11.05.2008

Quand le poète parle de la mort

"On voudrait, pour ce pas qu’il doit franchir
-si l’on peut parler de franchir
là où la passerelle semble interrompue
et l’autre rive prise dans la brume
ou elle-même brume, ou pire : abîme-
dans ce vent barbelé,
l’envelopper, meurtri comme il est, de musique…"


Jaccottet, Plaintes sur un compagnon mort.

Belle description de la mort qui approche (« pas qu’il doit franchir »). Obligation inéluctable, donc, à laquelle on ne peut se soustraire. L’idée est celle, classique d’un passage (passerelle), mais cette idée-même est aussitôt mise en doute : il n’y a qu’une demi passerelle et de l’autre rive, on ne distingue rien car elle est dans la brume. Le poète insiste donc bien sur l’incertitude de ce qu’il y a « au-delà ». C’est un pays dont nous ne connaissons rien, puisque nous n’en distinguons aucun détail. Il nous faut portant y aller. De la rencontre de cette obligation et de cette absence de connaissance, naît l’angoisse.

Loin de nous rassurer, Jaccottet poursuit la logique de son raisonnement. Non seulement nous ne distinguons rien de cette rive, mais en plus elle est peut-être elle-même brume. Autrement dit, elle ne serait même pas un pays inconnu qu’on ne parvient pas à discerner, mais serait en fait elle-même néant. Rien de rassurant, donc, pour le voyageur qui se trouve engagé sur la passerelle…
Comme si cela ne suffisait pas, le poète continue : non pas brume, mais abîme. De l’inconsistant nous passons au gouffre sans fond qui s’ouvre sous nos pas. Du néant, nous passons à l’abîme qui nous engloutit, nous précipitant dans une chute sans fin.
S’il y a éternité, elle est dans ce plongeon qui n’en finit pas de nous anéantir.

La seule solution, le seul remède, c’est la musique. De même que le jour éclaire finalement les vallées les plus profondes, la musique, cet « écho de l’inouï », finit par nous faire oublier notre malheur d’être mortels en nous enveloppant dans un monde de sons mélodieux. Illusion sans doute, mais peut-être pas :

"Vous, lentes voix qui nouez et dénouez
Dans le ciel intérieur,
Si vous ne mentez pas, enlevez-le dans vos mailles
Plus limpides que celles de la lumière sur les eaux.
"

Jaccottet parle-t-il du chant funèbre qui accompagne le défunt ou de la musique intérieure qui a accompagné l’agonisant actuel tout au long de sa vie ? Je pencherais pour la deuxième solution. Cette musique intérieure qui est tout notre être devrait continuer à nous porter jusqu’à l’ultime souffle, niant du même coup la mort ou nous la faisant aborder avec une certaine sérénité puisque seul compte notre être que nous continuons d’affirmer au seuil même du néant.

10.05.2008

De ce qu'a pu dire le poète.

« Un homme qui vieillit est un homme plein d’images » dit le poète. Mais en même temps il se rend compte de l’inutilité de ce qu’il a accompli. Ce qu’il a vu (ou cru voir) et qu’il a traduit en poèmes, il ne le voit plus aujourd’hui. Tel un religieux qui aurait perdu la foi, il se retrouve devant une réalité dont il ne déchiffre plus le sens. Tout a-il été illusion et donc mensonge ? Ou bien est-ce la vieillesse qui lui a ôté son ancien regard, ce regard qui lui permettait de deviner une réalité « autre » ? Il lui reste, certes, la parole, mais que vaut celle-ci si elle n’évoque plus le mystère du monde, si ce mystère ne se laisse plus déchiffrer ? Le poème, alors, ne sera plus qu’une parole vide (déjà qu’il n’était pas facile d’exprimer l’indicible), tandis que passe le temps, que les yeux se fatiguent et que la mort attend au bout du chemin.

Toutefois on dirait
que cette espèce-là de parole, brève ou prolixe
toujours autoritaire, sombre, comme aveugle,
n’atteint plus son objet, aucun objet, tournant
sans fin sur elle-même, de plus en plus vide,
alors qu’ailleurs, plus loin qu’elle ou simplement
à côté, demeure ce qu’elle a longtemps cherché.
Les mots devraient-ils donc faire sentir
Ce qu’ils n’atteignent pas, qui leur échappe,
Dont ils ne sont pas maîtres, leur envers,

De nouveau je m’égare en eux,
De nouveau ils font écran, je n’en ai plus
Le juste usage,
Quand toujours plus loin
Se dérobe le reste inconnu, la clef dorée
Et déjà le jour baisse, le jour de mes yeux…

Jaccottet, A la lumière d’hiver.

07.05.2008

Ecrire?

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Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de choses :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible
(…)
Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains.

Cela,
c’est quand on ne peut plus se dérober à la douleur ,
qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche (…)

Parler alors semble mensonge , ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste


Philippe Jaccottet, « Chants d’en bas », Parler.

02.05.2008

Alvaro Mutis

Alvaro Mutis, écrivain colombien né à Bogota en 1923, est d’abord un poète et ce n’est qu’à partir de 1985 qu’il s'affirme comme romancier, avec une série de romans autour d'un même personnage, Maqroll le Gabier (el Gaviero).

Celui-ci, aventurier toujours au bord de la misère, est un marin que l’on retrouve aux quatre coins de la planète et finalement autant sur terre que sur mer. Marginal, il vit d’expédients et s’embarque toujours dans des expéditions qui sont à la limite de la légalité (trafic d’armes, exploitation d’une mine d’or, etc.). Grasset, dans sa collection « Bibliothèque Grasset » a eu la bonne idée de reprendre l’ensemble des romans consacrés à Maqroll. Ceux-ci, pleins d’aventures et de péripéties, se lisent comme on peut lire Jules Verne à l’adolescence, c’est-à-dire d’un bout à l’autre et sans répit. Pourtant, ce n’est pas tant les aventures qui nous passionnent que la recherche du sens de la vie. Car ce gabier (un gabier était celui qui, perché au sommet du plus haut mât d’un voilier, observait l’horizon et donnait des indications au capitaine) ne peut se contenter de l’existence routinière que nous menons tous plus ou moins. S’il se lance dans des aventures cent fois recommencées, c’est avec le secret espoir de trouver enfin une raison de vivre. C’est pour cela aussi qu’il sort des sentiers battus en ne respectant pas les règles sociales. Il cherche un ailleurs qu’il ne découvre évidemment jamais. Cette quête perpétuelle, qui l’amène dans des situations périlleuses où il frôle la mort (mais n’est-ce pas cela qu’il recherche, en fin de compte ?) est aussi vaine qu’inutile, mais cela ne l’empêche pas de recommencer sans cesse. Profondément humain sous ses airs bourrus, il s’entoure de quelques amis aussi marginaux que lui, comme les membres de la famille Bashur. Armateurs et négociants libanais, ceux-ci évoluent dans le monde des affaires maritimes troubles (pavillons de complaisance, cargaisons douteuses etc.)

L’œuvre de Mutis pose des questions sur la précarité de la condition humaine, sur l’écoulement inexorable du temps et sur le désespoir (puisque toute tentative pour parvenir à « faire » quelque chose est vouée à l’échec)

"Suis les navires. Suis les routes que sillonnent les embarcations vieilles et tristes. Ne t'arrête pas. Evite jusqu'au plus humble des mouillages. Remonte les fleuves. Descends-les. Confonds-toi avec les pluies qui inondent les savanes. Refuse tout rivage."

Les sept romans repris chez Grasset sont :

1) La neige de l’Amiral
2) Ilona vient avec la pluie
3) Un bel morir
4) La dernière escale du Tramp Steamer
5) Ecoute-moi, Amirbar
6) Abdul Bashur, le rêveur de navires
7) Le rendez-vous de Bergen

Dans « La neige de l’Amiral », avec l’esprit d’un Rimbaud qui « descendait des fleuves impassibles », Maqroll remonte, lui, un fleuve tropical à la recherche de scieries qui évidemment n’existent pas ou en tout cas dont l’accès lui sera refusé. Cette remontée à contre-courant, aux prises avec les exactions de l’armée, la nature aveugle et la méchanceté des hommes, est un véritable voyage initiatique.
Le thème du fleuve revient très souvent chez Mutis. Symbole de l’écoulement du temps et de la vie qui fuit entre nos doigts, il est logique de vouloir le remonter, même si au bout de la course on ne trouve que le néant.

« Ilona vient avec la pluie » est l’histoire d’une maison de passe à Panama, tandis qu’un « bel morir » retrace l’affrontement entre la guérilla et l’armée qui se livre à la répression, le héros se retrouvant évidemment coincé entre les deux belligérants. «Ecoute-moi Amirbar » retrace la tentative d’extraire de l’or du creux de la terre, autre rêve illusoire qui se terminera par un échec car il est effectivement à peu près impossible d’arracher quoi que ce soit à la vie. « Le rêveur de navire » porte bien son titre puisqu’il s’agit ici de trouver le plus beau bateau qui soit (celui qui pourrait enfin nous emporter vers un autre monde, sans doute). Malheureusement ou bien le protagoniste ne le trouve pas ou s’il le trouve, il n’a pas les moyens de l’acquérir (quand il ne risque pas carrément sa vie).Enfin, « Le rendez-vous de Bergen » retrace le suicide d’un ami, usé par la vie qui ne lui a apporté que des déconvenues.
On voit donc que si ces romans tiennent le lecteur en haleine par leur trame narrative incomparable, il s’agit avant tout d’une réflexion sur la vie et la mort, ce qui les range assurément du côté de la philosophie du désespoir.

En France, Mutis a reçu, en 1989, le prix Médicis étranger pour son roman "La neige de l'Amiral."

En Espagne, il est lauréat du Prix Cervantes 2001.

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26.04.2008

Citation

"Les hommes naissent égaux, dès le lendemain, ils ne le sont plus."

Jules Renard

23.04.2008

Défense de Césaire

Nous avons déjà parlé longuement de Césaire et je ne croyais plus y revenir. Cependant, en lisant le texte qui lui est consacré sur le blogue littéraire le plus lu de Hautetfort, je ne puis m’empêcher de réagir, tant il semblerait que le combat mené par le poète martiniquais est loin d'avoir porté tous les fruits qu'on escomptait et que lui-même comme ses idées doivent encore être défendus.

Selon cet article, Césaire, en revendiquant sa négritude, n’aurait fait que suivre l’air du temps, en l’occurrence la théorie nazie sur l’importance de la race. En bon opportuniste, il aurait profité de la décolonisation qui a suivi la guerre pour afficher son nationalisme. On parle de « la lourdeur de sa plume, la pauvreté de son inspiration et la redondance de ses thématiques » tout en signalant que sa révolte est bien modeste si on la compare à l’action menée par Fidel Castro. Cette dernière remarque politique n’est pas entièrement dénuée de fondement, Césaire n’ayant pas proclamé l’indépendance de son île (ceci dit, il état maire d’une commune, pas dirigeant suprême) mais elle fait sourire quand on sait que le site littéraire en question a généralement pour habitude de fustiger la révolution castriste qu’il prend ici comme modèle.

Plus loin, on nous redit ce que l’on savait déjà, à savoir que ce sont les deux vainqueurs de la guerre 40-45 qui ont plus ou moins obligé les puissances européennes à liquider leurs colonies dans le but, soit d’ouvrir de nouveaux marchés à leurs propres produits (USA), soit d’agrandir leur espace idéologique (Russie). Ceci étant dit, on ne comprend pas :

- pourquoi ce même site littéraire voue habituellement une admiration sans bornes aux Etats-Unis alors qu’il est le premier à reconnaître que ce pays a une bien curieuse conception de l’amitié en faisant passer ses intérêts économiques avant toute chose. Il est vrai que c’est surtout Moscou qui est ici accusé d’aller inciter nos anciennes colonies à la révolte. Il faut bien, dans cette histoire, qu’il y ait un méchant et un bouc émissaire et je me réjouis que l’auteur de l’article ait lu René Girard.

- Pourquoi on passe sous silence le rôle des populations indigènes elles-mêmes, qui ont cependant largement contribué à leur émancipation. Que je sache, ce n’est pas pour rien qu’on a parlé de guerre en Algérie et je ne sais pas ce que diraient les Algériens si on leur disait qu’ils n’ont pris aucune part à leur indépendance.


Poursuivons. Nous apprenons ensuite que Césaire ne fut qu’un bourgeois qui n’était pas prêt à sacrifier son train de vie à son idéal d’indépendance (c’est curieux, je croyais que ce terme de « bourgeois » était habituellement employé dans la dialectique marxiste et voilà que nos « amis » de droite se l’approprient)

« Profitant des subsides de l’État français, il détournera pendant plus d’un demi-siècle cette manne financière contre le pays qui l’a élevé, éduqué et nourri »
On croit rêver. Même au temps du colonialisme le plus dur on a rarement vu des propos aussi outranciers et haineux. Cela se passe de commentaires. Quant au fait que l’Etat français a ouvert ses écoles aux indigènes et a permis précisément cette prise de conscience nationaliste parmi les diplômés, je crois surtout qu’il faut s’en réjouir et y voir un bienfait de l’égalité républicaine plutôt que de venir fustiger ceux qui se sont révoltés. De plus, s’agissant de Césaire, on ne peut pas dire qu’on avait affaire à un terroriste sanguinaire mais plutôt à un homme de grande culture et de grande modération, qui a compris, précisément, ce que son pays avait à gagner à rester français tout en affichant fièrement sa singularité. Et quoi ? Césaire aurait dû prendre les armes et proclamer l’indépendance de son île ? Celle-ci serait aujourd’hui sous la coupe des Etats-Unis et je ne vois pas ce que l’on y aurait gagné.

L’article se termine en affirmant que « Césaire et sa négritude ont été récupérés à d’autres fins. Ce n’est pas un hasard si, de la gauche affairiste à la droite mercantile, l’hommage à Césaire rivalise de grandiloquence avec le culte stalinien de la personnalité. » Là, il faudrait voir s’il n’y a pas un fond de vérité. Moi-même j’ai ironisé sur la présence, aux obsèques, de la gauche et de la droite pour une fois réunies dans une fausse fraternité de façade.

Il se pourrait bien que le grand capital mondial continue son combat contre le colonialisme (et les protectorats qu’il a créés) en rappelant quand il faut aux Martiniquais qu’ils auraient pu être indépendants et aux Français qu’ils ont été d’affreux colonisateurs, le but de tout ceci étant de casser les échanges économiques privilégiés qui se font classiquement entre l’ancienne colonie et sa métropole. Mais au lieu de fustiger ce néocapitalisme, l’article déplore une volonté de « métissage de l’Europe », renouant sans s’en rendre compte avec une identité raciale qu’il convient de condamner fermement et reproduisant inconsciemment les thèses qu’il reprochait lui-même (à tort) à Césaire dix lignes plus haut. Bref, quand un Martiniquais revendique sa négritude, c’est un nazi, mais quand un Français accepte le métissage, c’est un traître qui renonce au prestige de sa race. Il faut savoir ! En attendant, on se croirait revenu dans la période d’avant la guerre, et si je ne me trompe c’est bien comme cela que l’on a commencé avant d’imposer l’Etoile jaune à certains.

Ce que l’on regrette, dans cet article, c’est que Césaire ne soit point resté un noir inculte et soumis, baissant la tête devant le prestige de ces hommes blancs venus de France qui ont daigné lui apporter au compte-gouttes les bienfaits leur civilisation. Comme théorie réactionnaire on ne fait pas mieux. La seule chose qu’il y a à espérer, c’est que ces horreurs ont été écrites dans le seul but de se singulariser et de se faire remarquer en choquant la galerie. Par contre si les vérités ici exposées reflètent l’opinion de leur auteur, il n’y a plus grand chose à espérer de l’humanité.

Pour conclure, je voudrais faire parler Césaire lui-même en reprenant quelques extraits de son Discours sur le colonialisme, publié en 1950 :

« Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un oeil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et "interrogés", de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette lactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent.

Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s'affairent, les prisons s'emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. »

(…)


« Entre colonisateur et colonisé, il n'y a de place que pour la corvée, l'intimidation, la pression, la police, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies.

Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l'homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourne, en chicote et l'homme indigène en instrument de production.

A mon tour de poser une équation : colonisation = chosification.

J'entends la tempête. On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d'eux-mêmes.

Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, des cultures piétinées, d'institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées.

On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer.

Moi, je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l'heure où j'écris, sont en train de creuser à la main le port d'Abidjan. Je parle de millions d'hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse.

Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme.

On m'en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d'hectares d'oliviers ou de vignes plantés.

Moi, je parle d'économies naturelles, d'économies harmonieuses et viables, d'économies à la mesure de l'homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières. »


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22.04.2008

Littérature et Internet

Dans la dernière note sur les blogues, sont apparues quelques remarques intéressantes sur la littérature et les rapports que celle-ci pourrait entretenir à l’avenir avec Internet. Ainsi, Cigale s’est demandée si la littérature ne serait pas "obligée", avec le temps, d'user de l'outil informatique et cela ne serait-ce que parce que les jeunes utiliseront de plus en plus ce moyen pour lire.

En fait, à l’heure actuelle, il faut bien reconnaître que personne ne peut prévoir l’évolution future de ce nouvel outil de communication. Ceci dit, nous pouvons essayer de poser quelques jalons :

· Il est possible que le public finisse par se familiariser de plus en plus avec la lecture sur écran, ce qui risque d’avoir des conséquences à moyen terme. Nous tous, via nos blogues, nous ne faisons pas autre chose que d’avoir le nez collé sur notre ordinateur. Personnellement, je constate que j’ai tendance à lire les informations (site du journal Le Monde, etc.) plutôt que de les écouter à la télévision. En effet, je peux le faire quand je le désire et cibler les sujets qui m’intéressent.

· Le risque, c’est que les éditeurs y verront une opportunité de réduire leurs coups de fabrication. Avec des livres à la demande, ils n’auront plus de gestion de stocks ni de pilons. De plus, si on améliore encore ces petits écrans portables qui permettent de lire des romans entiers avec un maximum de confort, l’édition papier pourrait bien disparaître. En effet, il suffirait d’acheter un mini CD ou même de télécharger le livre directement sur Internet. Si une telle tendance devait se généraliser, cela signifierait la disparition des bibliothèques personnelles. Celles-ci se réduiraient à la mémoire de votre machine. Cela voudrait dire aussi, la technique évoluant sans arrêt, qu’il vous faudrait racheter périodiquement une « liseuse » plus performante, en espérant que les livres stockés en mémoire sur l’ancienne puissent toujours être lus par la nouvelle. On n’ose non plus imaginer ce qui se passerait en cas de panne du disque dur…

· D’un autre côté, la Littérature étant devenue une grande affaire commerciale et le milieu de l’édition privilégiant ce qui se vend au détriment de la qualité, on pourrait imaginer que des auteurs authentiques se tournent vers Internet pour s’assurer un lectorat qui finalement ne sera pas moindre que le public confidentiel auquel leur œuvre était destinée.

· Le problème, pour le profane, c’est de savoir reconnaître sur le Net les œuvres de qualité car la Toile est ouverte à tous et tout le monde peut y écrire. Plus rien ne sera gravé dans le marbre et tout appartiendra au domaine de l’éphémère. On pourrait d’ailleurs se demander si une société qui efface ainsi toutes les valeurs et qui ne distingue plus l’œuvre d’art authentique des balbutiements de la concierge (ceci dit sans aucune animosité de ma part envers les concierges) n’est pas en pleine décadence. Tout ne serait plus qu’un immense discours, une logorrhée sans fin, une sorte de « bruit et de fureur » n’ayant d’autre but que d’exister par lui-même. S’il n’y a plus de message à transmettre, s’il n’y a plus une hiérarchie des valeurs (même si celle-ci est contestable), on risque bien de se retrouver devant un fond sonore sans signification.

· Le gros avantage d’Internet, c’est l’échange immédiat avec des personnes ayant les mêmes centres d’intérêt que vous. Pour un auteur, c’est donc aussi une manière de dialoguer avec des lecteurs qu’il n’aurait jamais eu l’occasion de rencontrer. Vous me direz qu’il y a les Salons du livre, mais que peut-on raconter en deux minutes au milieu du brouhaha de la foule ? Rien du tout. Rien en tout cas qui soit comparable au type d’échange que l’on peut avoir sur un blogue ou via un courriel privé avec un(une) lecteur (trice).

· Pour être édité, c’est le parcours du combattant, tout le monde le sait et des relations ou un nom déjà connu peuvent seuls vous ouvrir les portes. Au contraire, avec Internet la littérature se démocratise puisque tout un chacun peut venir déposer des textes. Il suffirait donc de modifier l’idée qu’on se fait d’un auteur pour avoir de la littérature une autre conception. Je pourrais très bien avoir un métier ordinaire et rédiger des textes de qualité qui seraient alors appréciés sans pour cela avoir comme seule occupation l’écriture (car c’est tout de même comme cela qu’on voit encore l’écrivain, même si en fait une grande partie de son temps est consacrée à une écriture alimentaire : articles de presse, compte-rendus, etc.)

· Il resterait le problème de la diffusion, qui est finalement le même que dans l’édition classique. Pour être lu, il faut être vu. A la publicité traditionnelle se substituerait donc l’art d’être repéré par les moteurs de recherche, ce qui est aussi une manière de s’imposer.

· Si le texte enligne devait remplacer la littérature sur papier, il resterait le problème de la mouvance du texte, qui ne serait jamais figé. Un auteur traditionnel a en effet tendance à améliorer son texte jusqu’au moment de la publication qui le fixe alors définitivement. Sur écran, il n’en va pas ainsi. Déjà que les versions antérieures sont souvent impitoyablement écrasées, le risque est grand de se retrouver devant un texte mouvant, en perpétuel devenir et qui évoluera sans cesse au gré de son auteur. Mais qu’est-ce qu’une société qui ne sait plus fixer les choses mais les présente dans un ordre aléatoire et arbitraire ? Si rien ne vaut rien et si tout vaut tout, j’ai bien peur que la décadence ne soit proche.

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20.04.2008

Retour au pays natal

Ainsi donc ils étaient tous là, aux obsèques d’Aimé Césaire. La gauche, bien sur, histoire de rappeler que les idées généreuses de l’homme qui a défendu la négritude sont aussi les siennes. Du moins convient-il de le faire croire. Elle ne pouvait donc pas faire moins que d’être là. Mais la droite aussi était là, ce qui n’est curieux qu’en apparence. En effet, une fois mort, on ne vous trouve que des qualités, c’est bien connu, et cet homme, ce poète, qui s’est toujours battu contre le colonialisme et donc en faveur de la dignité humaine, cet homme qui s’est donc opposé à l’état central, voilà que tout le monde aujourd’hui dit qu’il avait raison. Comment faire autrement, d’ailleurs ? Vous vous voyez, si vous êtes politicien, aller critiquer le défunt en ce moment précis où les émotions sont les plus vives ? Impensable. Electoralement suicidaire. Humainement contestable. Donc la droite était là aussi, histoire de montrer qu’elle approuvait le combat de cet homme auquel elle a pourtant bien dû s’opposer en son temps au nom de la raison d’état. Si certains en doutent, qu’on se souvienne des événements en Nouvelle–Calédonie au moment de la deuxième élection de Mitterrand. Chirac avait fait envoyer la troupe, espérant que son geste d’autorité séduirait les Français. Hélas pour lui se fut mal perçu et c’est son rival qui fut élu. Vous me direz que la Nouvelle- Calédonie, ce n’est pas la Martinique, mais bon, vu de Paris, c’est du pareil au même.

Ceci étant dit, s’il y en a bien un que je croyais tout de même ne pas voir devant le cercueil du poète, c’est bien Sarkozy. N’avait-il pas dit et répété qu’il ne fallait pas avoir honte de notre passé colonial ? N’avait-il pas prononcé à Dakar un discours enflammé dans lequel il faisait comprendre aux Africains qu’ils ne devaient pas regarder en arrière vers leurs anciennes cultures, mais qu’il était grand temps pour eux d’aller de l’avant et de tirer profit de ce que l‘Occident leur avait apporté ? N’avait-il pas fait voter une loi dans laquelle on redisait que le colonialisme avait eu du bon (qui le nierait ? Il suffirait d’ajouter qu’il a eu aussi beaucoup de mauvais et sans doute davantage). Alors que vient faire à Fort-de-France (ce nom en soi est déjà tout un symbole) ce champion de la droite capitaliste et donc néo-coloniale ?

Avait-il peur que son absence fût remarquée et qu’elle ne soit la cause d’une nouvelle dégringolade dans ses sondages ? Lui a –t-on dit qu’il ne pouvait pas faire moins que les socialistes ? Avait-il envie d’une escapade en Martinique (tiens, où est Carla ?) Ou bien tout simplement était-il un passionné des livres de Césaire et s’endormait-il tous les soirs en lisant quelques pages du « Cahier d’un retour au pays natal » ? Laissez-moi rire !

Déjà qu’il nous a fait croire lors de sa visite à Tipaza qu’il lisait Camus ( ''Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes… »). Il ne manquerait plus que cela maintenant, qu’il devienne un chantre de la négritude ! Et dire que certains Français avaient voté pour lui en espérant qu’il règle le problème des banlieues ! Quant aux autres, ceux qui ne voteront jamais pour lui, ils rigolent franchement, mais c’est d’un rire crispé, en fait. On n‘a jamais aimé voir le pouvoir faire des courbettes devant la dépouille d’un poète, surtout si celui-ci a consacré sa vie à lutter contre ce pouvoir qui asservit l’individu. Bref, on se serait bien passé d’une photo comme celle-ci :

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18.04.2008

Il faut rendre à Césaire ce qui appartient à Césaire.

Pour revenir un instant encore à Césaire, il convient de souligner l’importance de ces cultures autres, situées en dehors de l’Hexagone et qui ont adopté la langue française comme moyen d’expression. Le paradoxe est double ou même triple.

- D’une part ces peuples des Antilles durent subir la colonisation, mais c’est aussi par cette colonisation qu’ils eurent accès à une grande langue universelle et de culture.

- C’est en adoptant la langue du colonisateur et en écrivant en français que des hommes comme Césaire vont s’opposer à la colonisation elle-même. Juste retour des choses, mais qui suppose jusqu’à un certain point l’abandon d’une partie de leur propre culture. On retrouve ce problème en Amérique du Sud. Quand celle-ci se souleva contre l’Espagne au XIX° siècle, c’est en espagnol que les courants intellectuels et littéraires s’exprimèrent, non sans souligner le paradoxe. Des gens comme le Cubain Marti, si je ne me trompe, ont dû écrire la-dessus. Devant l’impossibilité d’unifier ces territoires immenses, aux langues indigènes multiples, il n’y avait qu’une solution : adopter définitivement la langue de celui qui vous avait oppressé, d’autant plus que c’était aussi une grande langue qui convenait bien pour manier les idées et les concepts abstraits. Mais en s’exprimant en espagnol, les écrivains de cette génération précisent bien qu’ils n’ont pas l’intention de trahir leurs origines. Pas question, donc, de jouer au singe savant en imitant ces Espagnols qu’on vient de vaincre, mais plutôt se servir de leur propre langue pour les battre sur leur propre terrain. Aimé Césaire, c’est cela aussi, mais pour la France.

- Alors que la France, l’ancienne métropole, est en perte de vitesse économique et que sa puissance politique s’effrite dans le cadre de la mondialisation, alors que la langue française, par contrecoup, perd de son importance tous les jours, nous sommes bien heureux de pouvoir citer des chiffres rassurants quant au nombre de locuteurs francophones de par le monde. Si, numériquement, le français conserve encore un certain poids, c’est bien à ces populations qui vivent dans les anciennes colonies qu’on le doit. Inversement, il faut bien avouer que nous connaissons mal cette littérature exotique. A part précisément ces figures historiques que sont Senghor et Césaire, on lit peu de littérature africaine ou antillaise écrite en français. Il faut dire aussi qu’on n’en trouve pour ainsi dire pas dans les rayons des librairies.

Evidemment, les Senghor et les Césaire avaient complètement intériorisé la culture française et l’avaient superposée à la leur. En cela ils offrent un bel exemple de mixité culturelle (en quoi ils sont sans doute précurseurs. Il suffit de regarder le nombre de personnes de couleurs que vous croisez dans le métro pour vous rendre compte que demain notre propre culture sera le fruit de ce brassage et de cette mixité. Le fait que la planète est devenue un village va encore accentuer le phénomène). Par contre, il est certain qu’en ce qui concerne les pays qui ont acquis leur indépendance depuis longtemps déjà (Sénégal, etc.), les spécificités locales vont se marquer beaucoup plus que chez des hommes comme Césaire ou Senghor. Le risque est donc grand de voir l’écart se creuser chaque jour davantage avec la France. Cette littérature, même si elle est écrite en français, pourrait finir par aborder des problèmes qui ne nous concerneraient plus (survivance des traditions tribales, excision, sécheresse, famines, etc.). Ce serait dommage. D’un autre côté, il est certain que l’analyse du cœur humain donnera toujours une littérature classique universelle et à ce titre les ouvrages de ces pays nous parleront toujours. Profitons du fait qu’ils sont écrits en français pour les lire sans passer par le truchement de la traduction.

16.04.2008

Aimé Césaire

On apprend qu’Aimé Césaire, né en juin 1913, a été hospitalisé pour des problèmes cardiaques jugés très sérieux. A 95 ans, il ne faut plus espérer grand chose. Ce grand classique, en fait, appartient déjà au monde immortel de la littérature. Il aura tout connu : la colonisation mais aussi la possibilité de faire des études en France. C’est à cette époque qu’il se liera d’amitié avec Léopold Sédar Senghor, avec qui il inventera le mot « négritude », donnant ainsi naissance à un courant littéraire original hors de France. Maire de Fort-de-France, il a ensuite forgé le mot « départementalisation », pour remplacer le mot ambigu d'« assimilation ».

Le paradoxe, évidemment, c’est qu’il a assimilé mieux que d’autres la civilisation française, de par ses études, mais une fois son diplôme en poche, il utilise son instruction à promouvoir la culture de son peuple : tous ces anciens esclaves venus d’Afrique et oubliés par l’Histoire. On ne peut que se réjouir de cette réaction, qui visait d’une part à lutter contre la colonisation (surtout l’action culturelle beaucoup plus que politique) et d’autre part à redonner une dignité humaine à ses concitoyens. Il est parvenu à dépasser une vision raciale du monde (risque dans lequel il aurait pu tomber : voir la Serbie et les Balkans en général) et a toujours clamé qu’il était « de la race de ceux qu’on opprime ». Voilà qui est joli et qui nous prouve que la culture et la littérature ont manifestement un rôle à jouer dans notre univers qui ressemble à une jungle.

Quand il rentre en Martinique en 1930, il n’y a pas de littérature martiniquaise ou alors elle intériorise le regard exotique que le colonisateur peut porter sue l’île. Aussi, quand il publie en 1939 Cahier d'un retour au pays natal , l’œuvre est remarquée parce que remarquable :

« Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et soeurs, une petite maison cruelle dont l'intransigeance affole nos fins de mois et mon père fantasque grignoté d'une seule misère, je n'ai jamais su laquelle, qu'une imprévisible sorcellerie assoupit en mélancolique tendresse ou exalte en hautes flammes de colère; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit, je suis même réveillé la nuit par ces jambes inlassables qui pédalent la nuit et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d'une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit. »

Plus tard il rencontrera Breton et certaines de ses œuvres seront préfacées par Sartre. Lui, il œuvre pour que son île soit dirigée par les Antillais et non d’office par les descendants des colons. Ceci dit, il ne réclame pas encore l’indépendance comme le fait le Viêt-Nam ou l’Algérie à cette époque, ce qui lui vaudra la réserve des partis de gauche indépendantistes (lui qui était pourtant sur les listes communistes). Plus tard il prendra ses distances avec le PCF et créera son propre parti, revendiquant alors l’autonomie.

Il a encore fait parler de lui récemment, en s’opposant à la Loi du 23 février 2005, laquelle consacrait le côté positif de la colonisation. Il avait aussi refusé de recevoir Nicolas Sarkozy, ce qui nous le rend bien évidemment sympathique. Ceci dit, il l’a fait l’année suivante, estimant qu’il faudrait attendre et juger le Président sur son oeuvre.

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