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11/11/2014

Un enterrement pas ordinaire (5)

Mais bon, le docteur avait raison, on n’allait quand même pas laisser le corps de Victor là où il était, étendu de tout son long comme un vulgaire sanglier. Car maintenant qu’on avait conscience que celui qui reposait là n’était plus ce Victor tyrannique qu’on avait connu, mais un simple cadavre, le rapprochement incongru entre la grosse masse inerte du notable et le gibier qu’on déposait habituellement sur les mêmes marches sautait aux yeux. Pour un peu on en aurait ri et il y eut bien quelques sourires complices échangés, mais la présence des enfants du défunt commandait tout de même un peu de retenue. Alors on proposa de porter le corps du pauvre Victor jusque chez lui. Là on l’étendit sur son grand lit et on se retira, non sans jeter des regards en coin sur l’intérieur de cette maison où personne, finalement, n’avait jamais pénétré. Ca sentait l’intérieur des riches, avec des plafonds en bois de châtaignier, un escalier monumental en chêne qui menait à l’étage, des massacres pendus au mur du corridor, des parquets bien cirés et une grosse horloge qui sonna vingt coups juste au moment où tout le monde se retirait.

Les pompes funèbres arrivèrent un peu après et s’occupèrent de tout. Quand on se réveilla le lendemain matin, qui était un samedi, Victor reposait tranquillement chez lui dans son cercueil. Comme c’est la tradition, les villageois défilèrent les uns après les autres devant la dépouille de celui qu’ils avaient tant redouté. On sonnait à la porte, la fille de Victor venait ouvrir, toute de noir vêtue, puis on se rendait dans le grand salon, dont les fauteuils avaient été enlevés. Au milieu de la pièce, sur des tréteaux, trônait le cercueil en chêne massif. Le couvercle n’avait pas encore été placé, ce qui permettait de voir Victor dormir de son dernier sommeil. Il semblait en bonne santé, finalement. On n’aurait jamais cru qu’il était mort. Certes, il était bien un peu pâle, mais à part cela ses traits semblaient même plus détendus que de son vivant. Ensuite, après être resté le temps qu’il convenait,  chacun faisait un signe de croix au-dessus du défunt (car on savait que la famille était fort catholique) et on s’en retournait chez soi pour soigner les cochons ou surveiller la vache qui allait vêler. Avant de partir, cependant, tout le monde demandait la date de l’enterrement et là la réponse était des plus vagues. En fait cette date n’était pas encore arrêtée car il y avait un problème avec le curé. En effet, Victor étant mort le vendredi soir, la logique aurait voulu que l’enterrement se fît le lundi après-midi ou à la rigueur le mardi matin. Mais voilà, le curé devait partir pour un pèlerinage à Lourdes le dimanche soir, alors on était dans l’incertitude. Soit il allait renoncer à son voyage, soit il allait trouver quelqu’un pour le remplacer. Mais que personne ne se tracasse, dès que la décision serait connue et la date fixée, tout le monde serait prévenu.

Voilà ce qui s’était dit le matin, entre dix et onze heures. Mais vers quatorze heure, l’adjoint du maire était venu frapper à toutes les portes pour annoncer que finalement l’enterrement allait avoir lieu le jour-même à dix-sept heures. Pourquoi si rapidement ? Ben, tout simplement parce que le curé n’avait trouvé personne pour le remplacer et comme il ne voulait en aucun cas renoncer à son pèlerinage dans la cité mariale (où il devait d’ailleurs accompagner et encadrer tout un groupe de jeunes) il avait proposé d’avancer la date de l’enterrement. De toute façon, il n’y aurait que les villageois à la cérémonie, cela ne posait donc pas de problème.  

Tout le monde avait bien été un peu surpris de cette décision, car on n’avait jamais vu au village un homme être enterré si rapidement, mais bon, comme il s’agissait de Victor et qu’il n’avait jamais rien fait comme tout le monde, cela semblait finalement relativement normal. Bref, on avait vite bâclé le travail et ce qu’on n’avait pu faire, comme la traite des vaches, on le ferait après la cérémonie, voilà tout. Ensuite chacun avait sorti de l’armoire ses beaux habits, en ayant soin de choisir les plus sombres, et à dix-sept heures tout le monde attendait dans l’église l’arrivée du cortège funèbre. Pendant ce temps-là, chez Victor, les employés des pompes funèbres fixaient méticuleusement le couvercle du cercueil. Ils avaient à peine fini qu’on entendit comme un gémissement sorti on ne sait d’où. Les personnes présentes se regardèrent, interloquées, mais le fils aîné, soudain troublé, fit un signe rapide pour dire qu’il était temps d’emporter le cercueil, car c’était l’heure.

Quelques instants plus tard, le corbillard s’arrêtait devant les marches de l’église et Victor pénétrait pour la dernière fois dans cet édifice où l’ancien curé avait tant de fois vanté ses mérites. Cette fois-ci, cependant, Victor ne pouvait plus faire résonner les vieilles dalles bleues de l’allée du bruit de ses bottes, puisque c’est couché et porté par quatre forts gaillards qu’il se « dirigea » vers l’autel. Ensuite, le nouveau prêtre qui officiait n’avait pour lui ni le même respect ni la même admiration que son prédécesseur, ce qui fit que le sermon fut rondement mené. On évoqua bien l’importance de sa présence dans le village, mais ce fut surtout pour laisser sous-entendre que celle-ci importunait les gens. De même, si on fit allusion à son exploitation agricole, qui n’avait cessé de s’agrandir, ce fut moins pour mettre en avant les capacités d’organisation du défunt que pour suggérer qu’il avait grugé tout le monde. Bref, après quelques phrases à double sens, le prêtre descendit de sa chaire et regagna sa place dans le chœur pour un moment de silence et de recueillement. C’est à cet instant précis qu’on entendit comme un gémissement, une sorte de plainte. Le curé sursauta et fixa le cercueil, qui trônait au milieu de l’allée. Le même gémissement se fit entendre une deuxième fois, ce qui fit qu’il se leva d’un bon, à la fois effrayé et perplexe. Alors le fis aîné lui fit un petit signe pour signifier que ce n’était rien et qu’il pouvait poursuivre son office. Il continua donc et entama le crédo. Mais à peine celui-ci était-il terminé, qu’on entendit distinctement un bruit étrange, comme si quelqu’un grattait avec ses ongles contre une planche. La moitié de l’assistance tressaillit, surtout les personnes qui étaient assises dans les rangées à proximité du cercueil, qu’elles contemplèrent avec effroi. Le prêtre, lui, était resté figé derrière son autel et on vit dans ses yeux comme un début de panique. Mais il se ressaisit vite car lorsque le crissement se fit de nouveau entendre, il entama aussitôt un chant de sa belle voix grave tout en faisant un  signe à l’organiste de jouer. Les grandes orgues tonnèrent aussitôt de toutes leurs forces au point que les  vitraux en tremblèrent. L’offertoire et la consécration, qui d’habitude se déroulent dans le plus grand silence, se firent dans cette ambiance un peu exaltée. Puis on bâcla la communion, qui eut lieu, curieusement, au son d’un Kyrie eleison tonitruant, car l’organiste, visiblement troublé lui aussi, mélangeait tous les morceaux. A la fin, c’est quasi en courant que le prêtre fit le tour du cercueil avec son encensoir. Il marmonna quelques paroles inintelligibles puis fit un grand signe de croix pour signifier que la cérémonie était terminée. Aussitôt, les quatre gaillards s’emparèrent du cercueil, retraversèrent l’église au son d’une musique tonitruante et se retrouvèrent dehors, où les employés des pompes funèbres avaient déjà ouvert le haillon du corbillard. Ensuite, on fit signe au chauffeur médusé de démarrer, alors que la moitié du village sortait seulement de l’église. On se mit donc en route et à vive allure. Derrière, la foule se pressait comme elle pouvait pour suivre le rythme et on vit même des enfants courir et des femmes trottiner.

C’est ainsi qu’en moins de cinq minutes on se retrouva devant les grilles du cimetière. Aussitôt on s’empara du cercueil et on s’achemina vers la tombe, tandis que le prêtre entamait de sa voix de ténor un chant retentissant, invitant d’un geste l’assemblée à l’accompagner. Les fossoyeurs, médusés, virent donc arriver ce drôle de cortège, mais ils n’eurent pas le temps de revenir de leur étonnement que le prêtre leur faisait déjà signe de descendre le cercueil dans la fosse. Comme ils semblaient ne pas bien comprendre, les enfants du défunt et même plusieurs villageois réitérèrent le même geste, montrant du doigt le trou béant qui était devant eux. Alors, perplexes, ils s’approchèrent du cercueil qu’ils entourèrent de solides cordes, puis se mirent en devoir de le descendre. Il y eut un instant de silence, durant lequel le cercueil ballotta et cogna un peu les bords du trou. Alors on entendit clairement des coups sourds et répétés. Inquiets, les fossoyeurs maintinrent leurs cordes un instant, mais devant le nouveau geste impatient du curé, ils laissèrent le cercueil descendre jusqu’au fond. Aussitôt le prêtre fit un signe de croix avec son goupillon, puis s’emparant d’une pelle qui traînait là, il jeta une pelletée de terre sur le cercueil. Le fils aîné s’empara à son tour de l’outil et fit de même. Puis ce fut l’autre fils et la fille. Au fond, on entendait toujours des coups sourds frappés de plus en plus vite contre la paroi du cercueil, mais ils perdirent vite en intensité car le villageois qui tenait maintenant la pelle avait accéléré le rythme et c’étaient des pelletées entières qu’il jetait maintenant avec rage dans la tombe. Comme les suivants l’imitèrent, le trou se retrouva bientôt à moitié rebouché. Un grand silence se fit soudain et le prêtre, magnanime, fit encore un signe de croix, puis il s’inclina devant Marie, la veuve, et reprit le chemin de son église, la tête déjà occupée par son voyage à Lourdes.

Le soir, entre voisins, on parla de Victor bien entendu. Certes, on ne  l’avait pas beaucoup aimé et il était clair que sa disparition en arrangeait plus d’un, mais enfin, mourir si jeune, en plein bois, d’une crise cardiaque… Le pauvre, quand même !

(FIN) 

 

Littérature 

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06/11/2014

Un enterrement pas ordinaire (4)

Plus personne ne pensait à aller manger. Au contraire, tout le monde était dehors et attendait. Les conversations, cela va sans dire, allaient bon train. Certains ricanaient : et si Victor s’était perdu ? Lui se perdre ? Allons donc ! Il connaissait les bois comme sa poche. D’autres penchaient plutôt pour l’aventure galante (enfin, quand je dis « galante », c’est une manière de parler, car on connaissait la brutalité du personnage envers la gent féminine et sa manière prompte et directe de régler le problème du désir quand il croisait une personne de l’autre sexe). Ou peut-être avait-il été invité à dîner par un promeneur rencontré par hasard ?  Si ça se trouvait, en ce moment, il était en train de se régaler à trente kilomètres d’ici dans une auberge renommée, pendant que tout le monde faisait le pied de grue à l’attendre. C’est alors que quelqu’un de plus pessimiste lança une hypothèse à laquelle personne n’avait pensé mais qui était pourtant vraisemblable : Et s’il avait blessé quelqu’un avec son fusil ?  Cela n’était jamais arrivé, mais à force de tirer dans tous les sens, une balle perdue aurait très bien pu atteindre quelqu’un. Eh quoi ? Cela voulait dire qu’il était en train d’enterrer sa victime et de dissimuler son crime ? Tout le monde se regarda, consterné. Un crime, cela impliquait une enquête, et une enquête, cela supposait des gendarmes et un juge d’instruction, bref beaucoup d’ennuis en perspective. On allait venir fouiner dans votre vie privée, il allait falloir se justifier sur tout, sans parler des journalistes qui allaient débarquer… Et tout ça une fois de plus à cause de ce satané Victor ! Si au moins il avait pu se trouver un homme assez hardi dans le village pour s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, cela aurait peut-être mieux valu.

On en était là de la discussion quand le quatre-quatre du fils arriva à toute vitesse. Il freina brusquement et s’arrêta dans un nuage de poussière, tout à fait comme au cinéma. « Venez-vite, s’écria-t-il, le père s’est trouvé mal.» Victor ? Malade ? On n’avait jamais vu cela ! Et c’était bien la dernière chose à laquelle on aurait pensé ! Il y eut un instant d’hésitation mais la curiosité, plus que la compassion, l’emporta très vite. Les hommes se précipitèrent vers les voitures et c’est au moins dix véhicules qui s’élancèrent à la queue leu leu vers le bois.

Après une petite demi-heure, ils étaient de retour, roulant au pas cette fois. Le reste du village était là, qui attendait, et un grand silence se fit quand on les vit arriver. Une à une les voitures se garèrent et les hommes en descendirent sans un mot. Puis on ouvrit le haillon arrière d’un des quatre-quatre et on en retira Victor en le tirant par les pieds. Quatre forts gaillards l’attrapèrent comme ils purent, qui par un bras et qui par une jambe, et on le déposa inanimé sur les marches de l’église. Le silence était impressionnant et tout le monde regardait cette masse inerte et corpulente qui gisait sans connaissance là où d’habitude on entassait les sangliers.

« Qu’est-ce qu’il a ? » se hasarda à demander un gamin. « Il y a qu’il est mort, tiens », répondit un de ceux qui venaient de porter le corps de Victor. « Ya pas à s‘y tromper. Regardez : il ne  respire plus, on ne sent plus battre son cœur et il garde les yeux grands ouverts. » Un murmure parcourut la foule. Victor ? Mort ? La nouvelle semblait tellement incroyable qu’on avait peine à y croire. Non, ce n’était pas possible ! D’abord il n’était pas si vieux et puis c’était une vraie force de la nature. Comment avec un tel tempérament aurait-il pu mourir ? On s’approcha de la chose inerte qui gisait sur les marches. On se pencha et les plus hardis se mirent à toucher le corps, à lui donner de petits coups, pour voir s’il allait réagir. Mais Victor ne réagissait pas. Il restait là, comme une masse informe, écrasé sous son poids, les yeux grands ouverts qui ne regardaient plus rien.

-Il faudrait un médecin, avança quelqu’un.

-Y a pus besoin de médecin, tu vois quand même ben qu’il y a pus rien à faire. Qu’est-ce que t’veux qui fasse ton médecin ?

-Ben, au moins constater le décès.

On se regarda, interloqués. Constater le décès ?

- Ben oui, quoi, c’est une démarche légale. Quand quelqu’un est mort, il faut un spécialiste pour dire qu’il est mort. »

L’instituteur opina du chef et le maire dit qu’en effet on ne pourrait rien faire sans l’avis du corps médical. Alors quelqu’un courut chez lui pour téléphoner au médecin le plus proche. Evidemment, il n’habitait pas la porte à côté et il fallut bien une heure pour le voir arriver dans sa grosse Mercedes noire. Visiblement contrarié d’avoir dû quitter à cette heure indue son petit intérieur douillet, il demanda dans quelle maison se trouvait le défunt. On lui montra d’un geste la masse énorme de Victor qui gisait toujours sur les marches de l’église. Un peu choqué par ce manque de respect envers un homme qui quelques heures plus tôt était encore en vie, il s’approcha lentement de la dépouille. Ensuite il se pencha, écarta les paupières pour voir le fond de l’œil, sortit un stéthoscope de sa poche et ausculta le cœur par-dessus les vêtements (sans doute pensa-t-il qu’il eût été par trop indécent de déshabiller le mort devant toute cette foule qui se pressait autour de lui). Ensuite il se releva et murmura ces mots que tout le monde allait répéter la nuit durant : « Mort par arrêt cardiaque, il n’y plus rien à faire. » Ensuite, il sortit d’une autre poche un stylo en or ainsi qu’un petit carnet et rédigea quelques mots, d’une écriture lente et sûre. Puis il tendit le bout de papier au maire :

 - Voilà votre permis d’inhumer. Pour le reste, le registre de la population et toute la paperasse, c’est votre affaire, n’est-ce pas ? 

-Oui, oui, ne vous tracassez pas, docteur, on va s’occuper de tout. C’est que monsieur Victor, c’était quand même quelqu’un. D’ailleurs son père avait été mon prédécesseur à la mairie et…

-Oui, je sais. Mais pour quelqu’un d’important, vous n’allez quand même pas le laisser là ?

Et il désigna d’un geste le parvis de l’église où gisait toujours la masse sombre du corps sans vie de Victor.

- Non, bien sûr, mais c’est que..

Le docteur lui tourna le dos et se dirigea vers sa voiture.

-Pour ma facture, je vous la ferai parvenir demain par porteur.

La Mercedes démarra et il y eut un grand silence. Puis on se regarda, interloqué. Maintenant que les villageois étaient entre eux  et que le décès de Victor était certain puisque écrit noir sur blanc sur un papier, la conscience de sa disparition commença à se former dans les esprits. C’était à peine croyable. Celui qu’on redoutait, celui qui tyrannisait le village depuis des années, était mort. Une sorte de soulagement s’empara de la foule. On se sentait revivre !

littérature

01:29 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature

30/10/2014

Un enterrement pas ordinaire (3)

Tout cela pour dire que l’enfance des fils de Victor fut particulièrement dure et que leur père avait une manière bien à lui de leur apprendre le droit chemin. Au point que lorsque l’aîné eut seize ans et qu’il tenta un jour de stopper la main qui allait s’abattre sur lui, il s’ensuivit une rixe dont il ne se remit jamais tout à fait. Non pas physiquement, car toutes les blessures du corps guérissent, mais mentalement. Il était resté comme un peu hébété et renfrogné. Plus un son ne sortait de sa bouche et quand il traversait le village, il rasait les murs d’un air sournois. Ses deux frères, qui n’avaient pourtant pas subi la même correction, avaient eux aussi cet air sournois des personnes qui ont souffert et qui attendent leur heure pour se venger.

Quant à la fille, qui était d’une grande beauté, il semblerait qu’elle n’ait jamais été frappée par son père, lequel lui vouait une grande affection. C’était même tellement visible, cette passion qu’il lui témoignait, que certains avaient laissé sous-entendre qu’il s’était passé des choses une fois que la petite avait eu treize ans. Mais comment voulez-vous prouver cela ? Et de toute façon mieux valait ne rien répéter si on ne voulait pas avoir d’ennui. Après tout, les histoires de famille ne regardent pas les voisins et ce qui se passait chez Victor, les rares jours où sa femme Marie parvenait à trouver un peu de répit chez sa mère, ne concernait que lui. La seule chose qui était sûre, c’est que la petite, une fois qu’elle eut atteint elle aussi ses seize ans, devint aussi taciturne et aussi renfermée que ses frères. On voyait briller dans leurs yeux à tous une sorte d’éclair glacé qui faisait peur car on ne savait pas trop si c’était la conséquence des sévices subis ou au contraire une sorte d’atavisme où s’exprimait le caractère méchant de leur père.

Bref, pour nous résumer, on peut dire que personne au village n’aimait Victor, ni les villageois qui le respectaient extérieurement tant ils le craignaient, ni les membres de sa propre famille où chacun, semble-t-il, avait quelque chose à lui reprocher. Les jours, les mois et les années s’écoulaient pourtant sans que rien ne vînt rompre cette espèce de fatalité. On se serait cru dans une tragédie antique, où les dieux décident à la place des hommes et les écrasent de leur volonté, sauf qu’ici les hommes ne décidaient plus rien du tout. Chacun avait accepté son destin, qui était d’être dominé par Victor, et la présence quotidienne du tyran dans les affaires de tous n’arrangeait évidemment rien. C’était comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la vie du village et il ne se passait pas un jour sans qu’on ne se demandât quelle brimade on allait encore devoir essuyer, quelle insulte accepter ou quel coup bas recevoir. Si on en parlait entre soi, ce n’était jamais en public, sur la place du village ou sur le parvis de l’église, après la grand-messe. Non, cela eût été trop dangereux, car si personne n‘aimait Victor, il se serait bien trouvé une langue de vipère pour aller lui raconter ce qui se disait sur son compte. En effet, les plus faibles savent parfois tirer parti des circonstances et se servir du pouvoir en place pour régler leurs petites querelles domestiques. On avait déjà vu cela pendant la guerre où certains, sans collaborer le moins du monde avec l’occupant allemand, s’étaient servis de cette force d’occupation étrangère pour dénoncer arbitrairement et sans preuve des voisins avec qui ils avaient eu un petit différend. Dès lors, en ce qui concernait Victor, chacun se montrait de la plus grande prudence et si on parlait pour en dire du mal, c’était entre amis sûrs, le soir à la veillée, quand les enfants étaient au lit. Et encore, on chuchotait alors à voix basse et de préférence en l’absence des femmes, qui ont toujours bien du mal à garder un secret.

Et qu’est-ce qu’on disait donc ainsi tout en se réchauffant auprès de l’âtre ? Pas grand-chose, finalement, sauf que la présence de ce Victor était quand même bien dure à supporter et qu’il fallait sans doute voir dans tout ça une manifestation de la volonté divine. Cependant, on avait beau chercher quel crime on avait bien pu commettre pour mériter pareille punition, on ne trouvait rien. On était même allé interroger discrètement le nouveau curé, qui avait compati, n’aimant pas beaucoup lui non plus ce monsieur Victor qui terrorisait ses ouailles, mais qui n’avait pu donner aucune explication, malgré tous les livres de théologie qu’il avait lus. On était rentré chez soi un peu frustré et on s’était dit que c’était bien le peine de faire autant d’années d’études et d’avoir toujours le nez plongé dans un bouquin si c’était, au bout du compte, pour être incapable de donner la moindre explication aux injustices de la vie. Mieux valait être fermier et traire ses vaches, au moins on était au bon air et on avait au fond un gros bon sens que ces gens instruits n’avaient pas. Et c’est ce gros bon sens qui leur disait que s’il était impossible de s’en prendre directement à Victor, il fallait cependant être patient car la roue de la fortune finit toujours par tourner. Qui sait ? Il pourrait bien lui arriver malheur un jour, à ce tyran, et puisque personne n’osait se mettre en travers de sa route, le destin s’en chargerait peut-être lui-même.

En attendant, ce jour-là, quand Victor était parti une fois de plus à la chasse et qu’il avait fallu enfermer les chiens, on avait bien oublié toutes ces considérations sur la patience et la roue du destin. Non, une fois de plus on avait bougonné tout en espérant qu’il n’y aurait pas trop de dégâts et qu’on ne perdrait ni bétail ni animal domestique. On avait donc suivi attentivement la progression du chasseur en étant attentif à ses coups de fusil. Après la sieste de midi, cela avait canardé ferme vers le Bois à Ban, sur les hauteurs méridionales, là où la forêt est constituée de hêtres et de chênes centenaires. Plus tard, c’est du côté de Feuilly qu’on avait entendu les détonations, puis plus tard encore vers Ramébuchaille. Enfin, le dernier coup avait retenti près de la Besace, beaucoup plus près du village. Il devait être environ dix-huit heures et le soleil n’allait plus tarder à se coucher. Cependant, comme c’était le jour où on passait à l’heure d’hiver et que le lendemain il ferait noir beaucoup plus tôt, on pouvait supposer que le chasseur allait profiter au maximum de cette heure qui lui était encore donnée. Eh bien non, à la surprise générale, on n’avait plus rien entendu. A dix-neuf heures il faisait noir et la chasse était forcément finie. Le gros quatre-quatre n’allait pas tarder à apparaître et il faudrait encore s’aventurer dans la forêt et partir à la recherche du gibier. Comme si on n’avait pas autre chose à faire ! Comme si les vaches n’attendaient pas pour la traite et comme si les cochons ne réclamaient pas leur pitance ! 

On se mit donc à l’ouvrage, mais tout en guettant le moindre bruit de moteur. Dès qu’un véhicule approchait, chacun interrompait ce qu’il faisait et dressait l’oreille. Etait-ce lui ou n’était-ce pas lui ? Une Citroën jaune, non, ce n’était pas lui, mais le curé qui rentrait à son presbytère. Puis ce fut le gars qui travaillait dans les bureaux de la préfecture, avec sa Peugeot, puis le boulanger qui rentrait de sa dernière tournée avec sa camionnette. Il y eut encore une bétaillère, deux tracteurs et le vélomoteur du fils Durand.  Puis plus rien. On avait terminé ce qu’il y avait à faire : les vaches étaient retournées au pré, les cochons se goinfraient comme des porcs, c‘était le cas de le dire, les véhicules agricoles étaient rangés dans les hangars et les poules dormaient déjà. Mais point de chasseur klaxonnant pour qu’on vînt l’aider. Curieux. Le bougre aurait-il trouvé quelque fille égarée dans les bois et prenait-il un peu de bon temps ? A cette pensée, chacun alla vérifier que toute la gent féminine était bien présente sous le toit familial. Ouf ! C’était déjà un souci en moins. Comme cela ne servait à rien de se mettre à table pour le dîner, puisqu’on allait quand même devoir s’interrompre bientôt, les hommes se mirent à sortir de chez eux et à discuter les uns avec les autres. On parla de la pluie, du beau temps, de la Toussaint qui approchait, du blé qui avait bien donné cette année, des quotas laitiers, et du nouveau curé, qui ne semblait pas trop aimer les riches, celui-là, ce qui était certes une bonne chose. Puis on râla ferme sur ce Victor qui en prenait vraiment un peu trop à son aise. Une chose était de l’aider, mais si ça continuait on allait se retrouver à minuit passé à chercher ses fichus sangliers. Il y avait quand même des limites ! Bon tout le monde ronchonnait, mais chacun savait au fond de lui-même qu’on se précipiterait tous dès que le gros quatre-quatre ferait son apparition. En attendant, il était maintenant plus de vingt heures et on avait faim ! C’est alors qu’on vit passer le fils de Victor avec son propre quatre-quatre. Il traversa la place, contourna l’église et prit la direction des bois. Ben ça alors ! Il se passait assurément quelque chose d’anormal. 

 

Photo personnelle

Littérature

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25/10/2014

Un enterrement pas ordinaire (2)

Ce jour-là, donc, comme je l’ai déjà dit, on avait vite fait rentrer tous les chiens quand on avait su que le notable du village partait à la chasse. Car des chiens on en avait perdu pas mal les dix dernières années. Vous savez ce que c’est. A la campagne, les chiens vont et viennent en liberté et ils ont l’esprit aventureux. Il suffit qu’un mâle ait repéré une femelle en chaleur et les voilà partis tous deux bien loin, parfois même à la lisière des bois. Que surgît alors Monsieur Victor avec son fusil et c’en était fini des ébats amoureux canins. A plusieurs reprises, on avait ainsi retrouvé deux cadavres dans les fourrés, alors la prudence était désormais de rigueur. Une fois les chiens enfermés, Il ne restait plus qu’à espérer qu’une génisse n’eût pas franchi sa clôture, car elle risquait de connaître le même sort. Habituellement, avant de recommencer à travailler, on croisait les doigts, pour conjurer le sort,  tandis que près de l’âtre les grands-mères inactives se mettaient à prier Sainte Rita, connue pour les causes désespérées.

Inutile de dire qu’une fois de plus ce jour de chasse parut bien long et si tout le monde continuait à vaquer à ses occupations, chacun avait cependant l’oreille aux aguets. Au moindre coup de feu dans les lointains, on sursautait. Et des coups de feu, ce n’était pas ce qui manquait. Parfois c’était une dizaine de coups qui se succédaient en moins d’une minute. On aurait dit de vraies rafales,  au point que les anciens finissaient invariablement par raconter leurs souvenirs de la dernière guerre, quand les Américains avaient délivré le village et que ça mitraillait dans tous les coins. Il faut dire qu’avec ses trois fusils à répétition bien chargés, notre chasseur avait une puissance de feu digne d’un régiment ! 

Vers midi, il y eut une pause et on sut que là-bas, quelque part dans les fourrés, Monsieur Victor prenait sa collation. Généralement on avait la paix jusqu’à quatorze heures car le bougre avait l’habitude de faire une sieste, surtout qu’il avait tendance à abuser du vin rouge. En effet, personne ne l’avait jamais vu boire de l’eau et le médecin avait eu beau le mettre en garde contre les effets de l’alcool, il lui avait ri au nez. Pourtant, avec l’âge, son visage avait pris une teinte cramoisie et si on ajoute à cela un surpoids évident, n’importe quel praticien honnête lui aurait tenu le même discours. Lui, il n’en avait cure et voyait dans tous ces symptômes la preuve d’une vitalité à toute épreuve. Et c’était vrai qu’il n’y en avait pas beaucoup au village pour arpenter ainsi la forêt pendant toute une journée. Il en faisait des kilomètres !

En fait, il suffisait d’identifier d’où provenaient les coups de feu pour reconstituer tout l’itinéraire du chasseur et si au matin il se trouvait dans les vallons au nord du village, il n’était pas rare d’entendre le soir des détonations plein est, après en avoir entendu au sud. Comme la forêt était à trois kilomètres du bourg, on pouvait dire que l’arc de cercle qu’il avait parcouru équivalait bien à quinze ou même à vingt kilomètres. Tout cela chargé comme un âne avec ses trois fusils, ses cartouchières, sa besace pour le petit gibier, son pique-nique et ses cinq litres de pinard. Une force de la nature, vraiment !

Mais je sens que vous allez me poser une question : et s’il tuait un sanglier ou quelque autre gros gibier, que faisait-il ? Eh bien, s’il n’y en avait qu’un, il n’était pas rare qu’il le portât sur son dos jusqu’à la Land Rover, mais s’il y en avait plusieurs, il laissait les dépouilles sur place et une fois revenu au village il ameutait tout le monde en klaxonnant sur la place de l’église. Les hommes se précipitaient alors vers les Jeeps et les Quatre-quatre et une cohorte de véhicules se dirigeait immédiatement vers la forêt. Une fois sur place, Monsieur Victor donnait ses ordres et on voyait les fermiers revenir avec des cerfs, des biches, des daims et des sangliers. On entassait tout cela dans les voitures et on revenait au village. Il n’était pas rare de compter trois cerfs et une quinzaine de sangliers. On les déposait sur les marches de l’église, qui devenaient rouges de sang, et on téléphonait aux restaurateurs de la préfecture, ceux qui avaient deux étoiles au guide Michelin et qui payaient bien. Le temps qu’ils arrivassent, il faisait souvent nuit noire. On les voyait alors charger tout ce gibier dans leurs propres véhicules, puis allonger des billets de cent euros à Monsieur Victor. A la lumière des phares, on le voyait bien tout cet argent qui passait d’une main à l’autre, mais qui toujours se retrouvait dans la même poche, laquelle finissait par gonfler comme une outre. Quant aux villageois, jamais ils n’étaient dédommagés de l’aide qu’ils avaient apportée. Extérieurement, ils se montraient satisfaits d’avoir pu rendre service, mais en leur for intérieur il y en avait plus d’un qui conservait une sourde rancune et qui pensait à se venger si un jour l’occasion s’en présentait. Subtiliser ne serait-ce qu’un sanglier aurait déjà constitué un beau dédommagement. Mais l’occasion ne se présentait jamais, Monsieur Victor y veillait. Et puis aurait-on vraiment osé lui dérober le moindre gibier ? Même les plus intrépides hésitaient en imaginant les conséquences ! En effet, il était clair que dans ce cas ce n’était plus le cadavre d’un chien qu’on aurait retrouvé dans les fourrés !

Mais il n’y avait pas que les villageois qui redoutaient Monsieur Victor. Dans sa propre maison, tout le monde craignait le tyran. Son épouse Marie ne l’aimait pas, c’était certain. Il faut dire que la pauvre fille avait été obligée de l’épouser quand il l’avait mise enceinte le jour de ses dix-huit ans, après l’avoir culbutée dans le coin d’une grange (les mauvaises langues disent de force). Cela faisait pas mal d’années de cela, mais personne n’avait oublié les yeux rouges de la pauvrette le jour du mariage, ni les larmes qu’elle versait parfois quand elle se croyait seule. Elle avait donné quatre enfants à son mari : trois fils, puis une fille. Il était assez surprenant d’ailleurs qu’elle n’en ait eu que quatre car son époux racontait partout qu’il était d’une vigueur incroyable. Le jour de la fête du village, par exemple, après avoir vidé pas mal de verres, il se vantait de son insatiable appétit sexuel et affirmait que s’il pouvait parfois rester abstinent un mois durant, il était tout aussi capable de tirer son coup quatre ou cinq fois par jour quand l’envie l’en prenait ("Et même plus !", ajoutait-il en clignant de l'oeil). Les gens l’écoutaient, opinaient du bonnet, pour ne pas le contrarier, mais au fond d’eux-mêmes ils savaient à quoi s’en tenir, à savoir que la pauvre Marie avait dû vivre un enfer à subir les assauts de cet homme brutal, en qui on ne voyait aucune compassion pour ses semblables.

Quant à ses fils, n’en parlons pas. Ils avaient été élevés à la dure, c’est le moins que l’on puisse dire. J’entends par là qu’ils avaient littéralement été roués de coups quand ils étaient enfants. Là aussi, il aurait fallu porter plainte, mais qui aurait osé ? Un jour pourtant, l’instituteur, n’y tenant plus, avait décidé de parler à Victor. Il était allé jusque chez lui mais n’avait même pas eu l’occasion d’entrer. L’autre l’avait repoussé si violemment sur le seuil même de la porte que le pauvre était tombé des quatre marches du perron et s’était cassé un bras. Ce soir-là, pendant qu’il était à l’hôpital pour se faire soigner, son logement de fonction avait mystérieusement pris feu. Les pompiers avaient trouvé près du poêle le bidon d’essence que l’enseignant laissait toujours au garage et qu’il destinait à sa voiture. Il y avait eu une enquête, bien entendu, mais les gendarmes avaient conclu à une négligence, même si l’instituteur n’arrêtait pas de dire à qui voulait l’entendre que jamais, au grand jamais, ce fichu bidon n’avait quitté le garage. Une fois l’année scolaire terminée, dégoûté, il demanda sa mutation et on ne le revit plus jamais.

 

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Littérature

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20/10/2014

Un enterrement pas ordinaire

La grosse Land Rover a traversé la place du village, a contourné l’église, puis s’est dirigée à vive allure vers la forêt. Du coup, sans plus attendre, tout le monde a rappelé ses chiens. On était en automne, un dimanche, et forcément chacun savait à quelle occupation monsieur Victor allait s’adonner. Il allait chasser, pardi ! D’ailleurs pour ceux qui en auraient douté, la présence de trois grands fusils sur la lunette arrière du véhicule ne laissait planer aucun soupçon.  Sa casquette verte et sa veste de camouflage achetée dans un stock américain non plus. Il fallait donc se méfier Non pas que monsieur Victor fût un mauvais chasseur, au contraire, il visait terriblement bien, mais il ne tolérait pas qu’on vînt le déranger et le moindre animal domestique qui croisait son chemin, fût-il celui de son voisin, était impitoyablement abattu d’un coup de fusil.

Personne n’osait rien dire, évidemment, puisque c’était monsieur Victor. Il faut dire que c’était le fermier le plus riche de la région et qu’il possédait à lui seul plus de deux cents hectares. Sa fortune ne lui était pas tombée du ciel. En effet, avant lui son père était déjà le plus éminent notable du village. Non pas qu’il brillât par ses diplômes, mais il était parvenu à faire rapidement fortune dans l’élevage des bovins, ce qui lui avait permis tout naturellement d’occuper le poste de maire du village pendant plus de trente ans et même d’être plusieurs fois candidat aux législatives. Quand il était mort, on lui avait fait un enterrement en grandes pompes et même le préfet, pourtant socialiste, avait délégué un adjoint pour le représenter lors de la cérémonie religieuse qui dura plus de deux heures. Afin que nul n’oubliât le prestige du défunt, son fils Victor lui avait fait érigé au cimetière un véritable mausolée qu’on venait admirer des quatre coins du canton, de préférence aux beaux jours.

Une fois son père enseveli dans son caveau, Victor n’avait pas perdu son temps. Tout d’abord, il avait délaissé avec dédain les charges politiques que tout le monde était prêt pourtant à lui accorder. En effet, il lui suffisait de prendre la tête du parti catholique, poste qui semblait lui revenir de plein droit, et il aurait à coup sûr remporté les élections. Mais non, il n’avait pas voulu de tout cela et s’était contenté de placer à la mairie un ami proche (lequel allait vite se montrer particulièrement vindicatif pour défendre ses intérêts) et s’était résolument tourné vers l’élevage bovin. Comme il avait de l’argent, et pas un peu, il avait fait venir sur ses terres tous les spécialistes du moment, depuis les représentants des firmes d’engrais jusqu’aux agronomes de renom, en passant par le doyen de la faculté vétérinaire. Petit à petit on l’avait vu moderniser ses installations. Des hangars tout neufs avaient surgi de terre, des tracteurs énormes s’étaient mis à parcourir ses champs, tirant des engins qu’on n’avait jamais vus dans la région, et de nouvelles clôtures électrifiées avaient fait leur apparition. Bientôt, l’herbe sembla être plus verte dans ses prairies et ses bottes de foin plus grosses et de meilleure qualité. Ensuite il liquida tout son cheptel, constitué de la race locale, pour faire venir des vaches et des taureaux énormes, qu’il était allé dénicher Dieu seul sait où. Toujours est-il que lorsque ce bétail se mit à brouter la bonne herbe verte des prairies de Victor, il se développa à une vitesse inimaginable, au point que les bétaillères n’arrêtaient plus de faire la navette entre le village et l’abattoir. Du coup, l’argent gagné permit d’acheter d’autres prairies, puis d’autres encore et c’est comme cela qu’en quelques années la moitié de la commune se retrouva appartenir à un seul homme.

N’allez pas croire pour autant que ce fut toujours facile. Non, Victor (Monsieur Victor comme on l’appelait maintenant) avait parfois dû se battre avec quelques propriétaires récalcitrants, qui ne voulaient pas vendre leurs parcelles, surtout si elles étaient composées de riches terres limoneuses bien exposées au soleil. Mais bon, un peu d’argent glissé sous la table, un petit scandale sexuel qu’on menaçait de révéler au grand jour, un peu d’intimidation (plusieurs villageois avaient retrouvé au petit jour des balles de chevrotine dans le bois de leurs volets) et puis quelques bons procès bien menés avaient convaincu les paysans les plus têtus. Ensuite, comme c’est toujours le cas, plus personne n’avait osé broncher ni faire la moindre allusion sur la manière dont toutes ces terres s’étaient retrouvées dans les mains de la même personne. Au contraire tout le monde s’était mis à se montrer exagérément poli avec Monsieur Victor et l’abbé lui-même, du haut de sa chaire, n’hésitait pas à vanter les mérites de cet homme brillant lors de ses sermons du dimanche. Il faut dire que les dons en nature et en espèces que recevaient le presbytère et la fabrique d’église devaient sans doute y être un peu pour quelque chose, mais que voulez-vous, on a beau être prêtre, on n’en est pas moins homme et la couleur de l’argent avait corrompu de plus éminents ecclésiastiques au cours de l’Histoire.

Mais si on respectait, du moins extérieurement, Monsieur Victor, ce s’était pas seulement pour son, argent. Non, c’était surtout à cause de son caractère irascible. En effet, une fois qu’il avait eu multiplié par cinq la fortune de son père, il s’était senti le roi de la contrée. Il s’était donc mis à regarder tout  le monde avec un mépris évident et tout qui ne le saluait pas assez vite ou avec une espèce de réticence dans le geste, se retrouvait bientôt apostrophé verbalement, quand le pauvre n’était pas carrément plaqué contre le mur le plus proche. En effet, je ne l’ai pas encore dit, mais Monsieur Victor avait une force herculéenne et il savait l’utiliser quand il estimait qu’on lui manquait de respect. Même les enfants avaient déjà reçu des cailloux et plus d’un était rentré chez lui les joues ou le dos en sang. Mais que voulez-vous qu’on y fît ? Dénoncer les faits aux gendarmes ? Il n’y fallait même pas songer. D’abord la gendarmerie la plus proche était à vingt-cinq kilomètres et on avait autre chose à faire qu’à aller attendre dans un bureau qu’un fonctionnaire en képi prît votre déposition. Mais surtout chacun savait que cela n’aurait servi à rien du tout car bien entendu Monsieur Victor avait des relations jusqu’à la Préfecture et même au tribunal. Sans compter qu’une fois l’affaire classée, on se serait retrouvé devant la juste colère du notable attaqué lequel, en véritable despote qu’il était, n’aurait pas hésité à abattre trois de vos vaches en plein midi ou à envoyer quelques voyous rudoyer votre femme un jour où elle se serait retrouvée seule à la maison. Cela s’était déjà vu et même si c’étaient là des choses dont on ne parlait guère, tout le monde savait qu’il y avait déjà eu au moins quatre viols dans la commune. Dans un village de trois cents habitants perdu en pleine campagne, cela faisait quand même beaucoup.

Bref, on respectait donc Monsieur Victor en partie pour son argent et en partie parce qu’on avait peur de lui, tout simplement. Aussi, quand on le voyait passer, l’œil vif et la cinquantaine arrogante, on soupirait en pensant que son père ne s’était pas éteint avant ses quatre-vingt-huit ans, ce qui laissait encore pas mal de temps avant que le village puisse se réunir au cimetière devant le fameux mausolée.

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littérature

21:13 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

11/10/2014

Automne pluvieux

Il pleut.

Sur la vitre, coulent les larmes de l’automne.

Je regarde, indécis, une tasse de café à la main.

Dehors, un oiseau tente de s’abriter sous une branche de sapin.

Il pleut.

Des pensées m’assaillent, des rêveries inconsistantes.

Devant mes yeux défilent des paysages autrefois parcourus,

Des montagnes, des collines, des plaines,

La forêt en plein été, l’océan au cœur de l’hiver…

Ma pensée vagabonde et un visage aimé apparaît.

C’est le tien, comme toujours, surgi du passé,

Surgi de cette époque lointaine où nos corps s’enlaçaient.   

Les gouttes d’eau glissent toujours sur la vitre,

Dehors, l’oiseau est parti.

  

Littérature

13:45 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

03/10/2014

Automne nostalgique

Je marche sur les sentiers de l’automne

Comme je marche dans ma vie

Sans trop savoir où je vais.

Je regarde les couleurs, qui lentement se fanent,

Le ciel qui pâlit et le jour qui tarde à naître en des matins de brume.

J’écoute le chant de rares oiseaux

Tandis qu’un vent encore tiède

Me parle de pays lointains que je ne connais pas.

Devant moi détale un lièvre, effarouché déjà par tout ce qu’il pressent.

Une feuille d’un profond vert sombre frémit sur  sa branche.

Bientôt elle s’envolera,  paillette d’or dans le ciel pur,

Pour retomber sur le chemin que la pluie détrempera.

C’en sera alors fini de toute cette beauté éphémère,

Il ne restera que la boue des chemins

Où n’apparaîtra même plus la trace de mes pas.

 

Littérature

 

15:38 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature

25/09/2014

Souvenir tenace

 

Il te faut quitter les alcôves d’où l’amour s’est enfui,

Emprunter le grand escalier

Et descendre une à une les marches du temps.

Une fois en bas, tu ouvriras d’un coup la porte de chêne

Puis  tu te laisseras submerger par le vent aux senteurs océanes.

 

Dans le jardin, tu délaisseras les roses

Mais tu t’attarderas devant le vieux mur couvert de mousse.

Contre ta peau, tu sentiras la chaleur de ses pierres

Et d’un doigt délicat tu en parcourras les aspérités.

 

Dans ce matin du monde où tout est à refaire

Tu te souviendras du parfum d’une femme

Et c’est encore son ombre que tu croiras voir derrière les pommiers.

Alors, pour oublier, tu fermeras les yeux

Et respireras une nouvelle fois le grand vent marin

Celui qui vient de loin et qui emporte avec lui toute la senteur des vagues.

 

Pourtant, tandis que distraitement

Ton doigt caressera  la fente d’une pierre,

S’imposera encore et toujours l’odeur de l’aimée, 

Quand ta main se perdait dans sa bruyère.

 

 

Littérature

01:11 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature

18/09/2014

Retour

Coule la rivière, passe le temps.

Le vieux pont de pierre est toujours là

Ainsi que les maisons de schiste aux toits d’ardoise.

Seuls les gens ont disparu et l’enfant que j’étais.

Ca et là un muret s’est écroulé, obstruant le petit chemin tant de fois parcouru.

Marie n’est plus là, emportée par la vie.

Dans le cimetière, derrière l’église, des noms connus sont gravés dans le marbre éternel.

Coule la rivière, passe le temps.

Seule la forêt, dans les lointains bleus, dresse toujours sa silhouette frémissante.

Je sais que là est le dernier refuge, l’ultime repaire.

Un jour j’y chercherai le grand silence, au milieu des senteurs sauvages.  

 

Photo personnelle

Littérature

00:05 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

11/09/2014

Heureux ceux qui partent

Heureux ceux qui partent.

Heureux les marins qui partent en mer.

Sur le quai, je regarde les grands navires affrétés pour nulle part, leurs voiles blanches immaculées et leur proue audacieuse où se dresse la sirène nue qui depuis toujours hante mes rêves.

Heureux ceux qui partent sans savoir s’ils reviendront jamais.

Là-bas il est des îles étranges aux montagnes colorées et des continents gigantesques aux fleuves impétueux.

Les forêts y sentent la cannelle, le poivre et les bougainvillées. On dit qu’elles sont peuplées d’animaux étranges dont les yeux bleus parfois versent des larmes.  Les Indiens écoutent leurs pleurs, la nuit, quand la lune est pleine et que les vents alizés agitent le pagne des femmes.

Là-bas, il est des plages immenses où le sable est d’or fin. La mer vient s’y briser inlassablement et quand on regarde l’écume des vagues on sait que le temps n’a jamais existé.

Dans les cases aux toits de paille, des soupirs disent que l’amour est là, tout simple, et qu’un corps nu s’abandonne aux caresses.

Le vent est tiède et doux. Dans le  ciel brille la Croix du Sud. 

Heureux les marins qui partent en mer, même s’ils ne doivent jamais revenir.

 

 

Littérature

00:05 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature

04/09/2014

Je suis

Je suis le vent sur les champs de blé

Je suis l’automne dans la forêt profonde

Je suis la mer et ses vagues

Je suis la montagne au clair de lune

Je suis la lune sur une plage de juillet

Je suis la rivière qui tressaute et bondit

Je suis l’amour dans les yeux d’une fille

Je suis la neige un soir de décembre

Je suis le lilas qui fleurit au printemps

Je suis tout cela et je suis moi

Je suis le vent qui annonce le printemps

Je suis la forêt sous la neige

Je suis les vagues qui déferlent sur la plage

Je suis l’été dont rêvent les filles

Je suis la rivière qui bondit sous la lune

 

Littérature

 

 

 

01:36 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature

03/09/2014

Mensonges de presse

Je vous invite à lire l’article ci-dessous, non pas écrit par un citoyen russe, mais par Paul Craig Roberts. Pour rappel Paul Craig Roberts a été sous-secrétaire d’Etat au Trésor du temps de Reagan et il se définit comme un conservateur (protectionnisme économique, anticommunisme,  isolationnisme, valeurs familiales, etc.) Il a été journaliste au Wall Street Journal et a reçu la Légion d’Honneur des mains de Balladur. Il n’a donc rien d’un gauchiste illuminé ni d’un pacifiste naïf. Voici pourtant ce qu’il écrit :

 

 http://www.comite-valmy.org/spip.php?article4966

 

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27/08/2014

Enfance du désir

L’eau descend, claire et pure,

Cascadant sur les rochers noirs.

Dans le ciel, un nuage passe, nonchalant,

Chargé de tous les rêves d’enfance.

Au cœur de la forêt courent les loups,

Aux longues foulées  inquiétantes.

Quelque part, un chien aboie

Dans le silence du soir.

Derrière l’église, Marie m’attend

Dans sa petite robe bleue.

Ses yeux de louve me fixent,

Quand je caresse sa joue 

Dans le silence du soir.

 

Littérature

00:45 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

22/08/2014

Qu'est-ce qu'un barbare ?

Je ne sais plus où j’ai lu que le rôle actuel mené par l’Amérique dans le monde pourrait être comparé à celui des barbares à la fin de l’empire romain. En effet, si un pays civilisé en annexe un autre (comme l’Europe l’a fait très souvent à l’époque coloniale), il apporte de facto au pays annexé sa propre civilisation (supposée être supérieure) et une structure politique et administrative. On peut donc critiquer le fait de se rendre ainsi maître d’un pays tiers et d’y imposer sa loi, mais on ne peut pas qualifier cet acte de barbare puisque le pays ainsi soumis à l’autorité d’un autre Etat est administré et dirigé (souvent d’ailleurs pour le plus grand profit du colonisateur). Par action barbare, on entend plutôt le fait de piller et de  détruire tout ce qui existe dans un pays  sans rien lui apporter en échange. Ce fut le cas, par exemple, des invasions germaniques qui ont petit à petit fait vaciller l’Empire romain jusqu’à sa chute finale (destitution de Romulus Augustule par Odoacre en 476)

L’auteur de mon article, en voyant comment l’Amérique avait détruit des pays comme l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et la Syrie, en ruinant leur économie et en abattant les structures politiques et administratives en place pour ne laisser subsister que le chaos, parlait à juste titre d’acte barbare. Si au moins les USA avaient apporté la paix et la prospérité, on leur aurait pardonné à moitié leur ingérence, mais à part tuer et détruire ce qui existait, ils n’ont rien fait. Ils ont détruit les structures qui existaient et n’ont rien mis à leur place.

Soit, ce raisonnement se tient assez bien. Pourtant, en y réfléchissant bien, je me demande au contraire si la position des USA n’est pas plutôt comparable à celle de l’Empire romain lui-même, quand celui-ci, en pleine décadence, ne parvenait plus à endiguer les nouvelles forces montantes.  En effet, devant la pression constante et incessante de ce déferlement des Barbares, Rome a dû se résoudre, à un certain moment, à en laisser entrer quelques-uns sur son territoire. Ces Germains, au contact des Celtes autochtones romanisés, ont commencé à se romaniser à leur tour. Ce qui fait qu’un ou deux siècles plus tard, quand des hordes entières et incessantes venues de l’Est se sont pressées aux frontières, Rome, qui n’avait plus la capacité militaire de les endiguer, a fait appel à ceux qui occupaient le terrain, à savoir les Gaulois et les Germains romanisés (on parle de Gallo-romains dans nos livres d’Histoire). Pour le dire autrement, ils ont délégué à d’anciens ennemis le soin de défendre leur empire.

Toute proportion gardée, je me demande donc si ce n’est pas ce que sont en train de faire les Etats-Unis. Après avoir subi de cuisants échecs militaires en Afghanistan et en Irak (non pas comme Rome pour protéger leur empire, mais pour tenter de l’agrandir encore davantage), ils se servent maintenant  des populations locales, qu’ils dressent les unes contre les autres.  En Libye déjà, on a vu que l’action militaire de l’Otan avait fait suite à un soulèvement spontané de la Cyrénaïque. En réalité, il s’agissait d’une révolte commandée à distance par Washington avec l’aide d’Al Quaïda (groupe terroriste que les USA combattaient par ailleurs depuis une décennie en Afghanistan).  En raison de ses échecs militaires antérieurs, Washington se sert donc de l’ancien ennemi musulman qu’il n’est pas parvenu à vaincre et le dresse contre d’autres musulmans pour accroître sa propre influence. En Syrie, cette tactique a été poussée beaucoup plus loin puisqu’officiellement aucun soldat occidental n’a mis un pied dans ce pays et que ce sont les djihadistes qui ont fait tout le travail (il paraît même qu’ils faisaient du « bon boulot » comme disait à une certaine époque Laurent Fabius, même si aujourd’hui il critique fermement les exactions de ces mêmes djihadistes en Irak)

Bref, que les USA (et les Occidentaux en général) soient des barbares puisqu’ils ruinent les pays où ils mettent les pieds ou qu’ils se servent de barbares pour arriver à leur fin, où est la différence, finalement ? Faut-il les comparer aux Huns d’Attila ou aux Romains de la décadence ? Ne seraient-ils pas un peu tout cela à la fois ?

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18/08/2014

Les guerres de l'Empire (suite)

 

Je vous invite à lire cet article, où on voit bien que l'invasion de l'Irak par les djihadistes qui ont combattu en Syrie (avec notre appui et notre bénédiction) est bien voulue par les USA. Si l'aviation US procède à quelques bombardements actuellement, c'est uniquement pour bien délimiter les zones (kurdes, sunnites et chiites) et non pour affaiblir le nouveau Califat de l’Émirat islamique en Irak et au Levant.

http://www.voltairenet.org/article185073.html 

Le problème, c'est que ces djihadistes, s'ils sont financés par les Etats-Unis à qui ils rendent des services (grand projet de remodelage du Moyen-Orient), reçoivent aussi de l'argent des monarchies du golfe. Leur but final est évidemment d'établir un califat musulman le plus étendu possible et quelque part ils se servent des USA autant que les USA se servent d'eux. En jouant à l’apprenti-sorcier, Washington prend des risques car ses anciens alliés pourraient très bien demain perpétrer des attentats en Europe ou même aux Etats-Unis. C’était bien la peine d’aller combattre Al Quaïda (organisation qui est, elle aussi, un pur produit de la politique US) pour ensuite soutenir des terroristes encore plus enragés. 

Enfin, tout cela n’est pas bien  grave. Quelques centaines de victimes innocentes sur le sol européen permettraient de faire basculer l’opinion publique en faveur de nouvelles guerres. Il faut bien relancer l’économie.

 

Irak

15/08/2014

Les guerres de l'Empire

Les hommes sont devenus fous et la planète est en guerre un peu partout. Malheureusement, quand on y regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que l’Occident est généralement à la base de tous ces conflits, lui qui pourtant ne fait que parler de paix, de démocratie et de droits de l’homme, lui qui par ailleurs s’était vu décerner le prix Nobel de la Paix il n’y a pas si longtemps (comme Obama, d’ailleurs).

En Libye, c’est bien l’Occident qui a attaqué, outrepassant les directives de l’ONU (lesquelles avaient été adoptées sur base de mensonges éhontés, puisque les déclarations des quelques personnes qui ont affirmé que l’armée avait bombardé 6.000 civils n’ont même pas été vérifiées et que ceux qui ont tenu ces propos se sont retrouvés comme par hasard ministres dans la nouvelle équipe dirigeante) et faisant tomber un régime en s’ingérant dans les affaires intérieures d’un pays au nom du droit humanitaire. On a vu ce que ce droit humanitaire a donné. L’Otan est responsable de la mort de plus de 70.000 citoyens suite au bombardement systématique de grandes agglomérations. De plus, depuis la chute et l’assassinat de Kadhafi, le pays est en proie à une véritable guerre civile et les ressources du pétrole ne profitent plus au bien-être général.

Les djihadistes d’Al Quaïda que la France et les USA ont soutenus et armés en Libye se sont ensuite déplacés vers l’Afrique subsaharienne, ce qui a permis à notre cher président Hollande d’aller faire la guerre au Mali, toujours pour protéger la population. L’opération qui devait durer quelques semaines s’éternise, comme celle de la Centrafrique, où nos troupes combattent comme elles peuvent et avec bien du mal ceux que nous avons armés hier en Lybie. Ces djihadistes sont vraiment du pain bénit pour l’Occident puisque nous nous en servons pour détruire les pays qui nous sont hostiles et ensuite nous prenons prétexte de leur présence dans les pays amis pour y envoyer notre armée et faire perdurer la colonisation pour le plus grand profit des sociétés multinationales. Car il faut bien comprendre que lorsque Hollande envoie nos soldats se faire tuer en Afrique, il ne le fait ni pour le bien des peuples maliens et centrafricains, ni pour le bien du peuple français. Il le fait pour faire plaisir aux sociétés privées qui vont aller exploiter les richesses naturelles présentes sur place. C’est donc bien plus grave encore qu’une guerre coloniale, puisque là au moins cela profitait aux sociétés françaises.

Mais reprenons. Après la Libye, l’Occident s’en est pris à la Syrie, avec les conséquences que l’on sait. Là aussi on a financé et armé des enragés dont on connaît aujourd’hui les exactions incroyables sur la population. Tout cela au nom des droits de l’homme et de la démocratie, bien entendu. Rappelons en passant les propos du sieur Fabius qui a affirmé à un certain moment que le front Al Nostra « faisait du bon boulot ». Du bon boulot pour qui ?

Contre toute attente, le régime de Bachar el Assad a résisté et on a demandé aux djihadistes de se retourner contre l’Irak (on avait peut-être peur qu’ils ne rentrent en Europe pour perpétrer des attentats). Ca tombait bien, l’armée américaine venait justement de quitter ce pays. Le but est évidemment d’affaiblir encore un peu plus cet Etat autrefois si puissant. L’idée de Washington est de le diviser en trois : une zone kurde autonome, une zone sunnite contrôlée par les djihadistes, avec un islam pur et dur, et enfin une zone chiite aux confins de l’Iran. Pour le pétrole, il n’y aura pas de problème, les Kurdes et les djihadistes ont trop de mercis à dire aux USA pour ne pas leur vendre l’or noir à un prix raisonnable. D’ailleurs de son côté, Israël a déjà salué la naissance d’un nouveau Kurdistan indépendant. On peut supposer que l’étape suivante consistera à soulever le Kurdistan syrien, ce qui affaiblira la Syrie dont personne n’est encore venu à bout. Comme une autre partie de cette Syrie appartiendra aux djihadistes, les anciennes frontières issues de l’époque coloniale auront volé en éclat. L’idée finale est évidemment d’avoir des Etats arabes basés sur des confessions religieuses, ce qui permettra à Israël de se définir comme un Etat exclusivement juif. Reste la question palestinienne. A Jérusalem, on rêve de vider la bande de Gaza de ses habitants (et d’annexer cette bande de terre côtière ainsi que les gisements de gaz situés en Méditerranée), lesquels iraient se réfugier dans le Sinaï égyptien, où ils fondraient avec le Hamas un autre Etat islamique. C’est ce qui était prévu du temps où les Frères musulmans étaient au pouvoir au Caire. Malheureusement pour Washington,  le peuple égyptien s’est réveillé et l’armée a pris le pouvoir.

Bref, résumons-nous. Après avoir apporté le chaos en Libye, en Tunisie, en Egypte et en Syrie, voilà que l’Occident en remet une couche en Irak. Et comme si cela ne suffisait pas, le voilà à l’œuvre en Ukraine. Le régime fasciste mis en place par l’Amérique n’hésite pas à bombarder d’autres citoyens ukrainiens. Il y a déjà 2.000 morts mais on en parle bien peu dans la presse. Pourtant utiliser l’armée pour bombarder sa propre population, n’est-ce pas ce qu’on reprochait à Bachar el Assad (lequel, lui, se battait surtout contre des djihadistes étrangers venus envahir son pays). Bref, l’Occident semble vouloir déstabiliser la planète entière pour le plus grand profit de quelques oligarques et de quelques grandes compagnies internationales. La vie et le bien-être des citoyens, on s’en moque complètement. La preuve c’est que l’Europe est obligée d’appliquer des sanctions contre Moscou au risque de faire perdre des milliards d’euros à son économie. Et de leur côté nos nouveaux amis de Kiev n’ont rien trouvé de mieux que d’interdire le transit du gaz russe sur son territoire. On peut donc supposer que les prix vont flamber en Europe cet hiver, pour le plus grand profit du groupe Suez, soit dit en passant.

Mais ce qui m’énerve encore plus, ce sont  les mensonges répandus partout et dont notre presse se fait honteusement la porte-parole. Parvenir à faire croire que les djihadistes défendent la démocratie quand ils s’en prennent au régime syrien, puis nous parler (enfin) de leurs exactions abominables quand ils s’en prennent au nouvel Etat kurde (et non quand ils ont envahi le tiers de l’Irak qui leur avait été attribué, notez-le bien en passant), cela relève quand même d’un sophisme incroyable. Et parler de la révolte du peuple ukrainien sur le Maïdan quand il s’agit en fait d’un coup d’état visant à mettre au pouvoir un oligarque milliardaire avec l’aide de troupes paramilitaires fascistes, il faut oser, quand même. 

Mais à quoi bon dire tout cela ? Cela ne changera quand même rien à la marche du monde. Sauf qu’à force de provoquer l’ours russe, Washington pourrait bien déclencher une guerre en Europe-même. Le comble c’est que l’Amérique aura encore le toupet de dire qu’elle vient nous défendre (ce qu’elle a déjà dit en 1944, alors qu’à l’époque il s’agissait d’abord d’empêcher la Russie d’étendre sa zone d’influence. Aujourd’hui il s’agit plutôt de grignoter des pans entiers de son territoire avant de l’annexer purement et simplement).

 

Ukraine (© Photo: RIA Novosti/Alexandr Maksimenko
Lire la suite: http://french.ruvr.ru/2014_08_14/Ukraine-Occident-une-lon...

syrie,irak

 

 

 

 

 

 

 

Irak (Uncredited/AP/SIPA)

Syrie, Irak

10/08/2014

Enfance (1)

J’avais cinq ans et je venais d’arriver chez un oncle que je ne connaissais pas. Tout ce qui m’entourait m’étonnait. D’abord il faisait chaud, incroyablement chaud, malgré l’heure déjà tardive. J’étais dans le Sud et pour la première fois j’avais franchi la ligne symbolique de la Loire. Il faisait si chaud qu’on avait sorti de la cuisine la table et les chaises et c’est dans la cour que le dîner a été servi, à une heure incroyable pour l’enfant que j’étais : vingt-et-une heures. Sur un guéridon à roulettes, on avait même sorti la télévision. C’était la première fois de ma vie que j’en voyais une ou en tout cas c’est la première dont je me souviens. Elle était en noir et blanc évidemment et le journal parlé proposait  la rétrospective du défilé du 14 juillet sur les Champs Elysées, qui avait eu lieu le matin-même. Paris, la fête nationale… Je n’en revenais pas ! Pendant que je restais fasciné devant le petit écran, mes nombreuses cousines s’affairaient à mettre la table. Ca grouillait dans tous les sens et toutes ces grandes filles de 10 ou 12 ans que je n’avais jamais vues auparavant m’intimidaient un peu.

Pendant ce temps-là, ma mère parlait avec son frère, celui dont on m’avait dit qu’il était mon oncle, et qu’elle n’avait revu qu’une fois depuis la fin de la guerre. Comme tout le monde, il avait fui les combats en 1940 et il s’était retrouvé là,  à l’autre bout de la France, avec ses frères et soeurs. La différence, c’est qu’il n’était jamais revenu dans son village natal du Nord-Est et était resté là. L’amour, visiblement, avait été la cause de tout. Il faut dire qu’il venait d’avoir vingt ans et très vite il avait épousé une fille du coin. Mais quelques mois après son mariage, comme c ‘était quand même la guerre, il s’était retrouvé en Allemagne, comme travailleur soi-disant volontaire (tous les garçons qui auraient dû faire leur service militaire en 1941 ou 1942 étaient envoyés en Allemagne, l’occupant ne souhaitant pas qu’on leur apprenne le maniement des armes et préférant de loin voir ses usines tourner à plein rendement). Six mois après son départ, la jeune mariée était morte d’une étrange maladie. Alors il était revenu, la rage au ventre et les larmes au bord des yeux. Il était allé se recueillir sur la tombe de celle avec qui il n’avait vécu que quelques semaines, puis il avait pris le maquis, plein de haine contre les injustices de l’Histoire. C’est plus tard, bien entendu, que j’ai appris tout cela. Il était pudique et discret et il n’a jamais beaucoup parlé de cet engagement dans la Résistance. Je sais juste qu’il a fait sauter des ponts du côté de Bordeaux et que le jour de son enterrement, en 1983, les anciens combattants étaient là, avec le drapeau français et tout.

Une fois la guerre terminée, il s’était remarié et était resté là, dans ce village de l’Ouest, tout près du marais poitevin, pas très loin de l’océan.  Il était resté où la vie l’avait mené, où il avait aimé et trouvé la  force de combattre et de résister.  Et voilà pourquoi à cinq ans, un soir de quatorze juillet, je me retrouvais moi aussi dans ce village, vingt-cinq ans après que les hasards de la guerre y avaient amené mon oncle.

 

Littérature

20:52 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature

01/08/2014

Souvenir

Quand je t’ai rencontrée

Je marchais dans la nuit.

Je t’ai habillée de mes rêves

Et t’ai conduite au bord de la mer.

Sous la lune, les vagues nous parlaient d’infini

Et c’était là le discours que nous voulions entendre.

 

Je dis « c’était » car depuis les marées ont effacé les traces de tes pas

Et le vent a emporté tes paroles.

Désormais, je marche seul sur la plage, indécis.

J’écoute la plainte monotone des vagues

Ou bien je regarde les grands oiseaux blancs

Qui tournent lentement en lançant leurs cris de désespoir.

 

Je marche sans fin et mes pieds s’enfoncent dans le sable.

Quand vient la nuit et qu’apparaît la lune,

Je me souviens soudain du goût salé de tes lèvres.

Il me semble aussi percevoir la musique de tes mots,

Mais ce ne sont que les sanglots de la mer

Qui résonnent dans l’infini de la plage désertée.

 

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13:43 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2)

27/07/2014

Gaza (encore une fois...)

Aujourd'hui, nous sommes tous Palestiniens.

On vient d’apprendre que le nombre des victimes a atteint le chiffre astronomique de 1000 personnes, essentiellement des civils, dont de nombreux enfants.

Que dire devant une telle situation ? Gaza est un véritable camp de concentration à ciel ouvert, ce qui déjà devrait soulever l’indignation de la planète entière. Parqués comme des bêtes dans un enclos, les Palestiniens doivent maintenant subir les bombardements de l’armée juive.

A Paris, les manifestations de soutien à la cause palestinienne sont généralement interdites. Il est vrai que lorsqu’elles ont lieu, elles dégénèrent souvent. Mais comment ne pas être en colère et que représentent quelques vitrines cassées face à ces bombardements aveugles et sanguinaires ?

Notre cher président Hollande n’a visiblement pas entendu le cri de désespoir des manifestants. Il s’est contenté de dire qu’il ne laisserait pas l’antisémitisme se répandre en France. Là, ou bien il est de mauvaise foi ou il commet une erreur de vocabulaire incroyable. Il est vrai que des manifestants ont lancé des cris de haine contre Israël. Mais il s’agit en fait d’une condamnation de la politique menée par l’Etat hébreux et non de propos racistes. En gros, Monsieur Hollande confond antisionisme et antisémitisme. Il est vrai que depuis toujours le gouvernement israélien a volontairement confondu les deux notions. Etre contre l’expansion illégale de l’Etat hébreux, contre sa politique raciste et coloniale, c’est déjà pour lui être contre les Juifs et donc être raciste et antisémite.

Or c’est faux. Ce que dénoncent tous les Arabes qui tentent de se faire entendre dans le rues de Paris ou d’ailleurs (rejoints d’ailleurs pas de nombreux Français), c’est la politique coloniale et guerrière du gouvernement d’extrême-droite de Netanyahou. La preuve, c’est que les mouvements juifs de gauche condamnent eux aussi avec fermeté la politique menée par leurs dirigeants. C’est là une chose sur laquelle il faut insister. De même que les méfaits perpétrés par l’Amérique de Bush ou d’Obama ne doit pas nous faire détester le peuple américain, la politique d’apartheid de l’extrême-droite israélienne ne doit pas nous conduire, par un raccourci trop rapide, à condamner l’ensemble du peuple juif. Mais comment oser dire que des Juifs peuvent être d’extrême-droite ? Les horreurs de la Shoa nous ont habitués à les considérer comme des victimes de ces régimes détestables. Il nous faut pourtant avoir le courage de rompre avec ces clichés historiques et reconnaître que la politique juive est dominée depuis une quinzaine d’années par un mouvement qu’on ne peut qualifier autrement que par les mots « extrême-droite », avec tout le racisme (ici anti-palestinien) que cela suppose. En plus, ce régime est colonialiste et ne s’en cache pas. 

On dit que le vrai motif de l’actuel conflit à Gaza n’est évidemment pas l’enlèvement et la mort de trois adolescents israéliens (crime atroce s’il en est, mais pas plus atroce que la mort des adolescents palestiniens qui par représailles ont été capturés et brûlés vifs par des colons israéliens). Non, il ne faut voir là qu’un « casus belli », un motif pour déclencher le conflit. Le vrai but des bombardements actuels serait de pousser la population à quitter au moins une partie de la bande de Gaza (elle pourrait aller se réfugier dans le Sinaï égyptien), ce qui permettrait l’annexion de cette dernière par l’Etat hébreux et donnerait la possibilité au gouvernement de Netanyahou d’exploiter les énormes gisements de gaz qui se trouvent en Méditerranée en face de Gaza. D’ailleurs, la Russie avait promis d’aider les Palestiniens à exploiter ces gisements, ce qui aurait assuré de solides rentrées d’argent au Fatah et au Hamas. On ne pouvait évidemment pas laisser faire cela, surtout que l’Occident est presque en guerre contre la Russie (à qui elle vient de voler l’Ukraine en n’hésitant pas à s’appuyer elle aussi sur l’extrême-droite). Israël, qui se félicite de la division de l’Irak en trois entités (kurde, islamiste sunnite intégriste et chiite) et qui espère via cette division s’approvisionner à bon compte en pétrole, ne reculera pas devant la mort de quelques milliers de Palestiniens innocents pour s’assurer la mainmise sur des gisements qui sont à sa porte.   

 

Gaza, israël

26/07/2014

Eté

En été, le temps est nu.

Sur le sable de la plage où jouent les enfants,

Les heures avancent inexorablement.

Marée après marée, le grand cadran solaire

Indique la fin des vacances, la fin de l’enfance, la fin de tout espoir.

 

A l’intérieur des terres, coulent des fleuves larges et majestueux.

Je regarde l’eau qui passe et qui jamais ne repassera.

Le fleuve est éternel, mais son eau est éphémère,

Moins que moi, pourtant, qui la contemple en rêvant.

 

A l’horizon, les montagnes dressent leur barrière

De schiste, de grès ou de calcaire.

Nées autrefois des premiers cataclysmes,

Elles marquent la fin de notre monde.

Derrière, on dit qu’il y a d’autres fleuves et d’autres plages,

Mais nous ne les connaîtrons jamais 

Car nous serons morts avant de les atteindre.

 

La Meuse dans les Ardennes

Littérature

00:24 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature

21/07/2014

In memoriam

Me voilà de retour, mais ce premier billet sera bien triste puisqu’il vise à rendre hommage à Joseph Orban (voir lien ci-contre), dont j’ai appris le décès durant mes vacances, par un SMS sur mon téléphone portable. Que dire devant cette fatalité qu’est la mort ? Rien. Toujours, c’est la même incompréhension : ce qui a été n’est plus. Tous ces jours de joie, de souffrance, d’expérience, de révolte, de lectures, de pensées, d’écriture, tout cela disparaît en une seconde. Pourquoi ? Je n’en sais strictement rien, sauf que cette fin inéluctable donne a posteriori un sens tout relatif à notre existence. Pourquoi avoir rêvé et lutté pour en arriver là ? Pourquoi avoir vécu ? Pour rien, visiblement. Non seulement personne n’est parvenu à changer le monde où il vivait, mais notre propre existence, quelle que soit la manière dont nous la gérons, n’est finalement qu’un éclair qui disparaît bien vite dans la nuit des temps.

 

Reste en nous le souvenir de ceux qui ont vécu et dont les mots nous ont parfois touchés. Ce sera pour moi le cas de Joseph Orban, que j’avais croisé dans ma jeunesse sans oser l’aborder (car malgré son jeune âge, il était déjà revêtu du prestige de l’écrivain) mais que j’ai retrouvé des années plus tard, par hasard, sur Internet. Je me souviendrai longtemps de ses billets amers, volontiers provocateurs, où il dénonçait toutes les injustices du monde. Derrière des mots parfois durs, il cachait une sensibilité à fleur de peau, celle du poète qui n’est pas fait pour vivre sur terre. Comme l’albatros de Baudelaire, il s’est envolé vers d’autres cieux.  

 


03/07/2014

Fermeture estivale.

La grotte est fermée. L'hermite est en vacances, pour une période malheureusement trop courte. A bientôt donc.

 

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01:14 Publié dans Blogue | Lien permanent | Commentaires (5)

29/06/2014

Des grottes et de l'art pariétal

Je parlais l’autre jour des grottes préhistoriques. On pourrait se demander ce qui nous fascine tant dans ces cavités naturelles. Evidemment, si l’on prend uniquement celle de Lascaux, on comprend assez vite en quoi elle  est admirable. Il y a d’abord la richesse et la variété des peintures qui y sont représentées, ainsi que la conscience que nous avons de toucher là l’origine même de l’art. En effet, que des chasseurs rustres et couverts de peaux de bêtes aient pu ainsi  consacrer une partie de  leur temps à représenter dans le ventre de la terre ce qu’ils voyaient au grand jour a quelque chose de fascinant. Qu’est-ce qui les a poussés à agir de la sorte, qu’est-ce qui a fait qu’ils ont subitement tourné leurs yeux vers autre chose que la capture du gibier et la  nécessité de pourvoir à leur subsistance ? On met le doigt, là, sur le désir de l’homme de comprendre ce qui l’entoure et sur son besoin de le représenter. Ne disposant pas de l’écriture, nos ancêtres n’ont pu que dessiner ce qui les entourait. Sans doute, pour qu’une telle démarche fût possible, a-t-il fallu qu’un embryon de société existât et que celui qui peignait à l’intérieur de la grotte reçût sa nourriture de ses compagnons, du moins en partie. Car l’art demande du temps libre et il faut avoir dépassé les besoins premiers pour pouvoir consacrer du temps à la représentation du monde.

Mais il n’y a pas que la beauté des dessins qui nous fascine à Lascaux. Il y a toutes les questions que ceux-ci suscitent en nous et qui restent désespérément sans réponse. Quelles étaient ces bêtes exotiques qui peuplaient nos contrées ? Nous les reconnaissons, pour les avoir vues dans un zoo ou dans une réserve africaine : antilopes, félins, rhinocéros, etc. Du coup, nous prenons conscience que nos contrées tempérées ont pu autrefois avoir un autre aspect et connaître un autre climat. Nous remontions le temps, au-delà de l’Histoire, et voilà que c’est la géographie qui bascule soudainement dans une sorte de relativisme : les paysages que nous connaissons bien et que nous avons tous les jours sous les yeux ont pu être différents : savane, brousse, climat tropical, végétation luxuriante et exotique, tout ce que nous attribuons à « l’autre », à l’Africain, a été le quotidien de nos ancêtres et la terre sur laquelle je marche n’a pas toujours été comme elle est. Bref, par ses dessins, l’homme préhistorique nous fait prendre conscience de l’aspect éphémère de toute chose.

Une autre question qui reste sans réponse quand on contemple les œuvres de Lascaux (ou d’autres grottes préhistoriques), c’est de savoir quelle était leur destination. Culte de la chasse ? Manière de s’approprier la force des animaux représentés et assimilés à des dieux de par leur dangerosité ? Religion primitive, proche du chamanisme ? Mystère. On pourrait se demander aussi pourquoi les animaux sont représentés seuls, en-dehors de leur milieu naturel (pas de prairie ou de forêt dans l’art pariétal). Faut-il en déduire que le but n’était pas de refléter la réalité mais au contraire de dessiner « l’essence » de l’animal, son âme en quelque sorte, son génie intrinsèque ? Mais à quelle fin ? On se perd en conjectures. Arche de Noé avant l’heure, la grotte préhistorique rassemble en un seul lieu une multitude d’animaux dont beaucoup s’évitent dans la nature (bovidés et grands carnassiers, par exemple). Faut-il en déduire que les peintures rupestres seraient déjà une manière d’idéaliser le monde, d’imaginer un lieu où toutes les espèces vivraient en harmonie ? Cette interprétation n’engage que moi, mais elle est fascinante. En effet, cela voudrait dire que la grotte, bien enfouie au sein de la terre mère, serait un microcosme, une sorte de miroir du monde extérieur, mais dont le reflet serait idéalisé. L’homme aurait en fait représenté là un monde imaginaire et un peu délirant, un monde où aurait régné l’harmonie.

Des chercheurs plus compétents que moi pensent plutôt le contraire. Ils imaginent que l’homme préhistorique a dessiné là sa peur. Sa grande crainte aurait été de voir la multitude des animaux représentés sur les parois s’animer tout à coup et sortir de la grotte (l’art alors ne serait plus représentation du monde, mais serait un monde en soi, fascinant et fantastique, magique en quelque sorte). Qui a raison, qui a tort ? A la limite, peu importe, ce qui compte ce sont les questions que ces dessins pariétaux suscitent en nous. En effet, si nos ancêtres ont voulu faire parler d’eux en laissant une trace de leur passage, ils ne savaient sans doute pas que leurs peintures nous interpelleraient à ce point et que c’est sur nous-mêmes et nos origines qu’ils nous feraient finalement réfléchir.

Je n’ai parlé jusqu’ici que des grottes comportant des peintures rupestres. Mais mon questionnement initial était de me demander pourquoi les grottes, en général, nous fascinaient. Lovées au creux de la terre, souvent invisibles du dehors (et par-là déjà mystérieuses et secrètes), généralement difficiles d’accès, elles offrent à ceux qui osent s’y aventurer la possibilité d’explorer l’intérieur du monde. Coupée de l’extérieur, complètement isolée et plongée dans une obscurité totale, la grotte n’existe pour le spéléologue que par la rugosité de sa paroi (le toucher) et éventuellement le bruit des gouttes d’eau tombant  de sa voûte (l’ouïe). Pour y pénétrer, il faut donc se munir d’un moyen d’éclairage. La fragilité de ce dernier fait craindre de se retrouver à tout moment plongé dans une obscurité totale. Or le noir fait peur car il ne nous permet pas d’appréhender les dangers possibles.

D’un autre côté, on pourrait tenir le raisonnement inverse et dire que la grotte, par son intimité, rassure. Coupée du monde, elle offre un refuge à celui dont la vie était menacée à l’extérieur. Dans ce cas, elle serait comme une sorte d’utérus naturel. Celui qui y « pénètre » (terme sexuel particulièrement pertinent, puisque le couloir d’accès de la grotte renvoie inconsciemment au sexe féminin, en l’occurrence au vagin) chercherait donc une protection. Comme l’enfant dans le ventre de sa mère, il viendrait se reposer ici des malheurs qu’il a encourus dans le monde extérieur. Rentrer dans une grotte,  ce serait donc remonter le temps et retrouver l’époque d’avant l’enfance et d’avant la naissance, là où notre vie a débuté, dans le mystère total de la rencontre de deux cellules.

Notre fascination pour la grotte tiendrait donc à tout cela. Peur du noir d’un côté et recherche d’un refuge originel de l’autre. Temps d’avant le temps, d’avant notre propre création, elle serait un peu un symbole de l’origine du monde (sans vouloir renvoyer ici au tableau de Courbet). Dissimulée au sein de la terre, en principe ignorée de tous, refuge idéal pour venir y panser ses blessures, elle permet aussi de « voir » ce qui se passe à l’intérieur de la terre (le cheminement secret de l’eau, par exemple) et donc d’accéder à ce qui est habituellement tenu caché.

Notons pour terminer que les églises romanes du Moyen-Age, par leur côté primitif et peu élaboré, mais aussi par leur voûtes simples qui rappelle celles des grottes, nous fascinent elles aussi probablement pour toutes les raisons évoquées plus haut (obscurité, refuge utérin, etc.). Inconsciemment, les hommes auraient donc construit de leurs mains, à l’extérieur, ce que la nature avait mis à leur disposition dans ses entrailles. Plus tard, ces mêmes églises romanes, si touchantes par leur pénombre et leur côté simpliste, laisseront place aux grand édifices gothiques, ouverts sur la lumière. Ce jour-là, la compréhension des grottes et des dessins pariétaux aura complètement disparu.

Notons pour nuancer qu’à l’intérieur les églises romanes étaient peintes de couleurs vives (comme les grottes préhistoriques) et qu’elles étaient donc peut-être moins sombres et moins frustres que nous ne nous les imaginons. 

 

 

grottes, Lascaux

01:03 Publié dans Errance, Histoire | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : grottes, lascaux

26/06/2014

De la grotte de l'hermite.

Lassé par l’agitation du monde, consterné par toutes ces guerres qu’on fait soi-disant pour imposer  la démocratie (mais guerres qui curieusement profitent toujours aux plus riches), écoeuré par les mensonges de la presse qui s’est définitivement rangée du côté des puissants, je parlais l’autre jour de mon envie de silence.

On pourrait qualifier ce repli de fuite, mais on pourrait tout aussi bien lui donner le nom de sagesse. A quoi bon, en effet, se rendre malade à cause de la manière dont le monde évolue, on n’y changera quand même rien du tout. A notre petit niveau, il nous reste à ne pas gâcher complètement notre vie et à essayer de trouver un sens à notre existence propre. Chacun d’entre nous étant particulier et unique, il appartient à chaque homme (ou à chaque femme) de trouver ce sens dans ce qu’il aime et dans ce qui l’épanouit. Par ces mots, je n’entends pas une vision hédoniste ou quasi épicurienne de la vie. Non, ce que je veux dire, c’est que ce sens ne peut être trouvé que dans ce qui nous parle. Il s’agit donc plutôt d’une démarche fondamentale et existentielle, qu’on pourrait même finalement qualifier de quête.

En retrait par rapport au monde, éloigné de son agitation perpétuelle et ô combien futile, il me semble, en ce qui me concerne, que l’écriture et la lecture constituent deux pôles essentiels à travers lesquels je parviens à découvrir mon « moi » profond. L’animal n’a pas besoin de ces subterfuges. Un chat est un chat jusqu’au bout des griffes, quoi qu’il fasse. L’homme au contraire, submergé par tous les rôles que la société lui a imposés, ne parvient plus spontanément à être lui-même. Il lui faut donc ces moments de recul et de silence pour se retrouver et la lecture comme l’écriture sont précisément deux moyens pour tenter de rapprocher le moi intime du monde extérieur, pour tenter de comprendre ce que vient faire ce « moi » dans cet univers si hostile et si étranger à ses préoccupations personnelles. Le but est de dire ce « moi », non dans une sorte de narcissisme pathologique, mais dans une affirmation naturelle et spontanée.

Le recul permet aussi de prendre une certaine distance par rapport aux événements et donc de ne pas sombrer  dans « l’instant » et dans son côté éphémère. C’est la force des grands écrivains classiques (et on retrouve le thème de la lecture) de traverser les siècles car ils sont parvenus à se détacher de leur époque (tout en puisant en elle leur expérience) pour atteindre une sorte d’universalité de l’humain. Ils sont au-delà de l’éphémère et c’est pour cela qu’ils nous parlent, parce qu’ils viennent combler en nous ce manque fondamental, parce qu’ils apportent un début de réponse aux  questions existentielles que nous nous posons.

La lecture est donc un voyage dans le monde de l’esprit et l’écriture est un moyen d’exprimer ce qui était en nous et que nous ignorions. A l’abri dans sa grotte, l’homme préhistorique a lui aussi fait appel à l’art pour « dire » qui il était et pour tenter de trouver une réponse à ses questions. D’abord il a posé sa main sur la paroi rocheuse après l’avoir enduite de cendres et la trace qui a subsisté fut la première représentation de l’humain, une sorte de métaphore ou même de métonymie. L’homme pouvait partir chasser, le dessin de sa main continuait à dire qu’il avait existé et qu’il était passé par cette caverne. L’art, déjà, visait à l’immortalité.

Les siècles passant, le dessin de la main a fait place à des représentations plus complexes, et c’est la grotte de Lascaux et ses merveilleux animaux. A ce stade déjà, l’homme se situe par rapport à ce qui l’entoure et il tente de comprendre le sens de sa présence au monde.

Plus tard viendront les religions (mais peut-être que le cheval de Lascaux est déjà un dieu cheval, doué de pouvoirs extraordinaires et dont le chasseur devenu chaman tente de capter la force immatérielle. Qui sait, en effet, ce qu’on vraiment voulu dire nos lointains ancêtres ?), les religions, disais-je, qui fourvoieront les hommes vers des paradis imaginaires, tout en les contraignant sur terre à respecter une morale de fer au service des rois et des puissants. Loin d’épanouir l‘individu et de l’aider à se trouver, elles l’ont poussé vers des chemins de traverse qui l’ont conduit aux notions de péché, de punition, de peur et de refus des plaisirs de la vie.

Pour sortir de ce bourbier, il nous reste donc à réinventer la grotte primitive, celle de nos lointains ancêtres, et d’y dessiner, par exemple, une main tenant une plume. Peut-être parviendrons-nous enfin à dire ce que nous sommes, à défaut de pouvoir dire pourquoi nous sommes là. 

 

 

Littérature

22:37 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

20/06/2014

Requisitoire contre l'Empire

Par Empire, nous désignerons ici l l’hégémonie de la finance et du commerce, ces deux monstres  qui imposent leur loi au monde entier et dont les armées occidentales (et surtout américaines) ne sont finalement que le bras séculier. En effet, si on voit bien comment certains on put s’enrichir lors de la destruction de l’Irak ou de la Libye (ventes d’armes, mainmise sur les puits de pétrole, reconstructions, privatisations, etc.), on ne voit pas du tout ce que le peuple américain a pu gagner dans ces guerres, à part le triste honneur de les financer.

Le Capitalisme est par nature expansionniste, cela ne date pas d’hier. Ce qui est nouveau, par contre, c’est la frénésie avec laquelle il tend maintenant à s’emparer de la planète entière. Les quelques pays qui tentent encore de vivre en marge de sa logique marchande sont impitoyablement démantelés au nom du progrès (aux yeux des libéraux, la Syrie, par exemple, n’était pas un état moderne puisque c’était la puissance publique qui y avait la mainmise sur l’économie et non le secteur privé. Or selon cette doctrine libérale, un état moderne est un état « où on peut s’enrichir facilement »).

Avant même que l’entièreté de la planète ne soit soumise à cette logique marchande (mais quelques années devraient suffire, maintenant, à moins que la Russie ne parvienne à s’imposer et ne mette un frein à cette vision unipolaire du monde), les firmes privées commencent à se détruire les unes les autres. Il ne peut en être autrement. En effet, tant qu’un tel système est en expansion, il trouve de nouveaux marchés où apaiser sa soif de profit, mais une fois que tout est conquis, il faut bien que les capitalistes se battent entre eux pour arracher à leurs concurrents ses fameuses parts de marché. En inventant le principe de la concurrence, on peut donc dire qu’on a mis le ver dans le fruit.

En effet, pour vendre un produit, il faut que ce produit soit moins cher que celui fabriqué par une autre firme. Il s’ensuit donc obligatoirement une course effrénée pour réduire les coûts (soit en misant sur une qualité moindre de la matière première employée, soit en licenciant une partie du personnel, soit encore en combinant ces deux alternatives), ce qui a comme conséquence que seules les firmes les plus puissantes parviennent à s’en sortir au détriment des petites. Les années passant, il n’y aura évidemment plus que quelques grosses multinationales qui survivront, mais dont la santé sera alors éblouissante. Pour le dire autrement, le petit indépendant qui en France vote par principe pour la droite libérale (et on peut comprendre qu’il ne s’associe ni aux discours du PS ni à ceux du PC) ne se rend pas compte que dans la logique même du système capitaliste mondialisé il est appelé à disparaître.

Ce système capitaliste à visée mondiale a évidemment des conséquences sur le comportement de la population. Je ne parle pas ici des millions de sans-emploi qui sont la conséquence directe de la réduction des coûts de production (ce qui est déjà une catastrophe sociale sans précédent). Non, je parle de l’uniformisation des comportements qui sont imposés (parce que nécessaires si on veut vendre le même produit reproduit à des milliards d’exemplaires à la planète entière). En d’autre terme, ce qui faisait la caractéristique de chaque peuple, sa culture, sa manière de vivre et de consommer, tout cela doit disparaître au profit d’une culture mondiale unique, où un Inuit aura le même comportement qu’un Australien ou un Patagon. Dans un tel contexte, il n’y a plus de place pour le moindre particularisme. On le voit bien en Europe, où les Etats devraient peu à peu s’effacer au profit de la nébuleuse de l’Union européenne, laquelle n’en finit plus de signer des traités commerciaux aux horizons de plus en plus vastes.

Cela signifie que notre culture (celle de nos livres, de notre musique, celle qui est inscrite dans nos cathédrales du Moyen-Age) doit disparaître au profit d’une « culture » anglo-saxonne globale (puisque c’est en Amérique que le Capitalisme a trouvé son point d’appui pour conquérir la planète). Le massacre des Indiens n’était donc qu’une étape. En 1944, les troupes américaines débarquaient en Normandie non pour destituer Hitler (dont la présence n’avait guère gêné Washington depuis sa montée au pouvoir) mais pour barrer l’accès de l’Europe aux troupes de l’Armée rouge, lesquelles allaient faire basculer le vieux continent dans leur zone d’influence. L’Amérique est donc entrée en guerre, puis a négocié un partage du monde à Yalta (tout en se gardant bien de destituer Franco en Espagne). Elle a généreusement proposé le plan Marshall, qui impliquait déjà que la radio française devait diffuser un certain pourcentage de chansons en anglais et que les cinémas devaient eux aussi proposer un certain nombre de films américains. Ce jour-là, la France avait commencé à perdre son identité. Evidemment, les générations suivantes, qui étaient nées après ces événements (et j’en fais partie) ne se sont pas rendu compte du changement puisqu’elles n’avaient rien connu d’autre. Coca Cola et Mac Donald’s pouvaient donc s’étendre sans que personne ne trouvât rien à redire.

Tous ces principes étant posés, il reste à savoir ce que nous pourrions faire pour lutter contre cette mondialisation économique qui non seulement ruine notre système social, mais nous fait perdre petit à petit notre culture et donc notre identité. Comment réagir en effet pour être plus qu’un simple consommateur se précipitant de Tokyo à New York en passant par Paris pour acheter la dernière Play Station (« panen et circenses ») ou le dernier Iphone ?

Honnêtement, nous sommes peu nombreux à lutter contre l’Empire et en plus nous sommes dispersés géographiquement, sans compter que nous sommes mal armés, ne disposant que de nos mots. La seule solution raisonnable est donc d’entrer en opposition, autrement dit de se cacher dans l’ombre pour tenter de survivre à notre niveau. Une cabane reculée au fond des bois pour y écrire, une vieille caravane au fond du jardin, comme celle de Guy Goffette, pour y lire, peu importe, ce qui compte c’est de trouver un endroit discret, loin du monde, où on pourrait continuer à atteindre l’essentiel, via les livres et la culture. Existe-t-il, en ce XXI° sicle si peu éclairé, une autre manière de vivre et de survivre ? Existe –t-il une autre manière de se trouver soi-même, si ce n’est à l’abri de l’agitation du monde ?

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12/06/2014

Sortie du lycée

Assis dans la voiture, j’étais venu chercher mon fils qui avait un examen au lycée. N’ayant rien d’autre à faire et n’ayant pas emporté de livre avec moi puisque le temps d’attente aurait dû être très court, je regardais distraitement toute cette jeunesse qui sortait de l’école : jeunes filles en fleur, le sourire aux lèvres et un sac en bandoulière, garçons potaches et décontractés papotant par groupes ou au contraire premiers de classe solitaires et sérieux, ayant déjà sur leur visage les traces des préoccupations que leurs responsabilités futures ne manqueraient pas d’amplifier encore.

Il faisait beau, je me sentais en paix avec moi-même et les souvenirs de mes propres années de lycée commençaient à remonter à la surface, abolissant du même coup des décennies entières, comme si le temps était resté immobile et ne s’était jamais écoulé.

C’est à ce moment-là que je l’ai vue, surgie de nulle part, fantôme énigmatique qui tranchait au milieu de la jeunesse ambiante. Une petite vieille, maigre et voutée, toute de noir vêtue et qui trottait à pas menus vers le cimetière tout proche. Sa frêle silhouette se détacha un instant contre le vert éblouissant d’un conifère, ombre incertaine qui déjà n’appartenait plus à la vie. Pendant quelques secondes, il m’a semblé qu’elle se dirigeait vers sa propre tombe, comme si elle était à elle seule son unique cortège funèbre.

Puis je me suis dit que selon toute vraisemblance elle allait rendre visite à son mari décédé avant elle. Elle avait les mains vides et cette absence de fleurs me faisait pressentir que ses visites au cimetière devaient être quotidiennes. Elle remplaçait ainsi tristement l’ancienne vie commune, se donnant l’illusion de former encore un couple. A quoi avait ressemblé son existence auprès de cet homme ? Je n’en avais aucune idée, mais je pressentais que malheur ou bonheur, cela ne changeait strictement rien pour la vieille dame. Maintenant qu’elle était seule, elle se devait de venir ici se recueillir un instant, même si ce mari avait été le pire des tyrans. Que lui restait-il à vivre ? Quelques mois ? Un an ? Deux tout au plus, si on en jugeait par la maigreur de sa noire silhouette qui semblait déjà appartenir à l’autre monde. Alors, n’ayant plus rien d’autre à faire, elle venait en ce lieu se préparer au grand saut qui ne devrait plus beaucoup tarder. En saluant les défunts, elle s’habituait, en quelque sorte, à son destin futur. Un instant, je l’imaginai en train de tenir quelques discrets conciliabules avec les habitants du cimetière. Cela aurait fait un beau thème pour une nouvelle, digne du roman de la momie de Théophile Gauthier.

Quand elle eut disparu derrière la grille ouvragée, je suis resté rêveur, entouré de cette jeunesse insouciante qui continuait de sortir du lycée, confiante en son avenir.

 

Littérature

 

 

06/06/2014

Cheminement

Marcher

Marcher le long de la mer

Parcourir tous les sentiers côtiers

Humer le vent marin

Contempler les bateaux en partance

Admirer les falaises de granite rose et les grands oiseaux blancs

Se souvenir

Rêver

Marcher, toujours marcher…

 

Littérature

 

16:27 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature

31/05/2014

Plage

Vous alliez souvent, petite fille, jouer sur la plage grande et belle.

Vous fîtes là moult châteaux de sable

Que la marée montante submergeait toujours

Sous vos cris faussement indignés,

Car dans le fond, fort ravie vous étiez de cette force sauvage

Qui piétinait vos constructions éphémères…

 

Adolescente, sur la même plage, vous vous mîtes à rêver

Au prince charmant qui habitait le château.

Beau, preux et courageux, il vous semblait le voir

Galoper dans les flots, sur son cheval fougueux.

Un jour, il prit les traits d’un vacancier de passage

Et là, sur le sable de la grande plage d’abord, puis dans les dunes discrètes

Vous avez goûté de sa force sauvage et de ses baisers tendres.

Submergée sous les vagues du désir, ravie,

Vous avez crié votre joie à chaque marée haute.

Mais quand prit fin l’été et que le prince fougueux regagna son port,

Indignée, vous comprîtes que tout château n’était fait que de sable.

 

Aujourd’hui, vous marchez seule sur la plage grande et belle

Et dans le ciel vide passent de grands oiseaux blancs.

Tout en regardant les enfants qui construisent des châteaux éphémères,

Vous écoutez les flots fougueux qui déferlent sur le sable. 

Ce sont les chevaux de la mer, qui galopent, écumants.

 

 

Littérature

00:20 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : littérature

23/05/2014

Limites de l'hégémonie des Etats-Unis

Je me demande si l’Occident n’a pas commis une erreur en voulant englober de force l’Ukraine dans son camp afin d’affaiblir Moscou. Un empire s’agrandit toujours, mais il arrive un moment où il dépasse les limites du raisonnable. Certes on nous parle de démocratie retrouvée (ce qui fait sourire quand on voit qu’on a mis des partis d’extrême-droite possédant des forces paramilitaires au pouvoir), de droits de l’homme (je me demande ce qu’en penseraient les malheureux qui ont été brûlés vifs dans la maison des syndicats à Odessa, s’ils pouvaient encore parler), de grand rassemblement des forces de l’Otan contre les méchants russes (ce qui n’a pas empêché Poutine d’annexer la Crimée), d’élections libres (alors qu’on est en pleine guerre civile, puisque l’armée entoure et bloque certaines villes de l’Est où la population ne reconnaît plus le pouvoir central), de sanctions économiques qui vont faire plier l’adversaire (mais dont les victimes sont également les entreprises européennes qui avaient passé des contrats avec la Russie).

Bref, on allait soi-disant isoler la Russie et la planète entière allait lui tourner le dos. Or que se passe-t-il ? Se sentant en effet un peu isolé, Poutine a entamé une visite en Chine, ce qui veut dire qu’avec son intransigeance l’Occident a provoqué un rapprochement entre les deux superpuissances asiatiques. Ce n’est peut-être pas très malin. Il était pourtant prévisible que Moscou et Pékin allaient s’unir contre les USA puisqu’ils s’opposent tous deux à l’hégémonie américaine et qu’ils sont tous deux en conflit ouvert avec Washington pour des questions territoriales (Crimée d’un côté et contrôle de la mer de Chine de l’autre).

De plus, si les sanctions ne frappaient que Moscou, par un effet de boomerang elles vont maintenant frapper l’Amérique. En effet, Moscou et Pékin envisagent d’abandonner le dollar comme monnaie d’échange dans la région asiatique. Par ailleurs, la Russie vient de créer son propre système de paiement électronique, pour remplacer la carte Visa. Pour couronner le tout, les deux chefs d’Etat envisagent des manœuvres militaires conjointes. En alliant leurs forces, la Russie et la Chine pourraient bien d’ici peu dépasser la puissance de frappe de l’Otan.

En attendant, sur le plan commercial, la Chine grignote les zones d’influence des Etats-Unis.  Elle achète une bonne partie du pétrole irakien (alors que les Etats-Unis ont dépensé des milliards pour y faire la guerre et qu’ils n’en retirent finalement pas beaucoup de profits), investit dans les mines d’Afghanistan et achète des produits iraniens (ce qui permet à ce dernier pays de sortir de l’embargo que l’Occident lui avait imposé).

Voilà le résultat de la volonté de faire passer l’Ukraine dans notre camp. En plus, la situation dans ce pays est catastrophique.  Après le massacre d’Odessa, plus rien ne sera jamais plus comme avant et les deux communautés qui composent cet Etat ne voudront probablement plus vivre ensemble. L’Amérique s’en moque, qui irait bien jusqu’à déclarer une guerre qui ruinerait à la fois son vieil ennemi russe et son allié européen, pour le plus grand profit des capitalistes étatsuniens. En attendant, il faut s’attendre à des attentats islamistes en Crimée ou en Tchétchénie, voire dans le métro de Moscou.  On ne pourra rien reprocher à l’oncle Sam, qui n’aura rien fait directement, mais qui aura quand même armé et entraîné quelques opposants bien utiles à sa cause. Il y a fort à parier qu’à côté de ces opposants on retrouvera des mercenaires de l’extrême-droite occidentale (on a bien vu des centaines de jeunes Français musulmans partir pour la Syrie). Une fois victorieux en Ukraine, ces derniers pourraient revenir en force en Occident et tenter d’imposer leurs idées par la force. Ce n’est pas les maîtres de Washington qui s’en plaindront. N’ont-ils pas laissé Franco au pouvoir en 1945, mis Pinochet  à la tête du Chili en 1976 et porté des néofascistes à la tête de l’Ukraine en 2014 ?

 

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19/05/2014

La beauté

Qu’y a-t-il de plus beau qu’un cheval qui galope dans une prairie

Et qui soudain se dresse, ivre d'être lui-même ?

Qu’y a-t-il de plus beau que des vagues qui déferlent sur une plage

Et qui mugissent sourdement en bouillonnante écume ?

Qu'y a-t-il de plus beau qu’un merle qui chante au sommet d’un arbre

Et qui exprime tous les matins du monde ?

Qu'y a-t-il de plus beau qu’une femme qui lit un livre en silence 

Et qui rêve qu’elle pourrait être aimée ?

 

 La lectrice

Littérature

00:12 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature