Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/06/2019

Train de nuit (suite et fin)

Je me sentais proche d’elle et pas seulement à cause de ses propos révolutionnaires. Ce qu’elle m’avait dit de Rimbaud m’avait aussi beaucoup étonné. On sentait qu’elle maîtrisait les textes du poète à la perfection et qu’elle savait en extraire toutes les pépites, depuis les rêves impossibles jusqu’à la révolte. Décidément, c’était là une fille étonnante et je me promis de faire plus ample connaissance avec elle dès le lendemain.     

Mais quand je me suis réveillé au petit matin, le train était à l’arrêt en gare d’Hendaye et les premiers voyageurs commençaient à se diriger vers le terminal ferroviaire espagnol. Sur la couchette en face de la mienne, il n’y avait plus personne ! Mon Dieu, elle était partie sans rien dire ! Peut-être, pleine de sollicitude,  avait-elle eu peur de me réveiller ? Mais cela n’avait pas de sens puisque le train était arrivé à destination. Sans doute avait-elle plutôt voulu disparaître avant que je l’interroge de nouveau sur la Colombie. Du coup, je m’en suis voulu de m’être montré par trop indiscret la veille. Sans ma stupide curiosité, ma compagne serait encore là, et c’est ensemble que nous aurions continué le voyage. Mais si elle allait à Salamanca, comme elle l’avait prétendu, elle devait prendre le premier train pour l’Espagne ! Et moi qui restais là comme un idiot à me poser des questions, alors qu’il fallait courir et essayer de prendre le même convoi qu’elle ! Je sautai en bas de ma couchette et rassemblai mes affaires le plus vite possible.  C’est alors que je remarquai un foulard qui traînait à terre et qu’elle avait manifestement oublié. Je me souvenais qu’elle le portait autour du cou la veille, quand elle était entrée dans le compartiment. Je le respirai et tout son parfum, toute son odeur à elle, me pénétra aussitôt. J’en restai abasourdi, quasi en extase. Il me semblait entrer ainsi dans son intimité et j’en étais tout troublé. Se pourrait-il qu’elle eût fait exprès de perdre ce foulard ou l’avait-elle vraiment égaré ? Peu importait finalement, puisqu’il me restait ainsi un petit quelque chose d’elle. Un « presque rien » comme disent les philosophes, mais qui néanmoins importait beaucoup pour moi. Il me semblait enfouir mon visage dans son cou parfumé et je m’imaginais déjà en train de lui mordiller tendrement l’oreille avant de chercher ses lèvres et de finir par un baiser envoûtant.

Il n’y avait plus une minute à perdre ! Je rassemblai mes affaires en un tournemain et, le foulard à la main, je me précipitai dans le couloir du train. Une fois à l’extérieur, je courus le plus vite possible vers les barrières qui séparaient la France de l’Espagne. Enfin arrivé  aux guichets, je parvins à me faufiler et à grappiller quelques places. Mon billet en poche, je me suis précipité vers le train qui attendait le long du quai. Je suis monté dans le premier wagon  et j’ai parcouru toute la rame en espérant retrouver ma fascinante amie. Mais j’eu beau refaire le trajet plusieurs fois, je dus me rendre à l’évidence : elle n’était pas là. Pourtant c’était bien le premier train en partance pour Salamanca ! Je n’y comprenais plus rien. Quand le convoi s’ébranla et prit de la vitesse, j’ai fini par m’asseoir. Mon sac à dos sur les genoux, je continuais à respirer l’odeur du foulard, sous l’œil réprobateur d’une vieille douairière, coincée dans son tailleur rose, qui me dévisageait d’un œil morne et méprisant. Qu’elle ne m’adresse surtout pas la parole, la vieille chouette ! Je n’en avais rien à foutre de ses considérations morales, j’étais amoureux et me moquais bien du reste.

Après un bon moment, je repris mes esprits et contemplai le paysage qui défilait à grande vitesse. Déjà nous avions quitté le Pays basque et nous parcourions le plateau monotone et aride de la Vieille Castille. Etais-je une sorte de Dom Quichotte à la recherche de rêves impossibles ? C’était à craindre. C’est alors que mon regard tomba sur la page d’un journal du matin qui traînait sur la tablette. En gros plan il y avait une photo de la fille que je recherchais ! Je n’en revenais pas ! Je lus le titre et en restai abasourdi : « Una Francesa asesinada en Colombia por un grupo de extrema derecha. » Une jeune fille française assassinée en Colombie par un groupe d’extrême-droite. Le journal était daté de ce matin et le meurtre avait été découvert la veille au soir, vers vingt-deux heures, heure espagnole. Pourtant cette même jeune fille avait bien pénétré dans mon compartiment ! Je ne savais plus que penser. Etais-je devenu fou ? Avais-je eu une hallucination ?  Mystère. J’étais incapable de me prononcer. Les yeux dans le vague, j’ai regardé les champs de Vieille Castille défiler avec monotonie, tandis que je continuais à serrer compulsivement le foulard au parfum enivrant.

espagne2.jpg

23:51 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature

Commentaires

La romance a pris soudain un tour tragique...
C'est sans doute mieux ainsi...non ?
Mais je garde un peu de parfum de regret sur les lèvres... ;-)
•.¸¸.•*`*•.¸¸☆

Écrit par : celestine | 26/06/2019

@ Célestine : ben oui. Mais vous savez, la réalité et la littérature sont deux choses fort différentes :)

Écrit par : Feuilly | 26/06/2019

Écrire un commentaire