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21/04/2017

Une note de lecture de mon livre "Le temps de l'errance"

LE TEMPS DE L'ERRANCE de Jean-François FOULON 

 

J'ai lu et relu à plusieurs reprises cet ouvrage, avec un plaisir sans cesse renouvelé.

Je me suis longtemps demandé comment trouver des mots dignes de qualifier une oeuvre d'une intensité poétique aussi exceptionnelle, à la fois pleine de tendresse et empreinte d'un romantisme teinté d'angoisse, d'incertitude et de questionnement.

 

Pour Jean-François Foulon, la rime est accessoire, même s'il se plaît à la taquiner avec une facilité déconcertante.

Quel que soit le mode d'expression choisi, l'auteur laisse errer sa plume, au hasard de ses états d'âme, de ses souvenirs, de ses angoisses.

Certains thèmes essentiels, que je me bornerai à évoquer, sont récurrents.

 

Rêver ! C'est bien là le propre de l'Homme, ce qui le différencie de l'animal depuis la nuit des temps. 

Jean -François Foulon évoque, non sans nostalgie, son enfance, les endroits familiers, leur odeur aussi. Associés à la musique, ses souvenirs lui ont permis de fuir un présent sur lequel il jette un regard attristé. Grâce à eux, il a pu s'évader dans ses rêves, à la recherche d'une étoile, et exprimer, à travers l'écriture, son espoir d'un monde meilleur.

 

Comme il le dit si bien : "Heureux ceux qui partent sur des navires affrétés pour nulle part, sans savoir s'ils reviendront."

La mer symbolise l'infini, l'éternité.

L'Homme hésite à se mettre en route, diffère son départ et se décide enfin à prendre la mer, à embarquer sur ses rêves,  des "navires dont les nuages sont les voiles". A quel prix ? Vers quelle destination ? Peu importe. Il marche.

Il arrive que ses pas se perdent dans les gares, le temps d'une halte, en attente du "train de la vie". L'emprunter le condamne à la solitude. Très vite, les traces de ses pas s'effacent cependant, comme il en va de celles qu'il laisse quand il marche sur des routes enneigées. Existons-nous vraiment ? Se pourrait-il que nous rêvions notre vie ?

 

Durant son périple, l'Homme assiste, impuissant, à la destruction de la nature, à la victoire du matérialisme, du sexe, de la drogue.

 

Le temps fuit inexorablement, un peu comme si la mort et son silence étaient le but de toute existence. Mais le temps a-t-il jamais existé ou l'avons-nous créé ? 

Après des années d'errance, l'Homme arrive au bout de son chemin. A l'automne de sa vie, il a le sentiment d'avoir tourné en rond. Confronté à la réalité, il en arrive à la conclusion que fuir, en quête d'un ailleurs illusoire, ne servait à rien. Il se demande alors si ce voyage qui le ramène à son point de départ en valait la peine.

Pourtant, en cours de route, il a connu l'amour qui embellit la vie et fait souffrir aussi. Mais, comme toute chose, l'amour est éphémère. Le poète a rêvé d'une femme inconnue qu'il aurait voulue parfaite et unique. De ses amours imaginaires ou perdues, seuls restent les regrets et la solitude.

Cette quête d'amour idéal, si chère aux romantiques, l'auteur l'exprime avec infiniment de douceur et de délicatesse.

Et il y a aussi cette déclaration d'amour sublime que toute femme rêverait d'entendre, et que j'aimerais vous inciter à méditer avant d'en terminer :

" Je ne me souviens plus où nous nous sommes rencontrés,

   Ni de quel pays tu venais.

   Je n'ai jamais rien su ni de ton enfance ni de ta famille.

   J'ai même oublié ton nom.

   Mais j'ai gardé au fond de moi la tendresse de tes caresses,

   L'odeur de ta peau et la douceur de ton regard.

   Je te reconnaîtrais entre toutes. "

 

Rolande Michèle

 

Littérature

09:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

14/04/2017

Un conte japonais

On se souvient de Pénélope, qui défaisait la nuit le voile qu’elle confectionnait pendant la journée (lequel devait servir à envelopper le corps de son beau-père Laërte, lorsque celui- mourrait). Cette ruse habile lui permit de repousser les prétendants qui accouraient nombreux et qui souhaitaient l’épouser. Plus tard, elle eut une autre idée : celui qui arriverait à bander l’arc de son mari Ulysse pourrait prétendre à sa main. On connaît la suite : seul Ulysse, qui revenait enfin de son interminable périple, parvint à tendre l’arc et à décocher des flèches contre ses rivaux.

On trouve dans les contes  d’autres stratagèmes du même genre. Souvent, la fille d’un roi sera donnée en récompense au héro valeureux. Dans quelques cas, la situation est inversée, comme dans Cendrillon, où ce sont les jeunes filles qui se précipitent en espérant que leur joli pied rentrera dans la fameuse pantoufle. Dans ce cas, c’est le roi qu’elles désirent épouser. Alors que dans l’Odyssée on avait une femme qui se refusait à de nombreux prétendants, on a ici de nombreuses femmes qui voudraient à tout prix épouser un homme remarquable.

Parfois, la situation est encore différente. On a une femme seule qui cherche l’amour mais qui ne consentira à se donner qu’à celui qui réalisera un exploit extraordinaire (Pénélope, elle, espérait bien que personne ne parviendrait à tendre l’arc).

Il en va ainsi dans un conte japonais. Une princesse avait fait confectionner un tambour dont la peau était faite d’une toile de soie. Autant dire qu’il était impossible d’émettre le moindre son avec un tel instrument. Tous les jeunes gens s’y essayèrent pourtant, mais ils avaient beau frapper le tambour, seul le silence répondait à leurs efforts. Pendant ce temps, la princesse se désespérait de rencontrer un jour le prince charmant.

Une nuit pourtant arriva de loin un jeune homme qu’on n’avait jamais vu. Il venait d’un pays lointain et s’il avait traversé de nombreux fleuves et de nombreuses montagnes, c’était dans le but d’essayer le fameux tambour dont il avait entendu parler. Dès qu’il fut arrivé au pied du château de la princesse, il s’enquit donc de l’endroit où se trouvait l’étrange instrument de musique. Un serviteur le lui montra : il était accroché à la branche d’un arbre surplombant un lac. Le jeune homme, éperdu d’amour, tenta sa chance, mais comme il fallait s’y attendre, aucun son ne sortit du tambour. Alors, de désespoir, il se jeta dans la lac où son corps disparut au milieu de cercles concentriques. Il venait à peine d’être englouti quand le tambour se mit à émettre un son doux et agréable. En l’entendant, la princesse quitta son château et se précipita. Folle d’amour, elle qui attendait depuis tant d’années, elle arracha ses vêtements tout en courant le long du chemin en pente qui menait au lac. Quand elle comprit ce qui s’était passé, elle resta là, nue et désespérée, à contempler l’onde noire dans la nuit. Elle eut beau geindre et pleurer, seul le silence répondit à ses cris.

On dit que depuis, tous les soirs, elle descend au bord du lac. Ensuite, elle fait vibrer le tambour dans l’espoir de faire revenir celui qu’elle n’a jamais vu, mais qui est mort d’amour pour elle.  

 

Littérature

16/03/2017

La lectrice et son livre

Elle se livre parfois

Quand commence un nouveau chapitre

Et que l’écriture lui plaît

 

Elle se livre à livre ouvert

Tandis que lui, il tourne les pages

De son passé, de son présent

 

Elle lui raconte son enfance

Toutes ses turbulences

Et parfois lui lit un conte d’autrefois

 

Il l’écoute en feuilletant

Ce livre ouvert

A la page de l’amour

 

Il l’effeuille page à page

Caresse son visage

Contemple sa nudité

 

Son doigt glisse sur les pages

Le dos, la tranche

Et s’attarde en un point précis

 

Elle gémit lentement

Quand il pénètre au cœur de l’histoire

Et qu’il lui murmure son amour

 

Elle gémit dans le grand lit

Tandis qu’il tourne les pages

Et lui lit la suite de l’histoire

 

Puis arrive le mot « fin »

Le livre est refermé

La page est tournée

 

Il s’en est allé

 

Dans la bibliothèque

Le livre est rangé

Le conte est terminé

 

Elle rêve à cette histoire

A cet amour perdu

A ce livre merveilleux

 

Elle rêve à la manière dont il racontait l’histoire

Elle revoit sa main

Qui parcourait les pages

 

Sa main qui caressait son dos

Sa tranche, son ventre

Mais qui a fini par tourner la page

 

Littérature

 

00:49 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

07/03/2017

Nicolae Labis (mort à 21 ans)

On connaît peu la Roumanie, pour ne pas dire pas du tout. Pourtant le roumain est une langue romane, une langue soeur du français, au même titre que l'italien ou l'espagnol. Une langue bien douce à écouter en tout cas. 


Nicolae Labis (1935- 1956), la mort de la biche (la traduction proposée ici n'est pas excellente, mais cela donne une bonne  idée du contenu)

 

 La sécheresse a tué tout vent.
L'ardent soleil coula du firmament.
Le ciel demeure un torride trou.
Du fond des puits remonte de la boue.
Et sur les bois, de plus en plus s'élancent
De sataniques feux qui dansent, dansent.

Je monte à coté de papa vers les cimes,
Blessé par les branches des rudes sapins.
On va à la chasse, la chasse aux chevrettes,
Au coeur des Carpathes accablés par la faim.

La soif me tourmente. Je vois que les gouttes
Qui choient sur la pierre vont s'évaporant.
Mes tempes paraissent gêner mes épaules.
Devant, une étrange planète s'étend.

On va aguetter dans un site où les sources
Gargouillent et frémissent encore dans leur lit.
C'est là le lieu où s'abreuvent les biches
Quand couche soleil et sa soeur resurgit.

Je souffre de soif, mais papa me fait taire.
Oh sources limpides, comme vous palpitez!
La soif me conjoint désormais à cet être
Que, contre les règles, on va supprimer.

La combe resouffle d'un air agonique.
Affreux crépuscule, celui qui descend!
Le rouge horizon dans des vagues déborde,
Couvrant ma poitrine de taches de sang.

Aux cieux les étoiles clignotent et scintillent,
Tandis que fougères s'enflamment aux autels.
Je prie qu'elle ne vienne, je veux qu'elle ne vienne,
L'offrande si triste d'un songe mortel!

Elle vînt en sautant et pausa près des sources,
Sondant le terrain d'un regard apeuré.
Et l'eau qu'elle éffleure de frêles narines
S'émeut dans des cercles glissant argentés.

Du fond de ses yeux se projette un mystère.
Je sais qu'elle approche la fin de sa vie.
Je crois reconnaître aux portes du mythe
La noble pucelle en biche convertie.

La lune baignait de jolies lumières
Sa face aux pétales de cerisier.
Combien je voulais que pour fois première
Le tir d'escopette se voie échoué!

Mais vînt le tonnerre. Fauchée et mourante,
Sa tête elle haussa vers le ciel un moment,
Et chut tout d'un coup, ébauchant sur la source
De rouges joyaux qu'emporta le courant.

Un cri déchirant transperça la ravine.
Un sombre oiseau d'entre branches bondit
Portant sur ses ailes l'esprit de la biche,
Comme emple d'absence l'automne leurs nids.

J'allai lui fermer les ombrées paupières
D'un pas vacillant quand j'ouïs mon papa
Joyeux et ravi s'exclamer derrière:
'On a de la viande, on en mangera! '

J'ai soif. Mon papa me fait signe de boire.
Oh sources obscures, comme vous soupirez!
La soif me conjoint désormais à cet être
Que, contre les règles, on vient de tuer.

Mais que fait-on des règles et des lois
Quand on ne peut survivre presque pas?
Et à quoi bon coutumes et compassion
Quand j'ai ma soeur mourante à la maison?

De l'escopette sort de la fumée.
Sans vent les feuilles commencent à tournoyer!
Mon père fit un feu éblouissant.
Oh plus jamais le bois n'est comme avant!

Ma main saisit de l'herbe à mon insu
Une clochette au timbre soutenu.
Papa extrait des braises, à la main,
Le coeur de la chevrette et ses reins.

Le coeur? Quel coeur? J'ai faim, moi! Je veux rester en vie!
Pardonne-moi, pucelle, bichette, ma chérie!
Le feu grandit, s'élève... Je veux dormir... Etrange...
Que pense-t-il, mon père? Je pleure. Et je mange!


(1954)
(Traduit par Paul Abucean)

 

littérature,nicolae labis

27/02/2017

Prise de conscience

Quand j’étais un cheval, je parcourais des plaines immenses, du matin au soir et du soir au matin.  Je broutais l’herbe verte des hauts plateaux puis descendais me désaltérer dans les eaux limpides des rivières.

Quand j’étais un aigle, je planais des heures durant dans les hautes sphères, regardant en face le soleil et observant, en contrebas, la pauvre vie des êtres éphémères.

Quand j’étais un poisson, j’étais un grand requin bleu et je nageais en eaux troubles à l‘affût de la moindre proie. J’étais redouté partout et la faune marine craignait mes ondoiements languissants et sournois.

Quand j’étais une tortue, je prenais mon temps et méditais sur mon grand âge, bien à l’abri sous ma carapace.

Quand j’étais un écureuil, je gambadais dans la forêt et tel un éclair roux et imprévisible j’atteignais la cime des arbres avant d’en redescendre  la tête en bas.

Quand j’étais un loup, je chassais en meute les élans magnifiques et les rennes rachitiques. Dans la neige je laissais l’empreinte de mes pas, terrifiant les enfants en chaperon rouge.

Quand j’étais un cerf, je portais sur ma tête l’emblème de la forêt et conscient de ma noblesse, je parcourais en bonds majestueux les clairières et les halliers.

Quand j’étais un sanglier, je parcourais l’Ardenne en fouinant de mon groin les faînes et les glands. Quand on lâchait sur moi des meutes de chiens, ceux-ci ne me rattrapaient jamais.

 

Aujourd’hui je suis un homme. Je ne peux ni voler dans les airs ni courir par les plaines. Je n’ai ni la force du loup ni l’agilité de l’écureuil. C’est à peine je parviens à suivre mon chien dans la forêt, quand celui-ci a senti la trace d’un sanglier.

Alors je reste là, méditant sur mon sort, et j’appelle réflexion ce qui n’est que rumination et attente de la mort.

 

Littérature

00:17 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

20/02/2017

Renouveau

Seule et obstinée elle a trouvé son chemin…

Tandis que nous rêvions au coin du feu

Aux temps anciens

De notre jeunesse évanouie,

Elle, elle a percé la couche glacée

Et s’est épanouie, radieuse, dans la blancheur du paysage.

 

Le matin, à l’aube, on ne voyait qu’elle,

Verte tige obstinée et confiante,

Qui ne savait pas que l’hiver encore

Avait de beaux jours devant lui.

 

Insouciante et belle

Comme une fille au printemps,

Elle continua de croître malgré le vent du nord.

Bientôt, deux bourgeons troublants

Vinrent couronner sa silhouette svelte et fine.

 

Encore un jour et elle atteignit sa pleine maturité,

Incroyablement belle,

Attirante et attendrissante comme une femme.

 

Littérature

00:05 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

29/01/2017

Page blanche

Quand la page est blanche

Et que la neige tombe,

Ecrire encore serait comme une rature

Sur la beauté du monde.

 

Dans le jardin, un chat a laissé l’empreinte de ses pas

Jusqu’au bout de la nuit.

La neige tombe toujours

Et bientôt l’univers aura disparu.

 

On devine dans la brume

Une lune blanche et blafarde.

Silence nocturne.

J’écoute le chant de mes rêves.

 

Dans la nuit gelée

Il n’y a plus rien.

Rien que ma page blanche

Et moi qui la contemple.

 

Pourquoi écrire d’autres histoires

Quand  tout est là, dans cette blancheur éternelle ?

Que dire encore qui n’ait déjà été dit

Par tous ceux-là qui se sont perdus sur les chemins du temps ?

 

L’aube déjà se lève.

Un oiseau ose un cri,

Puis retourne à l’oubli qui n’a pas de nom,

Celui du grand hiver qui a tout englouti.

 

Dans le salon, la lampe est restée allumée

Au-dessus du petit cahier bleu.

Sur la page vierge, un seul mot est tracé.

C’est celui d’un prénom de femme.

 

 Littérature

 

 

 

 

00:05 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature

08/01/2017

Du lecteur et de la lecture

Vous tous, qui venez ici, devez être comme moi des passionnés de lecture. Pourtant, si on parle beaucoup des auteurs et des œuvres qu’ils ont écrites (que ce soit des romans, de la poésie, des essais ou des nouvelles), on ne dit jamais rien sur le personnage qu’est le lecteur ni sur l’acte de lecture en lui-même. Considéré comme passif, celui-ci ne mériterait pas notre attention.

Je termine à l’instant le livre « Le lecteur » de Pascal Quignard dont le thème est précisément la disparition du lecteur. En gros et pour faire simple, Quignard nous dit que lorsqu’un lecteur s’assoit et prend un livre, il oublie tout ce qu’il est pour se plonger dans l’histoire racontée. Reniant sa personnalité, il s’identifie (provisoirement) aux personnages de papier dont il suit les histoires. Dévoreur de livres, il finit dévoré par sa passion, devenant Jean Valjean avec Hugo, Phèdre avec Racine, Madame Bovary avec Flaubert ou Bardamu avec Céline.

Quignard ne manque pas d’ironie, car pour nous parler du lecteur il écrit lui-même un livre, laissant sous-entendre par-là que nous qui le lisons allons disparaître à notre tour. Le jeu est plaisant mais il me paraît limité. N’y aurait-il vraiment rien d’autre à dire sur ce lecteur ? N’y a-t-il que lui qui disparaît ? Et disparaît-il vraiment ?

Reprenons tout cela au début.

Quand il se passe un événement, celui-ci sera raconté de manière différente par toutes les personnes qui étaient présentes et cela tout simplement parce que chacun a sa propre sensibilité. Si une jeune dame trébuche sur le trottoir et se blesse, certains se mettront à sa place avec empathie, d’autres critiqueront l’incompétence des services communaux qui n’ont jamais réparé ce trottoir, d’autres encore se sentiront faibles à la vue du sang et certains ne penseront qu’à la manière de porter secours à la jeune victime (soit par compassion réelle, soit pour le plaisir d’entrer en contact  avec elle.

Il en va de même sur le plan des émotions. Devant un paysage enneigé, on peut être émerveillé devant la beauté de la nature, se plaindre du froid ou tempêter parce que les routes ne sont pas dégagées. Mais même ceux qui s’émerveillent le font pour des motifs différents. Le premier admirera la blancheur, qui évoque pour lui la pureté, le deuxième sera sensible à l’uniformité du paysage, le troisième ne verra que les branches des arbres chargées de neige, tandis que pour le dernier cette neige évoquera le pays de son enfance.

On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Il suffit de dire qu’il n’y a pas une réalité mais qu’il y en a autant que d’individus sur la terre. Donc, quand un écrivain décide de prendre la plume et de nous raconter une histoire (ou d’écrire un poème), c’est avant tout avec sa sensibilité qu’il va écrire. Un autre écrivain qui raconterait la même histoire la tournerait autrement et dirait finalement autre chose.

Même s’il est historien et qu’il veut s’approcher de la réalité des faits, cet homme qui écrit sera influencé, qu’il le veuille ou non, par ce qu’il est (ses opinions politiques, son goût ou son aversion des batailles, le fait de croire ou non que la personnalité d’un dirigeant peut changer le cours des choses, etc.). Michelet, qui est à la fois historien, poète, visionnaire, et qui possède une belle plume, est un bel exemple pour illustrer notre propos.

Mais nous ne parlons pas ici d’Histoire mais de littérature. Je veux dire par-là que dans un roman, l’histoire est inventée, même si elle s’inspire de faits réels. Ces faits, l’écrivain a dû les assimiler et après un certain temps, après les avoir passés au moule de sa sensibilité, il va les restituer en les transformant.

La littérature est donc deux fois mensongère. Une première fois parce que l’homme qui deviendra écrivain a déjà interprété les faits réels dont il s’inspirera plus tard pour raconter une histoire (la vision de Zola sur la société n’est pas celle de Barrès et celle de Chateaubriand n’est pas celle de Jules Vallès) et une deuxième fois parce que cette réalité est délibérément transformée pour en faire une œuvre de fiction.

Arrêtons-nous un instant sur ce point pour souligner qu’un écrivain s’inspire rarement d’un fait unique mais qu’il va puiser à différentes sources pour finalement les transformer, les amalgamer et en faire cette œuvre de fiction unique qui nous enchante. Il en va de même des personnages et des lieux. Il fut une époque où les historiens de la littérature voulaient absolument mettre un nom sur chaque protagoniste ou chaque endroit cité dans un roman. Prenez les œuvres complètes de Nerval, dans la mythique collection des Classiques Garnier (édition scientifique qui était un peu la Pléiade du pauvre puisque le prix en était plus abordable). Le critique veut mettre un visage réel sur chaque personnage et Sylvie ne peut être que telle cousine tandis que telle rivière est celle où le petit Gérard passait on enfance. D’abord ce genre de remarque n’a que fort peu d’intérêt pour le lecteur, qui n’a pas connu la cousine en question et qui n’a jamais vu la rivière maintenant mentionnée avec une érudition quelque peu fatigante. Mais en plus cette remarque est fausse dans la mesure où si Nerval s’est inévitablement inspiré de sa cousine ou de la rivière de son enfance (car c’est dans l’enfance que sont les racines de notre être), il s’est aussi inspiré de toute une série de personnages féminins rencontrés dans sa vie pour dessiner le portrait de son héroïne. L’acte créateur est avant tout synthèse et transformation. Il est donc foncièrement mensonger pour notre plus grand plaisir.

Revenons maintenant à Pascal Quignard et à son lecteur, qui délaisserait sa personnalité pour s’identifier aux héros des romans qu’il lit. Quignard  aurait donc dû dénoncer aussi l’écrivain, puisque l’histoire que celui-ci nous propose est doublement fausse comme nous venons de le voir. Si le lecteur a le tort d’être passif, l’écrivain, lui, a le tort de n’être finalement qu’un menteur car il y a loin de la réalité à l’histoire qu’il nous raconte. Le lecteur est donc doublement abusé et il a bien tort de renier provisoirement sa personnalité pour des histoires inventées.

Mais ce lecteur est-il aussi passif que Pascal Quignard ne veut bien le dire ? Honnêtement, je ne le pense pas.

En effet, chaque personne qui ouvre un livre vient avec sa propre sensibilité et Madame Bovary sera reçue différemment par chaque lecteur. De plus, chacun a son passé et les événements vécus orientent la manière de voir et d’interpréter les faits (dans le roman lu, il s’agit de faits certes fictifs, mais présentés comme vrais). La culture de chacun a aussi une importance considérable, on le comprend facilement. Mais les lectures passées orientent aussi notre manière d’aborder un livre inconnu. Selon que je suis plus ou moins sensibilisé au réalisme magique, j’apprécierai différemment l’œuvre de Garcia Marquez.  Si je n’ai lu que des bandes dessinées et que je n’ai jamais ouvert un roman classique du XIXème siècle, je risque de trouver « Les frères Karamazov » de Dostoïevski un peu longuet et je n’apprécierai pas ce livre à sa juste valeur. L’âge auquel j’aborderai cette œuvre va jouer également, d’où l’intérêt de relire parfois certains auteurs qu’on a cru comprendre à vingt ans et qu’on redécouvre littéralement à cinquante.

Bref, on l’aura compris, le lecteur vient avec son bagage personnel. Dès lors, son passé, sa personnalité, sa sensibilité et sa culture littéraire vont influencer fortement sa manière d’aborder le roman qu’il a entre les mains. Son attitude n’est donc pas aussi passive que Pascal Quignard ne veut bien le dire. Il est passif dans le sens où il n’est pas responsable de ce qu’il est devenu - ou du moins pas entièrement  (c’est la vie qui s’est chargée de le rendre tel qu’il est ) mais il ne l’est pas quand il ouvre un livre. Chaque lecteur étant différent, on ne peut donc se contenter de parler « du lecteur » comme s’il s’agissait d’un terme générique général. La réalité est bien plus complexe. Il n’existe donc pas un lecteur, mais des lecteurs.

Poursuivons notre propos. Ce sera facile. Chacun étant différent, l’interprétation qui sera faite du texte lu sera elle aussi différente, qu’on le veuille ou non. Il y a donc d’un côté un auteur qui a voulu exprimer quelque chose (et nous avons vu que pour cela il a transformé deux fois la réalité) et de l’autre des lecteurs qui vont interpréter son texte. Evidemment, l’idéal serait qu’ils comprennent exactement ce que l’auteur a voulu dire. Ils doivent donc s’en tenir au texte proprement dit, le suivre mot à mot et ne pas extrapoler. Mais au-delà de cet exercice qui se veut fidèle à la pensée de l’auteur, il y aura inévitablement des interprétations personnelles. C’est pour cela qu’on dit qu’une fois qu’un livre est édité il n’appartient plus à l’auteur mais aux lecteurs. En effet, ceux-ci vont y trouver des vérités que l’auteur y a mises à son insu (et dont il n’a pas conscience) et aussi des vérités qu’il n’a pas mises mais qui peuvent cependant être extraites de son texte.

On le voit, le lecteur n’est donc pas aussi passif que Pascal Quignard ne veut nous le faire croire, lui qui voit dans l’acte de lecture la disparition pure et simple d’une personne, son anéantissement.

Bien au contraire, la littérature redit le monde et l’interprète. C’est le travail de l’auteur d’en extraire « la substantifique moelle » et de nous la présenter sous la forme d’un récit (ou d’un poème). Mais c’est le travail du lecteur de rentrer dans cette histoire (ou dans ce poème), de la comprendre, de se l’approprier, pour en retirer à son tour un plaisir esthétique mais aussi un enseignement qui lui sera profitable. Car la littérature n’est pas un jeu gratuit, elle est interprétation et contestation du monde et de la société. C’est à ce titre qu’elle nous enchante et c’est donc pour cela que tout lecteur reste fasciné par une grande œuvre. Mais loin d’être passif devant elle et de disparaître, ce lecteur s’enrichit à son contact et en ressort différent. Cette transformation est absolument extraordinaire si on réfléchit au fait que l’auteur n’a fait que mentir et que le lecteur n’a fait qu’interpréter.

 

Littérature, lecteur

31/12/2016

Le boiteux de Grattebourg de Rolande Michel (Editions Chloé des Lys)

Je termine à l’instant le livre de Rolande Michel et je dois dire d’emblée qu’il m’a beaucoup plu. L’histoire se déroule dans un petit village un peu hors du temps, où des événements de plus en plus curieux se produisent, ce qui fait qu’insensiblement le lecteur se retrouve dans une ambiance fantastique. C’est que dans ce village à première vue ordinaire (on retrouve un maire, un curé, un médecin et la palette classique des habitants, du boucher au fermier et du garde-champêtre au cafetier, en passant par une ou deux grenouilles de bénitier quelque peu médisantes), il va se produire toute une série d’événements. Au début, ceux-ci n’ont rien d’anormal en soi et peuvent s’expliquer rationnellement (par exemple, un chat qui gratte à la fenêtre en pleine nuit et qui effraie un enfant endormi) mais petit à petit, par leur répétition et leur côté étrange, on bascule insensiblement dans un univers insolite et inquiétant : la fenêtre contre laquelle le chat vient gratter est tellement haute qu’elle est en principe inaccessible, même pour un félin, ce chat agressif effraie de nombreux enfants, les eaux paisibles du lac se mettent à faire des vagues, les poules des villageois sont égorgées les unes après les autres, etc. Le lecteur est pris dans cette tourmente et l’inquiétude des habitants devient peu à peu la sienne. A la fin (fin que je ne raconterai évidemment pas ici), tous ces événements étranges nous plongent dans une situation qui est clairement fantastique. Celle-ci, que l’auteur a subtilement amenée, progressivement et par paliers, est finalement acceptée sans problème par le lecteur et elle vient clôturer un livre à la lecture duquel il a pris beaucoup de plaisir.

Il faut dire que dès le début ce village est décrit comme atemporel. La vie que l’on y mène semble celle d’une autre époque : on y vit en autarcie, comme dans les années 1930 (des fermes, de petites boutiques, une église, etc. et il y a même un moulin à vent pour moudre le blé). Pourtant, la présence épisodique de la télévision vient démentir cette impression. On est donc bien dans le monde d’aujourd’hui, mais le temps semble s’être arrêté.

L’endroit où se situe le village est lui aussi ambigu. On a parfois l’impression d’être dans une campagne reculée, éloignée de tout. Pourtant, on apprend que certains habitants vont travailler comme ouvriers dans la ville voisine. Des « étrangers », venus on ne sait d’où, viennent aussi s’établir parmi les habitants (mais à ceux-là, on préfère ne pas parler). Le médecin regrette d’être venu s’installer dans cette localité arriérée, aux mentalités archaïques et il s’en ira d’ailleurs à la fin. Les jeunes eux aussi quittent le village.

Que ce soit sur le plan géographique ou temporel, Grattebourg est donc « en marge », sans qu’on puisse rien préciser de plus. Cette situation est voulue par l’auteur et elle lui permet d’introduire plus facilement le côté fantastique de l’histoire.

Il y aurait beaucoup à dire sur les thèmes développés dans cet ouvrage, où la mort est omniprésente. Le principal protagoniste, Anselme, a un don de voyance car chaque fois qu’une personne va mourir dans le village, il a la vision terrifiante d’une charrette qui s’approche à grand bruit, conduite par un  cocher habillé de noir et qui fouette ses chevaux. C’est le char de la mort qui vient pour emporter sa future victime. Le livre commence d’ailleurs par le décès d’un des habitants, Jules, mais il y en aura d’autres, comme Joe, qui se noie dans les remous mystérieux du lac. Le meunier, lui, avait été retrouvé pendu aux ailes de son moulin. Il faut dire qu’il venait de perdre sa femme, laquelle s’était noyée de désespoir après la mort de son enfant. On le voit, le mort est donc ici un thème central, qui oblige le lecteur à réfléchir à sa propre destinée.

On notera que la religion est abordée avec un sourire amusé. Le curé est bien brave, certes, mais on le sait gourmand et il préfère laisser un homme mourir seul sous prétexte qu’il doit aller dire une messe ailleurs. On le sent peu humain. Les sœurs du couvent préfèrent aussi s’adonner à leurs prières et à leur contemplation plutôt que de s’intéresser au sort des villageois. Anselme l’orphelin a pourtant été recueilli par elles, mais il reste livré à lui-même et on ne s’occupe pas de lui. On ne trouve donc rien de très chaleureux du côté de ces religieuses non plus.

Venons-en maintenant aux personnages principaux. Ils sont tous « en marge » par rapport aux habitants. Anselme est orphelin et boiteux, ce qui lui vaut la méfiance des habitants et les railleries des écoliers (et du coup il ne fréquente pas l’école, ce qui ne l’empêche pas de savoir lire, autre singularité). Joseph, le rebouteux, vit à l’écart du village et est parfois accusé de sorcellerie. Maria, elle, tire les cartes de tarot et semble avoir des liens avec un monde parallèle. Ces trois personnages ne sont pas originaires du village, ils viennent d’ailleurs (mais on ne sait pas d’où), ce qui accentuent encore la méfiance à leur égard. Ils ont pourtant le fond gentil et aident tout le monde. Joseph soigne les gens gratuitement avec ses remèdes et Anselme fera de même une fois qu’il sera devenu son élève dans l’art de guérir par les plantes. Anselme qui à la différence du curé sera resté auprès de Jules au moment où celui-ci mourait.

Ces personnages sont donc différents (tant par leur physique que par leur générosité) et leur comportement, basé sur le don de soi, contraste fortement avec la mesquinerie des habitants de ce village. C’est là sans doute que réside la morale de cette belle histoire.

 

Littérature

12:14 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature

23/12/2016

Plaisir de la lecture

J’ai tourné les pages de ce livre une à une, lentement,

Comme autrefois j’enlevais tes vêtements,

Sans hâte et méticuleusement.

Subtil effeuillement, plaisir suprême.

 

J’ai commencé à lire, une ligne, puis l’autre

Et les mots soudainement ont pris un sens

Comme mon doigt qui descendait le long de tes courbes,

Histoire sans fin d’un corps qui disait son bonheur.

 

Il est des chapitres sombres et des chapitres clairs,

Comme il est des jeux d’ombre et de lumière sur ta peau

Des monts éclairés, des gorges profondes,

Des clair-obscur à découvrir tendrement.

 

Il est des senteurs étranges de vieux parchemin,

Et celles du cuir doré des vieux livres.

Il est des senteurs sauvages dont je m’imprègne

En parcourant ta peau qui se lit comme un livre.

 

La fin de l’ouvrage est toujours un peu triste,

On voudrait rester encore avec les personnages,

Mais te quitter est plus triste encore

Et je voudrais demeurer infiniment en toi.

 

 

Littérature

 

 

12:15 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

10/12/2016

La maison des souvenirs

Il suffit de caresser la mousse qui recouvre le vieux tronc pour entendre le murmure de la forêt.  C’est une musique douce à mes oreilles, celle qui déjà emplissait le monde de mon enfance.

Cet arbre-ci, je l’ai toujours connu, lui dont les branches s’agitaient près de la fenêtre de ma chambre. Parfois, les nuits de grand vent, elles venaient se frotter contre les vitres en caresses étranges et troublantes. Alors je fermais les yeux et m’endormais rassuré, bercé par ce doux va-et-vient monotone et entêtant.

Aujourd’hui, la maison est en ruine, plus personne ne l’habite. Inutile d’entrer, je connais chaque recoin par cœur. Des marches glissantes de schiste bleu descendent vers la cave au sol de terre battue. Il règne là une odeur de mort que seuls supportent les rats, terribles mangeurs de récoltes. Dans la cuisine, la grande cheminée attend les brassées de bois pour des feux imaginaires que plus personne n’allumera. Autour de la table maintenant vermoulue, l’ombre de mes frères et sœurs doit continuer à hanter ces lieux, fantômes éternels qui errent au fond de ma mémoire. Le vieil escalier de bois grince-t-il encore quand on monte vers les chambres d’un pas hésitant, sachant qu’on va bientôt basculer dans le monde irrémédiable des rêves ? Le grenier est sans doute resté désert. Seul un grand drap blanc qu’on avait mis là à sécher se balance-t-il encore doucement, car la vitre de la tabatière est brisée. C’est par là que pénétraient les oiseaux de la nuit, dont on entendait les pas incertains sur le vieux plancher.

Cette maison est remplie de légendes, de souvenirs et d’histoires incroyables.       

A l’extérieur, le long du mur, une plante étrange s’est mise à pousser. Ces fleurs sont rouges comme le sang. Ce sang qui coula ici, à la fin de la guerre, quand les ennemis qui se repliaient voulurent laisser une trace de leur passage.

Je descends vers la rivière, laissant à ma droite le cimetière aux souvenirs. Je ferme les yeux. Du fond de mes rêves perdus, j’entends le murmure de ceux qui se sont tus. Ce ne sont que les arbres de la forêt qui bruissent sous le vent du passé.

 

Littérature

02:19 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature

22/11/2016

Cap breton

C’est un grand cap qui s’avance dans la mer, une étendue verdoyante où fleurissent les bruyères. Quand on emprunte le petit chemin qui mène à son extrémité, on finit par se retrouver seul devant l’immensité bleue de l’océan qui gronde en-dessous. Il faut alors prendre le sentier tortueux qui descend par palier à flanc de falaise, en veillant à ne pas regarder en bas, sous peine de se sentir irrésistiblement attiré par le vide qui vous entoure de toute part. Il faut continuer à marcher et ne pas se laisser distraire par le bruit sauvage et continu qui provient des profondeurs. Vous savez que là les vagues se fracassent contre les rochers noirs et qu’inlassablement les galets sont roulés dans un grondement de fin du monde.

Une fois arrivé tout en bas vous pourrez vous asseoir sur le sable fin d’une crique minuscule et contempler le spectacle grandiose et sauvage de la nature primitive. Eclaboussé d’écume, recouvert d’embruns, vous vous souviendrez être venu ici avec elle, autrefois, à une époque lointaine. De tout cela, il ne reste que la saveur de deux lèvres salées et la chaleur d’un corps qui se blottissait contre le vôtre. Et puis aussi des cheveux flottant au vent et cachant un visage souriant.

A vos pieds la mer continue de s’agiter, enragée comme jamais, en harmonie avec le trouble qui s’empare de votre cœur.

Après une heure passée à contempler les flots écumeux, vous finirez par remonter le sentier à flanc de falaise, puisqu’il le faut bien. Au sommet, vous contemplerez encore une fois l’immense océan et ses flots bleus et en vous éloignant vous vous demanderez pourquoi l’herbe de la lande est devenue  si terne et pourquoi les fleurs des bruyères semblent si clairsemées.

 

C’est un grand cap qui s’avance dans la mer. En bas, il y a des vagues qui se fracassent contre des rochers noirs.  

 

Littérature

00:07 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : littérature

10/11/2016

Anne-Marielle Wilwerth

Anne-Marielle Wilwerth est une poétesse du silence. Ses textes sont courts (trois ou quatre vers, pas davantage) mais denses car elle estime sans doute qu’il faut dire l’essentiel et puis se taire. « Quand on a entendu du Mozart, le silence qui suit est encore du Mozart » disait Sacha Guitry. Cette sentence pourrait s’appliquer aux textes du recueil d’Anne-Marielle, « L’île tutoyée » (Editions La Bruyère, Paris). Par petites touches brèves et incisives, elle s’inspire d’un paysage maritime (et qui est même encerclé par la mer, puisqu’il s’agit d’une île, autrement dit d’un lieu isolé dont on ne peut ni ne veut s’échapper) pour parler de ses sentiments intérieurs et de son moi profond. Les paysages ne sont pas simples descriptions, mais prétexte au cheminement intérieur.

J’ai le temps

J’attendrai

que la mer me transmette

ses secrets de sel

et que s’installe en moi

la sagesse insulaire

L’écrivain n’est jamais loin, qui, en surprenant la conversation du gardien et de son phare,  apprend à « éclairer de l’intérieur l’ancre des mots » Ancre des bateaux amarrés dans la baie ou encre du texte qui s’écrit ? Au lecteur de choisir et s’il aime les jeux de mots, il sera servi. Ainsi, on parle de « la première page du paysage », « des jardiniers de l’âme », « des îles frangées de doute »  ou du « poème échoué au fond de ma barque ».

Les animaux sont présents, pourtant, dans cette île des grandes solitudes. On y croise des chats

qui ont dans leurs yeux

la grande marée

-celle qui pousse les pensées

Vers le dedans

On observe des mouettes, à la pointe de l’île, « là où les rochers parlent peu » ou bien des goélands. On n’est pas loin de l’albatros baudelairien, mais point de bateau où l’animal peut venir s’échouer ici. On préfère plutôt « traverser à gué le long poème de la mer ». Un bateau, la poétesse en apercevra un pourtant, qui rentre au port, et c’est alors un peu comme si elle se réconciliait avec l’autre versant d’elle-même.

La présence d’une sirène et les « grottes du savoir où se parfument les fées » font penser à Nerval et à son «Desdichado ». Pourtant, point de vrai tristesse, ici, mais plutôt une quête de soi-même et on cherche son identité « dans les balcons éphémères des vagues ».

L’autre recueil que j’ai lu («Le coupeur de phrases est passé » publié chez L’horizon vertical) est plus difficile à expliquer car plus hermétique et il faut le lire pour s’en imprégner. Les mots sont judicieusement choisis et s’entrecroisent pour former des bouquets étranges et fascinants.

Je cherche les éclaireurs de miroir

La trame le plus profonde est en nous de toute façon   Nous qui jardinons partout sauf dans nos jardins Les images que je récolte dans mes mains  effacent ma voix qui voudrait briller dans la haute mer   Qui  a fermé mon grenier à sel   J’ai besoin de chaque parcelle d’amour

La poétesse est devant son miroir sans doute et elle cherche qui éclairera et donnera un sens à l’image qu’elle voit. Mais la trame la plus profonde (ce qui est caché) est en elle, jardinière particulière qui jardine en elle-même.  L’image qu’elle récolte (le sens de ce verbe renvoie à l’idée de jardin), elle la tient dans ses mains (belle métaphore) Mais cette image n’est sans doute pas satisfaisante puisqu’elle efface sa voix qui aurait voulu briller au milieu de la mer. Le « grenier à sel » renvoie à la fois à l’idée de mer, qui vient d’être évoquée (et du sel aux larmes il n’y a jamais loin) mais aussi au jardin (le grenier étant l’endroit on en conserve les produits de la terre). La dernière phrase dit le besoin d’amour, dont on ne gaspille aucune parcelle car il est rare. C’est donc une femme seule qui se contemplait dans le miroir et qui se demandait qui « éclairerait » sa vie.

Ce serait sans doute aller trop loin que de voir dans ce poème une connotation érotique (encore que des mots comme « profond » « mains », « jardiner » et « grenier à sel » pourraient aller dans ce sens.  Mais d’autres textes s’y prêtent davantage :

Déchirement aux hanches du cri   Muraille entrouverte sur un glaive éraillé

Cependant, ce serait réducteur comme interprétation. L’essentiel n’est pas là, mais dans des phrases comme « j’ai envie de voir les étoiles au fond de la mer » qui disent bien l’aspiration à un au-delà poétique. On notera au passage le choc des images (étoiles de mer ou les étoiles du ciel qui se retrouvent au fond de la mer). Derrière la réalité, le poème crée donc un monde à lui, où la vraie vie peut enfin trouver un sens. « Je veux respirer encore demain quand la marée se lèvera ».

Littérature, Anne-Marielle WilwerthLittérature, Anne-Marielle WilwerthLittérature, Anne-Marielle Wilwerth

01/11/2016

Françoise Houdart, "L'amie slovène", Editions Luce Wilquin, 2011

Magnifique roman que celui de Françoise Houdart, « L’amie slovène » que je referme à l’instant. C’est un livre sur le temps qui passe et sur l’amitié, qui reste plus forte que ce temps qui cherche à séparer les êtres. Laura a fui la Belgique pour retrouver ses racines en Slovénie. Là, devenue Lara, elle apprendra le slovène, cette langue que sa mère a refusé de lui parler depuis qu’elle est petite. Ce retour aux sources est donc une manière de se reconstruire et de trouver une identité. Mariée et devenue mère, elle entretient une relation épistolière ou téléphonique avec Sarah, son amie belge. Les années défilent et les deux femmes sont tellement prises par leur propre vie (les enfants, la guerre, la maladie, la mort) qu’elles ne trouvent jamais le temps de se revoir. A moins qu’elles ne l’aient pas vraiment voulu. En effet, si leur correspondance ne s’est jamais interrompue, il est clair qu’elles ne se sont pas dit l’essentiel et qu’il reste des zones d’ombre, des non-dits, des silences.

Pourtant, après plus de trente ans de séparation, Sarah décide d’aller revoir son amie. Elle laisse là son mari et prend l’avion pour la première fois de sa vie, la peur au ventre. Peur de ce premier vol, sans doute, mais peur aussi de ce qu’elle va trouver à son arrivée. Laura/Lara sera-t-elle devenue une étrangère pour elle ? L’attendra-t-elle seulement à l’aéroport ? Mais oui, elle est là et durant trois jours les deux femmes vont se (re)découvrir. Lara va se mettre à parler. Elle racontera son arrivée en Slovénie pour fuir un amour impossible en Belgique, son mariage heureux avec Ivan, mais aussi la guerre d’indépendance et le conflit avec la Serbie. Elle dira aussi la mort d’Ivan, emporté par la maladie et la solitude qui est la sienne aujourd’hui.

Durant ces trois jours, Lara fera découvrir son pays à son amie, depuis la douceur de la côte adriatique jusqu’à l’hiver glacial et enneigé de Ljublana. Car tout se joue sur le thème de la dualité, dans ce roman. Il y a deux pays (la Belgique et la Slovénie), deux temps (un avant et un après), deux langues (le français et le slovène). Les mots ont une importance primordiale. Car si Sarah est écrivain (elle enregistre d’ailleurs la conversation de son amie pour en faire plus tard un roman, qui est finalement celui que le lecteur tient en main, dans une sorte de mise en abime), Lara est traductrice. Et si les mots ont permis aux deux amies de conserver le contact pendant plus de trente ans, c’est aussi par les mots qu’elles vont se redécouvrir. Car chacune a changé au cours de toutes ces années. La vie a laissé ses traces et de petites rides sont apparues sur leurs deux visages. Mais l’amitié est toujours là, même si bien des choses n’ont pas été dites et si bien des secrets sont restés cachés.

Car Sarah avait une amie qui s’appelait Laura et c’est Lara qu’elle découvre dans ce pays étranger pour elle. Pourquoi avoir amputé son prénom d’une lettre ? Pour devenir autre et être une vraie Slovène, en reniant sa jeunesse passée en Belgique. Mais cela veut dire aussi que Lara a fui ce qui avait constitué cette jeunesse et qu’elle a renié une part d’elle-même. Durant ces trois jours, grâce à Sarah, elle va renouer avec son passé et tenter de concilier ses deux identités.

En attendant, elle lui montre les endroits qui ont compté dans sa vie (paysages, villes, ponts, maisons, etc.), ce qui permet de montrer avant d’oser dire. Car il faut du temps pour que les mots reviennent, il faut du temps pour oser se dire et se raconter à l’amie. Parfois, Lara s’aide de vieilles photos conservée dans une boîte pour rafraîchir sa propre mémoire. Alors elle raconte sa vie, ses joies, ses souffrances. Sarah, qui n’avait jamais compris comment cette jeune fille libre et libérée qu’était Laura avait pu venir s’enfermer dans un pays austère comme la Yougoslavie, découvre que la réalité était tout autre. Lara était libre d’aller où elle voulait et elle a d’ailleurs beaucoup voyagé à l’étranger avec son mari. Elle est même revenue quelques jours en Belgique au moment de la guerre d’indépendance. Pourquoi alors ne l’a-t-elle pas dit ? Pourquoi n’a-t-elle pas cherché à la revoir alors qu’elle était si près ? Il était donc grand temps que les amies se retrouvent et se parlent. Et c’est là toute la beauté de ce livre : cette manière de se retrouver, de se réapproprier l’amitié, par petites touches discrètes et pudiques.

Littérature, Françoise Houdart

27/10/2016

Automne sanglant

Il fut le seul à se lever.

Il fut le seul à dire tout ce que tout le monde savait et que personne n’osait dire.

Il y eut bien dans la foule quelques murmures d’approbation, puis ce fut tout.

Quand les forces de l’ordre vinrent pour l’arrêter, tous se turent et il ne se trouva personne pour le défendre.

Jamais il n’avait été seul à ce point.

Il tenta de se sauver mais un coup de feu eut raison de son courage.

Le lendemain, sur le trottoir, il ne restait de l’incident qu’une trace rouge sombre, une tache couleur de l’automne.

Les passants pressaient le pas, sans rien dire, mais songeaient en eux-mêmes qu’il avait bien cherché ce qui lui était arrivé.

Une bourrasque se leva emportant les feuilles des arbres, rouges et jaunes, qui s’éparpillèrent dans le vent.

 Littérature

00:25 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

20/10/2016

Réflexion

Le temps manque. Il a dû se perdre quelque part. La page reste blanche, les mots se sont enfuis. Ils ont été emportés par les bourrasques d’automne, comme les feuilles qui s’en vont dans le vent. Bientôt la neige recouvrira la page et nul ne se souviendra des mots qu’on aurait pu écrire et qu’on n’a pas écrits.

00:52 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature

09/09/2016

Nocturne

Je voudrais dire le bruit de la pluie dans les petits matins,

Quand le café noir fume encore dans les tasses

Et que son goût âcre m’emporte bien loin.

 

Je voudrais dire les figures tristes croisées dans le métro

Quand les rêves se sont trompés d’aiguillages

Et que j’ai oublié le goût de tes baisers.

 

Je voudrais dire les grands bateaux blancs qui se perdent en mer

Quand le soleil se couche

Et engloutit tous nos espoirs.

 

Je voudrais dire.

 

Mais enfermé dans le silence immobile,

Je contemple les dernières étoiles mortes

Qui brillent au milieu de nulle part.

 

Là-bas, dans la brume nocturne,

On entend la rivière,

La belle rivière de nos enfances

Qui n’en finit plus de ronger les paysages.

 

Insomniaque à ma fenêtre

Je rêve du temps passé.

La nuit d’août s’achève.

Bientôt, les cerfs brameront dans les clairières de feu

Et l’automne venteux s’infiltrera sous les portes de ma mémoire.

 

Je voudrais dire, encore une fois,

L’immensité de la forêt,

Sa rumeur, ses soupirs et son éternel mystère.

 

Je voudrais dire les chemins parcourus par les aventuriers

Depuis les ruines de Carthage

Jusqu’aux steppes infinies de l’Asie centrale.

Je voudrais dire tant de choses…

 

Mais qui entendra ma voix ?

J’aurai beau crier du haut de la falaise,

Le bruit des vagues, toujours, l’emportera,

Monotone et éternelle clameur des mondes.

 

Demain est aussi loin qu’un pays étranger.

Seule existe la rumeur des feuillages dans la brise d’été,

Rumeur semblable au ressac de l’océan

Contre les murs du temps.

 

Tout près de moi, un oiseau de la nuit a frôlé les cimes

Puis s’est perdu dans l’immensité,

Emportant avec lui son cri mystérieux

Chargé de tous nos désespoirs.

 

Il faudrait dormir.

Minuit est passé depuis longtemps

Et la lune elle-même s’en est allée,

Poursuivant son éternelle course incompréhensible.

 

Le ciel, maintenant, est vide et noir.

Seule subsiste dans mon cœur une petite musique intérieure,

Sonate composée de quelques notes seulement,

Mais qui me dit de croire à la vie.

 

Alors je me souviens que les yeux des femmes brillent

Parfois, dans la pénombre des chambres.

Je voudrais dire leurs gestes tendres et gracieux,

Le son de leur voix,

Et le parfum qui imprègne leurs vêtements

Quand lentement elles se déshabillent

Et s’avancent nues dans l’immensité du monde.

 

Le vent se lève et il fait plus froid.

Bientôt le beau chêne près de la fenêtre perdra ses feuilles.

Celles-ci tomberont une à une, inexorablement,

Comme les minutes qui avancent au cadran de la vie.

Dans le ciel passeront des oiseaux en partance

Vers des cieux improbables.

 

Tout n’est que départ, mouvance et éternel recommencement.

Seul je demeure au milieu du silence.

Une ancienne blessure s’est rouverte,

Blessure d’amour qui saigne au milieu de la nuit

Et qui colore l’horizon d’une encre rouge.

 

Voilà le soleil qui se lève au-dessus des abîmes.

 

Littérature

00:05 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

31/08/2016

Le port

Il y avait là des voiliers, de grands voiliers revenant de nulle part.

Il y avait la mer, qui rongeait les pierres grises du port et puis surtout il y avait des dizaines de marins, attablés dans les petits cafés aux toits d’ardoise.

Et ça riait et ça criait fort, bien plus fort que le bruit des vagues qui tout à côté déferlaient sur la plage de galets.

Parfois une bagarre éclatait, pour quelques sous perdus au jeu, pour une femme éperdue, ou même pour rien, si ce n’était le plaisir de se battre.

Dans l’ombre du soir, on voyait briller la lame des couteaux et quand le sang coulait sur les pavés noirs, jamais personne ne serait allé dénoncer le coupable. C’est qu’ils étaient tous frères de la mer et du vent et qu’il y avait plus de vingt ans qu’ils voyageaient ensemble, de Dunkerque à Agadir et de Monrovia à Dar es Salam.

Ils étaient les enfants de la mer et si l’un d’entre eux disparaissait, jamais ils ne versaient une larme.  Pourtant, quand un goéland venait se poser au bout du ponton, ils lui souriaient comme à un ami, saluant en lui son désir de voyage et de liberté.

Partir, voilà ce qui comptait, peu importe où et comment, finalement.

Partir, quitter le triste aujourd’hui et découvrir un ailleurs.

Dans le port, les attendaient les voiliers, les grands voiliers en partance pour nulle part.

 

Littérature

10:05 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature

13/08/2016

Fin de partie

Je vous écris du bout du monde.

Je vous écris d’un pays qui n’existe pas, qui n’a jamais existé.

Ici, c’est la nature à l’état pur. Il n’y a pas de routes, à peine des sentiers, qui serpentent à travers la forêt profonde et que l’on suit comme on peut, malgré les moustiques et la chaleur accablante.

Quand on a bien marché, pendant six ou sept jours, on débouche au-dessus d’une grande falaise et alors devant vous s’étend la mer, la mer immense, à l’infini.

En contrebas, il y a des rochers qui s’avancent dans l’eau et qui finissent par disparaître au milieu de l’écume banche et rageuse.

Au-delà, il n’y a plus rien. Rien que l’océan, dont on entend la rumeur éternelle, seule musique de cette terre inhabitée.

Parfois, un goéland vient vous frôler, lançant un cri strident. On se souvient alors qu’on est seul, incroyablement seul. Personne autour de vous, rien que l’immense forêt dans votre dos et devant vous cette masse liquide qui s’agite et qui vous attend.

Je vous écris du bout du monde, d’un endroit au-delà duquel il n’y a plus rien. Rien que la falaise abrupte et le remous des vagues qui n’en finissent plus de se briser.  

 

Littérature

00:05 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

31/07/2016

"Romance avec le passé" de Laure Hadrien (Editions Chloé des Lys)

Je termine le livre de Laure Hadrien, « Romance avec le passé », que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt. Le thème est simple et émouvant : deux êtres qui se sont connus et aimés dans leur jeunesse se retrouvent vingt ans après, grâce à Internet. Leur idylle reprend et Muriel fait le voyage en Suisse pour retrouver Hugo à Genève, avec la ferme intention, cette fois, de ne pas laisser passer sa chance. Il faut dire qu’elle est restée célibataire et qu’elle a conservé tout au fond d’elle le souvenir romantique de ce premier amour qui est finalement le seul qui ait jamais compté. Hugo, de son côté, vient justement de divorcer et se retrouve libre. Rien ne semble donc s’opposer à leur future union.

Sauf que ce serait compter sans le talent de la romancière, qui nous fait comprendre que les choses ne sont pas si simples. Les deux héros ont évolué et l’image que chacun a conservée de l’autre ne correspond plus tout à fait au personnage en chair et en os qu’il a maintenant en face de lui. Si la correspondance échangée via Internet s’était montrée prometteuse et avait permis de renouer une ancienne complicité, il n’en va pas forcément de même quand il s’agit de se découvrir « en vrai ».

Dans un premier temps, c’est Muriel qui se montre un peu distante : elle refuse le verre d’alcool que Hugo lui propose ou semble rester indifférente devant le cadeau qu’il lui offre, ce qui le décontenance. Ensuite, c’est l’inverse. Muriel s’impose un peu prématurément dans l’appartement de Hugo. Elle découvre son univers, fait de contrastes (si tout dans le salon est super-ordonné, la chambre est un véritable capharnaüm) et en discutant elle se rend compte très vite que Linda, la femme dont il vient de divorcer, reste anormalement présente dans sa vie, ce qui la décontenance à son tour.

Le roman suit son cours ainsi et par petites touches le lecteur découvre lentement Hugo, à travers les yeux incrédules de Muriel. D’un côté il est issu d’un milieu beaucoup plus aisé qu’elle ne l’avait imaginé, mais aussi ce milieu impose des conventions de façade auxquelles elle n’est pas habituée.  Lorsque Hugo l’emmène en promenade le long des lacs suisses, il ne pense qu’à lui montrer les endroits où il a vécu enfant et semble se complaire dans ses souvenirs, tandis que Muriel attend un baiser romantique. Pourtant elle veut continuer à se rapprocher de lui car elle est frustrée. En effet, il lui semble que quelqu’un d’autre (en l’occurrence Linda) a vécu avec Hugo la vie qu’elle aurait dû avoir et qu’elle n’a pas eue (enfants, maison, voyages, etc.). Mais il n’y a rien à faire ! Elle a beau se souvenir de la force de son amour quand elle était encore adolescente et vouloir rattraper le temps perdu, quand l’un fait un pas, l’autre recule et inversement. Les deux héros se côtoient, se cherchent, mais ne se trouvent pas car ils ne sont jamais sur la même longueur d’onde en même temps. Les espoirs de Muriel s’envolent les uns après les autres et finalement elle découvre que le fringant Hugo est aujourd’hui au bout du rouleau. Seul, quasi sans emploi, à court d’argent, facilement irascible, songeant au suicide, il ne ressemble plus à l’image qu’elle avait conservée de lui. II ne lui reste donc plus qu’à reprendre l’avion, définitivement seule.

C’est donc à un drame humain, à un drame existentiel, que nous a conviés Laure Hadrien, dont le  style classique et bien balancé est agréable à lire. Subtilement, par des détails et des dialogues savoureux, elle nous fait entrer dans l’intimité de ces deux êtres qui se cherchent sans jamais se trouver. On a l’impression d’un puzzle qui se met méticuleusement en place. La moindre description qui semble anodine dans un premier temps (celle du mobilier de Hugo par exemple) prend tout son sens quelques pages plus loin en donnant des renseignements sur les personnages (ces meubles sont tout ce qu’il reste d’une période opulente passée). Quant à Hugo lui-même, il semble avoir une double personnalité. Parfois charmant, mais irrité l’instant d’après, entreprenant à ses heures, mais pour mieux reculer le lendemain, il est victime de sa situation. Coincé entre Linda qui reste présente dans sa vie par convention et parce qu’il faut sauver les apparences pour la société et Muriel, il louvoie sans cesse. Lui aussi se retrouvera seul, usé comme sa vieille voiture, et si la correspondance amoureuse qu’il venait d’entretenir lui avait fait du bien, voulait-il vraiment de la présence de Muriel ? Il n’est pas certain qu’il le sache lui-même.

 

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02:11 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (42) | Tags : littérature

27/07/2016

Marie

Cela faisait trois jours qu’ils se retrouvaient sur un banc, dans le parc communal. Trois jours qu’il la découvrait petit à petit, lui posant mille questions sur sa vie. Et elle, elle répondait ingénument, le plus honnêtement du monde, ce qui la rendait encore plus attrayante. Car il n’y avait pas à dire, elle était belle à croquer et quand le soir tombait et qu’ils se séparaient, il mourait d’envie de l’embrasser. Mais bon, ce n’était encore qu’une connaissance, même pas encore une amie et il ne fallait pas brûler les étapes. Et puis tout ce jeu de l’approche et de la conquête était délicieux et il convenait de le faire durer. Pourtant, une fois seul sur le chemin qui le ramenait chez lui, il n’arrêtait pas de rêver au moment où il la prendrait enfin dans ses bras pour l’enlacer.

Aujourd’hui, il avait appris son nom : Daverdisse. Son prénom, Marie, il le connaissait déjà. Marie Daverdisse ! Il se répétait ces syllabes avec délectation et il lui semblait que plus il les prononçait, plus la jeune fille lui devenait proche et familière. C’était comme si en apprivoisant son nom, il devenait intime avec la personne elle-même.

Tout en marchant, il tentait de se remémorer l’histoire qu’elle venait de lui raconter, une histoire qui avait eu lieu il y a très longtemps, pendant la guerre de 14-18. Il ne savait pas très bien pourquoi elle lui avait parlé de cela, ni même comment elle avait eu connaissance de ces faits horribles. S’il avait bien compris, un officier allemand avait été tué par des résistants et en représailles les soldats avaient rassemblé toute la population du village sur la place de l’église. Ensuite, ils avaient tiré dix numéros au sort et avaient fait sortir des rangs ceux qui occupaient la place correspondant au numéro. Ils étaient donc dix, neuf hommes et une jeune fille, qu’on avait poussé sans ménagement vers le mur de l’église. Pour les hommes, ce fut vite réglé : il y eut quelques détonations et ce fut tout. Pour la fille, ce fut un peu plus long, mais quand elle ressortit de l’église, les vêtements déchirés, elle n’eut pas le temps de raconter ce qui lui était arrivé : une balle derrière la tête la fit taire à tout jamais.

Voilà l’histoire lugubre que Marie lui avait racontée, sans qu’il sache exactement pourquoi. Le lendemain, qui était un jeudi, elle ne vint pas s’asseoir comme d’habitude sur le petit banc, dans le parc communal. Le vendredi non plus, ni les jours qui suivirent. Redoutant un malheur, le pauvre amoureux se mit à sa recherche, mais il eut beau interroger les passants, personne ne semblait connaître son amie. Le village n’était pourtant pas si grand que cela ! Complètement désemparé, ne sachant où aller, il finit par se réfugier près de l’église. Assis, le dos appuyé contre le fameux mur où avaient été fusillés les habitants de 1914, il regardait distraitement les tombes qui s’alignaient devant lui. Soudain, mu par un pressentiment, il se leva d’un bond et se dirigea vers la tombe la plus proche. L’inscription gravée dans la pierre le laissa sans voix et le plongea dans une grande perplexité :

Marie Daverdisse

1898 -1914

Assassinée par l’occupant.

 

Littérature

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29/06/2016

Une chanson de Julos Beaucarne

A écouter et à méditer. Et se souvenir de cette parole de La Boétie : "Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux."

 

"Depuis qu’Lumumba fut tué
Pour avoir dit sa vérité
Depuis qu’Lahaut est là en haut
Parce qu’il avait parlé tout haut
Depuis qu’on étouffa une fille
Dans un avion pour pas qu’elle crie
Les loups ont des têtes de mouton
Derrière les roses y a des chardons
Celui qui se tient haut perché
Il a le droit d’vous supprimer
De beaux enfants sautent sur des mines
Mais on n’arrête pas la machine
D’autres sont drogués pour tuer
Et la cocaïne les défait
Nous vivons en pleine barbarie
Les soldats violent toujours les filles
Chez nous un jeune homme fut visé
Tiré comme lièvre en un pré
Pour le diamant Kisangani
A été totalement détruit
Y a des fabriques et des boutiques
De fusils à deux pas d’ici
La mort fait vivre nos ouvriers
L’emploi est sauf, on laisse couler
Des femmes sont tuées à chaque jour
Par jalousie par leurs amours
Y a des p’tites filles qui sont forcées
Et toute leur vie en est gâchée
Y en a d’autres à qui on enlève
Le clitoris, leur vie s’achève
A trois ans, on tourne la page
Leur vivance est déjà veuvage
Nous sommes six milliards tout en bas
Maraboutés au nom de quoi
Au nom du pèse, au nom du fisc
Et du sacro saint bénéfice
Mineurs et majeurs détournés
Par des bonimenteurs roués
Qui veulent que nous marchions au pas
Et dans les souliers de leur choix
C’est celui qui est tout en bas
Qui est bien plus fort qu’il ne croit
Si nous le voulons toi et moi
Le cauchemar s’arrêtera
6 milliards de p’tits regardants
Peuvent devenir acteurs puissants
6 milliards de gens conscients
Ensemble changent le cours du temps"

 


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26/06/2016

Al Andalus

Il est là-bas des palais de rêves qu’ont construits des génies.

Dans la nuit andalouse, quand monte la lune dans le ciel noir,

Se découpent les créneaux d’une forteresse d’un autre temps.

Dans les jardins endormis, si tu prêtes l’oreille,

Tu entendras le murmure des fontaines

Et le doux chant de l’eau qui retombe en pluie dans les vasques bleues.

Murmure magique, douce mélodie

Dont les syllabes ressemblent aux paroles de celle que tu aimas.

Celle-là qui un soir s’en alla, magicienne du silence,

Au travers des arceaux arabes des palais andalous.

 

Reste la mémoire et les sanglots de la fontaine.

Mais parfois, quand la lune resplendit,

Il me semble voir une ombre qui se glisse, féminine et svelte,

Le long des murs de l’Alhambra.

 

Ce n’est sans doute qu’un rêve.

Pourtant, dans les jardins du Generalife, l’odeur entêtante des roses

Parle encore d’amour dans la chaleur enivrante de la nuit andalouse.

 

littérature

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19/06/2016

Premier amour

Il l’attendait chaque jour à la sortie de son lycée. Il l’observait de loin, sans rien dire et surtout sans oser l’approcher. Lui, il était d’une autre école, de l’enseignement laïque et son père était socialiste.  Elle, cela se voyait, était d’un autre monde, plus beau, plus aisé, et chaque dimanche elle accompagnait ses parents à la grand-messe, cela il le savait. Deux mondes différents et entre eux un abîme qui interdisait toute tentative. Comment aurait-il seulement osé l’aborder ? Au fond de lui-même, pourtant, il savait que tout cela n’était que des prétextes qui lui permettaient de se complaire dans sa timidité. Eût-elle été du même niveau social que lui qu’il n’aurait pas fait un pas de plus. Mais comment aborder une jeune fille quand on a seize ans et qu’elle est belle comme l’amour ?

Alors il l’observait de loin. Une fois les cours terminés il plantait là tous ses copains et se ruait à travers les rues de la ville pour être là quand elle sortirait. Heureusement, dans ce lycée chic, on sortait dix minutes plus tard que dans les autres écoles, histoire sans doute de montrer une différence de classe. Le fait d’être élève dans cette institution prouvait qu’on n’était pas comme les autres. Elle, en tout cas, n’était pas comme les autres, ça c’était certain ! Fine, élancée, elle resplendissait dans son petit uniforme. Une jupe bleue avec de beaux plis et un chemisier blanc impeccable sur lequel on devinait de loin une chaîne en or avec un crucifix. Qu’est-ce qu’il aurait donné, lui le mécréant, pour être à la place de ce crucifix, bien positionné sur la poitrine de cette jeune fille. Parfois, chez lui, il imaginait non seulement qu’il lui parlait mais qu’il prenait dans sa main ce crucifix, pour lui prouver que tout agnostique qu'il fût, il n'en était pas moins disposé à faire un pas en direction des mystères qu’elle vénérait. Mais en fait de mystère, il songeait surtout à la chair blanche et tendre qui se trouvait sous le chemisier et qui s’élevait et s’abaissait à chaque respiration. A propos de respiration, quand de telles idées lui venaient en tête, il se retrouvait sans souffle, affolé et désemparé, ne sachant comment mettre un terme à ce trouble qui s’emparait de lui.

Il l’observait donc de loin, qui papotait avec ses copines, puis qui se dirigeait seule vers l’arrêt de l’autobus. Alors il se mettait à la suivre à une distance respectable, en ayant bien soin de  ne pas attirer son attention. De toute façon, même si elle s’était retournée (ce qu’elle n’avait jamais fait) elle n’aurait pas été étonnée de sa présence à lui (pour autant qu’elle le remarquât) puisqu’il prenait le même bus qu’elle. Elle le connaissait donc de vue et n’avait jamais manifesté la moindre inquiétude quand il passait devant elle, l’air indifférent,  pour aller s’appuyer au mur qui prolongeait l’abri de verre où elle se réfugiait, protégée du soleil comme de la pluie. C’était alors dix minutes de bonheur, dix minutes qui devenaient parfois quinze ou même vingt, quand la circulation du centre-ville retardait les transports en commun. Une nouvelle fois il l’observait à la dérobée. Assise sur un banc et plongée  dans un livre, elle ne remarquait pas à quel point il la dévorait des yeux. Ah, ces boucles de cheveux noirs qui descendaient en cascade jusqu’aux oreilles ! Comme il aurait voulu les écarter et de sa lèvre effleurer la peau du cou, qui devait être douce et blanche…

 

Mais l’autobus finissait toujours par arriver, rompant le charme. Elle fermait son livre et d’un pas souple et nerveux pénétrait dans l’énorme véhicule. Il la suivait en retrait, se mêlant à la foule des autres élèves parmi lesquels il se noyait afin de rester invisible. On longeait le parc, puis le grand fleuve. Enfin, on pénétrait dans les quartiers aisés, là où des villas s’alignaient entre des bosquets de bouleaux ou de noisetiers. Elle descendait, son livre à la main, toujours de la même démarche souple et gracieuse. Une dernière fois, il essayait de la suivre du regard, mais déjà le bus virait à angle droit et amorçait la descente qui le ramenait vers les bas-quartiers, là où étaient les usines et les fabriques et où s’alignaient des rangées de maisons identiques aux briques noircies par les fumées.

Un jour, oui, un jour, il descendrait au même arrêt qu’elle et il l’aborderait. Il lui expliquerait que s’il avait laissé le bus continuer sans lui, c’était pour avoir l’occasion de lui parler. Alors, étonnée, elle l’écouterait et pour la première fois remarquerait sa présence. Il parlerait de tout, de rien, et elle sourirait en l’observant à la dérobée. Quand ils seraient arrivés devant sa maison, il prendrait un air détaché pour dire qu’il continuait sa route, mais elle, dans un mouvement spontané, viendrait gentiment l’embrasser sur la joue avec dans le regard un feu qu’elle n’avait jamais eu Elle lui dirait « A demain » et avant que la grande porte cochère ne se referme derrière elle, il verrait une dernière fois ses prunelles brillantes. Ce serait le bonheur absolu et c’est en sifflotant qu’il s’acheminerait vers la vile basse, tout simplement heureux et laissant ses seize ans déborder de joie.

Oui, voilà ce qu’il ferait. Mais pas aujourd’hui. Non, aujourd’hui il était trop tôt encore pour entreprendre une telle démarche. Et puis il risquait de pleuvoir et les gros nuages noirs qui s’amoncelaient dans le ciel étaient d’un mauvais présage. Non, il faudrait choisir un jour de printemps, quand l’air doux et les premiers bourgeons mettaient tout le monde en joie. Non, aujourd’hui, il se contenterait de l’observer en train de papoter avec ses copines devant l’entrée du lycée.

Allons, la voilà qui dit au revoir et qui prend la direction de l’arrêt de bus. D’où il se trouve, il voit une grosse voiture qui avance à vive allure sur la chaussée. Il voit aussi la jeune fille qui s’apprête à traverser. Distraite, elle n’a rien vu ! Alors, comme malgré lui et par réflexe, il crie son prénom de toutes ses forces : « Isabelle ! » Et la voilà qui s’immobilise au milieu de la route et qui regarde dans sa direction, étonnée. « Isabelle ! » crie-t-il encore. Pendant une seconde leurs regards se croisent puis la voiture arrive dans un hurlement de freins et percute la jeune fille.

C’est fini.

Pendant des années il repensera à cet événement. S’il avait pu, comme les autres jours, se taire et garder le silence, peut-être vivrait-elle encore. La première fois qu’il avait osé l’apostropher avait aussi été la dernière. La vie est vraiment cruelle parfois. Depuis il reste seul, sans rêve et la conscience remplie de remords.

 

Littérature

00:05 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : littérature

05/06/2016

Sable

Le sable de la plage est comme une ardoise

Que la mer efface jour après jour

Et toujours les pas des amoureux disparaîtront

Dans les profondeurs océanes.

 

Quand il ne reste rien que quelques grains de sable

Que le vent emporte en tourbillons improbables

Comment croire encore que Roméo et Juliette ont pu se rencontrer

Et marcher ici même dans la brise marine ?

Comment imaginer qu’ils ont pu s‘aimer devant l’immensité du monde

Et se faire des promesses éternelles sous le vol blanc des grands oiseaux de mer ?

 

A l’horizon passe un bateau en partance vers un Orient lointain.

Bientôt il aura disparu et il ne restera de lui qu’un souvenir

Qui s’effacera petit à petit dans la mémoire des vieux marins.

 

Et voilà la marée qui monte encore une fois à l’assaut de la plage

Et efface pour la millième fois les traces de tes pas.

Seule demeure la profondeur océane et la brise marine qui emporte tout

Absolument tout

Même les grands oiseaux blancs de nos rêves.

 

Littérature

02:34 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

02/06/2016

"Meurtre en Ardenne" de Jacques Degeye aux Editions Eole

Autre rencontre lors du salon du livre de Vresse-sur-Semois, celle du souriant Jacques Degeye, historien de formation, et qui vient d’ailleurs de publier chez Chloé des Lys une étude sur la Russie de Poutine.

Mais c’est de son roman « Meurtre en Ardenne », dont je veux vous parler. Roman policier, évidemment, puisque le livre s’ouvre sur un décès suspect, qui se révélera vite être un empoisonnement. Il s’ensuit une enquête et après quelques rebondissements on trouve le coupable qui finit en prison. Dit comme cela, rien qui sorte de l’ordinaire. Sauf que l’auteur a ancré son intrigue dans un cercle familial où, on s’en rend compte petit à petit, les relations sont compliquées. Déjà, bien avant le meurtre, il y avait eu un suicide. Aucun rapport me direz-vous ? Si, justement, car l’homme qui s’est suicidé l’a fait par désespoir parce que sa femme Camille le trompait. Quant à la victime assassinée, elle mourra parce qu’elle trompait sa femme Julie avec sa belle-sœur… Camille. Deux sœurs donc dont l’une vole le mari de l’autre à son insu. Car il y a beaucoup de non-dit dans ce roman. Il y a ceux qui ignorent tout comme Julie (et qui à ce titre devient victime du destin qui la frappe au moment où elle s’y attend le moins) et ceux qui agissent dans l’ombre comme Camille.

On remarquera que le thème de la dualité est omniprésent dans ce roman. Julien, la personne assassinée (donc le mari de Julie ou l’amant de Camille, comme vous voulez) est d’abord un fonctionnaire, mais il est aussi un écrivain. Sa femme ne connaît finalement que le fonctionnaire (rassurant dans sa routine quotidienne, mais offrant une vie un peu ennuyeuse tout de même, ce qui l’oblige elle à se réfugier dans son travail d’infirmière), tandis que sa soeur Camille, qui est traductrice, ne verra en Julien que l’écrivain, avec qui elle a plein d’affinités intellectuelles. Autres dualités : chaque couple a deux enfants, nous sommes en présence d’un double triangle amoureux et nous assistons à une rivalité entre deux soeurs. Et en plus il y a  deux décès, un meurtre et un suicide. L’auteur s’interroge sur la différence que la société fait entre les deux : alors que le meurtrier est puni, personne ne se pose la question de savoir pourquoi le mari de Camille s’est suicidé. Or c’est par désespoir, parce que sa femme le trompait. Indirectement, elle est donc la cause de sa mort, comme elle est la cause de la mort de son amant Julien (tué à cause de son adultère). Du simple roman policier, nous avons donc glissé vers des questions quasi existentielles aux nœuds cornéliens  autrement plus passionnantes.  

On notera aussi chez les protagonistes le désir de s’échapper de la vie quotidienne à tout prix. Julien en écrivant des romans le soir après son travail de fonctionnaire, sa femme en se noyant dans son travail d’infirmière qui lui donne l’impression d’être utile, Camille en collectionnant les amants. A côté de tout cela il y a la jeune génération, qui observe tout cela et parmi laquelle l’assassin pourrait bien se cacher.

Jacques Degeye nous a donné là un roman au style sobre et agréable, qui se lit avec plaisir.

 

Littérature

00:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature

30/05/2016

"Le miroir d'une vie" de Nadège Piéron

Dans ces salons ou ces bourses aux livres, on parle et c’est assurément ce qui les rend intéressants. Il faut dire que les rencontres avec le public se transforment le plus souvent en rencontres entre auteurs et c’est très bien aussi.

Ce jour-là, j’avais été intrigué par ma voisine. Très jeune, assise dans un fauteuil roulant, elle arborait pourtant un grand sourire. Ou trouvait-elle la force de ne pas en vouloir à la vie, qui manifestement ne l’avait pas gâtée ? On a parlé un peu, pas beaucoup, quelques banalités, finalement. Mais elle écrivait, ce qui m’intéresse toujours au plus haut point, et j’ai tout de suite pressenti qu’elle devait puiser là une force certaine. Les gens heureux n’ont pas d’histoire et aux racines de l’écriture on trouve souvent une faille, une déchirure ou un drame. Dans son cas, il ne fallait pas aller chercher bien loin. Pourtant, je ne savais encore rien.

Revenu chez moi, j’ai lu son livre de poèmes. Le premier texte m’a semblé un peu naïf.

Mon cœur souffre quand tu es loin de moi

Mon cœur sourit quand je suis dans tes bras 

Bon, soit. Mais à la deuxième page, le sujet devenait plus interpellant : « Pourquoi moi ? Pourquoi pas elle ? » Elle, la sœur jumelle qui ne souffrait pas d’un handicap. Question existentielle s’il en est. Oui, pourquoi ? Pourquoi la vie s’acharne-t-elle sur certains et pas sur d’autres ? Pourquoi est-elle si injuste ? Il n’y a pas de réponse, on peut juste poser la question pour montrer qu’on est conscient de cette injustice. L’écriture, c’est cela aussi : dire.

Le livre, du coup, commençait à prendre un certain poids et à devenir beaucoup plus profond.

Ensuite venaient des poèmes d’amour, dans lesquels on sentait que la jeune femme avait trouvé l’âme sœur, le compagnon idéal. Un sourire aux lèvres, le lecteur que j’étais était content pour elle. Enfin, la vie s’était montrée tendre et généreuse à son égard. L’injustice était en grande partie réparée et voilà sans doute ce qui expliquait le sourire qu’arborait la poétesse.

Vient ensuite un poème intitulé « Aurore » qui s’adresse à l’enfant désiré, à la fille que la jeune femme voudrait avoir. C’est beau et émouvant de s’adresser ainsi à un enfant qui n’est pas encore né. Sur un plan littéraire, c’est très réussi. On sent le rêve qui s’exprime par les mots :

J’ai tellement peur

De ne pas voir naître ce bonheur.

Pour moi,

Tu es déjà là.

Mais le bonheur est court et soudain le rêve se brise. L’homme qui partageait la vie de l’auteure a disparu. Le futur père, l’amoureux, l’amant merveilleux, s’en est allé rejoindre les étoiles, sans doute frappé par la maladie.

Et là on arrête sa lecture. On se dit que ce n’est pas possible, autant de malheur. On a peut-être mal compris. Mais quand on revient aux poèmes, la vérité est bien là :

Je suis envahie par le désespoir

Je ne sais plus y croire

Viennent ensuite des poèmes remplis de tristesse, de solitude et de manque, très beaux, très émouvants.

Quand on referme le livre, on n’est plus le même. C’est un petit livre, certes, mais qui reflète toute une existence. Le titre, « Le miroir d’une vie », auquel on n’avait tout d’abord pas prêté attention prend subitement tout son sens.

Et on se souvient une nouvelle fois du sourire de la jeune femme, à la bourse aux livres, et on se demande plus que jamais où elle trouve cette énergie vitale. En elle-même, manifestement, et dans les mots qu’elle écrit et qui relèvent d’une démarche cathartique. Quand je disais que ceux qui écrivent le font par nécessité…

 

Littérature

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24/05/2016

"Sables" de Laurent Dumortier

Dès la première phrase qui est une sorte d’exergue, le ton est donné : « Chaque grain du sablier qui s’écoule est un morceau de vie qui tombe, une chute dans le néant du passé. Le futur est là, sous nos yeux, mais il est irrémédiablement condamné… »

On l’aura compris, les textes que l’on va lire ne brilleront pas par leur optimisme. L’auteur nous dit que la vie (notre vie) nous file irrémédiablement entre les doigts. A peine vécu, le moment présent est déjà du passé et ne nous appartient plus. Quant au futur, inutile de se réjouir, il sera bientôt, lui aussi, du passé. La vie (notre vie) nous apparaît donc comme illusoire. Privés de futur, nous ne sommes déjà plus que du passé avant même d’avoir été. 

J’adore ce genre d’approche, qui fait réfléchir tout en nous donnant une gifle pour nous réveiller. Car la littérature, cela me semble aller de soi, n’est pas là pour nous raconter des histoires (dans les deux sens du terme) mais pour nous amener à la conscience. On peut dire que Laurent Dumortier y arrive pleinement car on ne sort pas tout à fait indemne de ses textes.

Ceux-ci sont courts, très courts même, et l’auteur s’en explique au début de son petit recueil. Il ne veut pas, ici, s’embarrasser de la psychologie de ses personnages (sans quoi il aurait écrit un roman) mais nous présenter « un instantané, une photographie d’un événement ». Dès lors, le genre littéraire adopté doit correspondre à ce qu’il veut exprimer. Ses récits voulant aller à l’essentiel, une ou deux pages suffisent amplement pour nous montrer que la mort n’est jamais loin et qu’elle nous guette au tournant.

Le thème du sable (celui du sablier, qui symbolise le temps qui fuit) est le leitmotiv qui traverse toutes ces petites nouvelles, aussi sombres que percutantes. Sable du désert, rose des sables un peu magique, sable avec lequel on fabrique le verre, sables mouvants dans lesquels on s’enfonce désespérément sans espoir d’en ressortir, sable qui envahit l’espace et qui risque de nous étouffer, sable des plaines de jeux où les enfants disparaissent… Tous ces sables sont inquiétants et nous rappellent que notre vie actuelle, que l’on croit bien stable, peut  très vite basculer dans l’horreur.

Car certaines des nouvelles de ce recueil sont à la limite du fantastique, ce qui leur donne un petit côté original que personnellement j’ai adoré. Bon, je ne vais pas ici vous donner trop de détails, mais retenez que ce côté fantastique sert surtout à nous montrer que notre vie confortable peut basculer à tout moment. Comme je le disais au début : nous n’avons pas de futur, le temps de nous apercevoir que nous sommes éphémères et déjà nous avons passé.

L’illustration de couverture (merci à France Delhaye !) est en elle-même un résumé du livre, puisqu’elle nous montre un squelette dont les os sont déjà partiellement éparpillés sur un lit de sable. Beau raccourci pour dire que chaque grain de sable qui s’écoule du sablier nous rapproche de l’instant fatal. « Vulnerant omnes, ultima necat » (Toutes blessent, la dernière tue), disaient les anciens Romains en parlant des heures. Voilà une formule que Laurent Dumortier aurait pu faire sienne, assurément.

Bonne lecture, ne traînez plus pour vous procurer ce livre, car le temps presse, je vous assure !  

 

Littérature

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19/05/2016

"Nuageux à couvert" de Marcelle Dumont, aux Editions Chloé des Lys

Nuageux à couvert de Marcelle Dumont

Joli recueil de nouvelles que nous offre là Marcelle Dumont. C’est le premier livre que je lis d’elle mais je n’ai vraiment pas été déçu (pour ceux et celles qui n’auraient pas compris,  cette tournure est une litote pour dire que j’ai adoré).

Souvent les lecteurs sont un peu réticents à lire des nouvelles. Ils ont tort, car chaque texte pris isolément est souvent très fort. Sans doute préfèrent-ils les textes plus longs, qui leur permettent de rester avec les mêmes personnages pendant 250 pages. Sur ce point-là, évidemment, on ne peut que leur donner raison et j’avoue que moi-même j’étais tellement pris dans les différentes histoires racontées ici que j’aurais voulu qu’elles se poursuivent. Loin d’être là un défaut, c’est plutôt la preuve d’une grande qualité littéraire.

Ceci dit, à y bien réfléchir, les textes de Marcelle ne sont pas des nouvelles au sens strict. En effet, une nouvelle est généralement courte et sa fin doit être surprenante. Ici, certains textes sont tout de même assez longs et la situation qu’ils décrivent se poursuit jusqu’au bout. Plutôt qu’une fin étonnante, on a plutôt une fin inéluctable, qu’on sentait venir, mais qui du coup plonge le lecteur dans une réflexion existentielle. En effet, les histoires racontées, qui tournent pourtant autour de l’amour et du désir, finissent quasi toutes de manière dramatique. Non pas qu’il y ait des crimes (à vrai dire, il y en a un, mais chut, je ne veux rien révéler) mais plutôt une sorte de destin auquel les personnages n’échappent pas. Pourtant, on n’est pas ici dans la tragédie grecque, avec des dieux qui se jouent des hommes et de leur « ubris », de leur orgueil. Non, on a plutôt des personnages qui recherchent l’amour à tout prix, pour différentes raisons, et qui du coup se retrouvent dans une relation de couple peu satisfaisante. Quelque part, ils sont donc responsables de la situation dans laquelle ils se sont mis. Pourtant, Marcelle Dumont ne les condamne pas. On dirait plutôt qu’elle voudrait les voir réagir, prendre enfin leur vie en main  et retrouver leur liberté. Mais les pauvres n’y arrivent pas, car les hommes (ou plutôt les femmes, car ce sont surtout elles les héroïnes) sont faibles.

Différents cas de couples mal assortis sont envisagés (ce qui donne au recueil une unité certaine et il suffit de suivre ce fil rouge pour passer d’un texte à l’autre). Il y a la petite bourgeoise hautaine, fière de sa beauté, dont la mère repousse tous les prétendants car ils ne sont jamais assez bien pour elle et qui finira vielle fille. Il y a celle qui veut fuir sa mère à tout prix et qui pour cela épouse le premier venu. Il y a celle qui rêve de voit enfin mourir ce mari mal aimé qui végète maintenant dans un lit, quasi inconscient. Il y a la petite employée qui passe son temps de midi avec un collègue bien sympathique, mais qui se rend compte un jour qu’elle est sur une pente dangereuse. Il y a les amoureux de la Grande Guerre, qui ne peuvent que s’écrire des lettres de plus en plus tendres. Pourtant le beau Poilu restera dans sa tranchée et en reviendra pas. Il y a deux marchands de glace italiens qui se battent pour les beaux yeux d’une demoiselle un peu provocante. Il y a celle qui a épousé un artiste un peu fou, avec qui la vie est tout simplement impossible, mais qu’elle aime et qu’elle aimera toujours, même quand le couple se sera défait. Il y a  Christine, qui sombre peu à peu dans la folie (un cas d’Alzheimer ?) au décès de son mari. Ce texte est beau et poignant, car la décrépitude de l’héroïne est décrite par petites touches, ce qui prouve que Marcelle Dumont sait raconter une histoire. Tout est vu en fait par les yeux naïfs et incrédules de Christine, qui ne comprend plus rien au monde qui l’entoure et qui perd peu à peu la mémoire. Il y a enfin la petite tenancière d’une pompe à essence qui finit par prendre un amant pour échapper à sa vie morne.

Dans tous les cas, donc, les femmes de ces histoires avaient misé sur l’amour et elles se retrouvent malheureuses et prises au piège. Marcelle Dumont semble donc vouloir nous donner une leçon de lucidité. Ne rêvez pas, ne comptez pas sur les autres et encore moins sur le prince charmant. Trouvez plutôt assez de force en vous pour vous assumer.

Le style est très classique, très beau et se lit sans difficulté aucune. Les mots et les phrases coulent comme une rivière et le lecteur se laisse emporter par ce flot continu. C’est vraiment là un beau recueil.

 

Littérature

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17/05/2016

Edmée de Xhavée, "Villa Philadephie", Editions Chloé des Lys

Je l’avais commandé.

Il m’est parvenu, je l’ai lu, il m’a plu.

Lui, c’est le dernier livre d’Edmée De Xhavée, « Villa Philadelphie ». Il s’agit d’un récit où tout se dédouble, mais où le semblable est finalement différent. C’est l’histoire de deux sœurs qui se marient et à qui leurs parents ont acheté deux maisons jumelles, afin que même adultes elles ne soient pas séparées. Le jardin et la véranda sont même communs, ce qui facilite les échanges. Dans ce jardin, se dresse une nymphe de pierre toute moussue, statue unique qui symbolise le destin de la femme (amour et désir). Et en effet, chacune des sœurs, sortant de l’adolescence, va devoir choisir son destin de femme. Le lecteur va vite se rendre compte que leurs chemins vont être très différents. Le désir des leurs parents de les réunir sous un même toit est donc une illusion. Ce sont eux qui se sont imaginé qu’elles étaient semblables, mais il n’en était rien. Rosalie est énergique, pleine de vie et a épousé un homme qui l’adore. Eveline est plus effacée, plus terne, et on la remarque moins. Il faut dire que depuis sa petite enfance, elle est dominée par son aînée car celle-ci a besoin d’attirer l’attention sur elle. Aimée, la mère, rentrera dans son jeu sans même le remarquer et complimentera toujours son aînée au détriment de la cadette. Rien d’étonnant que celle-ci devienne plus effacée et épouse un homme sans relief qui ne se marie que par convention et non par amour.

La dualité, cependant, continue en apparence. Mariages, fausses couches, premières naissances, les deux sœurs semblent connaître la même vie. Sauf que la première resplendit et que l’autre est terne, sauf que l’une est aimée et que l’autre n’est même pas désirée. Et c’est là que tout bascule. Se rendant compte de l’échec de son mariage, Eveline cherchera en elle-même le sens de son existence. Elle puisera sa force dans son amour de mère et dans sa richesse intérieure. Du coup, petit à petit elle va se transformer jusqu’à finir par rayonner. Les étranges broderies qu’elle réalisait adolescente, ternes d’un côté et exubérantes de couleurs de l’autre (toujours ce thème de la dualité, donc) préfiguraient déjà cette évolution.

Mais tandis qu’Eveline tire son bonheur d’elle-même, sa sœur Rosalie continue à avoir besoin du regard des autres (celui de son mari, mais surtout celui de sa mère) pour exister. Elle brille, certes, mais à travers leurs yeux.

La vie avance et Edmée De Xhavée fait défiler les années devant nos yeux. Le roman commence en 1920 et se termine au début des années soixante.  Par petites touches, l’auteur nous fait découvrir la vie aisée de la bourgeoisie de Verviers, enrichie par le commerce de la laine, puis c’est la guerre, qui emportera le mari de Rosalie, et enfin le lent déclin de la cité lainière. Derrière le destin des héros, on peut donc lire en filigrane celui de toute une région.

L’écart entre les deux sœurs s’est maintenant creusé à un point tel qu’elles sont devenues bien différentes. Alors qu’Eveline a toujours son mari, son fils Paul et une fille qui est née sur le tard, Roseline est veuve et vit seule avec son grand fils, qui tout doucement regarde ailleurs. N’ayant plus personne pour l’admirer et la mettre sans cesse en valeur (Aimée, la mère, vient de décéder) elle sombre tout doucement dans une sorte de folie, accusant même sa sœur cadette des pires crimes. Vieillissante, l’image que son miroir lui renvoie est désormais celle d’une femme décrépite et laide (toujours ce thème du double, où le même est finalement différent de ce que l’on croyait).

 Les enfants se marient et quittent la maison. Eveline se rend compte qu’elle ne peut plus rester là, entre sa sœur en pleine décrépitude et qui ne lui adresse même plus la parole et son mari plus que terne et qui ne s’intéresse qu’à sa collection de papillons. Elle décide donc de prendre définitivement sa vie en main et de partir. La villa sera vendue et détruite. Seule subsistera la nymphe dans le jardin. Faite en pierre, elle était finalement la seule à devoir être immuable et éternelle.

C’est donc un beau roman qu’Edmée De Xhavée nous offre là. Comme d’autres l’ont déjà écrit ailleurs, on sent en elle une grande aisance à analyser l’âme féminine et le moindre regard ou la moindre parole de ses héroïnes est toujours finement décortiqué. Le lecteur découvre ainsi, par petites touches, leurs aspirations et leurs déceptions, leurs désirs et leurs regrets. J’ai particulièrement apprécié le lent continuum qui nous montre le cheminement de chacune des deux sœurs et qui fait que finalement la situation s’inverse. C’est Eveline la timide et l’effacée qui finira par rayonner et par prendre sa vie en main tandis que celle que l’on croyait  brillante et qui n’était finalement que superficielle, sombrera perdue dans sa propre médiocrité.

Derrière tout cela, il y a l’amour. Certes Rosalie était aimée de son mari comme de sa mère (tandis qu’Eveline l’était beaucoup moins), mais en femme égoïste elle s’est nourrie de cet amour et n’a rien donné en retour. Une fois les êtres qui l’admiraient disparus, elle s’est retrouvée pour la première fois face à elle-même et ne l’a pas supporté. Eveline au contraire avait de l’amour en elle et même si elle en  a moins reçu, elle a su se construire à partir de ses rêves et de ses aspirations. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’à la fin du roman elle quitte la villa Philadephie pour commencer une nouvelle vie pleine d’espoir à l’étranger.

En conclusion, je recommande vivement ce livre bien écrit, au style agréable, à tous ceux qui aiment l’analyse de l’âme humaine. J’ai pris un réel plaisir à le lire.

 

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