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20/04/2017

Art pariétal

Je me demande pourquoi nos ancêtres préhistoriques se sont réfugiés au fond des grottes pour aller peindre. Tout simplement pour avoir une paroi rocheuse sur laquelle dessiner me direz-vous. Certes, certes, mais des parois rocheuses, il y en a  à l’air libre. Il existe des falaises le long des rivières et des fleuves, par exemple. Souvent, le bas de celles-ci (la zone la plus facilement accessible) est même protégé des intempéries par la partie haute, qui la surplombe. Ainsi, on rencontre souvent de telles falaises le long de la Dordogne, dans la région précisément où on a retrouvé un certain nombre de grottes avec des dessins rupestres.

Alors pourquoi aller dessiner au fond d’une grotte obscure quand la nature offrait un support naturel accessible et bien éclairé ?

On pourrait penser que cela s’est peut-être fait et que seuls les dessins intérieurs, protégés de la pluie et du vent, ont survécu. Mais un tel raisonnement ne tient pas la route. En effet, suite à des éboulements, des glissements de terrain ou que sais-je, une partie au moins de ces falaises aurait dû  se retrouver protégée des intempéries et on n’aurait pas manqué de découvrir là des vestiges de peintures rupestres.

Mais non, généralement les dessins répertoriés se situent dans des grottes. Il y a des exceptions, je le sais, mais majoritairement c’est au plus profond des grottes qu’on a retrouvé des dessins (mains pleines ou mains creuses, représentations d’hommes, de femmes, d’animaux, etc.). Alors je me dis qu’il doit bien y avoir une raison à cet état de fait.

La grotte, c’est l’obscurité, la nuit. Peindre dans la nuit, c’est se cacher et ne pas vouloir que son dessin apparaisse au grand jour. Le but de celui-ci est donc bien religieux. Seuls quelques privilégiés devaient avoir accès à l’art pariétal. Il fallait sans doute être initié, être chamane ou que sais-je ? Le dessin touche au sacré.

La grotte, c’est aussi le ventre de la terre, une sorte d’utérus qui renvoie à nos propres origines. Rentrer dans la grotte pour y peindre ce que l’on voit dans la vie de tous les jours (les animaux chassés) n’est –ce pas revenir à ses propres origines, rentrer dans le ventre de sa mère et là, dans cet endroit où nous avons été conçus, toucher du doigt le mystère de la création ? Peindre dans le silence et l’obscurité de l’intérieur ce qui se passe au-dehors, c’est remonter le temps et immortaliser dans le silence souterrain tout ce qui existe, existera et a existé. C’est dire que là, dans ce noir absolu, la vie va soudain surgir. Il n’y avait qu’une paroi rocheuse et voilà que des troupeaux de bisons galopent. L’homme est venu ici pour dire le mystère de la vie, la vie qui est apparue on ne sait comment, mais qui était déjà là, en gestation, au cœur même de la terre, notre mère à tous.

 

 

art pariétal

00:05 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : art pariétal

13/04/2017

Jardinage

 

Il faisait beau dimanche et un grand soleil nous faisait oublier les jours gris des longs mois qui venaient de s’écouler.

L’équinoxe de printemps était dernière nous. Je le savais, la roue avait tourné, irrémédiablement, comme chaque année, comme toujours.

Emporté dans l’immensité de l’espace sur ma petite planète, je méditais sur la notion de l’éternel retour si chère aux hommes de l’Antiquité.

A vrai dire, je ne méditais pas vraiment, car profitant de la bonne chaleur ambiante, je jardinais.

Jardiner est pour moi un plaisir. C’est un plaisir simple, certes, mais qui me procure des joies profondes. Surtout s’il fait beau et que tout autour de moi est calme et silencieux.  

Après avoir retourné la terre, il faut la sarcler pour casser les mottes, puis ratisser lentement, pour égaliser. C’est tout un travail, déjà, mais un travail plaisant, qui prend tout son sens puisqu’il a une finalité immédiate. Et cette finalité, c’est de semer et de faire naître la vie.

On se penche sur cette terre que l’on vient de retourner, cette terre qui doucement se réchauffe sous l’action bénéfique du soleil. C’est le printemps mais déjà c’est un peu l’été, tant il fait chaud.

On se penche et on trace un sillon avec le manche du râteau. Rayure qui délimite à jamais l’endroit où pousseront les plantes. Instant fatal, arbitraire (pourquoi ici et pas là ?) mais irrémédiable.

On ouvre délicatement le paquet de graines et on verse dans la paume de sa main les précieuses semences.  La vie est là, simple et tranquille, comme disait le poète. Ensuite, du bout des doigts on laisse tomber les graines une à une dans le sillon. Que voilà un geste simple, mais beau. Deux mille ans avant moi, mes ancêtres accomplissaient déjà le même rite, conférant au mouvement de ma main une sorte d’éternité intemporelle.

Là où le sillon a été mal tracé, il faut le refaire avec le doigt et insister délicatement, comme si on caressait le sexe d’une femme.

Ces graines que l’on vient de déposer lentement et avec amour dans la grande chaleur de ce dimanche, germeront demain. C’est l’avenir qu’elles portent en elles.

Il y aura toujours des graines pour tomber dans la terre après le grand équinoxe de printemps, même quand je ne serai plus là.  Mais aujourd’hui cette terre sur laquelle je me penche n’est pas celle de la tombe, mais celle de l’espoir. Dans le silence de l’après-midi, je suis seul et heureux, parfaitement heureux.     

 

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08/04/2017

Le silence

Ce site est un peu à l’arrêt.

Tout est silence.

Mais à l’origine, le silence n’était-il pas tout ? Ne dit-on pas d’ailleurs que Dieu était le Verbe ? Avant Dieu, avant le monde, c’était le règne du silence.

Puis le serpent susurra quelques mots à l’oreille d’Eve et tout s’écroula.

Depuis, nous vivons dans le bruit, chassés du paradis.

Avant notre conception était le silence. Encore que pendant la gestation le fœtus doit entendre le bruit du cœur de sa mère. Puis il vient au monde dans un grand cri.

Ensuite ce sont des guerres et encore du bruit jusqu’à la mort, qui est un autre silence.

Entre les deux il y a  l’amour. L’amour et le silence des amants, qui se contemplent sans un mot, fascinés l’un par l’autre. Nudité d’avant le temps, d’avant la parole et le bruit. Nudité de l’origine, silence des corps qui s’attirent.

Le silence est-il amour ?

 

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18/05/2015

Hasard ou prédestination ?

Qu’est-ce que le hasard ? Qu’est-ce qui fait que tel événement se produit ou ne se produit pas ? Pourquoi se produit-il ? Aurait-il pu ne pas se produire ? Existe-t-il une cause supérieure qui déterminerait ce hasard ou bien est-il le fruit de la contingence, de l’arbitraire ? Certains esprits religieux voient la main de Dieu dans tous les événements qui se produisent. S’ils sont bons, c’est la preuve que Dieu est bon.  S’ils sont mauvais, c’est la preuve que la divinité punit l’homme pour ses mauvaises actions.

Je me souviens d’un auteur du XVIIIème siècle (lequel ?) qui voyait la main de Dieu dans le fait que le printemps était à la fois doux et humide, ce qui permettait à nos légumes de pousser. Manifestement cet auteur inversait la cause et ses effets. C’est parce que notre climat est comme il est que certains types de plantes poussent dans nos contrées. Si notre climat devenait saharien, nos plantes disparaitraient au profit d’autres, mieux adaptées aux fortes chaleurs.

Les anciens Grecs, eux, imaginaient que les dieux avec les mêmes passions que les hommes (les amours de Zeus…). Ils intervenaient dans les affaires des hommes (voyez la guerre de Troie), soit en les aidant, soit en les aveuglant. Leurs caprices représentent donc bien le hasard de la vie, qui tantôt nous sourit, tantôt nous anéantit. L’homme doit donc se méfier des dieux et essayer de se les rendre favorables. Mais il ne doit compter que sur lui-même pour progresser. Par son courage et sa ténacité, il doit aller de l’avant et forcer le destin à lui être favorable. Pourtant, s’il va trop loin, s’il est trop orgueilleux (Hybris /ὕϐρις), s’il ne garde pas le sens de la mesure, s’il se montre arrogant, les dieux se chargeront de le faire tomber. La vie repose donc sur un fragile équilibre : il faut aller de l’avant, mais ne pas exagérer.

Pour les Grecs comme pour les Chrétiens, il n’y a donc pas vraiment de hasard. Tout semble lié à notre conduite et la divinité n’est jamais loin pour nous punir.

Nous qui au XXIème siècle sommes bien peu religieux, comment expliquons-nous les événements qui nous arrivent ? Pourquoi tel événement se produit-il ? Certes, je peux toujours expliquer les différentes causes qui en cascade ont amené cet événement (un accident par exemple) mais qu’en est-il de la cause ultime ? A mon avis, il n’y en a pas. Certes, si j’étais parti plus tôt ou plus tard, si une vieille dame n’avait pas traversé à tel moment, ou si le feu était passé au rouge, je n’aurais pas eu d’accident au prochain virage. Mais il est difficile d’imaginer que cela soit voulu. Tout est donc lié au hasard. Il y avait des milliers de probabilités pour que cet accident ne se produise pas et une seule pour qu’il se produise. On est là dans une réflexion qui nous rapproche de la physique quantique. Mais comment accepter que le hasard détermine notre vie ? Certes par mes actions je peux tenter de limiter les risques (en ne fumant pas, en ne conduisant pas trop vite, etc.) mais cela ne me donne pas encore une assurance absolue. Il me faut donc bien accepter de vivre dangereusement et savoir que je peux mourir dans une seconde en passant le coin de la rue.     

Et qu’est-ce qui détermine une rencontre ? J’aurais pu ne pas être dans tel endroit quand telle personne y est venue.  Evidemment, si je reste calfeutré chez moi, je limite les possibilités de rencontres. Mais si je croise telle personne, il faut encore que je prenne l’initiative de l’aborder, ou que les circonstances s’y prêtent. Il faut être ouvert, réceptif. J’ai donc une part de responsabilité dans ma réussite ou mon échec. Il n’empêche que cette rencontre dont nous parlons reste hypothétique et que je suis incapable d’en gérer tous les paramètres pour qu’elle se produise.

Qu’est-ce donc que le hasard ? L’art de saisir les opportunités qui se présentent sans doute. Mais qu’en est-il des événements négatifs ? Les ai-je cherchés, eux aussi ? Ou ne les ai-je pas suffisamment évités ? Quelle est ma part de responsabilité réelle ? D’une manière générale, on pourrait d’ailleurs se demander jusqu’à quel point nous gérons notre vie. Ou est ma liberté, où est mon libre arbitre ? Ne suis-je pas prédéterminé par mon caractère à accomplir telle action plutôt que telle autre (selon que je suis timide, fonceur, aventureux, etc.) ? L’époque dans laquelle je vis n’a-t-elle pas son rôle à jouer  (la liberté de la femme n’est pas la même au XVIème ou au XXIème siècle) ? Le lieu n’-t-il pas lui aussi une influence (selon que je nais à Paris dans une famille aisée ou à Bombay sur un trottoir) ?

Qui suis-je finalement, si je ne suis que le fruit de tous ces hasards ?

 


23:35 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : hasard

21/07/2014

In memoriam

Me voilà de retour, mais ce premier billet sera bien triste puisqu’il vise à rendre hommage à Joseph Orban (voir lien ci-contre), dont j’ai appris le décès durant mes vacances, par un SMS sur mon téléphone portable. Que dire devant cette fatalité qu’est la mort ? Rien. Toujours, c’est la même incompréhension : ce qui a été n’est plus. Tous ces jours de joie, de souffrance, d’expérience, de révolte, de lectures, de pensées, d’écriture, tout cela disparaît en une seconde. Pourquoi ? Je n’en sais strictement rien, sauf que cette fin inéluctable donne a posteriori un sens tout relatif à notre existence. Pourquoi avoir rêvé et lutté pour en arriver là ? Pourquoi avoir vécu ? Pour rien, visiblement. Non seulement personne n’est parvenu à changer le monde où il vivait, mais notre propre existence, quelle que soit la manière dont nous la gérons, n’est finalement qu’un éclair qui disparaît bien vite dans la nuit des temps.

 

Reste en nous le souvenir de ceux qui ont vécu et dont les mots nous ont parfois touchés. Ce sera pour moi le cas de Joseph Orban, que j’avais croisé dans ma jeunesse sans oser l’aborder (car malgré son jeune âge, il était déjà revêtu du prestige de l’écrivain) mais que j’ai retrouvé des années plus tard, par hasard, sur Internet. Je me souviendrai longtemps de ses billets amers, volontiers provocateurs, où il dénonçait toutes les injustices du monde. Derrière des mots parfois durs, il cachait une sensibilité à fleur de peau, celle du poète qui n’est pas fait pour vivre sur terre. Comme l’albatros de Baudelaire, il s’est envolé vers d’autres cieux.  

 


29/06/2014

Des grottes et de l'art pariétal

Je parlais l’autre jour des grottes préhistoriques. On pourrait se demander ce qui nous fascine tant dans ces cavités naturelles. Evidemment, si l’on prend uniquement celle de Lascaux, on comprend assez vite en quoi elle  est admirable. Il y a d’abord la richesse et la variété des peintures qui y sont représentées, ainsi que la conscience que nous avons de toucher là l’origine même de l’art. En effet, que des chasseurs rustres et couverts de peaux de bêtes aient pu ainsi  consacrer une partie de  leur temps à représenter dans le ventre de la terre ce qu’ils voyaient au grand jour a quelque chose de fascinant. Qu’est-ce qui les a poussés à agir de la sorte, qu’est-ce qui a fait qu’ils ont subitement tourné leurs yeux vers autre chose que la capture du gibier et la  nécessité de pourvoir à leur subsistance ? On met le doigt, là, sur le désir de l’homme de comprendre ce qui l’entoure et sur son besoin de le représenter. Ne disposant pas de l’écriture, nos ancêtres n’ont pu que dessiner ce qui les entourait. Sans doute, pour qu’une telle démarche fût possible, a-t-il fallu qu’un embryon de société existât et que celui qui peignait à l’intérieur de la grotte reçût sa nourriture de ses compagnons, du moins en partie. Car l’art demande du temps libre et il faut avoir dépassé les besoins premiers pour pouvoir consacrer du temps à la représentation du monde.

Mais il n’y a pas que la beauté des dessins qui nous fascine à Lascaux. Il y a toutes les questions que ceux-ci suscitent en nous et qui restent désespérément sans réponse. Quelles étaient ces bêtes exotiques qui peuplaient nos contrées ? Nous les reconnaissons, pour les avoir vues dans un zoo ou dans une réserve africaine : antilopes, félins, rhinocéros, etc. Du coup, nous prenons conscience que nos contrées tempérées ont pu autrefois avoir un autre aspect et connaître un autre climat. Nous remontions le temps, au-delà de l’Histoire, et voilà que c’est la géographie qui bascule soudainement dans une sorte de relativisme : les paysages que nous connaissons bien et que nous avons tous les jours sous les yeux ont pu être différents : savane, brousse, climat tropical, végétation luxuriante et exotique, tout ce que nous attribuons à « l’autre », à l’Africain, a été le quotidien de nos ancêtres et la terre sur laquelle je marche n’a pas toujours été comme elle est. Bref, par ses dessins, l’homme préhistorique nous fait prendre conscience de l’aspect éphémère de toute chose.

Une autre question qui reste sans réponse quand on contemple les œuvres de Lascaux (ou d’autres grottes préhistoriques), c’est de savoir quelle était leur destination. Culte de la chasse ? Manière de s’approprier la force des animaux représentés et assimilés à des dieux de par leur dangerosité ? Religion primitive, proche du chamanisme ? Mystère. On pourrait se demander aussi pourquoi les animaux sont représentés seuls, en-dehors de leur milieu naturel (pas de prairie ou de forêt dans l’art pariétal). Faut-il en déduire que le but n’était pas de refléter la réalité mais au contraire de dessiner « l’essence » de l’animal, son âme en quelque sorte, son génie intrinsèque ? Mais à quelle fin ? On se perd en conjectures. Arche de Noé avant l’heure, la grotte préhistorique rassemble en un seul lieu une multitude d’animaux dont beaucoup s’évitent dans la nature (bovidés et grands carnassiers, par exemple). Faut-il en déduire que les peintures rupestres seraient déjà une manière d’idéaliser le monde, d’imaginer un lieu où toutes les espèces vivraient en harmonie ? Cette interprétation n’engage que moi, mais elle est fascinante. En effet, cela voudrait dire que la grotte, bien enfouie au sein de la terre mère, serait un microcosme, une sorte de miroir du monde extérieur, mais dont le reflet serait idéalisé. L’homme aurait en fait représenté là un monde imaginaire et un peu délirant, un monde où aurait régné l’harmonie.

Des chercheurs plus compétents que moi pensent plutôt le contraire. Ils imaginent que l’homme préhistorique a dessiné là sa peur. Sa grande crainte aurait été de voir la multitude des animaux représentés sur les parois s’animer tout à coup et sortir de la grotte (l’art alors ne serait plus représentation du monde, mais serait un monde en soi, fascinant et fantastique, magique en quelque sorte). Qui a raison, qui a tort ? A la limite, peu importe, ce qui compte ce sont les questions que ces dessins pariétaux suscitent en nous. En effet, si nos ancêtres ont voulu faire parler d’eux en laissant une trace de leur passage, ils ne savaient sans doute pas que leurs peintures nous interpelleraient à ce point et que c’est sur nous-mêmes et nos origines qu’ils nous feraient finalement réfléchir.

Je n’ai parlé jusqu’ici que des grottes comportant des peintures rupestres. Mais mon questionnement initial était de me demander pourquoi les grottes, en général, nous fascinaient. Lovées au creux de la terre, souvent invisibles du dehors (et par-là déjà mystérieuses et secrètes), généralement difficiles d’accès, elles offrent à ceux qui osent s’y aventurer la possibilité d’explorer l’intérieur du monde. Coupée de l’extérieur, complètement isolée et plongée dans une obscurité totale, la grotte n’existe pour le spéléologue que par la rugosité de sa paroi (le toucher) et éventuellement le bruit des gouttes d’eau tombant  de sa voûte (l’ouïe). Pour y pénétrer, il faut donc se munir d’un moyen d’éclairage. La fragilité de ce dernier fait craindre de se retrouver à tout moment plongé dans une obscurité totale. Or le noir fait peur car il ne nous permet pas d’appréhender les dangers possibles.

D’un autre côté, on pourrait tenir le raisonnement inverse et dire que la grotte, par son intimité, rassure. Coupée du monde, elle offre un refuge à celui dont la vie était menacée à l’extérieur. Dans ce cas, elle serait comme une sorte d’utérus naturel. Celui qui y « pénètre » (terme sexuel particulièrement pertinent, puisque le couloir d’accès de la grotte renvoie inconsciemment au sexe féminin, en l’occurrence au vagin) chercherait donc une protection. Comme l’enfant dans le ventre de sa mère, il viendrait se reposer ici des malheurs qu’il a encourus dans le monde extérieur. Rentrer dans une grotte,  ce serait donc remonter le temps et retrouver l’époque d’avant l’enfance et d’avant la naissance, là où notre vie a débuté, dans le mystère total de la rencontre de deux cellules.

Notre fascination pour la grotte tiendrait donc à tout cela. Peur du noir d’un côté et recherche d’un refuge originel de l’autre. Temps d’avant le temps, d’avant notre propre création, elle serait un peu un symbole de l’origine du monde (sans vouloir renvoyer ici au tableau de Courbet). Dissimulée au sein de la terre, en principe ignorée de tous, refuge idéal pour venir y panser ses blessures, elle permet aussi de « voir » ce qui se passe à l’intérieur de la terre (le cheminement secret de l’eau, par exemple) et donc d’accéder à ce qui est habituellement tenu caché.

Notons pour terminer que les églises romanes du Moyen-Age, par leur côté primitif et peu élaboré, mais aussi par leur voûtes simples qui rappelle celles des grottes, nous fascinent elles aussi probablement pour toutes les raisons évoquées plus haut (obscurité, refuge utérin, etc.). Inconsciemment, les hommes auraient donc construit de leurs mains, à l’extérieur, ce que la nature avait mis à leur disposition dans ses entrailles. Plus tard, ces mêmes églises romanes, si touchantes par leur pénombre et leur côté simpliste, laisseront place aux grand édifices gothiques, ouverts sur la lumière. Ce jour-là, la compréhension des grottes et des dessins pariétaux aura complètement disparu.

Notons pour nuancer qu’à l’intérieur les églises romanes étaient peintes de couleurs vives (comme les grottes préhistoriques) et qu’elles étaient donc peut-être moins sombres et moins frustres que nous ne nous les imaginons. 

 

 

grottes, Lascaux

01:03 Publié dans Errance, Histoire | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : grottes, lascaux

26/06/2014

De la grotte de l'hermite.

Lassé par l’agitation du monde, consterné par toutes ces guerres qu’on fait soi-disant pour imposer  la démocratie (mais guerres qui curieusement profitent toujours aux plus riches), écoeuré par les mensonges de la presse qui s’est définitivement rangée du côté des puissants, je parlais l’autre jour de mon envie de silence.

On pourrait qualifier ce repli de fuite, mais on pourrait tout aussi bien lui donner le nom de sagesse. A quoi bon, en effet, se rendre malade à cause de la manière dont le monde évolue, on n’y changera quand même rien du tout. A notre petit niveau, il nous reste à ne pas gâcher complètement notre vie et à essayer de trouver un sens à notre existence propre. Chacun d’entre nous étant particulier et unique, il appartient à chaque homme (ou à chaque femme) de trouver ce sens dans ce qu’il aime et dans ce qui l’épanouit. Par ces mots, je n’entends pas une vision hédoniste ou quasi épicurienne de la vie. Non, ce que je veux dire, c’est que ce sens ne peut être trouvé que dans ce qui nous parle. Il s’agit donc plutôt d’une démarche fondamentale et existentielle, qu’on pourrait même finalement qualifier de quête.

En retrait par rapport au monde, éloigné de son agitation perpétuelle et ô combien futile, il me semble, en ce qui me concerne, que l’écriture et la lecture constituent deux pôles essentiels à travers lesquels je parviens à découvrir mon « moi » profond. L’animal n’a pas besoin de ces subterfuges. Un chat est un chat jusqu’au bout des griffes, quoi qu’il fasse. L’homme au contraire, submergé par tous les rôles que la société lui a imposés, ne parvient plus spontanément à être lui-même. Il lui faut donc ces moments de recul et de silence pour se retrouver et la lecture comme l’écriture sont précisément deux moyens pour tenter de rapprocher le moi intime du monde extérieur, pour tenter de comprendre ce que vient faire ce « moi » dans cet univers si hostile et si étranger à ses préoccupations personnelles. Le but est de dire ce « moi », non dans une sorte de narcissisme pathologique, mais dans une affirmation naturelle et spontanée.

Le recul permet aussi de prendre une certaine distance par rapport aux événements et donc de ne pas sombrer  dans « l’instant » et dans son côté éphémère. C’est la force des grands écrivains classiques (et on retrouve le thème de la lecture) de traverser les siècles car ils sont parvenus à se détacher de leur époque (tout en puisant en elle leur expérience) pour atteindre une sorte d’universalité de l’humain. Ils sont au-delà de l’éphémère et c’est pour cela qu’ils nous parlent, parce qu’ils viennent combler en nous ce manque fondamental, parce qu’ils apportent un début de réponse aux  questions existentielles que nous nous posons.

La lecture est donc un voyage dans le monde de l’esprit et l’écriture est un moyen d’exprimer ce qui était en nous et que nous ignorions. A l’abri dans sa grotte, l’homme préhistorique a lui aussi fait appel à l’art pour « dire » qui il était et pour tenter de trouver une réponse à ses questions. D’abord il a posé sa main sur la paroi rocheuse après l’avoir enduite de cendres et la trace qui a subsisté fut la première représentation de l’humain, une sorte de métaphore ou même de métonymie. L’homme pouvait partir chasser, le dessin de sa main continuait à dire qu’il avait existé et qu’il était passé par cette caverne. L’art, déjà, visait à l’immortalité.

Les siècles passant, le dessin de la main a fait place à des représentations plus complexes, et c’est la grotte de Lascaux et ses merveilleux animaux. A ce stade déjà, l’homme se situe par rapport à ce qui l’entoure et il tente de comprendre le sens de sa présence au monde.

Plus tard viendront les religions (mais peut-être que le cheval de Lascaux est déjà un dieu cheval, doué de pouvoirs extraordinaires et dont le chasseur devenu chaman tente de capter la force immatérielle. Qui sait, en effet, ce qu’on vraiment voulu dire nos lointains ancêtres ?), les religions, disais-je, qui fourvoieront les hommes vers des paradis imaginaires, tout en les contraignant sur terre à respecter une morale de fer au service des rois et des puissants. Loin d’épanouir l‘individu et de l’aider à se trouver, elles l’ont poussé vers des chemins de traverse qui l’ont conduit aux notions de péché, de punition, de peur et de refus des plaisirs de la vie.

Pour sortir de ce bourbier, il nous reste donc à réinventer la grotte primitive, celle de nos lointains ancêtres, et d’y dessiner, par exemple, une main tenant une plume. Peut-être parviendrons-nous enfin à dire ce que nous sommes, à défaut de pouvoir dire pourquoi nous sommes là. 

 

 

Littérature

22:37 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

12/06/2014

Sortie du lycée

Assis dans la voiture, j’étais venu chercher mon fils qui avait un examen au lycée. N’ayant rien d’autre à faire et n’ayant pas emporté de livre avec moi puisque le temps d’attente aurait dû être très court, je regardais distraitement toute cette jeunesse qui sortait de l’école : jeunes filles en fleur, le sourire aux lèvres et un sac en bandoulière, garçons potaches et décontractés papotant par groupes ou au contraire premiers de classe solitaires et sérieux, ayant déjà sur leur visage les traces des préoccupations que leurs responsabilités futures ne manqueraient pas d’amplifier encore.

Il faisait beau, je me sentais en paix avec moi-même et les souvenirs de mes propres années de lycée commençaient à remonter à la surface, abolissant du même coup des décennies entières, comme si le temps était resté immobile et ne s’était jamais écoulé.

C’est à ce moment-là que je l’ai vue, surgie de nulle part, fantôme énigmatique qui tranchait au milieu de la jeunesse ambiante. Une petite vieille, maigre et voutée, toute de noir vêtue et qui trottait à pas menus vers le cimetière tout proche. Sa frêle silhouette se détacha un instant contre le vert éblouissant d’un conifère, ombre incertaine qui déjà n’appartenait plus à la vie. Pendant quelques secondes, il m’a semblé qu’elle se dirigeait vers sa propre tombe, comme si elle était à elle seule son unique cortège funèbre.

Puis je me suis dit que selon toute vraisemblance elle allait rendre visite à son mari décédé avant elle. Elle avait les mains vides et cette absence de fleurs me faisait pressentir que ses visites au cimetière devaient être quotidiennes. Elle remplaçait ainsi tristement l’ancienne vie commune, se donnant l’illusion de former encore un couple. A quoi avait ressemblé son existence auprès de cet homme ? Je n’en avais aucune idée, mais je pressentais que malheur ou bonheur, cela ne changeait strictement rien pour la vieille dame. Maintenant qu’elle était seule, elle se devait de venir ici se recueillir un instant, même si ce mari avait été le pire des tyrans. Que lui restait-il à vivre ? Quelques mois ? Un an ? Deux tout au plus, si on en jugeait par la maigreur de sa noire silhouette qui semblait déjà appartenir à l’autre monde. Alors, n’ayant plus rien d’autre à faire, elle venait en ce lieu se préparer au grand saut qui ne devrait plus beaucoup tarder. En saluant les défunts, elle s’habituait, en quelque sorte, à son destin futur. Un instant, je l’imaginai en train de tenir quelques discrets conciliabules avec les habitants du cimetière. Cela aurait fait un beau thème pour une nouvelle, digne du roman de la momie de Théophile Gauthier.

Quand elle eut disparu derrière la grille ouvragée, je suis resté rêveur, entouré de cette jeunesse insouciante qui continuait de sortir du lycée, confiante en son avenir.

 

Littérature

 

 

07/04/2014

Invitation au voyage

Quelle place trouver dans ce monde qui nous entoure et qui devient chaque jour un peu plus fou et un peu plus agressif ? Libye, Syrie, Tunisie, Egypte, Ukraine, Irak, Afghanistan… Partout des morts, des assassinats, du sang, des tortures, des révolutions avortées, des espoirs anéantis. Tout cela sur fond de mauvaise foi, de mensonge journalistique, de ventes d’armes, de manipulation, de soutien à des djihadistes enragés et de coups d’état de groupes paramilitaires d’extrême-droite. Sans oublier notre réalité à nous, en Europe, avec ces mots qui font désormais partie de notre vocabulaire quotidien : chômage, récession, dette publique, allongement du temps de travail, compétitivité, rendement, performance, salaires trop élevés, « dumping » social, taxes, impôts…

Je n’en peux plus. C’est à désespérer. Plus j’essaie de m’informer, de lire entre les lignes de nos journaux remplis de propagande et donc de mensonges,  plus je consulte des sites parallèles, les comparant entre eux pour tenter de découvrir une ombre de vérité, plus je tombe dans des abîmes d’horreur et de perversion. Plus j’en apprends sur ce qui passe aux quatre coins de la planète et que je découvre des faits que je ne soupçonnais même pas, plus je suis découragé par mon impuissance à arrêter tout cela.

Peut-on faire comme si rien n’existait et dire qu’on ne savait pas ? Non, bien sûr. Mais une fois qu’on sait (et encore, il n’y a qu’une infime partie des atrocités commises autour de nous qui parvient  à notre connaissance), peut-on rester immobile et ne pas réagir ? Bien sûr que non. Et que peut-on faire alors ? En fait rien du tout et c’est bien là ce qui est désespérant.

J’ai déjà abordé ce thème ici plusieurs fois et je n’ai toujours pas de réponse. Sauf que le temps passant je suis lassé de toutes ces atrocités et que je voudrais trouver un endroit où ma révolte pourrait enfin s’exprimer et avoir un sens.

Paradoxalement, c’est peut-être en moi-même et dans la littérature qu’il faut trouver ma voie. La poésie ne permet-elle pas de rêver, de voir la beauté du monde et de la vie tout en exprimant nos espoirs, nos angoisses et nos désespoirs ? La révolte de Rimbaud ne vaut-elle pas toutes les révoltes ? La nature selon Jaccottet n’est-elle pas plus belle et plus mystérieuse, plus chargée de sens, que nos petits bois remplis de promeneurs ?  Et le pays imaginaire de Baudelaire, là où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté, ne nous permet-il pas de rencontrer la femme idéale et mystérieuse, celle que l’on aurait voulu aimer ?

N’est-ce pas dans la poésie, précisément, que nous trouverons le monde auquel nous aspirons et n’est-ce pas là que notre esprit contestataire et toujours en révolte trouvera au mieux à s’exprimer ?

Oui, me direz-vous, mais là vous n’êtes plus dans le  réel, vous êtes dans l’imaginaire. Certes.  Mais cet imaginaire n’existe-t-il pas lui aussi ? Sinon cela reviendrait à dire que le sentiment poétique ne fait pas partie de nous, de notre moi profond. Et si l’homme, depuis Homère, écrit des œuvres de fiction, il doit bien y avoir une raison, et cette raison c’est de combler le vide de notre cœur et de notre âme.    

 

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.

 

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

 Luxe, calme et volupté.

(Baudelaire, « L’Invitation au voyage »)

 

henri-matisse-06.jpgMatisse, "Luxe, calme et volupté."

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18/01/2014

Réflexion existentielle

Devant tous les malheurs du monde, devant toutes les injustices que l’on voit partout, devant cette montée en puissance de la mondialisation économique qui va de pair avec la restriction de nos acquis sociaux, devant la multitude de clochards qui errent désormais dans toutes nos gares et tous nos lieux publics, devant cette fameuse compétitivité qui écrase à la fois les travailleurs et les petits patrons pour le plus grand profit de quelques multinationales aussi invisibles qu’insaisissables, devant la grande constellation politico-financière qui nous dirige, devant tout cela, dis-je, on peut parfois se demander quelle attitude il convient  d’adopter.

Soit je ne vois rien par ignorance et ce serait un peu dommage. Soit je fais semblant de ne rien voir, ce qui est très commode mais ni très glorieux ni très responsable, on en conviendra. Soit je fais quotidiennement l’inventaire de tout ce qui ne va pas sur la planète et je m’en rends malade car à part dénoncer les injustices sur mon site, je n’ai pratiquement aucun pouvoir pour faire bouger les choses (encore qu’on a  vu des Assange ou des Snowden faire trembler des empires). Soit… Soit à un certain moment je dois prendre du recul et tout en sachant ce qui se passe, en le dénonçant à l’occasion, en n’étant jamais dupe, j’essaie cependant de trouver un peu de tranquillité au fond de moi car après tout je n’ai qu’une vie (et elle est courte) et il m’appartient de la gérer au mieux pour ma satisfaction personnelle.

Schopenhauer, dans son petit traité « L’art d’être heureux », distingue ce que l’on est (la personnalité), ce que l’on a et ce qu’on représente. Il est clair que le bonheur ne se trouve ni dans les richesses (on a vu des pauvres qui étaient très heureux de leur sort et des riches qui n’étaient jamais satisfaits) ni dans ce qu’on représente pour les autres (car finalement les autres ne savent rien de moi et même s’ils me lancent des louanges, non seulement elles sont souvent éphémères, mais en plus elles ne me rendront pas vraiment heureux). Donc, il n’y a que dans l’affirmation de ce que je suis que je peux trouver le bonheur. Et je crois qu’il a raison : « Ce que quelqu’un possède pour soi, ce qui l’accompagne dans la solitude et que personne ne peut ni lui donner ni lui prendre, voilà qui est beaucoup plus essentiel que tout ce qu’il possède ou ce qu’il est aux yeux des autres. »

 

Par rapport aux injustices du monde, il me faut donc les connaître, mais, tout en les condamnant, je dois être capable de vivre ce que je suis et d’être heureux avec moi-même. Sans doute cela suppose-t-il une part d’égoïsme, mais comment faire autrement ?  M’énerver sans cesse (et me rendre malheureux) pourrait au contraire être considéré comme une trahison envers moi-même car au lieu de m’affirmer avec sérénité dans ce milieu hostile, je ne ferais que le subir. Or je me dois un certain respect à moi-même et si la nature m’a créé tel que je suis (avec mon caractère, mes qualités, mes défauts, mes aspirations, ma sensibilité propre, mes limites) c’est cela que j’ai le devoir d’affirmer.  Au moins serai-je content d’être moi, c’est déjà bien, non ?

Schopenhauer

00:05 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : schopenhauer

12/12/2013

Réflexion

Je me rends compte que les textes se font de plus en rares sur ce site. Par respect pour ceux qui viennent perdre leur temps tous les jours afin de vérifier s’il n’y a rien de nouveau, je me demande si je ne ferais pas mieux de le fermer. Il me semble que tout a été dit, déjà. Quant à ce qui n’a pas encore été exprimé, est-ce bien la peine de le dire ? Les textes politiques sur la situation du monde pourraient être multipliés à l’infini, ils ne changeront rien à l’ordre des choses et je ne fais finalement que convaincre des convaincus. Pour ce qui est des textes dits littéraires, ma foi je prends toujours plaisir à en écrire quand l’envie m’en prend, mais est-ce bien utile ? On en trouve évidemment de bien meilleurs ailleurs et surtout dans les livres (attention, je n’ai pas dit que tous les livres édités étaient bons). Ne vaut-il pas mieux se taire, observer, et prendre conscience qu’entre soi et le monde le fossé restera décidément infranchissable ?

Bon, quelques lecteurs apeurés viendront s’insurger et essayer  de me convaincre de continuer. Mais honnêtement, dans les milliers et les milliers de sites qui existent, ils n’auraient aucune peine à trouver d’autres textes à se mettre sous la dent. Certains sont peut-être moins bons, mais d’autres sont certainement meilleurs. Alors ?

Alors je ne sais pas. J’ai toujours eu un énorme plaisir à écrire ici, mais là, il me semble que l’inspiration est à sec, comme si quelque chose s’était cassé. Sans doute cela n’a-t-il rien à voir avec la tenue du site elle-même mais est-ce un problème entre moi et moi-même. Il faut peut-être attendre. Laissons passer un peu de temps et on verra bien. 

17/08/2013

Départ

En ce 15 août, le ciel était gris, chez moi. Puis il s’est mis à pleuvoir. Une petite pluie fine, peu abondante, mais qui vous empêche de sortir et vous gâche la journée. Après le déjeuner, pourtant, le soleil est revenu, pointant son nez entre les nuages qui filaient vers l’est.  Allons, tout n’était pas tout à fait perdu ! J’allais pouvoir faire quelque chose de mon après-midi. Mais là, le nez en l’air pour vérifier que les éclaircies prenaient le dessus, il  a bien fallu me rendre à l’évidence.  Dans ces petits morceaux de ciel bleu, il n’y avait plus rien. Les grands voltigeurs noirs n’étaient plus là. Plus de vols gracieux, plus d’acrobaties, plus de cris perçants, plus de rase-mottes au ras des toits. Les martinets étaient partis, marquant irrémédiablement la fin de l’été.

 

Oh, certes, il  y aurait encore de beaux jours, mais ce ne serait plus pareil. La roue venait de tourner et l’été n’en finirait plus d’agoniser lentement. Il venait d’être frappé à mort et n’aurait plus que quelques soubresauts. Le départ des martinets disait à ceux qui savent entendre que l‘automne n’était plus très loin. 

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30/07/2013

La pause continue

Je reviens de vacances, je lis un peu la presse, que j’avais quelque peu délaissée, et je découvre que rien n’a changé. Des attentats en Irak, une guerre en Syrie qui n’en finit pas de finir, des morts en Egypte, entre partisans et opposants des Frères musulmans, et puis des morts par accident (un train en Espagne, un car en Italie). L’actualité est désespérante. Pourquoi en parler ? Quant aux poèmes qu’on pourrait écrire, ils seraient bien trop tristes pour plaire à mes lecteurs. Mieux vaut donc continuer à se taire. 

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05/04/2013

Tempus fugit

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour ?

 

Ces vers bien connus de Lamartine, souvent découverts à l’adolescence, me semblent petit à petit prendre un sens bien concret. Les saisons défilent, les années passent, et nous emportent avec elles. C’est là, certes, un lieu commun. Il n’empêche que la vérité est là. A peine le sapin de Noël a-t-il été rangé que Pâques est déjà derrière nous. On attend l’été, qui passera comme un éclair et déjà les frimas de novembre seront là, avec leurs brouillards glacés.., Une année sera passée sans que nous ayons pu jeter l’ancre et nous arrêter un instant. Notre navire file tout droit vers l’horizon, vers le grand mystère des limites du monde.   


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15/03/2013

Solitude

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Photo personnelle, 12 mars 2013 

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03/02/2013

Citation

 "L'intelligence, c'est le seul outil qui permet à l'homme de mesurer l'étendue de son malheur."

 

Pierre Desproges

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11/11/2012

Citations

Il serait faux de croire que le culte de la création est celui de l’innovation et de l’avenir. Car l’acte créateur authentique n’est pas plus tendu vers l’ancien que vers le nouveau : il est dirigé vers l’éternel.

 Nicolas BERDIAEV, De la destination de l’homme, Essai d’éthique paradoxale.

 

La nostalgie est la source de la création

Angelopoulos, d'après Aristote. 

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07/11/2012

Reflexion existentielle

Nous sommes tous prisonniers.

Prisonniers des rôles que nous avons à tenir dans la société, rôles que nous avons pourtant acceptés à une certaine époque, lorsque nous étions plus jeunes, et que l’idée d’être un membre actif de cette société nous séduisait.

Aujourd’hui, il est passé pas mal d’eau sous les ponts et les désillusions sont venues, les unes après les autres. Pour peu qu’on ait un rien d’esprit critique, on finit par douter de la pertinence de nos actions et on se dit qu’il existe finalement  un abîme entre nos aspirations réelles et ce que nous faisons au quotidien. Notre «être » intérieur ne trouve que bien peu d’occasions de s’exprimer dans ces rôles qui nous collent à la peau. Nous voudrions être « ailleurs », mais surtout pas ici. Reste que cet « ailleurs » reste souvent chimérique et si par hasard nous l’apercevons à portée de la main, nous n’osons pas y croire et nous laissons passer l’occasion.

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08/08/2012

Réflexion

Les chemins  que l’on emprunte ne mènent jamais nulle part.

Ils mènent à d’autres chemins, c’est tout.

Et l’on avance, tout content de progresser, avant de se rendre compte qu’on a tourné en rond et qu’on se retrouve au point de départ.

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23/11/2011

Réflexion

On se demande parfois quelle position il convient d’adopter en ce qui concerne la marche du monde. Je veux dire d’un point de vue existentiel. Que peut l’individu face à des événements extérieurs qui le dépassent et qu’il est bien incapable de faire changer ? J’ai l’impression parfois de tourner en rond, ce qui est bien un aveu d’impuissance. Ainsi on peut s’indigner (terme devenu à la mode) de bien des choses. Ce ne sont pas en effet les occasions qui manquent. Entre la situation en Palestine, la colonisation forcée israélienne, la guerre impérialiste et économique en Libye, la situation en Syrie, le printemps arabe égyptien qui tourne inévitablement au bain de sang par manque de réformes, la crise de la dette, la mainmise des banquiers sur nos institutions démocratiques, le recul de notre état social, le chômage des jeunes et des moins jeunes, la réforme des retraites, l’augmentation des prix, la volonté du grand capital d’exploiter encore un peu plus la population et son désir de lui mettre le couteau sur la gorge pour qu’elle rembourse les banques, entre toutes ces situations, dis-je, on n’a que l’embarras du choix.

 

Mais que faut-il faire ? Ne pas analyser ce qu’il se passe, fermer les yeux et les oreilles et se donner l’illusion que tout va bien ? Ce ne serait digne ni d’un homme ni d’un citoyen.

Ecrire un peu partout son indignation ? Certes, cela soulage, mais ne fait pas bouger les choses.

 

Agir ? Mais comment ? Même en restreignant son action à son pays ou à sa ville, un individu seul ne peut pas grand-chose.

 

Reste donc la possibilité de tout voir et de tout entendre mais de se taire quand même et donc  de ne pas agir et de ne rien dire.

 

Drame existentiel s’il en est car ce qui se cache là derrière c’est l’impact que nous pouvons avoir sur le monde qui nous entoure. Or il faut bien avouer que cet impact est quasi nul. Pour que cela fonctionne un peu, il faut que des milliers et des milliers de personnes se lèvent ensemble au même moment. On a pu le voir autrefois lors de manifestations contre la réforme de l’enseignement, par exemple, qui ont contraint un ministre à retirer son projet. Mais cette victoire est toute relative car à la législature suivante la quasi-totalité du projet est quand même adoptée. Il en a été de même en Egypte. Le printemps arabe a su faire démissionner Moubarak (au prix de combien de morts ?) mais finalement rien n’a fondamentalement changé. L’armée est au pouvoir avec les cadres de l’ancienne équipe dirigeante et les réformes se font attendre. D’où les nouveaux bains de sang de ces derniers jours qui aboutiront soit à un semblant de réforme, soit à un durcissement de la position de l’armée, ce qui sonnera définitivement le glas de toute aspiration à la démocratie. Toute action collective semble donc elle aussi en grande partie vouée à l’échec.

 

Donc, entre mon monde intérieur et la réalité extérieure, subsiste toujours le même gouffre. Même si j’ameute un certain nombre de mes semblables en les rendant conscients de certaines injustices, rien ne changera. C’est à désespérer. Pour le monde d’abord, car ceux qui sont aux commandes peuvent continuer à le diriger pour leur seul profit. Mais c’est à désespérer pour moi aussi car à partir du moment où je renonce à faire bouger les choses, je deviens au mieux résigné devant le système, au pire complice, par mon silence, de ce même système.

 

Pourtant, d’un autre côté on n’a qu’une vie (et elle est courte comme disait l’autre). Que m’importe finalement le sort des Palestiniens ou celui des Egyptiens ? Que m’importent les injustices que je vois commettre sous mes fenêtres si moi j’ai de quoi manger et de quoi acheter mes livres ? Serai-je plus heureux si demain il existe un état palestinien ? Non bien sûr. Ma vraie vie est ailleurs. Imaginez par exemple un jeune homme et une jeune fille de vingt ans qui tombent amoureux. Vont-ils gâcher leur jeunesse et refuser d’être heureux parce qu’en Egypte l’armée tire sur le peuple ? Ou parce que dans leur commune des immigrés dorment dans les parcs parce qu’ils sont en situation illégale ? Non, ils seraient bien bêtes de perdre un beau moment de leur vie.

 

Le bonheur suppose-t-il donc l’égoïsme ? Peut-être bien. Ce qui est certain, par contre, c’est que la seule vérité qui vaille pour soi c’est celle que l’on a au fond de soi, précisément. S’il est dans ma nature d’être peintre ou musicien, par exemple, ce serait un crime de ne pas peindre ou de ne pas jouer de la musique. Ce que je peux apporter d’essentiel au monde, finalement, c’est cela, cette vérité tout intérieure. En réalisant ce que j’ai en moi ou du moins en tentant de le réaliser, j’approche tout doucement de ce qui est essentiel pour moi dans la vie. L’idéal étant sans doute de concilier les deux aspects, comme Malraux qui parvient à être écrivain tout en participant aux combats qu’il estime justes.

 

Il n’empêche qu’entre ma petite musique intérieure, qui m’est essentielle, et le bruit et la fureur du monde, il y a bel et bien un hiatus. Il reste donc la solution de laisser ce monde aller là où il veut aller tout en se concentrant sur ce qui fait ma spécificité. Attitude égoïste certes, mais attitude qui permet de survivre. Se résigner à accepter l’imperfection du milieu extérieur et partir à la recherche de sa vérité intérieure. C’est Darwich qui tourne le dos à l’action politique et qui écrit des poèmes sur la beauté de sa terre natale, la Palestine. Ce que faisant, il s’accomplit en tant que poète et sans le savoir il donne un sens à son pays en lui prêtant sa voix. Sa petite voix intérieure.  Car la Palestine, ce pays fictif, n’existe aujourd’hui que dans et par les vers de Darwich.

 

Littérature

 

15:03 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : littérature

05/10/2011

La course contre la montre

La vie est courte et l’on a peu de temps devant soi. On a même peu de temps pour discourir sur le temps qui passe. D’ailleurs parler et réfléchir serait perdre son temps. Mieux vaut aller de l’avant et vivre.

Mais vivre sans penser est un peu ridicule, cependant. Parfois, il faut savoir s’arrêter et prendre son temps, afin de comprendre que le temps passe inexorablement et qu’il nous faut aller bien vite à l’essentiel. Il n’y a pas de temps à perdre, en quelque sorte !

Mais cet essentiel, dans notre vie, consiste en quoi, finalement ?

Une course contre le temps, sans doute. Parvenir à s’affirmer et à exprimer ce que l’on est vraiment. Dans l’absolu, autrement dit hors du temps. « Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change » disait un poète. Il y a très longtemps.  Mais lui, il se situait à la fin de la partie, quand la vie s’est arrêtée. Moi je parle de maintenant, de l’instant présent. Je regarde le grand cadran et je vois les aiguilles qui défilent. Elles repassent au même endroit dix fois, vingt fois, mille fois et il ne s’est rien passé. Je n’ai rien fait d’autre que de regarder la fuite du temps. Ce n’est pas malin, j’ai perdu mon temps. Les autres, eux, ne pensent pas au temps qui fuit, mais ils agissent. Ils agissent comme s’ils devaient être immortels et ne se soucient pas du temps. Ou alors de temps en temps, sans plus. Ils agissent, s’enrichissent et sont tout contents. Ils n’ont peut-être pas tort, tant qu’à faire.

Moi, en attendant, je reste des heures à contempler la fuite du temps.  Je ne suis pas plus bête pour autant. Je ne fais rien, mais je sais. Je sais qu’un jour ce sera la dernière heure. Et je me dirai que j’aurai perdu mon temps.

Alors il sera trop tard.

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Vulnerant Omnes, Ultima Necat.

13/04/2011

Anniversaire

Juste un mot pour signaler que ce blogue a maintenant quatre ans. C’est en effet le 04.04.07 qu’est parue la première note. Que dire ? Rien de spécial, si ce n’est que le temps continue à avancer et à grignoter tout ce qui l’entoure. Quatre ans, ce n’est rien et en même temps c’est beaucoup. Si on regarde derrière soi, on se dit quand même qu’on n’a pas fait grand chose durant cette période. Rien de fondamental, je veux dire. On n’a pas changé le monde. On a râlé un peu ici et là sur tout ce qui n’allait pas dans cette société dans laquelle nous vivons. Il y avait d’ailleurs beaucoup à dire. Et puis quoi ? Cela a fait du bien de râler, de voir qu’on n’était pas le seul à penser de la sorte. Mais après ? Alors on s’est tourné vers les livres et la littérature. On a un peu écrit. Quelques poèmes et puis «Obscurité», qui fut une belle expérience. Et puis après ? Après rien. Je n’ai pas remplacé Sarkozy à l’Elysée pour pouvoir peser sur le cours des choses et je n’ai pas écrit une œuvre fondamentale qui justifierait un prix Nobel de littérature. Je ne suis même pas publié. Alors ?

Le monde va toujours aussi mal et même cette belle promesse de la révolution des peuples arabes me semble se transformer petit à petit en simple révolte. Ou en tout cas on fera tout pour en limiter la portée. Le pouvoir fera quelques concessions, apportera quelques arrangements à la Constitution, remplacera deux ou trois hommes (un dictateur pas un président, un président par un dictateur, un corrompu par un autre corrompu) et puis voilà. La vie reprendra son cours et on oubliera les centaines de morts, qui seront donc morts pour rien.

En Europe, nous ne voyons même pas le moindre souffle de changement. Tout le monde reste amorphe et accepte sans broncher la prise de pouvoir du capitalisme économique. Chacun se replie sur soi et tente de conserver son petit confort. Tant qu’on a encore de quoi se nourrir et se loger, c’est déjà bien. Et puis de quoi acheter tous ces gadgets inutiles dont la publicité nous vante les mérites, c’est ce qui compte. Alors les privatisations systématiques, le démantèlement du pouvoir étatique, la remise en question du système de sécurité sociale, la précarisation de l’emploi, l’augmentation de l’âge de la retraite, la pauvreté galopante, la crise économique qui touche tout le monde sauf le grand capital (qui ne s’est jamais aussi bien porté), qu’est-ce qu’on s’en moque, n’est-ce pas ? Pour se rassurer, on se dit qu’il y a toujours plus mal loti que soi.

Que faudrait-il faire ? Comment agir pour arrêter cette machine infernale, cette société de l’argent et de la technique, qui nous écrase chaque jour un peu plus ? L’accident nucléaire au Japon est pourtant un signe d’avertissement… Il semble impossible, en fait, que des individus isolés puissent agir sur le cours des choses. Alors chacun se résigne.

C’est sans doute cela, un blogue. Pouvoir dire ce que l’on pense et donner à voir à d’autres la manière dont on perçoit les choses. Cela permet au moins de montrer qu’on n’est pas dupe et qu’il y a au fond de nous une toute petite étincelle (qui est certainement notre personnalité, ce que nous avons de spécifique et d’unique) qui brille et qui ose s’affirmer. C’est déjà beaucoup. Cela fait du bien. Cela donne l’impression d’exister. Mais cela ne sert encore à rien.

Le problème, en fait, c’est la dichotomie qui existe entre l’individu, ce qu’il est vraiment, et le monde dans lequel il doit vivre et auquel il lui faut bien s’accommoder.

En attendant le temps passe, comme je le disais plus haut, les années défilent et on se dit qu’on n’a qu’une vie et qu’il devient urgent d’en faire quelque chose. Et comme modifier la marche du monde semble une illusion, une perte d’énergie vouée à l’échec (mais peut-on se résigner et accepter ? Non, ce serait une fuite), on se replie un peu sur soi-même, sur ses lectures, ses petits poèmes, ses courtes nouvelles. Et on les publie ici, en se disant que certains passeront et comprendront ce qu’on a voulu dire. On aura ainsi un public, des lecteurs, lesquels, très souvent, tiennent eux-mêmes un site où ils écrivent pour les mêmes raisons : tenter d’exprimer ce qu’ils sont, qui ils sont. Tout cela ressemble un peu à un cri de désespoir dans le grand silence qui nous entoure. Le vide abyssal de Pascal n’est pas loin. Car finalement, qu’est-ce qu’un être humain ? « Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. »

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09/01/2010

Dans les matins d'hiver...

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 Feuilly

 

 

 

Moins dix degrés quand je quitte la maison ce matin. Le sol est glissant avec cette neige des derniers jours qui s’est tassée sous les pieds des passants. J’arrive comme je peux à la gare et j’attends un train qui tarde à venir (locomotive en panne, aiguillages gelés ?). Sur le quai tout blanc le vent souffle. Il fait froid, vraiment froid. Il fait noir aussi, à cette heure. Rien de plus normal, on est en hiver, il n’y a rien à redire à cela. Je regarde les autres voyageurs. Emmitouflés dans leurs vêtements, ils se replient sur eux-mêmes sous l’effet des bourrasques et s’isolent. Personne ne parle et tout le monde attend dans l’obscurité ce train qui ne veut pas arriver.

Je me dis qu’on passe finalement sa vie à attendre quelque chose et que ce quelque chose arrive rarement. Bien sûr il faut forcer le destin, bien sûr. Il n’empêche que le train n’arrive pas. Et s’il arrivait enfin, où m’emporterait-il ? La vie en fait ressemble à ce matin d’hiver. On reste là, à côtoyer des inconnus, qui ne vous regardent pas et qu’à vrai dire on ne regarde pas non plus. Chacun attend pour lui son propre train qui le conduira à l’autre bout de la vie. Et après ? Que restera-t-il après ce beau ou ce moins beau voyage ? Il restera un quai désert, où soufflera le vent pour l’éternité et où la neige, malgré les moins dix degrés, ne crissera plus sous les pieds d’aucun passant. Il restera un quai où plus jamais ne passera le moindre train.

 

Ne serait-ce pas là la grande leçon de l’hiver ? Nous obliger à rentrer en nous-mêmes et nous faire réfléchir à ce que nous sommes inexorablement en train de devenir ?

 

 

 


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08/11/2009

Leo Ferré et l'Italie (2)

J’ai déjà eu l’occasion, ici, de parler des chansons de Léo Ferré qu'il a lui-même interprétées en italien. Voici «Col tempo ( Avec le temps) ». Même si on ne comprend pas tout, ce texte possède manifestement une force extraordinaire, une nostalgie bouleversante, bien rendue par cette langue romane douce et chantante qu’est l’italien.

 


 

 

 

 

01/11/2009

Rutebeuf

En cette période d'automne, quoi  de plus naturel qu'un poème sur le vent qui emporte les feuilles et pas seulement les feuilles...

Reste la mémoire, qui nous constitue puisqu'elle nous permet de nous souvenir de ceux que nous avons aimés et qui ont disparu, sans qu'on sache bien pourquoi, finalement.

La vie est un chemin étrange. Un jour, on rencontre des personnes qui deviennent importantes pour nous, puis le lendemain on ne les voit plus. Le plus étonnant est qu'on parvienne à survivre.

 

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Que sont mes amis devenus
Qua j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est mort-e
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
L'amour est mort-e
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à ho
En quelle manière

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est mort-e
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est avenu

Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit sur moi quand bise vente
Le vent me vient
Le vent m'évente
L'amour est mort-e
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Les emporta...



01:52 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature

30/09/2009

Regrets

L’homme, qui se croit intelligent (et qui l’est peut-être, par ailleurs, je ne dis pas le contraire), oublie trop souvent qu’il n’est finalement qu’un animal. Ainsi, bien des émotions de notre vie sont à relier non pas à notre aptitude à résoudre des problèmes, mais tout simplement à nos cinq sens. Tout ce que nous percevons de la réalité extérieure, nous nous imaginons que c’est grâce aux capacités de notre cerveau, mais celui-ci, en fait, ne fait que centraliser toutes les impressions qu’il a reçues. Or, les indications que nous donnent les sens s’imprègnent en nous de manière beaucoup plus profondes que les raisonnements intellectuels. Si on y regarde d’un peu plus près, on s’apercevra que la mémoire vivace que nous avons de certains événements précis est en fait reliée directement à notre perception physique des événements. Marcel Proust le savait bien quand il a raconté la saveur de sa petite madeleine et comment cette saveur lui permettait de retourner dans son passé et de revivre un moment privilégié enfoui au plus profond de sa mémoire.

 

Je crois qu’on peut affirmer sans trop se tromper qu’une bonne part de ce qui nous constitue est fait ainsi d’impressions passées qui nous ont bouleversés à un moment donné de notre vie.  La chaleur d’un rayon de soleil sur notre peau, la saveur de tel plat, l’harmonie enivrante et transcendante d’un morceau de musique, le bruit de la mer sur les galets, un jour, quelque part en Bretagne, l’odeur des pins dans la forêt des Landes, le chant des cigales dans la plaine languedocienne, les exemples ne manquent pas. Chacun a ainsi en lui une réserve d’émotions qui peuvent resurgir à n’importe quel moment. Il suffit d’un élément déclencheur pour que des souvenirs très précis, qui évoquent tout un pan de notre vie, refassent surface.

 

Evidemment, la période la plus propice pour engranger toutes ces émotions, c’est l’enfance puisqu’à cet âge le petit homme se comporte comme l’animal qu’il est vraiment et qu’il n’a pas encore subi le dressage ultérieur qui lui imposera de tenir un rôle dans la société et de ne rien exprimer de ce qu’il ressent. Petit à petit, il se fermera comme malgré lui aux impressions directes du monde extérieur, qu’il captait pourtant si bien et qui le rendaient si heureux, pour rationaliser tout et refuser d’écouter le langage si direct de ses sens. Du coup, tout ce qui est plaisir immédiat lié à ce contact du corps avec le monde sera définitivement banni.

 

Heureusement, les impressions premières sont restées bien gravées en nous et, comme je l’ai dit, il n’est pas rare qu’un rayon de soleil, une odeur, la subtilité d’un parfum ou une note de musique éveillent en nous des sensations oubliées et avec elles c’est toute l’époque où nous les avons connues qui refait surface, nous bouleversant d’autant plus.

 

Et quand on parle des sens, on pense immédiatement à la vue et à l’ouïe, mais l’odorat peut lui aussi jouer un rôle essentiel. Ainsi, quand je suis rentré en première primaire pour apprendre à lire, nous occupions des bâtiments en bois qui venaient d’être construits à la sortie de la ville et qui étaient situés au milieu des champs. Ces bâtiments avaient été traités à la lasure (ou au carbonil, je ne sais pas trop) et les jours de forte chaleur l’odeur acre qui s’en dégageait m’enivrait complètement au point que j’ai fini par associer cette école avec cette odeur. Plus tard, je suis parti, j’ai quitté ma campagne pour la grande ville et j’ai connu pas mal de lieux d’enseignement, si bien que petit à petit le souvenir de cette première école s’est estompé. Pourtant, il suffit qu’au hasard d’une promenade je repasse devant un bâtiment fraîchement repeint ou dont les volets, tout simplement, ont été repassés à la lasure, pour qu’immédiatement cette première école refasse surface et avec elle toutes les impressions que j’ai connues ces années-là, comme le plaisir de la lecture, l’odeur de l’encre dans les encriers, le touché doux des feuilles de buvard, la beauté mystérieuse des grandes cartes géographiques qui ornaient le mur ou la chaleur de juin, quand nous attendions en rang dans la cour pour rentrer en classe.

 

Le jour où j’ai quitté cette école, deux ans plus tard, je l’ai englobée d’un seul regard, sachant que je la quittais pour toujours et qu’un pan entier de ma vie s’arrêtait là. En juillet de cette année, je suis repassé dans cette région pour la première fois depuis toutes ces années. J’ai voulu aller revoir l’école au milieu des champs et la montrer aux personnes qui m’accompagnaient. J’ai retrouvé le chemin, j’ai reconnu les maisons qui bordaient la route, la grande prairie qui servait d’espace de jeux lors des beaux jours était toujours là, mais l’école avait disparu ! Rasée, anéantie, volatilisée, il n’en restait plus rien, comme si elle n’avait jamais existé. Elle demeurera donc à jamais dans mes souvenirs, il n’y a plus que là qu’elle subsiste ou dans la mémoire de quelque condisciple de l’époque, mais que sont-ils tous devenus ? Et les années passeront et chaque fois que me pénétrera l’odeur de lasure, la petite école en bois survivra encore un peu, du moins pour moi. Jusqu’au jour où, évidemment, elle disparaîtra vraiment à jamais.

 

Je voudrais citer un autre exemple de l’importance de l’odorat dans la structuration de nos impressions et de nos souvenirs. Il m’est déjà arrivé de croiser une inconnue qui portait un parfum que je suis capable de reconnaître entre tous et qui me renvoie aussitôt à une histoire d’amour vécue lorsque j’avais vingt ans. Alors, tous ces souvenirs que je croyais oubliés et auxquels je ne pensais plus se mettent à resurgir en vagues successives et avec une précision dans les détails que je n’aurais pas crue possible. Des scènes de ma vie d’alors refont surface et je me revois en train d’attendre une certaine jeune fille sur la place de la cathédrale ou bien en train de discuter avec elle dans un café, à quatre heures du matin ; je revois sa main posée sur la mienne ou les larmes qui un soir coulaient sur son visage… Je revois même l’impasse où elle habitait, étudiante ou, plus tard, cette rue en pente, à flanc de colline, que je gravissais, alerte, heureux parce que j’allais la retrouver. Et tout cela parce que j’ai croisé une inconnue que je n’ai même pas regardée et qui avait le même parfum que le sien. Alors, quand j’arrive à mon bureau, je suis tout étonné de me retrouver là car il me semble être encore des années en arrière. Il faut pourtant se mettre à travailler, malgré les regrets qui commencent à m’envahir et malgré la nostalgie que je peux avoir de ces temps irrémédiablement perdus.

 

 

 

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Photo Internet

00:36 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : littérature

23/09/2009

De l'automne

On nous l’avait bien dit dès les premiers bourgeons en avril, que cela ne durerait pas et que l’automne, inexorablement, finirait par arriver. Je le savais pertinemment aussi et pourtant j’avoue que c’est d’une oreille distraite que j’ai écouté tous ces annonciateurs de mauvaises nouvelles, tous ces prophètes de mauvais augure, moi pourtant si vigilant  et si peu porté aux extases injustifiées. Certes, je savais que le ver était dans le fruit depuis le premier jour de l’été, à savoir le vingt et un juin, mais je me suis dit qu’il fallait tout de même profiter un peu de ce qui nous était donné, même si c’était pour une durée fort limitée. Et il faut reconnaître que la période estivale fut belle et largement ensoleillée et que cela aurait été dommage de ne pas se comporter en épicurien, fut-ce temporairement.

 

Mais voila qu’hier le calendrier nous a asséné la vérité inexorable : l’automne est là et bien là. Ce n’est plus qu’une question de jours avant de renouer avec le vent et la pluie et même si le soleil nous gratifie encore de quelques rayons, les arbres vont prendre inexorablement cette couleur jaune et or si caractéristique avant de se replier sur eux-mêmes et de camoufler dans leurs racines tous les rêves dont ils sont capables.

 

Ceci dit, fin août déjà, alors que la température atteignait encore les trente degrés, quelques petites feuilles jaunes provenant d’un bouleau du voisinage étaient venues se regrouper sur ma terrasse, annonçant discrètement mais inéluctablement le désastre qui se préparait. Depuis, cela ne s’est pas amélioré. Il y a eu quelques nuits fraîches, un peu de pluie, rien de bien sérieux en fait, mais juste ce qu’il fallait pour nous avertir que les beaux jours étaient désormais derrière nous. 

 

Ainsi en va-t-il dans la vie, bien entendu. Adolescents, nous savions déjà que l’histoire se terminerait mal et c’est avec délectation que nous lisions Nizan et d’ailleurs nous approuvions fort sa phrase : «J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

 

Lucides, nous l’étions donc tous, enfin la plupart ou du moins quelques-uns. Dans des cafés enfumés, nous discutions jusqu’à l’aube et refaisions le monde, lequel pourtant ne s’est guère amélioré depuis lors, au contraire (il faut croire que nous n’avons pas assez discuté…)

 

Mais à côté de cet échec sur l’organisation de la société idéale (il faut bien parler d’échec puisque le monde actuel ne correspond en rien à celui que nous avions rêvé et que nous conservons toujours enfoui au plus profond de notre cœur) il faut ajouter notre absence de clairvoyance sur notre devenir. Certes nous nous savions mortels et nous invectivions les dieux de nous avoir joué un aussi mauvais tour, mais quelque part nous parlions de ces réalités d’une manière par trop détachée car nous savions au fond de nous que l’échéance n’était pas pour demain. Nous discourions, en quelque sorte et nous discourions bien, il faut en convenir, mais cette angoisse existentielle qui nous nouait tout de même les tripes trouvait une certaine consolation quand nous pensions qu’un bon demi-siècle au moins s’ouvrait devant nous.

 

Or le temps a passé et de même que quelques feuilles mortes nous annoncent l’automne, de petits signes physiques encore discrets nous font comprendre qu’une bonne partie du chemin est maintenant derrière nous. Nous voilà donc à un tournant, à l’équinoxe de notre vie, en quelque sorte. Le bel automne s’installe lentement en nous et c’est même avec un certain émerveillement que nous en admirons les splendeurs. Maturité, tempérance, raisonnement bien assuré, tout ce que nous avons patiemment acquis au cours de notre existence rayonne maintenant de mille feux.

Mais que se passera-t-il demain ? Demain ce sera l’hiver pour de bon, un hiver éternel qui ne sera suivi par aucun printemps. Alors, dans la lucidité qui nous restera, nous nous demanderons le pourquoi de tout cela. Quel aura été, en effet, le sens de ce parcours ? L’enfant de deux ans dont je parlais hier et qui se dressait dans son lit dès les premiers rayons du soleil afin de conquérir le monde et de ne pas perdre une minute de cette vie qu’on venait de lui offrir sur un plateau, cet enfant, dis-je, qu’a-t-il réalisé, dans le fond, qui en valait vraiment la peine ? Et s’il peut aujourd’hui, dans le panache de l’automne qui s’annonce pour lui, admirer une dernière fois les beautés de l’existence, que lui restera-t-il demain quand l’hiver sera venu ? Il lui restera la honte de n’avoir pas été assez lucide.

Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière …

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01:09 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : automne

13/09/2009

Intermède musical: Léo Ferré et l'Italie

  

  

On ne le sait pas toujours, mais Léo Ferré, qui a tout de même conduit la chanson française à des sommets rarement atteints, a aussi chanté en italien. Si son père était  directeur du personnel du Casino de Monte-Carlo, sa mère, Marie Scotto, était une couturière d'origine italienne. D’ailleurs, à neuf ans, il se retrouvera chez les Frères des Ecoles chrétiennes au collège St Charles de Bordighera, en Italie, où il sera en pension pendant huit ans (cf. son livre Benoît Misère).

 

Attention tout de même qu’il s’agit ici d’une école française des Frères de l’instruction chrétienne (le collège St Charles de Marseille, en fait), exilée en Italie, suite la suppression légale de l'ordre en France le 7 juillet 1904. Si les Frères avaient été appuyés du temps de Napoléon III, ils avaient commencé à perdre de leur influence sous Jules Ferry (lois laïques) avant de se voir interdits d'enseignement en 1904. Du coup, beaucoup d’écoles passèrent la frontière et s’établirent dans le Nord-Ouest de l’Italie, à une distance encore raisonnable du lieu de domicile des élèves.

 

Mais revenons à Ferré. Si celui-ci a toujours aimé l’Italie, c’est surtout après son mariage avec Marie-Christine Diaz qu’il s’installe près de Florence.  En 1972, il enregistre d’ailleurs son premier disque en italien, ce qui n’est pas courant pour un poète français. Notons encore que c’est à Castelina qu’il se réfugiera quand il sera malade et que c’est là qu’il décédera en 1993, ce qui en dit long sur son amour pour la Toscane, où il se sentait chez lui.

 

Il n’est jamais facile de traduire un texte, surtout si ce texte est un poème. Il semblerait que Ferré, lorsqu’il chantait en italien, ait usé de sa voix pour faire passer tous les sentiments qu’il avait mis dans le texte initial en français, comme s’il voulait par-là compenser une éventuelle perte de sens. C’est ainsi que ce très beau texte qu’était « Tu ne dis jamais rien» est à mon avis chanté avec encore plus de force quand il devient «Tu non dici mai niente ». Le poète y exprime à vif tous ses regrets et sa sensibilité y est à fleur de peau.

Jugez vous-même :

 

 


http://www.youtube.com/watch?v=nLd1c7FTrEY
http://www.youtube.com/watch?v=nLd1c7FTrEY

 

02:02 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : léo ferré

21/01/2009

La Montagne Sainte-Victoire

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Il est des lieux, comme cela, qui appartiennent de plein droit à la culture. On les connaît sans les avoir jamais vus et le jour où on les voit, c’est moins leur réalité que l’on découvre que l’œuvre d’art qu’ils finissent par représenter à nos yeux. Un lieu comme Venise, par exemple, décrit par de nombreux écrivains, appartient assurément à notre imaginaire collectif. Difficile de s’y rendre sans penser à Goldoni, l’enfant du pays, à Georges Sand et à ses amours avec Musset, à Rilke, qui y séjourna souvent ou encore à Casanova qui se morfondit dans ses prisons avant de parvenir à s’en échapper.

En France, il y a Paris, bien entendu (comment visiter Notre-Dame sans penser à Hugo et à Esméralda ?), mais aussi des sites naturels. Maurice Barrès, dans sa « Colline inspirée » cherche le sacré dans de tels lieux et y voit comme l’essence même de la France :

"Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l'émotion religieuse. L'étroite prairie de Lourdes, entre un rocher et son gave rapide; la plage mélancolique d'où les Saintes-Maries nous orientent vers la Sainte-Baume; l'abrupt rocher de la Sainte-Victoire tout baigné d'horreur dantesque, quand on l'aborde par le vallon aux terres sanglantes; l'héroïque Vézelay, en Bourgogne; le Puy de Dôme; les grottes des Eyzies, où l'on révère les premières traces de l'humanité; la lande de Carnac, qui parmi les bruyères et les ajoncs dresse ses pierres inexpliquées ; la forêt de Brocéliande, pleine de rumeur et de feux follets, où Merlin par les jours d'orage gémit encore dans sa fontaine ; Alise-Sainte-Reine et le mont Auxois, promontoire sous une pluie presque constante, autel où les Gaulois moururent aux pieds de leurs dieux ; le mont Saint-Michel qui surgit comme un miracle des sables mouvants; la noire forêt des Ardennes, toute inquiétude et mystère, d'où le génie tira, du milieu des bêtes et des fées, ses fictions les plus aériennes ; Domremy enfin, qui porte encore sur sa colline son Bois Chenu, ses trois fontaines, sa chapelle de Bermont, et près de l'église la maison de Jeanne. Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons soudain le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière."

Bon, Barrès, avec son patriotisme qui prépare la guerre de 14-18 et sa symbolique religieuse, nous semble un peu dépassé aujourd’hui. Ainsi, quand il parle de la montagne Sainte-Victoire, il n’y voit qu’une « horreur dantesque » alors que pour nous ce massif évoque d’abord la peinture et semble indissociable de l’histoire de l’impressionnisme. La première fois que je l’ai vue, à partir de l’autoroute, il m’a d’ailleurs semblé rouler dans un tableau de Cézanne. Difficile en effet de ne pas contempler ce massif sans penser aux nombreux tableaux que ce peintre en a faits.


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Image Internet









Située à l’Est d’Aix-en-Provence, la montagne Sainte-Victoire s’appelle en réalité en occitan le Mont Venturi, autrement dit la montagne de la victoire. De quelle victoire parle-t-on ? Probablement de celle de 102 avant JC, que remporta Caïus Marius et ses légions romaines sur les Cimbres et les Teutons. Certains linguistes pensent cependant que l’origine du nom serait plus lointaine et que les Celto-Ligures qui occupaient le pays 1000 ans avant l’arrivée des Romains appelaient déjà cette montagne le « Vintour », en faisant allusion au vent que l’on rencontre à son sommet (voir aussi l’appellation « Ventoux »).

Ce qui est sûr, c’est que cette montagne a été sanctifiée au Moyen Age et qu’elle porta alors le nom de Sainte Venture. Une chapelle fut d’ailleurs construite à son sommet au XIII° siècle, m’apprend Google qui en sait plus que moi. Au XVII° siècle on a francisé le nom provençal et le massif s’est donc appelé Ste Victoire. Tout étant religieux au Moyen Age, citons encore, non loin de là, le massif de la Sainte Baume (d’après le provençal « baume », qui signifie grotte et qui remonte à une légende selon laquelle Marie-Madeleine, qui aurait débarqué aux Saintes-Maries-de-la-Mer et qui aurait ensuite évangélisé la Provence, se serait retirée dans une grotte de ce massif).

Mais revenons à notre Sainte Victoire. Ce massif de 6 525 ha est classé depuis 1983. Selon une étude par satellite, il serait toujours en train de grandir (7mm par an, ce qui n’est pas rien quand on est une montagne et qu’on a l’éternité devant soi). En outre, on y a découvert des œufs de dinosaures. En 1850, un barrage fut construit par… Zola, le père de l’écrivain. Ses eaux, malheureusement ne permirent pas d’éteindre l’incendie qui ravagea le versant Sud en 1989.

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Notons encore qu’au pied du versant Nord se trouve le village de Vauvenargues, célèbre pour son château, qui appartenait aux archevêques d' Aix, puis à la famille de Clapiers, dont le plus célèbre représentant est Luc de Clapiers, autrement dit l’écrivain Vauvenargues. Celui-ci était né à Aix mais il a séjourné dans ce château (que Louis XV avait élevé au marquisat pour services rendus pendant la grande peste de 1720 par Joseph de Clapiers, le père de Luc)

En 1958, ce château devint la propriété du peintre Pablo Picasso qui voulait se rapprocher des lieux peints pas Cézanne, qu’il admirait. Selon ses vœux, il a été enterré dans le parc du château. Pour les heureux et heureuses qui habitent la Provence, signalons qu’une exposition Picasso est prévue à Vauvenargues durant l’été 2009.


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Evidemment, parler de la Montagne Ste Victoire, c’est parler de Cézanne, l’enfant du pays (il était né à Aix). Il la peignit un très grand nombre de fois, dans un geste répétitif, comme pour tenter désespérément d’en atteindre l’essence. Cette manière de peindre cent fois le même sujet fait penser à Monet avec ses Nymphéas ou sa cathédrale de Rouen ou bien encore aux natures mortes de Picasso. On dirait que le peintre veut atteindre l’âme du sujet traité mais, en allant de plus en plus loin dans son étude, il semble perdre ce sujet lui-même car c’est chaque fois une autre Ste Victoire que Cézanne nous propose ou une autre cathédrale que Monet nous donne à voir. L’angle de vue a changé, les conditions météorologiques aussi, la lumière est différente, le regard du peintre lui-même n’est plus le même.

Bref, dans cette tentative désespérée de rendre le réel, l’artiste s’essouffle en rendant compte de détails qui sont à chaque fois autres. Il a beau s’acharner à reproduire ce qu’il voit, les tableaux sont toujours différents, ce qui l’amène à recommencer encore et encore, dans un travail sans fin qui s’annule lui-même puisque la dernière toile semble contester la précédente. Nous touchons là l’essence même de l’art et son impossibilité à dire quoi que ce soit. Tout n’est qu’approche imparfaite, approximation, vague rendu de ce qui existe et qui demeure insaisissable. On comprend dès lors qu’un peintre comme Van Gogh soit devenu à moitié fou, tant cette tentative obsessionnelle de saisir le réel reste finalement décevante. Cela me fait penser aussi au poète Jaccottet et à son malaise pour dire l’indicible.



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En fait Cézanne comme Monet sont engagés dans une course au détail (rendre la lumière sur telle partie de la Montagne ou de la cathédrale) qui finit par leur faire négliger l’ensemble. L’objet peint finit par disparaître au profit d’un détail qui est à chaque fois changeant (la lumière ou le point de vue ont été modifiés). On pourrait encore dire qu’ils tentent de rendre leur sujet en se plaçant dans des conditions différentes pour l’aborder (angles de vue, etc.), croyant par ces approches variées parvenir finalement à l’exprimer pleinement. Hélas, Cézanne pourrait continuer à peindre ses Ste Victoire à l’infini, il ne parviendrait jamais à dire ce qu’est la Ste Victoire.

Nous-mêmes, quand nous visitons un lieu, nous ne sommes jamais dans les mêmes dispositions d’esprit. Prenez une forêt. Un jour vous êtes sensible à son calme, un autre jour au bruit des feuilles, puis à la masse noire ou bleue formée par l’ensemble, quand vous n’êtes pas attentif à la musique des frondaisons ou à la forme majestueuse des troncs centenaires. C’est qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, les philosophes grecs de l’Antiquité le savaient bien.

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Cézanne, en tentant de peindre cette Ste Victoire qui lui échappe sans cesse, essaie surtout de nous faire passer ses sentiments à lui. La montagne n’est finalement qu’un prétexte. Ce qu’il veut nous dire et nous communiquer en peignant, c’est l’émotion qu’il a ressentie devant elle et qu’il n’arrive jamais tout à fait à exprimer. C’est que l’artiste, comme tout être humain, est seul, enfermé dans cette solitude de son corps et de ses sentiments qui fait que chacun de nous est unique et que ce qu’il ressent au plus profond de lui, il a bien du mal à le communiquer aux autres, lesquels, à leur tout, ont bien du mal à le comprendre. La Ste Victoire pour Cézanne devient aussi complexe qu’une femme dont il serait amoureux et dont il tenterait en vain de nous révéler la perfection. Mais la Montagne reste inaccessible, grande et fière dans le beau ciel de Provence. Il n’empêche, quand nous la contemplons, nous ne pouvons pas la voir sans penser à Cézanne, dont elle est devenue le symbole. Quelque part, c’est tout de même avec ses yeux que nous la voyons. Elle n’est plus pour nous un simple amas rocheux, mais un paysage fait de courbes et de lumières, un paysage bien connu par les tableaux que l’on a contemplés (enfant dans les dictionnaires déjà, puis plus tard dans des expositions). La Sainte Victoire n’est plus une montagne, elle est devenue un personnage de culture et c’est à Cézanne que nous le devons, lui qui a su nous transmettre son amour pour cette belle dame de Provence.

Mais il n’y a pas que les peintres qui ont été séduits par la Ste Victoire. Jacqueline de Romilly, de l'Académie Française, possède une maison à proximité et je me souviens d’un article poignant du journal le Monde dans lequel elle expliquait son désespoir quand elle s’était rendu compte, arrivant en Provence après un long séjour à Paris, que de sa fenêtre elle ne pouvait plus apercevoir sa montagne préférée (ave l’âge elle devenue presque aveugle). Mais en se munissant de jumelles, elle était quand même parvenue à en saisir des bribes, alors elle avait su qu’elle était vraiment revenue en Provence.

Notons que l’historien Georges Duby, de l'Académie française et Edmonde Charles-Roux, de l'Académie Goncourt ont aussi habité dans les environs.


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09/11/2008

Musique

C’est devenu la mode dans le monde des blogues de se lancer des défis les uns aux autres, un peu comme les joutes au Moyen-Age, où il fallait relever le gant. Heureusement, ici, le jeu est moins dangereux et il ne s’agit pas de participer à un tournoi mais simplement de répondre à des questions. Jusqu’ici, j’avais échappé à ce genre d’exercice périlleux mais comme il fallait s’y attendre ce qui devait arriver est arrivé. On me demande donc de donner cinq musiques qui me représentent. La demande ne pouvait venir que d’une personne qui affectionne la musique, en l’occurrence d’un insecte chanteur. J’ai cité Cigale. Comme elle est par ailleurs professeur de musique, la tâche n’est pas simple, vous en conviendrez. Néanmoins je vais essayer de faire abstraction de son métier qui est aussi sa passion et de rester honnête dans mes choix.

En premier lieu, honneur au poète qu’est Léo Ferré. On n’a que l’embarra du choix, évidemment, dans sa nombreuse production et j’aurais pu choisir les cinq titres chez lui, mais cela reviendrait à tricher (et Cigale m’en aurait voulu tout un été). Comme il fallait se limiter, voici La Mémoire et la mer, qui me semble être un sommet par la beauté du texte, difficile au demeurant et laissant la porte ouverte à de nombreuses interprétations:



Découvrez Léo Ferré!

En deuxième lieu, Jean Ferrat pour la puissance de sa voix et les sujets traités, souvent politiques. Une certaine manière de dire « non », un peu comme Brassens, mais dans un autre registre. Le sommet de sa carrière correspond à mes jeunes années aussi et j’ai parfois l’impression qu’on n’a pas retrouvé, depuis, cette force dans le milieu de la chanson.


Découvrez Jean Ferrat!



Mais j’aime beaucoup la musique classique aussi. Les plus connus, bien entendu (Mozart, Schubert, Schumann, Brahms, etc.) mais aussi Ravel, Sibelius, de Falla, Malher… Cependant, c’est Satie que je propose ici, avec ses gnossiennes. C'ets une musique calme mais qui n'est pas ennuyeuse et qui procure une sorte d'équilibre chez celui qui l'écoute :



Découvrez Eric Satie!



Ensuite, toujours dans le classique, je dois avouer une passion pour la musique sacrée, moi qui suis pourtant un athée convaincu. Ce n’est pas la religiosité que je recherche alors, mais l’aspect planant, poétique, qui semble donner un sens à la vie. En effet, cette sorte de construction théorique écrite par l’homme à partir du néant, ces notes ou ces chants (quoi de plus beau, finalement, à nos oreilles humaines, que ces voix d’hommes et de femmes qui se répondent dans un beau dialogue) qui s’élèvent, emplissent l’espace pour un instant d’éternité et retombent lentement pour disparaître dans le silence.
Voici donc Palestrina dans "Tu es petrus":



Découvrez Palestrina!



On a écouté Palestrina, j’aurais pu proposer Mouton, Josquin Desprez, Moulinié et bien sûr Hildegarde Von Bingen. Dans le même style, mais en plus sombre, pour les jours de désespoir, voici Couperin et ses leçons de ténèbres (ici la troisième leçon):



Découvrez Couperin!


La chaîne s’arrête là (sinon elle va continuer à tourner et finira bien par revenir). J’y ai répondu par amitié pour Cigale, laquelle a dû m’expliquer patiemment comment faire ces copiés/collés musicaux à partir d’un site que je ne connaissais pas. Mais cela va me permettre maintenant d’écouter de la musique sur mon PC tout en vous écrivant. Finalement, elle a eu une bonne idée.



00:30 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (18) | Tags : errance, musique