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08/01/2017

Du lecteur et de la lecture

Vous tous, qui venez ici, devez être comme moi des passionnés de lecture. Pourtant, si on parle beaucoup des auteurs et des œuvres qu’ils ont écrites (que ce soit des romans, de la poésie, des essais ou des nouvelles), on ne dit jamais rien sur le personnage qu’est le lecteur ni sur l’acte de lecture en lui-même. Considéré comme passif, celui-ci ne mériterait pas notre attention.

Je termine à l’instant le livre « Le lecteur » de Pascal Quignard dont le thème est précisément la disparition du lecteur. En gros et pour faire simple, Quignard nous dit que lorsqu’un lecteur s’assoit et prend un livre, il oublie tout ce qu’il est pour se plonger dans l’histoire racontée. Reniant sa personnalité, il s’identifie (provisoirement) aux personnages de papier dont il suit les histoires. Dévoreur de livres, il finit dévoré par sa passion, devenant Jean Valjean avec Hugo, Phèdre avec Racine, Madame Bovary avec Flaubert ou Bardamu avec Céline.

Quignard ne manque pas d’ironie, car pour nous parler du lecteur il écrit lui-même un livre, laissant sous-entendre par-là que nous qui le lisons allons disparaître à notre tour. Le jeu est plaisant mais il me paraît limité. N’y aurait-il vraiment rien d’autre à dire sur ce lecteur ? N’y a-t-il que lui qui disparaît ? Et disparaît-il vraiment ?

Reprenons tout cela au début.

Quand il se passe un événement, celui-ci sera raconté de manière différente par toutes les personnes qui étaient présentes et cela tout simplement parce que chacun a sa propre sensibilité. Si une jeune dame trébuche sur le trottoir et se blesse, certains se mettront à sa place avec empathie, d’autres critiqueront l’incompétence des services communaux qui n’ont jamais réparé ce trottoir, d’autres encore se sentiront faibles à la vue du sang et certains ne penseront qu’à la manière de porter secours à la jeune victime (soit par compassion réelle, soit pour le plaisir d’entrer en contact  avec elle.

Il en va de même sur le plan des émotions. Devant un paysage enneigé, on peut être émerveillé devant la beauté de la nature, se plaindre du froid ou tempêter parce que les routes ne sont pas dégagées. Mais même ceux qui s’émerveillent le font pour des motifs différents. Le premier admirera la blancheur, qui évoque pour lui la pureté, le deuxième sera sensible à l’uniformité du paysage, le troisième ne verra que les branches des arbres chargées de neige, tandis que pour le dernier cette neige évoquera le pays de son enfance.

On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Il suffit de dire qu’il n’y a pas une réalité mais qu’il y en a autant que d’individus sur la terre. Donc, quand un écrivain décide de prendre la plume et de nous raconter une histoire (ou d’écrire un poème), c’est avant tout avec sa sensibilité qu’il va écrire. Un autre écrivain qui raconterait la même histoire la tournerait autrement et dirait finalement autre chose.

Même s’il est historien et qu’il veut s’approcher de la réalité des faits, cet homme qui écrit sera influencé, qu’il le veuille ou non, par ce qu’il est (ses opinions politiques, son goût ou son aversion des batailles, le fait de croire ou non que la personnalité d’un dirigeant peut changer le cours des choses, etc.). Michelet, qui est à la fois historien, poète, visionnaire, et qui possède une belle plume, est un bel exemple pour illustrer notre propos.

Mais nous ne parlons pas ici d’Histoire mais de littérature. Je veux dire par-là que dans un roman, l’histoire est inventée, même si elle s’inspire de faits réels. Ces faits, l’écrivain a dû les assimiler et après un certain temps, après les avoir passés au moule de sa sensibilité, il va les restituer en les transformant.

La littérature est donc deux fois mensongère. Une première fois parce que l’homme qui deviendra écrivain a déjà interprété les faits réels dont il s’inspirera plus tard pour raconter une histoire (la vision de Zola sur la société n’est pas celle de Barrès et celle de Chateaubriand n’est pas celle de Jules Vallès) et une deuxième fois parce que cette réalité est délibérément transformée pour en faire une œuvre de fiction.

Arrêtons-nous un instant sur ce point pour souligner qu’un écrivain s’inspire rarement d’un fait unique mais qu’il va puiser à différentes sources pour finalement les transformer, les amalgamer et en faire cette œuvre de fiction unique qui nous enchante. Il en va de même des personnages et des lieux. Il fut une époque où les historiens de la littérature voulaient absolument mettre un nom sur chaque protagoniste ou chaque endroit cité dans un roman. Prenez les œuvres complètes de Nerval, dans la mythique collection des Classiques Garnier (édition scientifique qui était un peu la Pléiade du pauvre puisque le prix en était plus abordable). Le critique veut mettre un visage réel sur chaque personnage et Sylvie ne peut être que telle cousine tandis que telle rivière est celle où le petit Gérard passait on enfance. D’abord ce genre de remarque n’a que fort peu d’intérêt pour le lecteur, qui n’a pas connu la cousine en question et qui n’a jamais vu la rivière maintenant mentionnée avec une érudition quelque peu fatigante. Mais en plus cette remarque est fausse dans la mesure où si Nerval s’est inévitablement inspiré de sa cousine ou de la rivière de son enfance (car c’est dans l’enfance que sont les racines de notre être), il s’est aussi inspiré de toute une série de personnages féminins rencontrés dans sa vie pour dessiner le portrait de son héroïne. L’acte créateur est avant tout synthèse et transformation. Il est donc foncièrement mensonger pour notre plus grand plaisir.

Revenons maintenant à Pascal Quignard et à son lecteur, qui délaisserait sa personnalité pour s’identifier aux héros des romans qu’il lit. Quignard  aurait donc dû dénoncer aussi l’écrivain, puisque l’histoire que celui-ci nous propose est doublement fausse comme nous venons de le voir. Si le lecteur a le tort d’être passif, l’écrivain, lui, a le tort de n’être finalement qu’un menteur car il y a loin de la réalité à l’histoire qu’il nous raconte. Le lecteur est donc doublement abusé et il a bien tort de renier provisoirement sa personnalité pour des histoires inventées.

Mais ce lecteur est-il aussi passif que Pascal Quignard ne veut bien le dire ? Honnêtement, je ne le pense pas.

En effet, chaque personne qui ouvre un livre vient avec sa propre sensibilité et Madame Bovary sera reçue différemment par chaque lecteur. De plus, chacun a son passé et les événements vécus orientent la manière de voir et d’interpréter les faits (dans le roman lu, il s’agit de faits certes fictifs, mais présentés comme vrais). La culture de chacun a aussi une importance considérable, on le comprend facilement. Mais les lectures passées orientent aussi notre manière d’aborder un livre inconnu. Selon que je suis plus ou moins sensibilisé au réalisme magique, j’apprécierai différemment l’œuvre de Garcia Marquez.  Si je n’ai lu que des bandes dessinées et que je n’ai jamais ouvert un roman classique du XIXème siècle, je risque de trouver « Les frères Karamazov » de Dostoïevski un peu longuet et je n’apprécierai pas ce livre à sa juste valeur. L’âge auquel j’aborderai cette œuvre va jouer également, d’où l’intérêt de relire parfois certains auteurs qu’on a cru comprendre à vingt ans et qu’on redécouvre littéralement à cinquante.

Bref, on l’aura compris, le lecteur vient avec son bagage personnel. Dès lors, son passé, sa personnalité, sa sensibilité et sa culture littéraire vont influencer fortement sa manière d’aborder le roman qu’il a entre les mains. Son attitude n’est donc pas aussi passive que Pascal Quignard ne veut bien le dire. Il est passif dans le sens où il n’est pas responsable de ce qu’il est devenu - ou du moins pas entièrement  (c’est la vie qui s’est chargée de le rendre tel qu’il est ) mais il ne l’est pas quand il ouvre un livre. Chaque lecteur étant différent, on ne peut donc se contenter de parler « du lecteur » comme s’il s’agissait d’un terme générique général. La réalité est bien plus complexe. Il n’existe donc pas un lecteur, mais des lecteurs.

Poursuivons notre propos. Ce sera facile. Chacun étant différent, l’interprétation qui sera faite du texte lu sera elle aussi différente, qu’on le veuille ou non. Il y a donc d’un côté un auteur qui a voulu exprimer quelque chose (et nous avons vu que pour cela il a transformé deux fois la réalité) et de l’autre des lecteurs qui vont interpréter son texte. Evidemment, l’idéal serait qu’ils comprennent exactement ce que l’auteur a voulu dire. Ils doivent donc s’en tenir au texte proprement dit, le suivre mot à mot et ne pas extrapoler. Mais au-delà de cet exercice qui se veut fidèle à la pensée de l’auteur, il y aura inévitablement des interprétations personnelles. C’est pour cela qu’on dit qu’une fois qu’un livre est édité il n’appartient plus à l’auteur mais aux lecteurs. En effet, ceux-ci vont y trouver des vérités que l’auteur y a mises à son insu (et dont il n’a pas conscience) et aussi des vérités qu’il n’a pas mises mais qui peuvent cependant être extraites de son texte.

On le voit, le lecteur n’est donc pas aussi passif que Pascal Quignard ne veut nous le faire croire, lui qui voit dans l’acte de lecture la disparition pure et simple d’une personne, son anéantissement.

Bien au contraire, la littérature redit le monde et l’interprète. C’est le travail de l’auteur d’en extraire « la substantifique moelle » et de nous la présenter sous la forme d’un récit (ou d’un poème). Mais c’est le travail du lecteur de rentrer dans cette histoire (ou dans ce poème), de la comprendre, de se l’approprier, pour en retirer à son tour un plaisir esthétique mais aussi un enseignement qui lui sera profitable. Car la littérature n’est pas un jeu gratuit, elle est interprétation et contestation du monde et de la société. C’est à ce titre qu’elle nous enchante et c’est donc pour cela que tout lecteur reste fasciné par une grande œuvre. Mais loin d’être passif devant elle et de disparaître, ce lecteur s’enrichit à son contact et en ressort différent. Cette transformation est absolument extraordinaire si on réfléchit au fait que l’auteur n’a fait que mentir et que le lecteur n’a fait qu’interpréter.

 

Littérature, lecteur

Commentaires

Ouais... Je ne dirais pas que la littérature ment. Elle représente du réel, comme tous les arts d'ailleurs. Or, la représentation du réel est une réalité mais n'est pas ce réel...
Concernant le lecteur, j'irais dans ton sens, mais plus loin encore : un livre ne vaut d'abord que par son lecteur. C'est lui qui crée le livre, bien plus que l'auteur lui-même.
Comment ? Pourquoi ? Par le biais de quelles motivations ? C'est une autre histoire....

Écrit par : Bertrand | 08/01/2017

@ Bertrand : oui, le terme "mensonge" est un peu provocateur. La littérature est une transformation, une interprétation de la réalité. Une interprétation que le lecteur s'approprie à son tour et transforme. Il est clair qu'un livre qui n'est pas lu n'a pas beaucoup d'intérêt, si bon soit-il.

Écrit par : Feuilly | 08/01/2017

Un ami me disait que son père l'exaspérait à vivre uniquement dans les livres. Il disait que son père ne vivait que par procuration. Je ne suis pas d'accord. Je pense que tout d'abord on ne s'identifie pas forcément aux héros. On peut s'en distancier et les critiquer. Ensuite, je pense qu'un auteur se doit de laisser une marge d'interprétation pour le lecteur, qu'il ne doit pas verrouiller son texte et le rendre univoque. Je pense que les mots, les récits doivent être comme des boites où le lecteur met quelque chose de lui-même. Je suis heureuse lorsque l'un de mes textes, si court soit-il, suscite plusieurs interprétations. Je suis heureuse de voir qu'un lecteur y met quelque chose que je n'y ai pas mis et qui est sa propre personnalité. Non le lecteur n'est pas passif, du moins si l'auteur ne ferme pas son texte.

Écrit par : Laure Hadrien | 09/01/2017

Je ne disparais pas dans chaque livre. Certains oui, parce que je me sens à l'aise avec le personnage auquel je m'attache, pas toujours en m'identifiant mais sachant qu'un ou plusieurs parts de moi lui ressemblent, sont d'accord avec lui. Je peux alors accepter de vivre ces tourments, joies, destructions et reconstructions. D'autres fois je ne reconnais rien, d'aucun personnage, en tout cas je n'y vois pas l'empathie nécessaire pour "disparaître" mais si le livre m'intrigue j'y pénètre, sans y disparaître. Et puis il y a - de plus en plus car avec l'âge je m'autorise à ne plus me forcer - les livres que j'abandonne. Des auteurs auxquels je ne reviendrai pas.

Mais quel plaisir que d'être happé par un bon livre!!!

Écrit par : Edmée De Xhavée | 09/01/2017

Ah tiens, j'ai à nouveau accès à votre page.
Je remets donc à sa bonne place mon commentaire:

Votre analyse est intéressante, mais elle amène sur mes lèvres une question. D'où vient que dans ce monde de mensonge qu'est la littérature, dans cette multiplicité d'interprétations erronées et de sensibilités contradictoires, d'où vient que certains livres traversent les siècles sans prendre une ride, et nous parlent si vrai ? je pense que vous oubliez simplement un élément important qui s'appelle l'universalité. Et qui fait que si des millions de gens se retrouvent encore dans des romans ou des pièces de théâtres écrits il y a des siècles, voire des millénaires, c'est qu'ils transcendent nos différences et touchent directement notre humanité, qui est la même sous toutes les latitudes et dans toutes les époques.Et en cela, plus besoin de se demander qui est acteur et qui est passif. Engager le dialogue silencieux avec un auteur qui aspire à cette universalité, c'est de la part de l'écrivain comme de la part du lecteur, être acteur à part entière de la Culture, afin de la promouvoir, la transmettre et la faire perdurer. Une belle oeuvre de part et d'autre, non ?
¸¸.•*¨*• ☆

Écrit par : celestine | 09/01/2017

@ Laure et @ Edmée : on ne s'identifie pas forcément aux héros, en effet et c’est en cela que le raisonnement de P. Quignard me semblait un peu réducteur. Le lecteur n'est pas passif, c’est ce que je tente de montrer ici.

@ Célestine : j’ai employé le mot « mensonge » par provocation, pour contrer l’argument de Quignard qui faisait le part trop belle à l’auteur au détriment du lecteur. En réalité il n’y a pas de « mensonge » mais une interprétation de la réalité, une manière de la transformer. Les personnages ne sont pas réels, ce sont des personnages de papier (comme les faits racontés, qui sont fictifs) mais justement ils nous disent l’essentiel. Dans un récit, on insiste sur les ressorts principaux qui animent les héros, on parle de leur trajectoire de vie au sens existentiel et c’est pour cela que le récit nous parle. Car il fait référence à la part d’humanité, de sensibilité et d’intelligence qu’il y a en nous. Voilà pourquoi Homère nous parle encore à 28 siècles de distance.

Écrit par : Feuilly | 09/01/2017

Je n'ai pas lu ce livre de Quignard.

Ce que j'aime dans ce type de billet, où tu rends compte d'une lecture, c'est qu'il nous met au travail. Et ici, pas sur n'importe quelle question : la question, cruciale, du lecteur.

Le roman est un objet esthétique dont la vérité n'est pas de l'ordre de la restitution (d'un monde préexistant), mais est une vérité de création et d'invention d'un monde "postexistant" dont la réalité est avant tout celle de l'objet esthétique et de sa réussite modélisante. Le roman fait advenir un monde humain et temporel, un monde d'action et d'intrigue, ainsi qu'un objet d'écriture. La vérité du "matériau", sa refiguration du temps humain, son degré "d'exactitude", se portent tous à l'aval, pour constituer la résultante de l'objet littéraire accompli.
Il me paraît essentiel de bien garder cela à l'esprit. Un livre est fait avec des mots (même si tout l'art de l'écrivain consiste à nous faire oublier qu'il emploie des mots, disait Bergson), les êtres y sont de papier (ils n'en sont pas moins vrais). De la même façon qu'un film, c'est des images et du son. Un tableau, une peinture, c'est une toile tendue sur un châssis, d'un format arbitraire. C'est un espace plan, on y dépose des couleurs, et pourtant on y fait apparaître le monde, dans toutes ses manifestations, y compris celles, littéraires, des textes sacrés et mythologiques. Mais c'est bien à l'intérieur de conventions du regard, fort arbitraires.
Pourquoi le roman échapperait-il à ces conventions arbitraires ?
Cela pour bien enfoncer le clou - tu l'as déjà dit - qu'on ne demande pas à un roman d'être le calque de la "vie réelle" et des "personnes réelles", qui sont déjà en soi, des notions fort problématiques dans leur définition, pour ne pas dire des notions juste idéologiques.

Mais si j'insiste sur cette notion de forme esthétique qui relève de conventions, notamment techniques, c'est aussi et surtout par rapport à la place du lecteur.
Ce qui m'intéresse dans un roman, c'est, engagée que je suis dans des situations "lues-vécues", de pouvoir identifier (sans que l'auteur me l'explique), qui parle, qui agit, qui pense, à proportion de ce qui est parlé, agi, pensé dans une situation donnée, qu'elle soit monologuée, dialoguée, narrative ou tout à fait mélangée.
J'aime quand tout est mis dans le texte romanesque, comme dans une partition la moindre note, le moindre silence, mais sans que jamais ce ne me soit expliqué, interprété, commenté. J'aime quand la simple immersion dans l'histoire qui s'enroule produit du sens et de la jouissance à construire ce sens.

J'écris cela en pensant au roman que je suis en train de lire, qui est sorti en septembre dernier, était éligible au Goncourt et je me demande comment il a pu ne pas l'avoir. C'est un travail magnifique, qui ne se voit pas, mais dont on comprend bien que tant de plaisir à le lire, ce n'est pas le fruit du hasard. C'est un roman de Luc Lang, qui s'intitule "Au commencement du septième jour"publié chez Stock.

Écrit par : Michèle | 17/01/2017

J'ajoute que Luc Lang a écrit un magnifique essai "Délit de fiction", paru en folio (2011) dans lequel j'ai puisé qques éléments pour mon commentaire. On n'en finit pas de redécouvrir la justesse de sa vision.
C'est un monsieur qui a réécrit l'un de ses romans, les deux versions publiées bien sûr (sinon je n'en parlerais pas, tant on sait que certains titres célèbres ont été réécrits dix fois avant publication).
La première version c'est "Liverpool marée haute" (Gallimard, 1991), la deuxième version c'est "La fin des paysages" (Stock, 2006).
Luc Lang enseigne l'esthétique et l'histoire de l'art contemporain à l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Cergy-Paris.

Écrit par : Michèle | 18/01/2017

@ Michèle : Oui, en d’autres mots, le roman (ou l’œuvre littéraire en général) est sa propre réalité. Il fait donc appel à une technique narrative qui « crée » du réel, mais un réel artistique qui ne dit rien d’autre que lui-même. Sa logique interne doit donc tourner autour de cette histoire racontée (et pas nous renvoyer au réel extérieur à l’oeuvre) et cela sans que le lecteur s’aperçoive des « trucs » narratifs (de même qu’une peinture doit me faire entrer dans un univers sans laisser voir les traits de pinceau – ou si elle les laisse voir sciemment, c’est justement par une sorte de déconstruction volontaire, en mettant l’accent plus sur les moyens utilisés que sur la finalité recherchée).
L’œuvre (roman, peinture) a sa logique intérieure propre et c’est un peu cela que le structuralisme avait tenté d’analyser (voir les Mythologiques de Lévi-Strauss sur les mythes amérindiens).

Écrit par : Feuilly | 18/01/2017

C'est tout à fait ça, et même si je dis que le travail ne se voit pas, ce que je vois quand même dans le roman dont je parlais, c'est que rien n'annonce le passage de la narration au dialogue, rien n'annonce le changement de locuteur. Pas de tirets, pas de retour à la ligne. Ça donne une grande fluidité. C'est comme si on était là, au milieu de ce qui se joue. Rien ne freine, rien n'arrête, c'est comme si le texte battait à la même vitesse que notre pouls, au même rythme que notre pensée.
C'est-à-dire que, lecteur, je prends ma place et c'est moi qui fais le boulot de lier en même temps que lire.

C'est dire que je suis tout sauf passif, et du coup, moi qui aime beaucoup Quignard (mais je ne connais - un peu - que le Quignard du Dernier Royaume), je suis curieuse de savoir ce qu'il entend par lecteur passif.

Écrit par : Michèle | 18/01/2017

Un lecteur qui s'implique tellement dans les livres, qu'il finit par s'identifier aux multiples personnages de papier et perdre sa propre personnalité. Quignard ne croit sans doute pas à ce qu'il dit. Son livre est avant tout un jeu et pour une fois le héros de son livre est le lecteur. Peut-être faut-il y voir une sorte de désabusement devant la littérature. Moi, lecteur, j'ai lu tant de livres. Et après ?

Écrit par : Feuilly | 19/01/2017

Le romancier est un faiseur de fictions, il invente, déforme ou amplifie les faits pour nous faire rêver. Il fait appel à l’imaginaire pour transformer un fait divers ou historique en objet littéraire, ou déguiser un épisode intime en aventure universelle dans laquelle chacun peut reconnaître une part de soi. En même temps, le plus grand des créateurs perd, au moins en partie, son éclat et sa compétence "d’illusionniste" chaque fois qu’il s’éloigne de la fiction. J'en veux pour preuve, la correspondance d’Apollinaire (Lettres à Lou, publiées après la mort du poète), une écriture intime crue, sans originalité et embarrassante, qui écarte l’admiration qu’on a pour son œuvre hautement poétique. Je pense que l’écriture a ceci de particulier : elle amplifie la médiocrité, notamment celle des propos intimes crus sans relief et des récits privés de poésie. La sincérité n’est pas un label de réussite.
Pour inventer, créer de l’émotion et retenir l’attention du lecteur, l’écrivain doit souvent mentir, mais avec talent et conviction ("il se raconte- et raconte- des histoires", dit-on). En littérature, le mensonge n’est pas l’imposture. Aragon était, semble-t-il, envoûté par Elsa et cet amour immense lui a inspiré les poèmes les plus beaux et les plus émouvants de sa carrière. Pourtant, que doit-on penser de l’échange suivant qui a eu lieu entre Elsa et une de ses amies (échange rapporté par l’historienne Claudine Monteil)?
- Quelle chance vous avez d’avoir un mari qui vous écrit de si belles déclarations d’amour ! s’exclama l’amie
Interloquée, Elsa garda le silence pendant un moment, puis finit par répondre :
- Vous savez, en réalité, il n’aime que lui-même…
Pour ma part, depuis que j’ai découvert ce dialogue, j’ai compris que "Les yeux d’Elsa" sont les yeux de toutes les femmes.

Écrit par : Halagu | 20/01/2017

« Toutes les chambres de la vie au bout du compte sont
Des tiroirs renversés Toutes les
Chambres de la vie et celles dont
Je ne dis rien toutes les chambres maintenant
Muettes et pourtant
Murmurantes tous les murs sans mots les fenêtres
Mortes »

Je crois qu'une femme ne s'y trompe pas. Elle sait ce qui est de l'ordre de l'écriture et où est l'homme. Même si l'homme est toujours grandi par son écriture, quand elle relève de l'art.

J'aime ce que vous rappelez, Halagu, l'écriture est un travail. Qui peut atteindre à l'art.
Et la correspondance n'est intéressante que lorsqu'elle a fait l'objet de la même exigence.

Écrit par : Michèle | 20/01/2017

@ Halagu : voilà, faire rêver en faisant appel à l’imaginaire, transformer ce qui était personnel en un message universel, je suis bien d’accord (et c’est ce qui dérange dans les mémoires intimes, car l’auteur a beau être un génie, s’il raconte sa vie platement, cela ne nous intéresse pas).

@ Michèle : exigence de l’écriture, je suis bien d’accord. Mais n’est-elle pas qu’un moyen d’accéder à l’art et au rêve dont parle Halagu ? Parfois j’ai l’impression que tu ne regardes plus que l’écriture, au détriment de ce qui est raconté. Certes, une histoire n’est qu’une histoire et le style est tout puisqu’il reflète la personnalité de l’auteur, sa manière unique de «dire ». Mais le tout est de provoquer de l’émotion (pas au sens trivial où « une pièce de théâtre ne serait bonne que si Margot a pleuré », mais au sens de plaisir esthétique et de secousse existentielle). Le style, oui, mais le style comme moyen de dire (de dire autrement que les autres, avec originalité) pas le style pour lui seul, sans contenu. Mais plutôt un contenu dit de manière littéraire.

Écrit par : Feuilly | 21/01/2017

Le style est l'outil et l'écriture est pour moi indissociable du contenu. Le style, ce n'est pas pour être original, c'est pour servir un propos. Une écriture ne reflète pas la personnalité de l'auteur, mais son travail, l'engagement qu'il se donne dans son métier d'écrivain.
Je n'ai pas choisi de lire le dernier roman de Luc Lang parce qu'il traitait de telle ou telle question. Je n'en savais rien. Je me suis mise à lire (le livre avait qd même attendu qques mois dans mes piles) parce que je savais que Luc Lang allait me faire découvrir des milliers de choses et j'ai été servie. Car un bon auteur contemporain est toujours un auteur très informé, qui a beaucoup travaillé et qui ne traite pas de questions cruciales en restant à la surface. Si bien que tu sors de là, très secoué, interpellé et ce que tu as lu et appris te poursuit longtemps. Longtemps. C'est du contenu qui te poursuit. Pas de l'écriture. Mais le contenu est rendu très fort par une écriture qui a été tissée serrée pour lui. Pour le contenu.
Avec "Au commencement du septième jour", composé de trois livres, on est d'abord, Livre 1, en France, à Paris, autour d'un personnage, Thomas Texier, qui a une épouse, Camille, et deux enfants, Anton et Elsa. Thomas est un ingénieur informaticien qui crée des logiciels permettant de mesurer en temps réels les déplacements, faits et gestes, de travailleurs externalisés par leur boîte. Au prétexte (sincère pour Thomas, il croit à ce qu'il fait) de permettre à ces gens de montrer leurs compétences, le système les flique 24 h sur 24. Et la concurrence est rude dans la boîte de Thomas, parce qu'à la moindre baisse d'investissement personnel, les vautours sont là. Les sièges très éjectables. Camille, la femme de Thomas travaille au Havre, elle aussi à un gros poste de responsabilité, et elle fait beaucoup de route tous les jours. Elle a, une nuit, à 3 h du matin, sur une route déserte, un très grave accident de voiture. Et dire cela, c'est ne rien dire. Il faut lire les pages de Luc Lang.
Livre 2, les Pyrénées, lac d'Artouste, passage d'Orteig dans des schistes très glissants, grottes de Bellevue, refuge de Beyssellance, pentes savonneuses sous pluie battante, air glacé, glacier d'Ossoue, , ciel d'étoupe, palier très étroit qui longe un à-pic, abîme sous les pieds, absence de lumière, rochers qui suent une indifférente compacité de fond du monde. Décrochement sec, décrochement d'une résonance minérale dense, ça racle, ça ripe, ça rebondit, un son très dessiné. Bref, Thomas est en difficulté dans une course qu'il fait en solitaire, cherche-t-il (lui aussi) la mort. Il est venu avec ses deux enfants, chez son frère Jean, ingénieur agronome, installé berger dans la ferme familiale (père de Thomas et Jean, mort en montagne, mère remariée à un infirmier en psychiatrie, vivant à Bayonne).
Ce livre 2 est encore plus beau, si c'est possible, que le premier. Luc Lang te donne tout. Tout. Que tu n'oserais espérer. Il y a à moment donné la relation de soins donnés par un vétérinaire à la main, plus exactement la paume de la main de Thomas. Le vétérinaire François, ami de Jean, donne les soins parce que c'est un dimanche, pas de toubib dans le village de montagne, l'hôpital le plus proche est à Pau, trop loin. Et on a le détail de la façon dont François recoud la plaie dans la paume de Thomas, paume de main très inervée, véritable cerveau. Il me souvient que Luc Lang a subi plusieurs opérations à une main, la main droite (accident de moto je crois).
Vie de berger, bonheur des enfants de Thomas avec leur oncle en montagne, roman familial et ses secrets. Dit comme ça c'est nul. Dans les pages de Luc Lang, c'est du jamais lu.
Livre 3, on est en Afrique. Où, depuis 10 ans, est partie Pauline la soeur de Jean et de Thomas. Je recopie les premières lignes :
"Pauline se tenait là, il avait senti sa tête contre son épaule, sa chevelure ample, soyeuse contre son visage, elle avait mis ses bras autour de son cou, et dans l'étreinte qui les tenait l'un contre l'autre, c'était Jean qu'ils étreignaient tous deux, comme si l'aîné était blotti, ici, en leur milieu, qu'ils l'avaient ramassé, qu'ils l'avaient emporté dans leur corps-à-corps, ils se serraient et ils serraient Jean, aussi, en ce que chacun pouvait l'incarner, c'était pour cela une étreinte éperdue de la fratrie dispersée, au feu d'une osmose qui n'avait jamais existé que dans leur mémoire et leur mélancolie. "
Et il y a encore comme ça longtemps.
L'Afrique, une Afrique exsangue, Pauline qui, y a créé deux dispensaires, vit elle aussi dans le dénuement, une Afrique aux mains de Boko Haram.
Et ce 3e livre te laisse sur le flanc. Tu y cours aussi sur le littoral indistinct, broussailleux, marécageux, ponctué de décharges sauvages et d'épaves de bateaux, sur les plages désertes ombrées de tamaris où les vagues claquent sur le sable. Tu y tiens la main du petit Aliou dont la maman est morte en couches, que Jean (le seul en lien épistolaire avec Pauline) voulait adopter et que Thomas ramènera en France, auprès de ses deux enfants, ses deux tigrichons Anton et Elsa. Camille était enceinte quand elle a eu son accident mortel.

J'ai raconté ça, j'ai rien raconté...

Écrit par : Michèle | 21/01/2017

@Michèle : ". Mais le contenu est rendu très fort par une écriture qui a été tissée serrée pour lui. Pour le contenu." Là, je suis bien d'accord. Il y a un contenu et une écriture qui tente de le rendre au mieux (ce qui suppose du travail en amont). Disons que le contenu devient littéraire à cause de cette écriture-là (sinon il serait banal). Mais pcq il prend une autre dimension, cela te touche et te marque.

La cathédrale de Rouen chère aux impressionnistes ou les cerisiers de Van Gogh, je m'en moque finalement. Mais ce qu'il en ont fait par leur tableau, oui, cela me marque. Ils auraient pu choisir un autre thème. Mais il y a quand même un thème. Pas que des traits de peinture. Il y a une peinture qui dit magnifiquement cette cathédrale ou ces cerisiers.

Écrit par : Feuilly | 21/01/2017

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