15.11.2009

Ovide dans le "Magazine des livres"

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Je signale l’existence, dans le « Magazine des livres » n° 20 de novembre-décembre, de mon article sur Ovide, suite à la parution, l’année dernière, de « Tristes Pontiques » ( traduit du latin par Marie Darrieussecq, P.O.L., 2008, 424 pages, 25 euros). A vrai dire, mon texte a été rédigé en janvier 2009 déjà, mais sa publication a plusieurs fois été reportée, les écrivains antiques devant manifestement s’incliner devant l’actualité littéraire, toujours foisonnante comme on sait. Bon, je ne vais pas m’en plaindre et Ovide, qui avait bien attendu 2000 ans, n’était plus à quelques mois près, on est bien d’accord. Mais, tout de même, cette parution tardive est un signe des temps. Ce n’est pas à la revue que je lance la pierre (pour survivre, elle doit s’adapter aux goûts du jour et ses lecteurs cherchent forcément des renseignements en phase avec l’actualité), mais j’en veux à notre époque, toujours pressée, toujours agitée, toujours à la recherche d’une soi-disant nouveauté et qui, à force de courir sans cesse, n’arrive plus à analyser le monde avec calme et tempérance. En d’autres termes, je regrette que l’actualité littéraire tourne toujours autour du dernier roman à la mode ou autour de tel auteur fortement médiatisé, alors que les classiques sont souvent délaissés. Il me semble pourtant qu’ils ont beaucoup à nous dire et beaucoup à nous apprendre.

 

Ainsi, les deux textes d’Ovide dont il est ici question (« Tristes » et « Pontiques ») et qui ont été traduits par Darrieussecq (qui les a joliment dépoussiérés en employant une langue compréhensible par les hommes et les femmes du XXI° siècle), reprennent les poèmes écrits par l’auteur lors de son exil. Banni de Rome par l’Empereur Auguste pour une histoire de mœurs assez trouble, il se retrouve chez les Barbares le long de la Mer Noire (en Roumanie actuelle, dans le  delta du Danube). Ce ne sont donc pas des vers mondains qu’il nous offre, mais une poésie du désespoir écrite avec son sang. Dans un premier temps il se contente de décrire ce qu’il a sous les yeux, en regrettant Rome. Puis, pour survivre, il essaie de repenser aux amis qu’il a laissés en Italie, espérant qu’ils parviendront à fléchir l’Empereur et à le faire revenir sur sa décision. A la fin, les années passant, il se rend compte que son exil sera définitif et qu’il ne reverra jamais les rivages de la mer Tyrrhénienne. Sa poésie devient alors carrément désespérée et c’est à ses lecteurs éventuels qu’il s’adresse (nous en l’occurrence), ce qui rend son texte bouleversant.

 

Extrait de l’article :

 

(…) Cette réflexion constante d’Ovide sur la nécessité d’écrire nous touche énormément. Il ne parle pas en théoricien de l’écriture qui réfléchirait devant sa page blanche sur le sens de sa démarche. Non, pour lui, perdu dans son éloignement, littéralement  nié dans son existence d’homme et d’écrivain, il n’a plus que cette dernière ressource pour ne pas sombrer. C’est le seul fil qui le relie encore à la terre natale et le seul moyen qu’il ait trouvé pour survivre et continuer à être ce qu’il a toujours été, un poète. Ecrire de chez les barbares relève donc pour lui d’une démarche ontologique et on comprend qu’il y va de sa survie.

 

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04.11.2009

Claude Lévi-Strauss

 

On ne peut pas, ici, passer sous silence la disparition de Claude Lévi-Strauss, qui restera une des grandes figures du XX° siècle. Je l’ai découvert lorsque j’étais étudiant, dans le cadre de mon mémoire de fin d’étude et je dois dire que ses écrits m’ont profondément marqué. Dans la presse d’aujourd’hui, je constate qu’on cite beaucoup « Tristes Tropiques », livre admirable, certes et que j’ai beaucoup aimé, mais il me semble qu’on ne peut résumer la pensée de notre anthropologue à ce seul livre. Personnellement, c’est par les « Mythologiques que je l’ai abordé » et j’ai tout de suite été subjugué par la manière dont il parvenait à réduire tous les contes et mythes étudiés à une structure simple qui leur donnait un sens insoupçonné jusque là. 

 

Depuis, on a beaucoup critiqué le  structuralisme mais il me semble que les excès dont celui-ci s’est rendu coupable est plus le fait des successeurs (qui voulurent pousser à l’extrême le décorticage des textes, jusqu’à en oublier la valeur humaine ou esthétique) que du maître lui-même. Car Lévi-Strauss, lui, a su justement donner un sens aux mythes étudiés en dévoilant les lois sous-jacentes qui en composaient la charpente.  Du coup, il est parvenu à relier tous ces mythes entre eux, nous donnant le fil d’Ariane qui permettait d’en faire une lecture globale. C’est donc à une analyse de la pensée humaine, envisagée dans son ouverture vers l’imaginaire, qu’il nous a conviés. En montrant comment les mythes de peuples qui n’ont eu aucun contact historique entre eux disent finalement la même chose (ou juste le contraire, ce qui revient au même car alors on brode toujours sur le même thème), il en arrive à la conclusion que l’esprit humain produira toujours la même pensée au même stade de son développement.

 

Etudiant tour à tour les règles de parenté, le mariage, la nourriture, les totems, les mythes, les échanges économiques et la création artistique, il a su, à chaque fois, percevoir la lame de fond qui animait tout cela.  C’est donc à une analyse complète de l’ensemble des activités humaines qu’il parvient, nous offrant une synthèse des archétypes mentaux.  Cette synthèse, il l’a souvent représentée sous la forme d’une symphonie. Chaque instrument joue dans son coin, mais l’ensemble forme un tout cohérent et harmonieux, un tout qui a un sens. Face à la nature et à l’animalité, l’homme a donc su inventer des histoires, des coutumes, des rites, pour dire qui il était vraiment et pour tenter de justifier à ses propres yeux son existence sur terre.

 

Bien sûr, avec Lévi-Strauss, l’auteur (ou les acteurs si on prend par exemple les danses rituelles des Amérindiens) disparaît au profit d’une vérité plus grande qui le dépasse. Par le biais de l’anthropologie culturelle, nous renouons donc avec notre propre Moyen-Age où la littérature était essentiellement orale et anonyme. C’est une époque où l’auteur s’effaçait devant le message à transmettre. Et ce message reposait essentiellement sur la tradition (laquelle servait à fonder la société dont elle émanait), et ne visait pas, comme de nos jours, à créer systématiquement du neuf pour le plaisir de se montrer original. C’est donc à beaucoup de modestie que nous conduit l’œuvre de notre anthropologue, car il nous dit en fait que nos créations que nous croyons singulières ne sont en fait que l’émanation de la société toute entière à un certain stade de son développement.

 

Et ces structures cachées (même si elles sont parfois réductrices et même si on peut dire aussi autre chose des mythes analysés), en mettant en parallèle et en reliant des centaines et des centaines de mythes, qui se renvoient les uns aux autres, ces structures cachées, dis-je, nous font toucher du doigt la manière dont notre pensée fonctionne. Elles nous montrent aussi l’importance que prend l’imaginaire dans notre volonté de dire notre présence au monde.

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18.10.2009

Amour, écriture et amour de l'écriture

Dans un commentaire à la note précédente (un poème sur un amour malheureux), Halagu nous fait remarquer qu’il y aurait sans doute eu moyen de conquérir le coeur de la dame et de faire en sorte que cet amour devienne heureux, mais que ce n’est sans doute pas ce qu’aurait désiré le poète. Il a raison. Car à mon avis il y a toujours une souffrance ou du moins un manque à la base de l’écriture. J’ai longtemps pensé, d’ailleurs, qu’écrire c’était se complaire dans son malheur, ne pas oser aller de l’avant en quelque sorte, ne pas agir pour imposer sa vision des choses (ou ne pas s’adapter au monde ambiant). Ne pas grandir, en quelque sorte. Les gens qui sont vraiment impliqués dans la vie active, qui ne la regardent pas de l’extérieur avec un œil critique mais qui s’y trouvent bien car ils y agissent, ceux-là n’écrivent pas. Ils ne lisent pas non  plus, à vrai dire. Alors, pendant de longues années j’ai refusé d’écrire et j’ai essayé de vivre. Mais avec le temps on se rend compte qu’il n’y a rien à faire et qu’il reste un hiatus entre ce qu’on est réellement au fond de soi et cette vie qu’on nous fait mener. Alors, si on ne veut pas partir un jour sans avoir au moins essayé d’exprimer qui on est vraiment, il faut écrire. Modestement, certes, mais écrire quand même. Car à défaut de pouvoir changer le monde et d’y trouver une place à sa mesure, autant au moins dire la manière dont on voyait les choses, autant au moins exprimer ce qu’on aurait voulu que le  monde soit.

 

Un amoureux qui serait heureux n’écrirait pas. Halagu cite Werther, qui, s’il avait été heureux, n’aurait été « qu’un petit bourgeois de province lisse et sans influence ». Probablement, en effet. Devrons-nous aller jusqu’à remercier les belles princesses inaccessibles pour nous avoir permis de souffrir et donc d’écrire ? Ce serait quand même un comble.

 

Mais c’est vrai que le poète, devant un amour contrarié, va sublimer sa souffrance et son désarroi et va les transformer en objet esthétique. Il va se faire chercheur d’étoile ou il va crier sa douleur (je profite de l’occasion qui m’est ici donnée pour réactualiser des textes anciens que les lecteurs récents n’ont sans doute pas eu l’occasion de lire). Mais est-ce lui qui se complait dans son malheur au point de s’arranger pour chercher des amours impossibles (ce qui lui permettra en effet d’écrire) ou bien est-ce la vie qui est ainsi faite qu’il ne peut finalement que se blesser aux parois de sa cage, un peu comme l’albatros de Baudelaire sur le pont du navire ? Difficile à dire.

 

De toute façon, comme disait Aragon, « Il n’y a pas d’amour heureux. »

 

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
          Il n'y a pas d'amour heureux

Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
          Il n'y a pas d'amour heureux
          Mais c'est notre amour à tous les deux

 

10.10.2009

Le poète

Aphorisme: " Le poète est souvent amoureux de l'impossible. Il n'est guère payé de retour."

(B. Redonnet) 

La suite, par ailleurs, vaut assurément le détour:

http://lexildesmots.hautetfort.com/archive/2009/10/09/poe...

 

 

05.10.2009

Le conte du Chaperon rouge (encore)

Si nous voulons lire le conte du Chaperon rouge selon les principes de l’anthropologie culturelle chère à Lévi Strauss, il est clair qu’on peut d’emblée établir une dichotomie entre la nature et la culture.

 

Du côté de la nature, nous avons le loup, bien sûr, mais aussi la forêt qu’il faut traverser, puis, dans la version orale,  la viande crue ainsi que l’anthropophagie (dans la version orale, le loup invite le Chaperon à manger des morceaux de sa grand-mère et à boire son sang. Seule la chatte, cet animal domestique, qui semble incarner l’âme de la maison et être une métaphore de la  grand-mère elle-même, tente de l’en dissuader).

 

Du côté de la culture nous avons d’abord la nourriture qu’apporte le Chaperon (des galettes cuites ou une bouteille de vin ou encore une bouteille de lait, autrement dit des éléments qui ont dû plus ou moins être préparés par l’homme soit par la cuisson, soit par la fermentation. Quant au lait, il suppose l’élevage des bovins et n’est donc pas une boisson qui relève de la nature, du moins au sens symbolique. Dans certaines versions on parle d’ailleurs de beurre, donc de produit travaillé). Il y a aussi le chemin (ou les chemins car il y en a deux, celui des aiguilles ou celui des épingles, mais nous y reviendrons), qui permet justement de traverser la forêt sans encombre (d’ailleurs dans une des versions la petite fille, inconsciente, quitte ce chemin et entre dans le sous-bois pour aller cueillir des fleurs – sauvages- pour sa mère-grand).

 

La maison, quant à elle, est la meilleure protection de l’humanité contre la nature menaçante. Construite patiemment par les mains de l’homme, symbole de la culture, hermétiquement close, elle garantit des bêtes sauvages ceux qui l’occupent. Ce n’est sans doute pas un hasard si le conte insiste tant sur la fameuse formule « tire la chevillette et la bobinette cherra. ». Il s’agit donc bien de mettre en avant le fait que la porte est close et donc que les habitants (ici la grand-mère qui est malade et donc particulièrement vulnérable) sont à l’abri de tout danger extérieur, surtout ceux provenant de la forêt toute proche (car on aura compris que la demeure de la mère-grand est isolée et en pleine nature). Le problème, c’est que cette porte, si elle est close, ne l’est pas hermétiquement. En effet, on peut en actionner le mécanisme de l’extérieur, comme la grand-mère demande au Chaperon de le faire. Elle a donc commis une belle imprudence en ne s’enfermant pas à double tour. Certes, un animal ordinaire n’aurait pu actionner le mécanisme, mais le loup, qui est rusé, y est bien parvenu, lui. On peut supposer que la grand-mère attendait la visite de sa petite-fille et comme elle était malade et alitée, elle a trouvé ce moyen pour ne pas devoir se lever. On remarquera que la maladie de l’aïeule est donc déterminante pour la logique du récit. En effet, c’est cette maladie qui justifie le fait que le Chaperon se soit mis en route (afin de lui apporter de la nourriture pour qu’elle retrouve force et santé) et c’est encore elle, par la porte mal barricadée, qui permet l’intrusion du loup. Il y a donc eu, de la part de la grand-mère, une grave erreur, comme il y en a peut-être eu une de la part de la mère du Chaperon en envoyant sa fille sur les chemins.

 

Mais il s’agit avant tout d’un conte initiatique et il est donc normal que l’héroïne soit confrontée à certains dangers. Dans les versions policées de Perrault et Grimm, la fillette ne respecte pas vraiment les règles qu’elle aurait dû observer. Après avoir accepté  de dialoguer avec un loup, soit elle s’écarte du chemin, soit elle prend le chemin le plus long. A ce sujet, notons qu’il convient d’opposer le chemin des épingles (lesquelles symbolisent, selon certains, le passage à l’âge adulte, car les demoiselles en mettaient dans leurs cheveux pour être plus belles et plaire aux garçons, en respectant, dirons-nous, les règles sociales : bals, rencontres, fiançailles puis mariage) à celui des aiguilles (lesquelles servent plutôt à réparer ce qui existe déjà. Au lieu de s’acheminer vers sa vie de jeune fille, en respectant les règles sociales, le Chaperon tenterait donc plutôt de prolonger son enfance, d’où le caractère naïf qu’on lui prête. Mais l’aiguille, par son chas, peut-être vue aussi comme une métaphore du sexe féminin, ce qui veut dire que notre héroïne opterait d’emblée pour des relations sexuelles immédiates –avec le loup qui la convoite- sans passer par tout le jeu social du mariage et en n’écoutant que sa nature physique qui la pousse dans cette direction. Là est donc sa désobéissance fondamentale et c’est pour cela qu’elle sera punie (les contes sont moralisateurs, ne l’oublions pas) en étant dévorée par le loup. Ce dernier épisode peut être compris, évidemment, comme une métaphore d’un viol dont il reprend les caractéristiques essentielles (non-consentement de la victime, sang, mort symbolique, etc.).

 

Le fait que loup se retrouve avec un gros ventre une fois qu’il a avalé ses deux victimes (la grand-mère, elle, a été punie pour avoir mal barricadé sa porte et avoir laissé une ouverture à la nature sauvage extérieure) permet d’ailleurs un parallélisme avec le ventre d’une femme enceinte. Le chasseur (qui domine la nature en tuant des animaux sauvages) ou le bûcheron (qui domine la même nature en coupant des arbres) ouvriront le ventre du loup pour libérer les victimes. Dans certaines versions celui-ci sera cruellement puni : on lui met des pierres (élément naturel) dans l’estomac et on recoud son ventre, ce qui occasionnera sa mort.

 

Notons encore –tant les contes sont polysémiques- qu’on peut voir la maison (fermée mais pas hermétiquement) comme une métaphore du corps féminin. L’héroïne ne se donne pas au loup (symbole de virilité qui donc renvoie aux dangers que représentent les hommes pour les jeunes filles), certes, mais elle laisse une porte ouverte en l’écoutant et en suivant ses conseils (cueillir des fleurs, etc.). D’ailleurs c’est elle qui indique l’adresse de la maison de la mère-grand, ce qui est vraiment « se jeter dans la gueule du loup » si on me passe l’expression. En donnant l’adresse d’une maison par ailleurs mal fermée, c’est un peu comme si elle permettait au loup de la conquérir, elle, de conquérir son corps.

 

Nature et culture, disions-nous, s’opposent à chaque instant : aliments cuits et aliments crus, forêt et maison, enfant et loup, vêtements et nudité. Nudité naturelle du loup, certes (qu’on opposera à la petite fille vêtue elle d’une cape rouge bien voyante) mais demi-déshabillé de la grand-mère qui est en robe de nuit (toujours ce rôle en demi-teinte, comme la porte certes fermée mais qui s’ouvre trop facilement). Notons qu’à la fin c’est le loup qui est habillé (ruse suprême puisqu’il prend alors les attributs de la culture) et la petite fille qui se déshabille, du moins dans la version orale du conte. Petite fille qui n’est pas si petite que cela puisque le loup la désire (cf. le lit où il l’attend). On pourrait d’ailleurs se demander si le rouge de ses vêtements n’est pas de nouveau un symbole sexuel (les règles et la puberté) à moins que cette couleur ne préfigure sa fin tragique et le sang (mais aussi le viol et la perte de la virginité).

 

Tous les éléments semblent donc aller par deux, comme c’est aussi le cas pour les oppositions  femme et homme ou enfant et aïeule. Notons à ce propos que l’élément intermédiaire, la femme adulte en âge de procréer (la mère du Chaperon), est cité mais n’est pas vraiment présent dans le conte, sans doute pour mieux insister sur les extrêmes (l’enfance, la vieillesse), soit en-deça ou au-delà de la période consacrée à la vie sexuelle. Le chemin qu’emprunte le Chaperon et qui lui fait quitter la maison de son enfance pour celle de sa grand-mère représente donc aussi le chemin de la vie et la fuite du temps. Quittant l’enfance, elle devient adulte par les épreuves qu’elle traverse. Malheureusement elle n’a pas respecté la voie toute tracée par le discours culturel des hommes et a préféré quitter ce chemin pour s’aventurer dans des voies de traverses, des voies trop proches de la nature. 

 

Bref, on le voit, ce n’est pas demain qu’on aura fait le tour de ce conte, qui n’en finit pas de livrer des interprétations.

 

Je voudrais revenir un instant sur la version que j’en ai donnée en inversant toutes les valeurs ici exposées.

 

Loin d’être fier et conquérant, le loup, au début du conte, est fourbu et fatigué. C’est la petite fille qui l’aborde et non l’inverse, mais déjà, elle est présentée comme n’étant plus si petite que cela, se situant donc dans une zone ambiguë de par son âge (comme la grand-mère, dans le vrai conte, pouvait l’être avec sa porte qui s’ouvrait tout en étant fermée). C’est le Chaperon qui donne à manger au loup et non lui qui désire le manger. C’est lui qui insiste pour que le loup l’accompagne et c’est lui encore qui fait entrer le loup dans la maison après avoir éliminé la mère-grand. Au lieu de devenir anthropophage comme dans la version orale et de boire le sang de son aïeule, c’est elle qui offre un repas cuit au loup, repas qui étai celui de la grand-mère. Au lieu d’être désirée par le loup, c’est l’inverse et c’est elle qui se déshabille de sa propre initiative. A la fin, le rôle du chasseur est inversé aussi puisque au lieu d’aider à tuer le loup il s’en prend à la jeune fille. C’est donc lui qui périra sous les crocs de l’animal, grâce auquel le conte reste moral. La fin, au lieu d’être joyeuse est triste et le loup s’en va seul, accusé injustement d’un crime qu’il n’a commis que pour protéger le Chaperon.

 

 

 

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02.10.2009

Ecriture

Combien de monstres l’homme d’à présent expédie-t-il dans son écrire ? Combien délègue-t-il de peurs et d’envies dans le maquis de ses romans ? Comment organise-t-il sa survie dans ces personnages qu’il dépêche au traitement de ses propres préoccupations et par la mise en mots desquelles il parvient parfois à se connaître un peu ?

Toute écriture est nécessité presque organique de clarifier en lui un indicible chaos, un mal-être qui réclame une voie d’équilibre et que lui tente d’inventer dans quelques pages organisées, toujours nécessaires, toujours ratées, et qui toujours l’apaisent faussement.

 

Patrick Chamoiseau, A bout d’enfance (Une enfance créole III), Folio, page 79.

27.09.2009

Tempête dans un encrier

Aujourd’hui, comme c’est dimanche, j’invite tous les lecteurs à faire une petite balade. En effet, « Marche romane » est l’invitée du site « « Tempête dans un encrier », qui poursuit l’expérience commencée par les « Sept mains ». Le principe en est simple : six écrivains se relaient pour proposer chaque jour un texte (le lundi Emmanuelle Urien, le mardi Bertrand Redonnet, le mercredi Aglaé Vadet, le jeudi Stéphane Beau, le vendredi Manu Causse, le samedi Thomas Vinau). Et le dimanche, me direz-vous ? Et bien, ce jour-là, c’est à un  invité surprise que l’on donne la plume. Il vous faudra donc vous déplacer pour lire mon texte du jour, texte qui est à la fois une balade dans le temps puisque je  vous propose une relecture d’un conte que vous lisiez quand vous étiez enfant, mais aussi une balade dans l’espace puisque les protagonistes se promènent le long d’un chemin. 

 

Notez aussi que nous avions déjà abordé ce thème autrefois ici, mais d’une manière disons plus sérieuse.

09.08.2009

Partir, revenir...

Partir, revenir...

Des blogues s'éveillent lentement, après quelques semaines d'assoupissement, tandis que d'autres ferment seulement maintenant, leur auteur préférant le mois d'août pour prendre quelque repos. Les plus courageux continuent même comme si de rien n'était, sans interruption, imperturbables.

C'est comme dans la vie, finalement, certains sont toujours là quand d'autres sont sur le point de partir ou sont déjà partis.

Sauf que dans la vie, c'est l'âge, le hasard ou la malchance qui détermine le départ.

Sauf que dans la vie on ne revient jamais pour recommencer ce qu'on a interrompu. Mais ce n'est pas grave, la machine tourne quand même et on s'aperçoit à peine de l'absence de ces personnes qui ont pourtant compté. Terrible vérité qui nous oblige à rester modestes, toujours, et à prendre conscience que tout est éphémère. 

Mais puisque Internet est différent et qu'on a la chance de revenir et de recommencer, il faudrait en profiter et écrire de belles pages pour nos lecteurs impatients. Mais l'écriture ne se commande pas, elle est par définition personnelle et c'est assurément pour soi qu'on écrit. Alors, gagné par la torpeur estivale, on se dit que rien ne presse, qu'il est bon de continuer à vivre au ralenti, sans trop d'efforts, et que goûter les choses est aussi bien que de les (d)écrire.

Paresse ou art de vivre ? Qui sait ? Bien malin celui qui pourra répondre à cette question. Cela revient à se demander si l'écriture est la quintessence de la vie. Certes, on ne peut pas vraiment vivre sans écrire, mais est-ce qu'écrire c'est vraiment vivre ? Qu'est-ce qui est mieux, se laisser guider par l'existence sans trop réfléchir ou au contraire montrer beaucoup de lucidité tout en se réfugiant dans l'imaginaire ? Dans le premier cas, on subit, on est passif, dans l'autre on est actif, on crée un monde, un monde à soi, avec des personnages de papiers qui évoluent dans des paysages inventés (ou du moins déformés par rapport à la stricte réalité). Alors, vaut-il mieux être passif dans la réalité ou actif dans un songe ?

La question, donc, est insoluble mais en fait elle n'a pas de sens puisque lorsque j'imagine une histoire et que je la raconte, c'est encore moi qui m'exprime. Pour le dire autrement, c'est le génie humain de la pensée et des sentiments qui se manifeste ainsi, dans ces écrits pourtant inventés (comme il pourrait se manifester dans n'importe quelle autre activité). Le paradoxe, c'est que je ne serais donc vraiment moi-même que lorsque je quitte la stricte réalité pour aborder un monde créé par moi, un monde de rêves et de douleurs dans lequel je parviens à exprimer si pas tout mon être, du moins une partie de celui-ci.

Que voilà de graves réflexions, qui ne conviennent guères à cette période estivale. Aussi est-il préférable d'attendre encore un peu pour reprendre la plume et rouvrir ce site. Il convient de savourer le temps retrouvé de la lecture et de poursuivre ma rêverie intérieure. Internet est un outil magnifique, mais il est chronophage. A parler, écrire et dialoguer sans cesse on en oublierait les livres et le grand silence qui les entoure, quand on est seul à tourner les pages. J'ai besoin de ce silence et de cette rencontre avec moi-même. Après, seulement, peuvent venir l'écriture et les conversations à son sujet. Il ne faut pas brusquer les choses, jamais, mais se laisser porter par sa vérité intérieure.

 

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05.07.2009

Pierre Leroux, questions à Bruno Viard

Je reviens encore une fois à Pierre Leroux. On aura compris, par les quatre notes qui lui ont été consacrées, que ce philosophe m'intrigue. On a rarement vu, en effet, un penseur aussi perspicace, car il a été capable de deviner ce qu'allait devenir le capitalisme (une recherche exclusive de la fortune personnelle, au détriment de l'épanouissement de la société) et ce qu'allait devenir le socialisme (la dictature stalinienne). Evidemment, de son vivant, personne ne savait encore qu'il allait avoir raison dans ses prédictions. Plus tard, les défenseurs des doctrines concernées se sont bien gardés de le lire, puisqu'il faisait leur critique. Aujourd'hui, par contre, nous nous retrouvons déçus par le socialisme d'état, mais écrasés par le capitalisme et son économie mondiale. Il semblerait donc que le moment soit bien choisi pour s'intéresser (enfin) à Pierre Leroux.

Intrigué donc par ce philosophe, je suis rentré en contact avec l'auteur du livre dont j'ai fait le compte-rendu (« Pierre Leroux, penseur de l'humanité"), via son éditeur. Je vous donne ici, afin d'en faire profiter le plus de personnes possible, les réponses qu'il a bien voulu donner à mes questions,

Je rappelle que Bruno Viard est professeur de littérature à l'Université de Provence (Aix-en-Provence) et qu'il est spécialiste du XIX°siècle.

Voici donc mes questions et ses réponses.

 Cher Monsieur,

j'ai apprécié votre compte-rendu de mon livre qui me paraît sonner juste. J'ai aussi découvert votre blog et les intéressantes discussions qu'il contient. Je réponds donc avec plaisir aux questions que me transmettent (les éditions Sulliver).

Première question :

A la page 58 du livre, on trouve une citation de Leroux, qui tente de définir la notion de « ciel » et qui explique que tout vient d'une erreur d'interprétation du texte biblique et notamment de la phrase « Mon royaume n'est pas encore de ce temps.» Leroux veut montrer par-là que le Christ imaginait son royaume sur terre, parmi les hommes, dans un futur encore à venir et non dans l'espace (interprétation fausse qui elle aurait servi de base pour justifier tout le courant mystique). Ce qui m'ennuie, c'est que si on se reporte à la Bible et notamment à Jean, 18- 36, on trouve « Mon royaume n'appartient pas à ce monde ; si mon royaume appartenait à ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour empêcher qu'on me livre aux autorités juives. Mais non, mon royaume n'est pas d'ici-bas. » Les autres évangélistes ne reprennent pas cette phrase (uniquement celle sur le « roi des Juifs »)


Je précise d'emblée que je suis athée et que ma question est d'ordre philologique et non religieux. Leroux s'appuyait-il sur un autre passage que celui que j'ai cité ou bien déforme-t-il le texte biblique ? A moins que ce ne soit la traduction française du texte grec initial qui ne soit erronée ? Leroux reprend-il à d'autres endroits dans son œuvre cette interprétation ? Celle-ci est fondamentale puisqu'elle définit une anthropologie de l'action : c'est sur terre qu'il faut faire le paradis de l'homme plutôt que de contempler un Dieu inaccessible.

Réponse :

La question est capitale. Il y a d'abord une querelle philologique: Leroux conteste les traductions habituelles de l'Evangile et affirme que le mot grec ouranos qu'on traduit par ciel, signifie aussi monde, univers, ce qui entraîne l'immense conséquence de faire Dieu immanent et non transcendant. De même, l'adverbe entautha qu'on traduit par là, ici-bas signifie aussi  alors, en ce moment-là: le royaume du Dieu immanent ne serait donc pas perché dans le ciel, mais à contruire pour l'avenir (sens temporel et non spatial), puisqu'il n'est pas de maintenant, ce qui crève les yeux. Je ne peux entrer dans cette discussion savante. Le plus intéressant me semble être la volonté politique de Leroux sur ce problème. Lui aussi était athée à 16 ans, mais il fut très impressionné par le livre de Saint-Simon paru en 1925, Nouveau Christianisme où Saint-Simon réclamait que le magnifique message de fraternité de Jésus trouve son application sur notre terre et le plus vite possible. Le saint-simonisme est né de là, c'est-à-dire la première forme de socialisme avant même que le mot existe, Marx étant âgé de 7 ans à peine. Loin que cet aspect du saint-simonisme soit utopique, il est réaliste puisqu'il réclame que l'idéal évangélique d'amour soit appliqué au sein de la vie sociale et économique.

Leroux parle tout le temps de Dieu et de religion, mais ça n'a rien à voir avec la religion des curés de l'époque. C'est juste le contraire ! Il faut absolument désambiguïser ! Pour lui, Dieu, c'est la Vie universelle. En ce sens, ce n'est plus une question de croyance, mais une constatation. Leroux qui pressentait l'évolution sans connaître les théories de Darwin, et pour cause dans les années 1830, voulait dire que la vie et la conscience humaines constituaient l'extrême pointe du vivant dans ses formes multiples. Dieu, c'est la vie universelle dans son évidence et son mystère. Cette conception du divin permettait à Leroux d'exprimer une "solidarité" de tous les êtres vivants qui se nourrissent les uns les autres biologiquement et spirituellement, préfiguration de la conscience écologique actuelle.

 
Deuxième question :

Quand on parcourt un peu le site des « amis de Pierre Leroux » et qu'on lit ce que Georges Sand a pu dire de lui, on s'aperçoit que l'opinion de cette dernière a fort varié avec le temps. L'engouement initial finit par se transformer en lassitude. Le problème est donc, pour nous qui vivons au XXI° siècle, de savoir comment interpréter la personnalité de Leroux. C'est le problème de tout historien confronté aux sources. D'une part nous avons les écrits de notre philosophe et de  l'autre les commentaires que des contemporains ont pu laisser sur lui. Par définition, cependant, ces témoignages sont subjectifs (on le voit bien avec G. Sand). Au début du livre vous citez d'ailleurs Henri Heine, Jacques Reynaud,  Marie d'Agoult et Alexandre Erdan, donnant du coup une image positive de Leroux (ce n'est pas un reproche). Mais comment avez-vous procédé ?

Par recoupement de tous les témoignages des contemporains ? En se focalisant essentiellement sur les textes de Leroux ? En consultant tous les documents d'archives (procès verbaux etc.) afin de tenter de cerner comment Leroux était vu par les autorités (un doux illuminé ou un homme dangereux...) ?

En fait, ce que dit Leroux me séduit et si j'avais dû écrire un livre sur lui, je me rends compte que j'aurais eu tendance à le présenter sous son meilleur jour. Mais quand on le voit quémander sans cesse de l'argent, on finit quand même par se demander si c'était un idéaliste qui mettait tout en œuvre pour réaliser ses projets ou si au contraire c'était un opportuniste qui se servait de ses idées pour vivre au crochet des autres (ou du moins qui se servait habilement de ces autres pour avoir les moyens matériels d'imposer ses idées).

Réponse :

Mon livre succède à la publication d'une Anthologie de l'oeuvre de Leroux (Le Bord de l'Eau, 2007). Je crois avoir dépouillé la quasi totalité de cette oeuvre immense que j'évalue à 12. 000 pages. Si je pense assez bien connaître les textes, il n'en va pas de même, bien sûr, de la vie de Leroux.
J'ai été très frappé par la convergence des 4 portraits que j'ai reproduits, tracés par des auteurs qui ne se sont pas donné le mot. C'est vraiment concordant. Et c'est la générosité du personage qui frappe le plus, en accord avec toute son oeuvre. Avait-il des défauts de carctère ? Qui n'en a pas ? Et nous n'y étions pas. Mais il est sûr qu'une oeuvre comme la sienne heurtait violemment l'opinion catholique, et l'opinion bourgeoise. On devine que la calomnie était, dans un climat de passion extrême, surtout en 48, une arme dont on usa et abusa. Aujourd'hui, c'est plutôt ceux qui croient encore à un socialisme scientifique, et qui sont à mes yeux les véritables utopistes, qui gardent rancune à Leroux d'avoir montré du doigt ce qu'on n'appelait pas encore le totalitarisme.
Leroux vécut en bohème, c'est sûr, toujours dans sa philosophie et sa politique. Marié deux fois, il eut neuf enfants et connut les misères de l'exil et même la faim, en famille ! à Jersey après le 2 décembre 1851. Que les fourmis lui reprochent d'avoir sollicité des bienfaiteurs plus fortunés ! George Sand fut généreuse. Il est vrai qu'elle s'éloigna de lui. Leroux se brouilla gravement avec Hugo, son riche voisin. Et alors ? Qui dira où furent les bons et les méchants ? Quelle vie est sans conflit ?


Troisième question :

Vu le tempérament bien trempé de Leroux (voir discours à l'Assemblée nationale, etc.) et vu sa volonté de parvenir à tout prix à imposer ses idées, comment expliquer qu'il soit finalement aussi méconnu ? Pourquoi sa synthèse dialectique du capitalisme et du socialisme ne s'est-elle pas imposée ? Hegel, qui venait de mourir en 1831, avait pourtant montré, dans sa « Phénoménologie de l'esprit » l'importance de cette dialectique dans les courants de pensée.

Réponse :

Je trouve comme vous que la pensée de Leroux est mal reconnue alors même qu'elle serait très vivifiante pour le XXI° siècle, d'où mes efforts pour la faire connaître. Pour tout dire, je ne connais pas de penseur de cette envergure et qui balayent autant de questions avec autant d'ouverture et de profondeur, de simplicité et de sens de la synthèse Je pense que c'est parce qu'il transcende tous les dualismes et les manichéismes qu'il se fit des ennemis à chaque fois des deux côtés, chez les catholiques, comme chez les athées, à droite comme à gauche à l'époque du stalinisme. Il faut dire que l'étiquette utopiste appliquée par Engels à tous les penseurs français antérieurs à Marx fut extrêmement efficace. Fourier, certes fut un authentique utopiste, comme Cabet. Leroux est au contraire un réaliste et un terrien, même si certains côtés de son oeuvre sont aujourd'hui dépassés. Nous  savons maintenant que l'impasse faite par Marx sur le droit constitutionnel, sur les droits de l'homme, sur les formes juridiques du pouvoir était en réalité un boulevard ouvert au despotisme et à la dictature. En même temps qu'il déclarait à l'ordre du jour "la grande question du prolétariat", Leroux n'a cessé de faire des mises en garde dès 1832 contre les révolutionnaires trop pressés et trop violents. Il fut Cassandre ! Le mur de Berlin est tombé, mais les esprits sont parfois plus lents à changer leurs habitudes. Tocqueville a pourtant refait surface. Parions que le XXI° siècle verra le retour de Pierre Leroux.

 

28.06.2009

Cercles concentriques

L'homme, de par son regard, a une vision  circulaire du monde, contrairement à ce que pourraient nous faire croire les rues bien rectilignes de nos villes.

La terre est ronde et ce que je peux observer du paysage quand je me place sur une hauteur, c'est un grand cercle dont j'occupe le centre. Du coup, dans la préhistoire déjà, l'homme s'est cru le centre de tout. Il l'a dit dans ses mythes et la religion l'a conforté dans ses convictions.

Pourtant, cet homme, qui par ailleurs est intelligent, s'est vite rendu compte que ce centre changeait d'endroit en même temps que lui lorsqu'il se déplaçait. Lui-même restait au milieu de tout, mais ce milieu pouvait se trouver n'importe où. C'est pourquoi le fait de se sédentariser le rassura. Non seulement il trouvait là un genre de vie plus commode et moins tributaire du hasard, mais aussi il se redonnait du même coup une place précise et unique dans l'univers : il était et pour toujours au centre de son monde à lui.

Il lui fallut alors, comme un animal, marquer son territoire. Faute de pouvoir dire qui il était, il pouvait au moins dire ce qui était à lui. Les premiers fossés furent creusés (qu'on se souvienne du sillon sacré que Romulus aurait tracé lors de la fondation de Rome, ce qui l'amènera aussitôt à tuer son frère Remus qui avait osé franchir cette limite symbolique) et les premières palissades dressées afin de se protéger des ennemis mais aussi afin de clôturer l'espace et de définir un cercle plus restreint qui ne serait qu'à soi. En effet, si le grand cercle de l'horizon englobe tous les hommes et tous les animaux, la clôture de mon jardin permet de distinguer le tien du mien.

L'homme imagina donc toute une série de cercles concentriques qui, dans l'immensité du monde, allaient délimiter son intimité.

Imaginez la scène. Elle est là, sous vos yeux.

Partout c'est la forêt, immense, infinie, primitive. Elle est le règne des animaux sauvages et symbolise tous les dangers.

Puis, à un endroit, la forêt laisse la place à une clairière. Ce sera d'abord un emplacement où la foudre a frappé. Les arbres calcinés n'ont pas repoussé et l'herbe a envahi le terrain. Plus tard, ce seront les moines qui auront, par petits morceaux, défriché cette forêt primitive, tentant d'imposer la loi des hommes (de Dieu ?) à la nature.

On a donc un premier cercle, constitué par la ligne des arbres à l'orée du bois.

Il y en aura bientôt un deuxième, car l'homme a décidé de vivre dans cette prairie riante, en retrait de la forêt sauvage, dont il dépend encore en grande partie pour se nourrir et se chauffer.

Il labourera la prairie ou une partie d'icelle et cultivera de l'orge et du froment, ce blé des terres pauvres et encore un peu sauvages. La nuit, quand tout est aboli, que plus rien n'existe et que le monde a cessé d'être, les animaux sauvages viendront piétiner les jeunes pousses de leurs sabots fendus ou même fouiner à même le sol de leur groin redoutable.

Au petit jour, l'homme contemplera, consterné, le massacre du blé tendre. Il lui faudra bien dresser une palissade pour protéger les semis futurs. Car aussi tenace qu'un insecte, il recommencera à ensemencer son champ, non sans l'avoir cette fois clôturé au préalable d'une ligne de pieux pointus. Ce sera le deuxième cercle dont je parlais plus haut.

Voilà donc le champ protégé, mais aussi définitivement délimité. La frontière est là, entre la nature et la culture, entre ce qui est public et ce qui est privé.

L'orée de la forêt, la palissade. Un premier cercle, puis un autre. La nature s'arrête au premier, le règne de l'homme commence en deçà du deuxième. Entre les deux, la clairière, la prairie, qui n'appartient à aucun des deux mondes et qui du coup appartient à tous.

Si le blé, maintenant bien protégé, se met à pousser à la chaleur de l'été, en hiver il faut se chauffer. La forêt n'est pas loin, on y fait des incursions, on abat quelques arbres, qu'on découpe et qu'on ramène chez soi, c'est-à-dire derrière la palissade. Car au centre du champ de céréales se dresse le repère de l'homme, son antre, sa tanière, autrement dit, sa maison. C'est là qu'il se réfugiera à la mauvaise saison, c'est là, déjà, qu'il se cache, une fois la nuit venue. Bien protégé des bêtes sauvages, il peut s'assoupir et écouter ses rêves.

Le matin, dans l'air frisquet du petit jour, il coupera le bois ramené la veille et en fera un tas bien ordonné. Une sorte de mur d'un mètre de haut qui va aller en s'allongeant (car l'hiver est rude dans ces contrées et il faut se montrer prévoyant cette fois, plus prévoyant qu'il ne l'avait été quand il avait ensemencé une première fois son champ). Bientôt, c'est un rempart de trente stères de bois qui entourera la maison.

Voilà le troisième cercle.

C'est un cercle plus fragile celui-là : un monceau de bois de chauffage, qui délimite la propriété. C'est toujours du bois, mais il est le fruit du travail de l'homme. Coupé, scié, mis en tas bien ordonné, il devient à son tour palissade, marquant une autre limite, celle entre l'intimité domestique et la sphère agricole, entre l'endroit où on vit et l'endroit qui permet de vivre.

Dans cette « clairière » privée, en son centre, la maison. C'est une cabane en bois, évidemment. Autre cercle (même s'il est carré), qui cette fois offre un abri, un espace fermé et couvert, où s'abriter des intempéries et des froidures de l'hiver.

A l'intérieur de tout cela, il y a l'homme. Il vit là avec sa famille.

Le temps a passé depuis le début de cette histoire, les générations aussi. Ce n'est pas lui qui a trouvé le premier cercle, l'orée autour de la clairière. Ce n'est pas lui non plus qui a défiché puis créé le deuxième cercle, la palissade protectrice. Ce sont ses ancêtres et les ancêtres de ses ancêtres. Et même ceux encore avant tous ceux-là. Bref, entre le néolithique et notre homme, beaucoup de blé a été fauché et beaucoup de bois a été coupé.

Et lui, il est là, l'héritier de tous, le garant de leur mémoire, en quelque sorte. Il ne se souvient pas vraiment, mais c'est inscrit dans ses gènes, c'est le principal.

Il y a plusieurs pièces, dans la maison, mais celle qu'il préfère, c'est ce petit coin qui n'est qu'à lui, un bureau et tout autour, le long des murs, couvrant ces murs, des livres et encore des livres. Une muraille de livres, en réalité.   

Et dans sa tête à lui, on trouve toutes sortes d'idées, qui grouillent dans tous les sens et qu'il met par écrit, parfois, quand il y en a trop, afin de les ordonner. Les ordonner comme il a fait du tas de bois à l'extérieur et tenter par-là de donner un sens à l'incohérence du monde.

Et quand finalement arrive l'hiver, rigoureux, quand la neige vient de la forêt et recouvre tout, il faut chauffer la maison. Alors l'homme prend du bois de chauffage, fragilisant du même coup la palissade extérieure. Plus l'hiver dure et plus la pile de bois diminue. A la fin elle disparaît presque, abolissant les limites entre le troisième et le deuxième cercle. Entre les pourtours de la cabane et ce qui était le champ de blé, mais qui n'est plus qu'un champ de neige, comme la clairière, comme la forêt, comme le monde entier. La neige recouvre tout, abolissant les limites.

C'est alors que du bois sortent les premiers loups, tenaillés par la faim.

 Post scriptum : pour ceux qui voudraient contempler cette cabane et ses cercles concentriques, c'est par ici.

 

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