regards.

Un souffle d’air agite une branche, qui doucement vers l’onde se penche.
Bruissement de feuilles, à peine perceptible, mélodie végétale : un dieu vient de passer.
C’est ici qu’elle ralentit, la belle rivière, tandis que le soleil, d’un rayon oblique, la transperce, dévoilant des secrets insoupçonnés.
Là, un peu de mousse, là une algue qui s’étire paresseusement au gré du courant, plus loin quelques pierres d’émeraude sur un lit de sable.
Hôte de ces lieux, lentement, passe un poisson, immortalisant l’instant. Il frôle des cailloux aux reflets dorés, ondoie tout en souplesse, sans se presser, savourant ce moment éphémère.

Mais soudain, le vent s’élève sans crier gare, troublant l’onde calme. Les arbres s’agitent, le poisson disparaît. Un nuage a occulté le soleil, rendant opaque la surface liquide.
Il ne reste rien du bel instant d’éternité, rien que l’eau qui fuit vers son aval et qui court à sa perte. Rien que nous ne sachions déjà, mais que nous n’avions pas voulu remarquer, fascinés que nous étions par la beauté éternelle de l’instant éphémère.

La feuille elle aussi s’en est allée, emportée par le courant. Le rêve s’est brisé et la vie a repris ses droits. Comme cette onde, elle passe, nous accordant quelques instants magiques, avant de nous emporter vers des contrées inconnues, dont on ne revient pas.



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08:14 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : poésie

22/10/2008

Automne (3)

IMG_1114.JPG Feuilly 19.10.08


Texte fictif et de pure imagination, est-il besoin de le rappeler?


Mon amour,

Je t’écris cette lettre qui ne partira pas et qui restera dans mon tiroir. Je la conserverai précieusement sous clef et la relirai de temps en temps, en souvenir de nous et des agréables moments que nous avons passés ensemble. Il vaut mieux que tu ne la lises pas, car la nostalgie qui s’en dégage prouve que je t’aime encore, ce qui me met dans une position délicate. Il n’est jamais facile de dire à quelqu’un qu’on l’aime encore, tu en conviendras. De toute façon, je voudrais même te l’envoyer, cette lettre, que je ne pourrais pas, car j’ignore quelle est ta nouvelle adresse.

Voilà, je voulais juste te dire que je suis repassé par hasard par la petite place où nous avions l’habitude de discuter très longuement. Tu me diras qu’il n’y a jamais de hasard et c’est vrai, évidemment. Il se pourrait bien, en effet, que mes pas aient été guidés comme malgré eux vers cet endroit, où tant de paroles furent échangées, tant de promesses aussi, même si bien peu furent tenues. Les mots que nous avons prononcés sont pourtant encore gravés dans ma mémoire comme s’ils avaient été dits hier. En fait, c’était aux premiers beaux jours du mois de mai que nous avions commencé à nous rencontrer. Souviens-toi, nous étions encore des inconnus l’un pour l’autre à ce moment-là. Depuis lors, nous le sommes malheureusement redevenus.

Le vieux banc est toujours à sa place, sous le grand hêtre qui te plaisait tant, mais les oiseaux ne chantent plus et les bourgeons ont laissé la place aux feuilles jaunissantes. Les arbres sont dans toute leur splendeur et si tu passes non loin de là, tu devrais faire un détour, cela en vaut la peine. Quand le soleil donne sur le feuillage, on se croirait dans une grotte tapissée d’or et les rayons obliques qui pénètrent maintenant jusqu’au sol jouent sur les feuilles éparpillées à terre. C’est de toute beauté.


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C’est de toute beauté, mais c’est triste aussi car tu n’es plus là. Et je me dis que ces feuilles qui t’ont connue, toi et ton sourire troublant, vont disparaître à leur tour comme tu as disparu. Quelque part, elles constituaient pour moi comme des témoins discrets de nos rencontres. Tu te rends compte qu’elles ont assisté à toutes nos conversations et qu’elles connaissaient par cœur la couleur de tes yeux et la douce rêverie de ton regard ! Et les voilà anéanties, desséchées, emportées par le vent et foulées au pied. Encore quelques jours, au mieux quelques semaines, et elles auront disparu. Que restera-t-il, alors, de notre amour ? Il aura vécu et ne connaîtra aucun printemps.

J’ignore où tu es partie, mon coeur et j’ignore même pourquoi tu es partie. Pourtant, quand on se retrouvait sur ce banc, il me semblait que tout était possible et que l’avenir était devant nous. Plus tard, dans ta chambre, c’était même devenu d’une évidence étonnante, tant la complicité de nos corps semblait ne jamais devoir cesser. Et ce voyage, t’en souvient-il ? Quand les jardins du Calife ne fleurissaient que pour nous… J’avais subrepticement cueilli une rose du parterre odorant et te l’avais offerte, comme on offre un parfum défendu. Puis le soir était descendu sur l’Alhambra, lentement. Nous nous étions si bien cachés que nous nous sommes retrouvés enfermés dans l’enceinte sacrée et toute la nuit nous avons parcouru le palais des Mille et une Nuits. A la fin, tu t’es arrêtée, épuisée. Tu t’es assise sur le rebord d’une fontaine et comme Shéhérazade, tu as commencé à raconter une histoire étrange, l’histoire de ta vie. L’aube se levait sur l’Albaicin, en contrebas, que tu parlais encore. Tu m’as souri, délivrée d’un lourd fardeau et tu t’es enfouie vers les portes qu’on venait d’ouvrir. Quand on s’est retrouvés, très tard dans la journée, on s’est juré un amour éternel. Tu te souviens ?

Et bien cet amour éternel, je le contemple ici. Assis sur ce banc froid, je regarde les feuilles joncher le gazon. Le vent les emporte ou les assemble en tas, au gré de son caprice. Il me semble être ces feuilles, privées de volonté, soumises au hasard et occupées à mourir.
Je t’aime mon amour.


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13:22 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (37) | Tags : poésie

21/10/2008

Automne (2)

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Feuilly 19.10.08


J’avais aimé ce jour où les bourgeons recouvrirent les branches de l’hiver. J’avais beaucoup aimé.

J’avais aimé aussi les giboulées d’avril, les orages de mai et même les brouillards nocturnes quand s’avança la lune rousse .

En plein juillet j’ai adoré le chant des cigales dans les forêts de chênes-lièges, les nuits torrides du Sud et le vert des châtaigniers.

Quand vint septembre, j’ai aimé le bruit de la pluie sur les vieux toits et les bourrasques de l’équinoxe. Puis les oiseaux migrateurs prirent leur envol et je les ai regardés former de grands « V » dans les ciels nuageux et entamer leur improbable voyage en lançant de grands cris.

J’ai adoré tout cela. Aujourd’hui, je te regarde, feuille jaune qui tombe en spirale. Qu’emportes-tu dans ta chute ? Quelle mémoire avec toi va mourir ? Tu fus belle pourtant dans ta jeunesse. Te voilà plus belle encore, parée de mille feux et pourtant tu vas disparaître et tu le sais. Pendant quelques jours encore, emportée sur le sol au gré du vent, tu tourbillonneras une dernière fois, jaune et féerique, avant que de mourir définitivement. Sous la pluie glacée, tu te décomposeras lentement, nous rappelant pendant des semaines que rien n’a de sens si ce n’est cette boue fangeuse et triste dans laquelle tu auras disparu. Comment dès lors, encore aimer l’automne ?


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00:11 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : poésie, automne

16/10/2008

Le chercheur d'étoiles

J’étais parti à la recherche d’une étoile qui n'aurait pas été morte.
On dit qu’il en existe encore quelques-unes, là bas, bien loin, quelque part entre la constellation du Centaure et celle d’Orion.
J’étais donc parti et je cherchais.
Ce fut un beau voyage, un bien beau voyage.

J’ai traversé des contrées étranges, des plaines immenses, des forêts enchantées et j’ai même vu des montagnes qui montaient jusqu’aux cieux. J’ai connu les pluies de l’hiver, quelque part dans un port de l’Atlantique et des climats torrides, plus au Sud, sur la terre calcinée de la vieille Castille. Là-bas, il y avait des châteaux fantastiques, dressés sur des pitons rocheux, des champs de blé vastes comme la mer et la poussière des siècles, emportée par le vent, dans la chaleur de midi.

J’ai dormi à Venise, la belle cité qui dans l’eau se mire et cherche en vain dans un miroir le reflet de ce qu’elle fut. J’ai traversé Vérone, mais il était trop tard, Juliette déjà reposait dans son tombeau de marbre. J’ai vu Florence, ses dômes et ses musées et même San Gimignano, la ville aux mille tours, perdue dans son Moyen-Age.

Je cherchais toujours et je ne trouvais point.

Parfois je demandais aux personnes rencontrées si par hasard elles n’avaient pas croisé la route d’une étoile qui ne serait point morte, une étoile avec deux grands yeux songeurs et une belle chevelure de feu, comme ces longues traînées qu’on voit parfois la nuit au milieu du mois d’août.
Mais, personne n’avait rien vu, ni fille ni étoile et encore moins des traînées de feu. La nuit est noire répondaient-ils et les étoiles sont mortes depuis longtemps. Néanmoins je continuais à chercher.

Cela a pris du temps. Tellement de temps qu’entre-temps j’ai vieilli et qu’un beau jour je me suis retrouvé à mon point de départ. La vie déjà était finie et je n’avais pas trouvé l’étoile. Peut-être était-elle morte pendant que je la cherchais. Peut-être n’avait-elle jamais existé, si ce n’est dans mon imagination. Pourtant, il me semblait… Parfois je lève encore les yeux vers le ciel, entre le Centaure et Orion et je crois l’apercevoir. Mais à fixer ainsi la nuit trop longtemps mes yeux picotent et ma vue se brouille. L’âge sans doute. Probablement.
Tout me semble flou alors et je ne distingue plus rien.

Cela ne fait rien, ce fut quand même un bien beau voyage.
Restent les souvenirs.
Et le désir.

"Feuilly"

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18:16 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : poésie

05/10/2008

Alvaro Mutis "Et comme disait Maqroll el Gaviero"

Nous avons déjà parlé d’Alavaro Mutis et de son oeuvre en prose. Je termine maintenant le recueil de ses poèmes et je reste ébahi par l’intensité atteinte. C’est un petit livre (265 pages dans l’édition Poésie/Gallimard) si l’on considère qu’il renferme l’œuvre de toute une vie, à savoir les poèmes écrits de 1947 à 1986, mais c’est un grand livre si l’on regarde les thèmes traités et l’émotion ressentie.

Les titres des différents sous-recueils sont déjà tout un programme et donnent une bonne idée de la personnalité de l’auteur et de ses angoisses existentielles :

- Les éléments du désastre
- Les travaux perdus
- Inventaire des hôpitaux ultramarins
, etc.

Colombien il passa sa première jeunesse en Europe où son père était diplomate, puis retourna dans son pays. Toute sa vie il conservera cette double culture, cette double appartenance, avec le sentiment d’être partout un exilé, quel que soit le côté de l’Atlantique où il se trouvait.

Exil (extrait)

Et c’est alors que je pèse tout ce que j’ai perdu dans mon exil,
que j’en mesure la solitude irrémédiable.
À cette part de la mort anticipée
apportée par chaque heure, chaque jour d’absence
que je remplis de choses et d’êtres
dont la condition étrangère me pousse
vers la chaux définitive
d’un rêve qui rongera ses propres vêtements
faits d’une écorce de matières
transplantées par les ans et l’oubli
.

Il sera fasciné par les grands fleuves colombiens descendant de la cordillère. Lorsqu’ils sont en crue, ils transportent les choses les plus invraisemblables : des troncs d’arbres, des toitures de maisons, des cadavres d’animaux, etc. tandis que leurs eaux jaunes et tumultueuses emportent tout sur leur passage. Ces fleuves représentent pour le poète la fuite du temps qui irrémédiablement nous entraîne vers le néant. Mais paradoxalement ils sont aussi source d’apaisement, comme si, par leur mouvement continu, ils semblaient donner un sens à la vie et comme si, par leur démesure même, ils nous faisaient accepter l’inéluctable.

La solitude est évidemment un thème qui revient fréquemment et la femme, si elle est désirée, est cependant souvent absente :

Je suis venu t’appeler
sur les falaises.
J’ai lancé ton nom
et seule l’écume vorace et passagère
de la mer m’a répondu.
Sur le désordre éternel des eaux
vogue ton nom
comme un poisson qui se débat et qui fuit
vers le lointain immense.
Vers un horizon
de menthe et d’ombre
navigue ton nom
errant sur l’océan de l’été.
Avec la nuit qui tombe
Reviennent la solitude et son cortège
De rêves funèbres.


On trouve aussi de belles réflexions sur la littérature elle-même :

Chaque poème est un oiseau qui fuit
le lieu marqué par le fléau.
Chaque poème est un habit de mort
Sur la cire mortelle des vaincus
par les places et les rues inondées.
(…)
Chaque poème est un fracas
de voiles blanches qui s’écroulent
dans le rugissement glacé des eaux.
Chaque poème envahit et déchire
L’amère toile d’araignée de la lassitude.
Chaque poème naît d’une sentinelle aveugle
Qui lance au gouffre sans fond de la nuit
Le mot de passe de son malheur


Cette image de la sentinelle aveugle est absolument époustouflante. Une sentinelle, c’est bien un soldat qui est aux avant-postes et qui assure la protection des autres. Il est le premier à voir le danger. Le poète, de par sa position, perçoit donc ce que les autres n’aperçoivent pas ou ne comprennent pas. Il est là pour sonner l’alarme avec ses mots. Mais il est aussi aveugle (comme le vieux devin chez Homère, qui prédit l’avenir et voit donc ce que les autres ne voient pas). Cette cécité peut donc se comprendre de deux manières. Soit le poète est infirme (et tout homme l’est face à l’existence) et bien qu’il n’ait rien vu il compose tout de même son poème, lequel sera rempli de ses seuls pressentiments et de ses angoisses, soit comme chez Homère il a un don de voyance (« et j’ai cru voir ce que l’homme a cru voir » disait Rimbaud) bien que dans la vie courante il soit peu clairvoyant (et alors c’est l’albatros de Baudelaire avec ses ailes de géant qui l’empêchent de marcher).

Mutis est donc d’abord un poète avant d’être un romancier. C’est sur le tard, d’ailleurs, qu’il écrira son oeuvre en prose, en partant du personnage de Maqroll le gabier qui était déjà au centre de ses poèmes. Notons aussi que c’est comme romancier que la notoriété lui est venue, preuve une fois de plus que le message poétique passe difficilement tant auprès des éditeurs que des jurys des prix littéraires (il obtiendra le Médicis étranger pour son roman « La neige de l’Amiral »)

Donc, Mutis est avant tout poète, mais il ne cache pas que pour lui la poésie est ineffable. Elle tente de dire l’essentiel, mais ne fait jamais que l’approcher. Cet essentiel, c’est la condition humaine, bien entendu. Car Mutis est hanté par la mort et il est donc un adepte de la désespérance. Cette dernière implique lucidité, incommunicabilité et solitude. Se tenant toujours en marge, ne jugeant pas, Mutis observe les hommes et leur agitation quotidienne. Ils ne semblent pas s’apercevoir qu’ils sont mortels et vaquent à leurs petites occupations. Le poète, lui préfère se réfugier dans l’imaginaire et suivre son héros sur les routes désertes des Andes (où des trains à l’abandon restent immobilisés au bord des précipices – tout un symbole) ou le long des grands fleuves. Toujours, cependant, il dépasse l’instant présent et l’anecdotique pour nous élever par la réflexion et la lucidité. Ses descriptions de l’Alhambra de Grenade ne sont pas simplement un hommage à la beauté architecturale de ces lieux, c’est aussi une réflexion sur l‘Histoire, sur la chute des empires et finalement sur la destinée des hommes. Dans cet Alhambra, il croit encore entendre les pas des sentinelles arabes, ce qui amène le lecteur à une réflexion sur la fuite du temps et la vanité du monde. Mais la vanité, ce sont aussi ces touristes qui visitent en troupeau ces lieux sacrés et qui ne comprennent rien à leur dimension tragique ni au fait qu’ils sont devenus le porte-parole de la mémoire des siècles. A Cordoue, Mutis croit sentir subitement la présence de ses ancêtres et il a enfin l’impression, pour un instant, d’être enfin de quelque part, lui l’éternel exilé.

Notons encore le rythme de sa phrase, qui est exemplaire. Qu’elles soient en prose ou en vers, elles déroulent leur cheminement avec souplesse et nous font parvenir là où elles voulaient nous mener. Je salue au passage le travail exemplaire du traducteur François Maspéro (celui des éditions du même nom) qui est parvenu à nous rendre cette respiration naturelle dans le texte français. C’est assurément un tour de force.

Si je devais résumer Mutis en un mot, je dirais que j’ai surtout retenu ces mondes imaginaires qu’il crée à partir d’un seul mot, comme cette nuit qui s’avance et établit son royaume :

La nuit avançait pour établir ses domaines
faisant taire tout bruit éteignant toute rumeur
qui ne soient ceux de ses ténèbres répandues
de ses galeries tortueuses de ses lents labyrinthes
par lesquels elle progresse en se jetant contre les molles parois
où rebondit l’écho des paroles et des pas du passé
et flottent s’approchent et s’éloignent des visages
dilués dans la suie impalpable du rêve

etc. etc.

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30/09/2008

La nef des fous

Sur la mer flottent des navires qui ne vont nulle part. Des capitaines désabusés en tiennent la barre, noyant dans l’alcool la certitude de n’arriver jamais à aucun port.
C’est à peine s’ils se souviennent d’où ils ont pu partir un jour. Il est vrai que c’était il y a plus de mille ans !

Pour passer le temps, ils contemplent les nuages et s’amusent à deviner, dans leurs masses cotonneuses, les formes les plus étranges. Voici qu’apparaît un éléphant fantastique avec sa trompe dressée et là une île merveilleuse avec ses cocotiers. Plus loin, ils croient voir des châteaux ultramarins ou bien encore le visage d’une femme qu’ils auraient pu aimer.

Quand ils sont las de ces jeux stériles, ils observent les dauphins qui, parfois, jaillissent des profondeurs pour se transformer en gerbes d’écumes et disparaître dans le néant de l’onde.
Soudain, un oiseau pousse un cri de désespoir et vient se poser, exténué, tout en haut du mât d’artimon. Aussitôt, on fait descendre les voiles afin d’immobiliser le bateau. En effet, il convient que se repose ce messager des dieux qui n’a traversé l’éther que pour en signifier toute la vacuité. L’arrêt peut durer deux heures comme deux ans, cela dépend de l’oiseau et des rêves qui hantent son sommeil.

Pour s’occuper, on descend dans la cale, où, dans de vieux coffres de pirates, s’entassent des livres incroyables. On lit alors les Mille et une nuits, Lautréamont ou bien ce poète fou qui voulait remonter des fleuves mystérieux. En cherchant bien, on trouvera le Cantique des cantiques, Aristote, Montaigne et même les récits qu’un poète fit du périple d’Ulysse sur la grande mer salée. Le livre peut être écrit en hébreux, en grec ou bien en un sabir étrange, cela n’a aucune importance car il se trouve toujours un marin pour en comprendre le sens. Il s’assoit habituellement à califourchon sur un vieux tonneau de vin et commence la lecture à haute voix. Les autres n’y entendent rien, mais peu importe. Ils se laissent bercer par la musique des mots et observent les variations qui s’opèrent dans le regard de celui qui lit. Ils tentent alors de deviner le sens de l’histoire mais ce qu’ils imaginent est souvent encore plus beau que ce que l’auteur a voulu dire.

A la fin de la lecture, qui dure généralement entre deux et quatre jours, un des marins remonte sur le pont pour voir si l’oiseau dort encore sur le mât d’artimon. Si c’est le cas, on recommence un autre livre, sinon, on lève les voiles et on repart.

La proue aventureuse fend les flots en silence et le soleil éternellement au zénith darde des rayons de feu, insupportables. Pour se rafraîchir, on boit du vin de palme ou du thé d’Arabie. Souvent, un marin sort de sa poche un vieux jeu de cartes ou des dés. On essaie aussitôt de tromper le destin et de voir si la chance peut tourner. Elle ne le peut pas, évidemment, alors, le vin aidant et l’ivresse gagnant petit à petit, on sort les couteaux et on sombre dans des combats inouïs.

Pendant ce temps, dans la cabine du capitaine, un perroquet sourd psalmodie des prières en latin.

Plus tard, bien plus tard, quand les plaies seront pansées et les morts jetés à la mer, on recommencera à regarder les nuages et on y cherchera le reste de ses espérances. Puis on rêvera des sables d’Abyssinie, des fleuves d’Amérique ou des plaines de Russie, bref de tous ces lieux qu’on n’atteindra jamais. Pour se consoler, on dira qu’il vaut mieux ne pas les visiter, afin de mieux pouvoir les imaginer.

Car vous l’aurez compris, sur cette nef des fous que n’auraient reniée ni Erasme ni Bosch, seul compte l’imaginaire, qui permet d’oublier une partie de la réalité. De toute façon celle-ci est éphémère et est appelée à disparaître, alors à quoi bon s’en préoccuper ? Seuls importent les rêves insensés et les songes les plus creux et quand le vin est bu et que les bouteilles sont vides et jetées à la mer, les marins se mettent à fredonner des chants incroyables, où il est question de femmes, de corps qu’on dénude, de parfums exotiques et d’extases infinies au creux de hanches souples.

Les plus vieux leur répondent par des refrains d’autrefois. Ils parlent des corsaires et de leurs combats brûlants à la verticale des tropiques, en un lieu étrange au large des Sargasses. On dit que là-bas existe une île entourée d’algues noires comme la mort et que ceux qui s’avancent dans ce marécage n’en reviennent jamais. D’autres prétendent que c’est là que vivent les sirènes à la peau dorée comme le blé et aux yeux aussi bleus que l’océan. Elles chantent d’une voix somptueuse et attirent à elles les marins enivrés d’amour et de musique sacrée. Celui qui n’est pas englouti par les algues visqueuses et qui parvient au rivage finit par se donner la mort devant tant de beauté. Les sirènes, alors, recouvrent son corps de branches de bananier et elles entament des chants funèbres qu’on entend parfois de très loin, les jours de tempêtes. On dit aussi qu’elles versent des larmes sur leur éternelle virginité et sur les plaisirs qui leur sont toujours refusés. Mais on dit tant de choses !

Quand enfin vient la nuit aux multiples étoiles, les marins se séparent. Les uns vont dormir dans la cale, qui sent bon le vieux tabac, tandis que les autres tendent leur hamac entre les mâts. Par habitude, le plus ancien des capitaines prend la barre, mais il est souvent le premier à s’assoupir, terrassé par l’âge, la chaleur et l’alcool. Cela n’a aucune importance puisque le bateau ne va nulle part et qu’aucune terre jamais n’apparaît à l’horizon. Les plus jeunes, eux, s’endorment lentement en contemplant la lune, aux formes troublantes et douces, et dont la clarté bleue se répand sur le pont en flaques de lumière. Ils ferment les yeux et rêvent des sirènes à la blanche poitrine; certains croient même entendre leurs chants mélodieux, mais ce n’est que le bruit monotone et obstiné de la houle qui frappe la carène du bateau maintenant livré à lui-même. Quant aux autres marins, ceux qui se sont réfugiés dans la cale, ils ont allumé une lampe tempête et écoutent, un peu inquiets, les craquements sourds des poutres et de la charpente. C’est le voilier tout entier qui gémit sous la pression des vagues nocturnes et on dirait que de fatigue et de lassitude il va s’ouvrir en deux et se livrer à la mer, couler dans les grands fonds et puis s’immobiliser tout en bas sur un lit de sable vierge et pur comme il en existait au commencement du monde.

Le vent s’est levé et le bateau file maintenant à vive allure, en aveugle dans la nuit noire. De gros nuages sont venus manger la lune et un éclair, suivi d’un roulement de fin du monde, illumine parfois les lointains incertains. Dans les bas-fonds, des monstres d’un autre âge se sont réveillés, beuglant des chants désespérés qui se répercutent dans l’onde. Bientôt la proue fend une masse informe d’algues noires. Les marins dorment. Ils ne savent pas que la mélodie qui hante leur sommeil est bien maintenant le chant des sirènes dont ils contemplent en rêve les corps nus et sveltes. Dans leur sommeil, ils entendront comme des musiques mystiques qu’on jouerait dans des églises sous-marines. Ils verront ou croiront voir les peuples de la mer agenouillés en extase tandis que l’officiante, toute de blanc vêtue, chantera a cappella des poèmes étranges et troublants, repris à contre-temps par un chœur de jeunes filles. A la fin, le blanc vêtement ne sera plus dans leurs songes qu’une voile de navire flottant à la dérive dans les grands vents océaniques tandis que les chants mélodieux se confondront avec le bruit du ressac sur une plage du bout du monde.

Restera le navire, ballotté par la houle et tanguant sous les roulis. A l’horizon, une lumière incertaine enflammera les nuages, qui sembleront brûler comme l’Alhambra à la chute des Almohade. Abû Abd Allâh As-Saghîr, une nouvelle fois, livrera Grenade et l’Histoire sera définitivement écrite dans le sang.

Puis la lumière apparaîtra, blanche sur la mer bleue et les marins qui se réveilleront croiront un instant avoir basculé dans un autre monde, tant le calme alentour sera impressionnant et le temps comme suspendu pour l’éternité.

Soudain, un oiseau criera dans le ciel nouveau et viendra se poser sur le mât d’artimon. Alors tout recommencera et aujourd’hui sera comme hier et demain comme aujourd’hui. Le soleil brillera et on jouera aux cartes ou on lira Homère et son éternelle Odyssée. Le voyage, semble-t-il, n’aura jamais de fin.

"Feuilly"

15/09/2008

Perte de mémoire

Dans la ville, il y a des chiens qui errent, le jour
à la recherche d’on ne sait quoi.
Il y a des hommes aussi,
qui marchent, marchent et marchent encore.
Dans la ville il y a un fleuve
qui traverse en silence
et encore des routes, des voitures et des trains.
Dans la ville il y a des enfants
qui jouent sur les places publiques
et leur ballon, parfois, traverse la chaussée
comme les souvenirs traversent ma mémoire.
J’erre dans la ville
et je regarde les enfants.
Je fus l’un d’eux, autrefois, sur la place publique.

Dans la voiture, je roule au hasard
sur les routes de la grande ville.
Je roule sans rien dire
et je regarde les gens qui marchent
qui marchent et qui marchent encore.
Voici le pont au-dessus du grand fleuve.
Je le traverse, cherchant je ne sais quoi.
Dans le soir qui tombe, on ne distingue plus rien,
ni les hommes ni le pont ni les enfants.
Pourtant je fus l’un d’eux, sur la place publique,
autrefois, dans la grande ville
que le fleuve traversait en silence.
Les souvenirs s’estompent avec la nuit qui vient.
Je m’arrête. Passe un chien qui erre,
à la recherche d’on ne sait quoi.

= = = = = = = = = = = =

Il y a toujours eu des chiens dans cette ville étrange,
hirsutes, agressifs, menaçants.
Souvent ils se battaient, sur les places publiques
et nous nous sauvions sur la chaussée,
laissant là notre ballon.
Parfois, même, nous traversions le pont
et en silence contemplions le grand fleuve
jusqu’à ce que s’estompe notre peur
ou que vienne la nuit.

Mais plus tard, tu fus là,
quelque part dans la foule.
Nous nous donnions rendez-vous sur les bancs d’une place publique.
Les enfants jouaient au ballon
et les chiens se sauvaient apeurés
en nous entendant rire

Parfois, nous nous promenions le long du fleuve
et regardions le pont où là-haut passaient les voitures et les trains
jusqu’à ce que le soir tombe et qu’on ne distingue plus rien.
Alors nous revenions par la ville où dans le silence des hommes marchaient et marchaient, .
inlassablement.
Nous nous disions au revoir, sur la place publique
et je gardais longtemps en mémoire le goût de ton baiser apeuré.

Un soir, un homme t’a regardée et t’a suivie.
Tu t’es enfuie dans la nuit.
Il y avait partout des chiens, hirsutes, menaçants, agressifs,
c’est du moins ce que tu m’as dit.

Puis je ne t’ai plus revue.


= = = = = = = = = = = = = = = ==

Ce soir, je roule lentement dans les rues de la ville.
Il n’y a plus d’enfants, ni de ballon.
Plus d’hommes non plus, même pas sur les places publiques.
Il n’y a plus personne,
sauf les chiens qui errent et qui parfois se battent
et puis bien sûr le fleuve, qui coule en silence.

Il fait noir et je ne sais plus ce que je suis venu faire ici.
Les souvenirs se sont évanouis quand la nuit est venue.
Il ne reste que l’angoisse et la peur des chiens publics.
Sur le pont je me suis arrêté dans le silence.
Je regarde le fleuve qui coule en contrebas,
traversant la ville.
On dit que c’est de là que tu as dû te jeter dans le vide
fuyant on ne sait quoi.
Mais les hommes qui marchent et qui marchent racontent tant de choses!
Agressifs, menaçants, ils disent n’importe quoi, sur les places publiques.
Moi j’ai oublié et je ne me souviens plus.
Il y a longtemps de cela, dans la grande nuit.

Sur le pont, je descends de voiture.
Hirsute, le chien me regarde, menaçant.
J’ai peur.
En contrebas coule le fleuve.
C’est la seule chose que je sais encore.

"Feuilly"

14:35 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poésie

28/06/2008

De la fonction poétique

Pourquoi la fonction poétique ne semble-t-elle plus avoir droit de cité dans notre société ?

On édite peu les poètes, leurs livres se diffusent d’une manière confidentielle et ceux qui les lisent osent à peine avouer en public qu’ils les apprécient. Imaginez-vous, en plein conseil d’administration d’une banque ou dans le bureau de votre directeur du personnel, dire que vous aimez la poésie. On va vous regarder soit comme un dangereux malade, soit comme un utopiste romantique un peu fou dont il convient de se débarrasser au plus vite.

Pourquoi donc la poésie a-t-elle perdu tout crédit officiel ? Les gens sont-ils moins sensibles qu’autrefois ? Je ne le pense pas. Alors ? Est-ce parce qu’elle se situe en dehors du circuit des échanges marchands qui caractérisent notre époque ? Probablement. La poésie est gratuite et esthétique. Elle n’est finalement qu’un jeu sur la langue, mais comme chacun sait, ce jeu peut être contestataire puisqu’il valorise le monde intérieur de l’individu et fort peu l’instinct grégaire du consommateur. A ce titre, la poésie est condamnable et donc condamnée par les boutiquiers qui nous dirigent. D’abord elle inquiète par sa gratuité, notion impensable pour ceux qui font de l’argent avec tout, ensuite elle recherche la beauté afin d’émouvoir, créant des mondes imaginaires qu’il est difficile de faire contrôler par la police d’état. Elevant l’esprit, proposant un univers différent, parallèle, elle inquiète, aussi préfère-t-on la ridiculiser en évoquant un sentimentalisme qu’on qualifie de ridicule.

Et puis ces gens ne pensent qu’à l’argent, argent qui leur permettra d’acheter des objets destinés à paraître (comme si la possession d’un objet pouvait grandir un individu !). Comment pourraient-ils comprendre la poésie, qui elle vise essentiellement l’être et même la profondeur de l’être ?

Comme ce sont eux qui ont le pouvoir, la poésie a donc pris le maquis, c’est sans doute pour cela que vous ne la rencontrez plus.


marot.jpg

10/05/2008

De ce qu'a pu dire le poète.

« Un homme qui vieillit est un homme plein d’images » dit le poète. Mais en même temps il se rend compte de l’inutilité de ce qu’il a accompli. Ce qu’il a vu (ou cru voir) et qu’il a traduit en poèmes, il ne le voit plus aujourd’hui. Tel un religieux qui aurait perdu la foi, il se retrouve devant une réalité dont il ne déchiffre plus le sens. Tout a-il été illusion et donc mensonge ? Ou bien est-ce la vieillesse qui lui a ôté son ancien regard, ce regard qui lui permettait de deviner une réalité « autre » ? Il lui reste, certes, la parole, mais que vaut celle-ci si elle n’évoque plus le mystère du monde, si ce mystère ne se laisse plus déchiffrer ? Le poème, alors, ne sera plus qu’une parole vide (déjà qu’il n’était pas facile d’exprimer l’indicible), tandis que passe le temps, que les yeux se fatiguent et que la mort attend au bout du chemin.

Toutefois on dirait
que cette espèce-là de parole, brève ou prolixe
toujours autoritaire, sombre, comme aveugle,
n’atteint plus son objet, aucun objet, tournant
sans fin sur elle-même, de plus en plus vide,
alors qu’ailleurs, plus loin qu’elle ou simplement
à côté, demeure ce qu’elle a longtemps cherché.
Les mots devraient-ils donc faire sentir
Ce qu’ils n’atteignent pas, qui leur échappe,
Dont ils ne sont pas maîtres, leur envers,

De nouveau je m’égare en eux,
De nouveau ils font écran, je n’en ai plus
Le juste usage,
Quand toujours plus loin
Se dérobe le reste inconnu, la clef dorée
Et déjà le jour baisse, le jour de mes yeux…

Jaccottet, A la lumière d’hiver.

02:38 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poésie, jaccottet

31/03/2008

De l'équilibre intérieur

Il est des jours où l’agitation du monde vous semble dérisoire. A quoi bon faire le compte de toutes les injustices dont les informations nous abreuvent ? Il n’y aura jamais la paix en Palestine, le Tibet restera chinois et l’Irak continuera de se dissoudre dans une guerre civile fratricide pour le plus grand profit des marchands de pétrole (et nous en savons quelque chose quand nous passons à la pompe avec nos voitures : c’est notre manière à nous de contribuer à l’effort de guerre, même si nous condamnons farouchement cette dernière).

Plus près de nous, il y aura toujours des politiciens véreux, qui pensent plus à leur profit qu’à la gestion des affaires publiques. Et même s’il y en a quelques-uns d’honnêtes, nous savons tous qu’ils sont obligés d’entrer dans un système qui repose sur la duperie et le mensonge.

Nous aurons bon clamer haut et fort contre le libéralisme triomphant qui affame chaque jour un peu plus nos voisins immédiats, cela ne changera rien. Le combat est perdu d’avance, l’économie étant devenue mondiale. Ou votre pays fait de la résistance et il se fait manger, n’étant pas compétitif ou il approuve le nouvel ordre du monde et c’est vous, en tant que citoyen, qui vous faites manger (par exemple en devant payer une facture de gaz trente pour cent plus chère).

Donc, disais-je il est des jours où on a envie d’oublier tout cela et où on préfère plutôt se replier sur sa propre personne, non par souci d’égoïsme, mais simplement parce qu’on n’a qu’une vie et qu’elle est courte.

Que m’importe, finalement la marche du monde ? Seul compte le regard que je porte sur moi-même et l’équilibre que je peux ainsi trouver. C’est pour cela qu’un écrivain comme Montaigne est un ami précieux. Il sait d’abord parler de lui. Si par ailleurs il regarde le monde d’un esprit lucide, il le fait sans se départir de son bon sens habituel, sachant prendre certaines distances qui lui permettent de conserver son équilibre intérieur. C’est là une qualité rare, par les temps qui courent.

La poésie, à ce propos, me semble préférable au roman pour nous plonger dans ce qui est vraiment essentiel. D’un autre côté, je me dis parfois qu’elle est plus proche de l’enfance, justement par le fait qu’elle ne s’embarrasse pas de l’agitation du monde, préférant se concentrer sur la richesse intérieure de l’individu. Lire de la poésie nous empêche-t-il donc d’être lucide en n’étant pas axé sur les réalités extérieures ou au contraire cette activité nous réconcilie-t-elle avec nous même, ce qui est finalement le bien le plus précieux ?