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21/01/2015

Ecrire

Pendant que le monde plonge dans la folie, que des régimes vacillent, que les armes parlent, que des hommes meurent, que la peur gagne du terrain, pendant ce temps-là, j’écris. Le clavier de mon ordinateur, éclairé par le halo de lumière de la lampe, devient mon monde à moi. Sur l’écran, les mots s’ajoutent aux mots, forment des phrases, des paragraphes… Parfois, rassemblés en petites histoires, ils prennent un sens. Ecrire, c’est tenter de retrouver un sens, quand autour de soi tout a disparu.

 

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14/01/2015

"Je suis Charlie" ou le prêt-à-penser de la concscience

Après les attentats de Paris, la situation est devenue horriblement complexe. Voici quelques réflexions un peu décousues, en réponse aux commentaires de l’article précédent.

 

Il y a tous ces jeunes immigrés, laissés pour compte. On préfère investir dans les prisons que dans l’école et la culture. L’Europe libérale nous ordonne d’aller dans ce sens.

 

Il y a  le fait que ces jeunes sans avenir (il n’y a déjà pas d’emploi pour nos jeunes à nous qui ont été à l’école) sont tentés par un retour vers les valeurs de leurs ancêtres (l’islam). En réalité ce sont souvent de petits voyous qui tentent par-là de se glorifier à leurs propres yeux, de donner un sens à leur vie (il est plus glorieux de combattre pour l’EI que de voler le sac d’une vieille dame dans le métro)

 

Il y a le fait que certains pays arabes pourtant nos amis (Arabie et Qatar) financent tous ces mouvements. Les USA se sont servis d’eux, mais ils se servent de nous aussi pour arriver à leurs fins.

 

Il y a notre peine profonde et réelle devant ces assassinats gratuits (mais pas si gratuits que cela puisqu’on touche à la presse satirique, symbole même de notre démocratie)

 

Il y a ces policiers abattus froidement, policiers que la population appelle au secours pour la protéger.

 

Il y a des victimes françaises, juives et arabes (le gardien et le traducteur de Charlie)

 

Il y a le pouvoir et l’opposition qui récupèrent l’événement.

 

Il y a la peur partout, car on n’est plus en sécurité nulle part. Mon train ou mon métro peuvent sauter demain.

 

Il y a Israël qui en profite pour demander aux Juifs de France d’aller s’établir en Israël.

 

Il y a la société libérale qui se frotte les mains, car on va pouvoir aller bombarder le Moyen-Orient avec l’accord de la population : on vendra des armes (aux deux camps), on récupérera le pétrole et on reconstruira.

 

Il y a l’islam qui se radicalise et qui nous voit comme un ennemi.

 

Il y a ces « printemps arabes » commandités par Washington qui voulait mettre les Frères musulmans au pouvoir partout. Pourquoi ?

 

Il y a cette indignation mondiale (« je suis Charlie ») qui est bien orchestrée. Nous avons-nous aussi nos martyrs innocents et on nous prépare pour une nouvelle croisade. Défendre la démocratie et nos valeurs, certes, mais avant tout défendre les intérêts économiques de quelques nantis.

 

En face, l’EI est réellement dangereux (mais n’oublions pas qu’à l’origine et peut-être encore aujourd’hui c’est une fabrication des Etats-Unis pour renverser le régime syrien, après avoir renversé le régime libyen. Les USA ont-ils été dépassés par leur création ou continuent-ils à s’en servir tout en les bombardant ? La Turquie en tout cas s’en sert pour massacrer les Kurdes ce qui ne l’a pas empêchée d’être représentée à la manifestation de Paris.)

 

Bref, ces jeunes immigrés, nous les avons armés deux fois : ici en les laissant pour compte et là-bas en armant les djihadistes (et en les encourageant même à partir combattre, avant de nous rendre compte qu’ils allaient revenir).

 

La moitié de la délégation de chefs d’Etat présente à Paris n’y avait pas sa place et ils sont tous hypocrites.

 

En résumé : on a un Occident capitaliste qui ne pense qu’au profit (et qui ne se soucie ni des jeunes ni des chômeurs, ni des pauvres) et qui a une politique colonialiste. En face on a un monde arabe en proie à une crise (le fossé est grand entre quelques riches dirigeants plein de pétrodollars et l’ensemble de la population) qui croit trouver des valeurs en retournant en arrière (une lecture du Coran littérale) en réaction à une culture occidentale et mondialiste qu’on veut lui imposer.

Et il y a enfin l’Occident qui s’est acharné à détruire tous les Etats arabes stables et laïcs (Libye, Irak, Syrie) sans doute influencé par Israël qui voyait en eux une menace militaire, mais surtout et toujours pour faire du profit (car la richesse du sous-sol de ces pays retournait dans la caisse de l’Etat et pas dans celle d’une firme privée occidentale). En s’appuyant sur des intégristes musulmans pour arriver à ses fins, l’Occident a un peu ouvert la boîte de Pandore. Aujourd’hui des citoyens et des journalistes innocents le paie de leur vie.

Et tous les dirigeants qui sont à la base de cette politique de déstabilisation défilaient pourtant à Paris avec le slogan « Je suis Charlie ».

 

Comprenne qui pourra.

 

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11/01/2015

Paris est Charlie

Grande agitation à Paris dimanche après-midi, grande manifestation pleine d’émotion en souvenir des victimes du terrorisme. On est venu défendre la démocratie et la liberté de la presse. On est venu dire non au terrorisme. L’intention du public présent est louable.

Sauf que…

Sauf que déjà cette manifestation n’empêchera pas le terrorisme aveugle de continuer à exister et à tuer et cela, tout le monde le sait. En fait tout le monde a peur et vient crier sa peur, en espérant être entendu (par qui ?) et être protégé. Seuls nos dirigeants peuvent agir en fait. Et cela tombe bien, ils étaient tous présents, venus du monde entier.

Il y avait là François Hollande et Cameron, qui ont financé et armé les djihadistes en Syrie, dans l’espoir de faire tomber le régime de Bachar el Assad.

Il y avait là Sarkozy, qui avait fait la même chose en Libye et qui a plongé ce pays dans la misère et la guerre civile, terreau idéal du terrorisme.

Il y avait là le nouveau président ukrainien, Petro Porochenko, milliardaire de son état, qui est arrivé au pouvoir par des moyens plus que douteux (la révolution du Maïdam étant dirigée de l’extérieur et s’appuyant sur des milices fascistes qui ont pris le pouvoir dans un bain de sang) et qui massacre maintenant sa propre population sans aucun état d’âme.

Il y avait là le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, tout disposé à envahir l’Irak et la Syrie, l’Est ukrainien  et même pourquoi pas la Russie toute entière.

Il y avait là aussi  Benyamin Nétanyahou, venu soutenir la démocratie entre deux raids sur Gaza et venu aussi dire à quel point les Arabes sont dangereux. Il le sait bien, ses prisons sont remplies de Palestiniens.

Bref, que du beau monde. Et personne pour dire que si des terroristes existent, c’est parce que l’Occident n’en finit pas de tuer, de bombarder et d’asservir des pans entiers de la planète. On peut donc dire que la foule qui demandait à Paris d’être protégée le demandait à ceux –là même par qui  le malheur est arrivé (puisque soit ils ont financé les djihadistes, soit ils ont retourné leur veste en fonction de leurs intérêts du moment  et se sont mis à les bombarder).

Curieux paradoxe, convenez-en. En fait, notre civilisation est à bout de souffle et le capitalisme a montré plus que jamais ses limites. Pourtant il continue à vouloir aller de l’avant et à accumuler encore plus d’argent. C’est pour cela que le chômage est à son niveau le plus haut et que nos droits sociaux sont menacés. Heureusement ces attentats arrivent à point nommé. Dans une sorte de grande union nationale, la pays va oublier ses divergences entre riches et pauvres et tout le monde va s’unir contre l’ennemi commun.

Un autre paradoxe, c’est que Charlie Hebdo qui était par excellence un journal qui se positionnait contre le Système se voit récupéré par ce même système. Quant aux chefs d’Etat dont il se moquait, ils se servent de lui pour mieux asseoir leur autorité.

Restent les morts, les victimes innocentes. En attendant les suivantes. 

 

 

Paris, Charlie Hebdo

07/01/2015

Hommage


 

J’ai l’impression que l’on commence à payer pour avoir financé et armé les djihadistes en Syrie et en Libye. Maintenant qu’ils sont soi-disant devenus nos ennemis et que nous les bombardons (ce qui nous permettra tout de même de récupérer en passant les puits de pétrole dont ils se sont emparés en Syrie comme en Irak et donc de soustraire ces puits à l’autorité de Bagdad et de Damas), ces djihadistes se retournent contre nous, à commencer par ceux qui sont nés ici et qui étaient partis combattre là-bas.

Je suis triste à cause de la mort de ces innocents, des caricaturistes indispensables au fonctionnement de la démocratie. Je suis triste parce qu’ils faisaient partie de mon passé.

Je suis par contre scandalisé en entendant les rédactions des autres journaux verser des larmes sur la liberté de la presse bafouée alors qu’elles-mêmes, à la solde du pouvoir (et de la haute finance qui détient leur capital) n’ont fait que nous mentir sur la guerre de Libye ou celle de Syrie.

Je suis encore plus scandalisé quand j’entends la classe politique récupérer l’événement à son avantage. Car il est clair que la cote de popularité de Valls et de Hollande va croître et qu’on se servira de cet attentat pour justifier d’autres guerres au Moyen-Orient (que la population approuvera sans réserve, cette fois), guerres qui à leur tour nous apporteront leur lot de terroristes.

Enfin, si j’avais été un djihadiste, il me semble que je m’en serais pris aux organes de presse officiels plutôt qu’à Charlie Hebdo.

Le résultat va être un clivage de la société française entre musulmans et non-musulmans, une islamophobie galopante et la porte ouverte à tous les conflits. Entre une gauche bêtifiante qui n’a que les droits de l’homme à la bouche et qui ne voit pas le danger venir (car les intégristes de nos banlieues, par leur intransigeance, me semblent avoir une idéologie proche du fascisme) et une droite et une extrême-droite qui  véhiculent une discours raciste anti-arabe (souvenez-vous des banlieues que Sarkozy voulait nettoyer au Karcher), on me  semble mal parti.

Enfin, on savait qu’il y aurait forcément des attentats en France. Nous avons voulu être les valets des Américains et les suivre dans leur volonté de redessiner le Moyen-Orient selon leurs intérêts (et selon l’intérêt d’Israël), il faut bien payer un jour. Malheureusement ce ne sont pas nos  décideurs qui paieront, mais de simples citoyens (qui sans le savoir ont déjà financé le djihad via leurs impôts puisque Hollande alors même qu’il n’était encore que candidat à la présidentielle s’était déjà juré de renverser Bachar el Assad) ou comme ici des caricaturistes. Mais ces Charb, Cabu, Wolinski et Tignous  qui étaient de la vraie gauche et qui dénonçaient non seulement les religions mais aussi les travers de notre classe politique, ne pourront plus le faire. Il est à craindre qu’il n’y ait pas que les djihadistes qui s’en réjouiront. Enfin, eux qui fustigeaient le capitalisme, voilà que leur mort innocente sera récupérée par ce même capitalisme puisqu’elle servira à justifier d’autres guerres au nom de la défense d’une liberté qu’ils étaient bien le seuls en fait à revendiquer. 

01/01/2015

2015

Bonne année à toutes les lectrices et à tous les lecteurs de Marche romane.

 

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27/12/2014

Enfance (2)

Je suis revenu souvent chez cet oncle, pour ainsi dire une fois par an. Nous passions nos vacances en Bretagne et de là nous faisions un détour par les Deux-Sèvres avant de remonter vers nos contrées du Nord. Après avoir connu pendant trois semaines le climat agité des Côtes d’Armor (qui en ces temps anciens s’appelaient  encore les Côtes du Nord), ce petit village du Poitou, à un jet de pierre de la Charente et de la Charente-Maritime, incarnait pour moi le Midi. Je me souviens des promenades dans les champs, des murets de pierres sèches si caractéristiques de la région et des rivières endormies qui coulaient si lentement qu’on se demandait si elles trouveraient un jour leur chemin. Il y avait aussi de vieux lavoirs et des villages blancs assoupis au milieu des vignes et des blés. Il faisait chaud, incroyablement chaud et les cultures étaient arrosées en permanence, ce que je n’avais certes jamais vu chez moi, où la pluie tombait en abondance. Point de forêts à cet endroit, mais des lignes de peupliers qui barraient l’horizon et qui le soir murmuraient doucement quand la lune se levait. Il y avait aussi « la prairie », sorte d’immense champ communal qui appartenait à tous et où tout un chacun pouvait se promener à son aise. J’ai su depuis que cette prairie avait servi pendant la guerre à la Résistance, qui y faisait atterrir de petits avions de tourisme au nez et à la barbe des Allemands.

La guerre, justement était toujours très présente dans les conversations. Pas seulement celle de quarante, mais aussi la guerre d’Algérie, qui venait à peine de se terminer. Mon oncle était boulanger et un de ses ouvriers revenait tout juste des djebels. Ca discutait donc ferme, à table, de l’Algérie française, du FLN, de De Gaulle et de toute cette politique à laquelle le gamin que j’étais ne comprenait rien du tout. Je n’avais d’ailleurs jamais vu autant de personnes rassemblées pour un repas. Outre mon oncle, ma tante et leurs cinq enfants, il y avait l’ouvrier de retour d’Algérie, un apprenti et un chauffeur (lequel faisait les tournées pour vendre le pain dans les fermes isolées). Ajoutez à cela mes parents et moi-même, nous étions donc treize à table.  

Les plats servis étaient dignes des meilleurs restaurants. Je me souviens surtout du potage, qu’on appelait « mijo » et qui était un mélange d’eau et de vin dans lequel on avait fait tremper du pain. On le servait froid, au sortir du réfrigérateur. En écrivant ces lignes, j’ai encore en bouche sa saveur bien particulière. Il faut dire que j’adorais ce potage, qu’on me servait malgré mes dix ans, ce qui me classait immédiatement dans le clan des adultes, puisqu’il contenait du vin. Il y avait ensuite une entrée, suivie du plat principal et enfin venait le dessert. C’étaient de véritables festins gargantuesques et j’ai toujours admiré ma tante qui parvenait à préparer tout cela sans s’énerver le moins du monde et avec un calme olympien. Essayez, vous, de préparer chaque jour un repas pour treize personnes !

Pendant que les adultes continuaient à discuter, je m’éclipsais discrètement dehors. J’écartais légèrement les volets qui donnaient un peu de fraîcheur à l’intérieur de la maison (laquelle, du coup, était plongée dans une semi-obscurité permanente qui m’enchantait) et je me retrouvais dans la cour écrasée de lumière et de chaleur. De là, j’allais vers le fournil, qui était un lieu magique. On trouvait là un immense pétrin en bois, dans lequel on préparait la pâte à la main. Il y avait aussi un pétrin électrique. La farine tombait directement du grenier par une sorte de trémie. Et puis il y avait le four ! Le premier que j’ai connu fonctionnait au bois. D’immenses fagots qui servaient à le chauffer s’alignaient d’ailleurs dans la cour. On pouvait aussi le réchauffer avec une espèce de lance-flammes qui m’impressionnait beaucoup. Plus tard, l’oncle s’était modernisé et il avait installé un four qui devait fonctionner au fioul. Il y avait aussi une sorte de tapis roulant sur lequel on étalait les panetons avant d’enfourner le tout en quelques secondes. Pour retirer le pain, on utilisait des espèces de pelles en bois munies d’une longue perche. C’était un régal de déguster au petit-déjeuner une baguette qui venait juste d’être cuite et qui était encore toute chaude. Honnêtement, je n’ai plus jamais rien mangé d’aussi bon.

Durant la matinée, ça s’agitait beaucoup dans ce fournil et il valait mieux ne pas y mettre les pieds,  mais après le déjeuner, il était désert et je pouvais m’y faufiler discrètement. J’aimais par-dessus tout l’odeur de farine, de pâte et de pain cuit. Il faisait chaud, forcément, le four attendant une dernière fournée. Mon plus grand plaisir était de me glisser entre celui-ci et le mur, où il y avait un passage d’environ cinquante centimètres. Là, je fermais les yeux et j’écoutais les grillons qui avaient élu domicile là, dans la chaleur permanente du fournil.

Je me souviens aussi être allé avec mon oncle faire les tournées des fermes. Il possédait une camionnette Citroën qui s’aventurait dans des chemins périlleux, cernés par deux murs de pierres sèches, et qui étaient si étroits qu’il fallait klaxonner à chaque tournant. On arrivait dans des maisons improbables, coupées du monde, où une petite vieille venait acheter sa baguette et un kilo de pâtes (car la boulangerie faisait un peu épicerie). Elle ne payait jamais, mais on inscrivait sur une feuille le nombre de pains achetés et on réglait le tout à la fin du mois. Autrefois, on se contentait même d’un bâton en bois sur lequel on faisait une entaille par baguette achetée, bâton qui restait près de la porte de la ferme. C’était manifestement une autre époque, où tout le monde faisait confiance à tout le monde.

Ce que j’aimais par-dessus tout chez mon oncle, c’est qu’il me considérait pour ainsi dire comme un adulte. Je veux dire par là qu’il ne s’adressait pas à moi comme à un enfant (ce que faisaient mes parents, qui me faisaient sentir que j’étais là pour écouter et obéir) mais comme si j’avais été son égal, ce qui évidemment me plaisait beaucoup.

Je me souviens que lorsque j’avais eu douze ans, j’avais dormi non plus dans le corps de logis proprement dit, mais de l’autre côté de la cour, dans une chambre qui venait d’être aménagée dans un ancien grenier. Je m’étais donc retrouvé là complètement seul et isolé de tous, ce qui avait enchanté le jeune adolescent que j’étais. J’avais pu lire jusque fort tard dans la nuit, tandis que l’horloge de l’église sonnait les heures et les demies.  Avant de m’endormir, j’avais ouvert la porte pour contempler cette église, qui se trouvait juste en face, de l’autre côté de la route. C’était magnifique. J’étais là, seul, et je contemplais ce bâtiment de style roman éclairé dans la nuit. C’est une image qui ne m’a plus jamais quitté.

Une année, l’oncle était parti en vacances en même temps que mes  parents et comme nous étions dans le massif central (la Creuse, la Corrèze, le Lot ? Je ne sais plus), nous étions allés le retrouver à Beynac, en Dordogne, où il campait. Il y avait un château perché sur une falaise. Il était magnifique, le matin, quand il émergeait de la brume. Le jour où nous sommes repartis, à cinq heures du matin, l’oncle s’était évidemment levé pour nous dire au revoir. Et là, je ne sais pas pourquoi, j’ai été subitement très ému car j’ai eu la certitude que c’était la dernière fois que je le voyais. C’était un pressentiment vraiment inexplicable mais qui s’est malheureusement confirmé. Il est mort deux ans après, sans que je l’aie revu, des suites d’un cancer de la gorge, contracté probablement par la cigarette et par la poussière de farine qu’il avait respirée toute sa vie. Il avait à peine plus de soixante ans.

 

Littérature

02:16 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (19) | Tags : littérature

22/12/2014

Tempête

Au creux de l’hiver, les vagues ont déferlé en des colères atlantiques, se fracassant contre les falaises, submergeant les rochers et se répandant au plus profond des terres. Elles ont déferlé avec fracas, coléreuses et vengeresses, furieuses d’avoir été trop longtemps contenues.  Je les ai vues envahir mon jardin, pénétrer dans ma maison et ruiner le mobilier ancien qui avait survécu à toutes les guerres. Les livres, délaissant leurs rayons,  se sont mis à flotter au gré de l’eau saumâtre, emportés par les flots aux quatre coins de la chambre, flottant comme des esquifs à la dérive.

J’ai repêché quelques volumes et je suis allé les porter à l’étage. Il y a avait là la Recherche et puis le Voyage. Ils dégoulinaient sur le plancher et c’était une pitié de les voir dans cet état, complètement trempés, ruisselants, avec de l’eau qui ressortait d’entre les pages quand j’appuyais sur la couverture.  C’était  une vraie désolation, j’en avais le cœur fendu.

De désespoir, j’ai abandonné la maison. J’ai enfilé mon manteau et suis parti vers le haut de la falaise pour contempler le spectacle de la nature en furie sans prendre le risque de me noyer.

La mer était enragée. Elle se précipitait contre les rochers à pic, qu’elle prenait littéralement d’assaut, terminant sa course en énormes gerbes d’écumes qui faisaient bien vingt mètres de haut.  Je n’avais jamais rien vu de semblable et me sentais bien petit au milieu de ce déchaînement des éléments. Paradoxalement, à cause de cette démesure même, la vie me semblait prendre tout son sens. Comme si le fait de sortir de la routine quotidienne donnait une autre dimension à mon  existence ou comme si le monde bien ordonné que j’avais toujours connu pouvait subitement être remis en cause par la sauvagerie de la nature.

Je suis resté là des heures, à contempler l’océan. Quand la nuit est venue, les phares de la côté ont tenté de trouer les ténèbres, tandis que les cornes de brumes criaient à l’envi leur désespoir.

Je suis redescendu et ai regagné ma maison. L’eau s’en était allée et il ne restait sur le parquet que les livres, épaves échouées et dispersées là par le hasard. 

Une page de mon existence venait d'être tournée.

 

Littérature

20:29 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature

16/12/2014

La maison des vacances (suite et fin)

Une salle immense s’ouvrait devant moi, qui devait bien faire trente ou quarante mètres de profondeur et même peut-être davantage. Mais ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’étaient les murs, où étaient suspendus une bonne cinquantaine de portraits. Nous nous sommes avancés, Marie et moi, et je dois dire que c’était vraiment impressionnant ! On se serait cru au milieu d’une foule, tant tous ces personnages étaient nombreux. Les premiers portaient des habits d’un autre temps et une épée pendait à leur côté. D’autres avaient l’air de militaires du temps de Louis XIV ou de mousquetaires. Il y avait des capitaines de navires, dont les trois mats étaient peints en arrière-plan au milieu d’une mer agitée. Plus on avançait, plus l’habillement se rapprochait de celui de notre époque. Il y avait des notables habillés en grands bourgeois qui n’auraient pas déparé dans un roman de Balzac, des banquiers dressés derrière leur comptoir, des notaires au visage sévère et aux imposantes lunettes métalliques. Venaient ensuite des espèces d’industriels, des érudits, des politiciens haranguant une foule imaginaire. Plus nous progressions au milieu de cette galerie, plus nous nous sentions mal à l’aise car ces personnages au regard perçant semblaient tous nous fixer et nous examiner d’un air désapprobateur. Il nous a fallu un certain courage, observés comme nous semblions l’être, pour continuer notre visite jusqu’au bout. Là, sur le mur du fond, se trouvaient les derniers descendants de cette famille illustre : des chercheurs en blouse blanche, des écrivains, des professeurs de faculté, des médecins, quelques ingénieurs et même un informaticien. Au bas du portrait de celui-ci figurait une date de naissance, mais pas encore de date de décès, ce qui me troubla profondément.

Nous sentant de plus en plus mal à l’aise, nous avons retraversé cette grande galerie pour rejoindre la sortie, mais plus nous avancions, plus il me semblait une nouvelle fois que les yeux des portraits nous suivaient. Par exemple, si j’en observais un qui se trouvait devant moi, sur la droite, son buste était tourné dans ma direction et son regard était plongé dans le mien, comme si j’avais eu affaire à un individu vivant. Mais quand j’arrivais à sa hauteur, le personnage me regardait toujours et son buste curieusement semblait droit. Par contre, lorsque j’ai jeté un bref coup d’œil en arrière après l’avoir dépassé, j’ai été stupéfait de constater qu’il me  fixait toujours et que son buste semblait à nouveau tourné dans ma direction.

Bref, c’est quasi en courant que nous avons atteint la sortie et là il s’est produit quelque chose de vraiment extraordinaire. Nous avions déjà quitté cette galerie, mais je me suis retourné encore une fois et là j’ai vu (ou en tout cas j’ai cru voir) tous les portraits qui étaient penchés dans ma direction, comme s’ils sortaient de la toile, et qui me fixaient. J’ai fermé les yeux un instant et quand je les ai rouverts, tout était normal, chaque personnage avait repris sa place initiale, celle que le peintre lui avait attribuée.

Nous avons regagné notre chambre et pour la première fois, je ne sais pourquoi, j’ai tourné la clef dans la serrure à double tour derrière nous. La réalité était que nous semblions aussi inquiets l’un que l’autre. Décidemment, la visite de cette maison nous avait plongés dans un drôle d’état. Pourtant, objectivement, il n’y avait rien de plus normal que de trouver les portraits des ancêtres dans une vieille demeure comme celle-ci. Marie s’est endormie une fois la lampe éteinte, mais son sommeil était agité et elle remuait sans cesse en gémissant sourdement. De mon côté, je ne parvenais pas à dormir et je gardais les yeux grand ouverts dans le noir, essayant de me souvenir à quelle famille illustre avait appartenu cette maison. A la fin, j’ai dû m’assoupir et j’ai fait un rêve étrange dans lequel apparaissaient plusieurs des personnages découverts dans la galerie des portraits. Ce rêve reste assez flou dans ma mémoire, mais j’en conserve le sentiment d’avoir été amené devant des juges et condamné irrémédiablement. C’est le notaire qui a lu le verdict final et devant les mousquetaires de Louis XIV qui riaient à gorge déployée, le capitaine au long cours m’emmena sur son bateau pour me conduire dans une île déserte où il devait m’abandonner.

Je me suis réveillé en sursaut et une sueur froide coulait sur mon front. J’avais au fond de moi un tel sentiment de solitude et d’abandon que j’en frémissais. J’ai allumé la lampe et à ma grande surprise j’ai vu que Marie était assise sur le bord du lit et ses yeux grand ouverts semblaient remplis de panique. « Ecoute » me dit-elle. Je prêtai l’oreille et j’entendis des voix qui provenaient du fond de la maison. On aurait dit que des dizaines de personnes s’étaient réunies là et qu’elles tenaient une assemblée politique ou un meeting. Ca parlait fort, ça criait, ça riait. Ce n’était pas possible ! Le propriétaire aurait-il loué une partie de la maison pour une fête ou un mariage et cela sans nous prévenir ? Cela n’avait aucun sens, d’autant plus qu’hier au soir, à part Marie et moi, cette maison était parfaitement déserte. Je me suis approché de la porte et précautionneusement j’ai tourné la clef. Une fois dans le corridor, les voix me parvinrent beaucoup plus distinctement. J’ai avancé lentement, sans faire de bruit, mais j’avoue que je n’en menais pas large. Marie, qui me suivait, est venue se blottir contre moi. Nous avons traversé le salon et la salle à manger découverts hier, mais ces pièces étaient vides. Les voix venaient de plus loin, probablement de la galerie des portraits. Nous avons donc pénétré dans les quatre salles vides, toujours sans faire le moindre bruit. Je sentais la main de Marie qui tremblait sur mon bras, ce qui ne me rassurait pas beaucoup. Les voix provenaient bien de la grande galerie aux portraits, dont la porte était fermée, mais un rai de lumière filtrait en-dessous. Nous nous sommes approchés et précautionneusement j’ai tourné la poignée. A la vue de ce qui s’offrit alors à moi, j’ai poussé un cri. Les personnages dont on avait peint autrefois les portraits semblaient être sortis de leur cadre en bois. Ils se penchaient à l’extérieur de celui-ci comme s’ils avaient été accoudés à une fenêtre Certains tenaient un verre en main, d’autres riaient, d’autres encore semblaient tenir entre eux une conversation animée. Quand ils nous virent, tous tournèrent la tête dans note direction. Cela ne dura qu’une seconde, puis la lumière s’éteignit brusquement. Je tâtonnai pour trouver l’interrupteur et quand la lumière réapparut, tout était normal : les portraits étaient immobiles dans leur cadre, comme ils avaient toujours été depuis des siècles.

 

Nous nous sommes regardés, Marie et moi, puis nous nous sommes mis à courir en direction de notre chambre où nous nous sommes enfermés. Nous avons immédiatement rassemblé nos affaires, fourré le tout dans les sacs à dos et trois minutes plus tard nous descendions comme nous pouvions la montagne en direction de notre voiture, dans le noir et sous la pluie battante qui continuait à tomber. En nous retournant, nous avons aperçu la maison. Elle était silencieuse et on la distinguait à peine dans l’obscurité. Pourtant, avant de mettre le moteur en marche, il m’a semblé entendre comme un grand éclat de rire, mais je ne saurai jamais si j’avais rêvé ou non. 

 

Littérature

00:05 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature

11/12/2014

La maison des vacances

C’était une grande maison.

Elle était beaucoup trop grande pour nous, mais nous l’avions louée comme cela, pas chère d’ailleurs, vu qu’il n’y avait ni eau ni électricité et qu’elle était loin de tout. C’est ça qui nous avait séduits, en fait. Pour l’atteindre, il fallait faire deux bons kilomètres à pied à partir d’une petite route communale où il ne passait jamais personne. Que rêver de plus pour passer des vacances tranquilles ? C’était l’idéal : pas de bruit, pas de voisins et une vue superbe sur les montagnes. Bon, le premier jour il avait fallu faire cinq allers-retours depuis la voiture pour acheminer dans des sacs à dos tout ce dont nous avions besoin. C’était un peu épuisant, je le reconnais, surtout après les mille deux cents kilomètres que nous avions derrière nous, mais il faut savoir ce que l’on veut dans la vie. En tout cas, ce soir-là, nous avons bien dormi, je peux vous le dire, sans savoir d’ailleurs si c’était à cause du silence environnant ou à cause de la fatigue, mais ce qui compte, c’est le résultat, non ?

Le lendemain, on s’est levé tard, mais dès qu’on a ouvert les volets, on s’est retrouvé au paradis. La montagne, la chaleur, le cri-cri des insectes, tout nous enchantait. On a pris le petit- déjeuner sur la terrasse (enfin sur une des trois terrasses) tout en admirant le paysage. Qu’est-ce que c’était beau ! Et qu’est-ce que cela nous changeait de la grande ville, avec tous ces passants qui vous bousculent sur les trottoirs, ces voitures bruyantes, ce stress permanent. Non, franchement, ni Marie ni moi ne regrettions d’avoir pris cette location. Puis nous avons mis une baguette et un saucisson dans un des sacs à dos et nous sommes allés faire une grande balade. Du haut des sommets, la vue était encore plus magnifique : derrière les montagnes, il y avait d’autres montagnes et tout derrière on apercevait la mer Méditerranée. Un véritable paradis, je vous dis. On est redescendu et quand on est arrivé à la maison, il faisait presque noir. On a mangé dans l’obscurité, sans lampe, pour épargner la bonbonne du Camping-gaz. Avec la lune qui s’était levée, on y voyait suffisamment. J’avais juste déposé une petite bougie sur la table et c’était romantique à souhait. La lumière tremblotante éclairait nos visages et Marie n’avait jamais été aussi belle. Cette nuit-là, nous avons fait l’amour comme nous ne l’avions plus fait depuis longtemps.

Puis le temps a commencé à défiler comme cela arrive toujours en vacances. Il faut dire que tous les trois jours il fallait redescendre au village pour faire les courses, puisqu’il n’y avait pas de réfrigérateur. A chaque fois, cela supposait plusieurs allers-retours entre la voiture et la maison. Autant dire que la nuit nous surprenait alors qu’on n’avait pas encore tout rangé dans les armoires. On s’endormait immédiatement et on ne se réveillait que vers dix heures du matin, tant on était épuisé par toutes ces marches. Il est vrai que les jours où nous étions libres (je veux dire quand il ne fallait pas faire les courses) nous n’arrêtions pas de gravir tous les sommets des alentours. Après deux semaines, nous avions escaladé les six pics qu’on voyait de la maison. Enfin, quand je parle de « pics » c’est un peu exagéré. Nous étions en moyenne montagne, avec des sommets qui ne dépassaient pas les mille huit cents mètres, mais cela nous faisait quand même des promenades avec des dénivellations de plus de mille mètres et avec cette chaleur, ce n’était pas toujours évident. L’eau était d’ailleurs notre principal problème. Pour faire notre toilette, il y avait la citerne d’eau de pluie (encore que nous l’utilisions avec parcimonie car j’avais constaté que le niveau d’eau était particulièrement bas à notre arrivée), mais pour boire, il fallait bien utiliser des bouteilles d’eau minérale. Evidemment, plus nous marchions en montagne, plus nous avions soif et plus nous buvions. Mais plus nous buvions, plus vite il nous fallait acheter des bouteilles et donc retourner au magasin, ce qui signifiait  de nouveaux allers-retours entre la voiture et la maison, où nous arrivions de nouveau assoiffés.

Bref, après deux semaines à ce rythme-là, nous devions avoir perdu chacun trois kilos, ce qui s’expliquait par nos grandes randonnées, mais aussi par le fait que nous avions décidé de rationner la nourriture, afin de devoir faire les courses le moins souvent possible. Les sentiers environnants avaient été parcourus dans tous les sens et nous allions commencer à nous ennuyer quand le temps s’est gâté. Il y a eu un orage terrible, qui a rempli complètement la citerne et qui a fait tomber la température. Du coup, nous avions moins soif et c’était  une bonne chose. Les jours qui ont suivi cet orage ont été franchement mauvais. De la maison, on ne distinguait plus les sommets, perdus dans la grisaille et les nuages. Impossible, donc, de faire la moindre balade sans risquer de se perdre. Alors on a sorti des placards les livres que nous avions eu la bonne idée d’emporter avec nous. J’adore lire, mais j’avoue qu’après être resté assis douze heures d’affilée,  je n’en pouvais plus. C’était à peine si mes yeux parvenaient encore à lire les lettres. Visiblement, Marie n’en pouvait plus non plus, alors pour la première fois nous sommes partis à la découverte de la maison. Cela va peut-être vous sembler étrange, mais elle était si grande qu’à part quelques pièces que nous avions parcourues le premier jour, nous ne l’avions pas encore visitée.

 

Nous avons donc erré de salles en salles et avons arpenté des centaines de mètres de corridors. Nous nous sommes ainsi retrouvés dans de grandes salles à manger aux beaux meubles en chêne, dans des salons dont tous les fauteuils étaient camouflés sous des housses, dans des salles de bain immenses dont les murs, recouverts de miroirs, multipliaient à l’infini notre image étonnée dans une sorte de mise en abîme fantastique. Nous avons ainsi découvert une bibliothèque dont le rayonnage, qui montait jusqu’au plafond, recouvrait les quatre murs. Les livres qui s’entassaient là devaient dater d’un autre temps, si on s’en tenait à leur couverture en cuir ouvragé. L’œuvre la plus récente que j’ai pu découvrir était la correspondance de Voltaire. Par contre, tout le XVI° siècle était bien représenté, depuis les Dames galantes de Brantôme jusqu’au Don Quichotte de Cervantès, en passant par les poésies de Ronsard. Curieux quand même. On aurait dit que le temps s’était arrêté et que ce qui était postérieur au XVIII° siècle n’avait pas franchi les murs de cette maison. J’étais en train de me demander à quelle époque elle avait été construite quand Marie, qui avait pris de l’avance dans la visite pendant que je fouinais dans les livres, m’appela avec insistance. J’ai traversé en hâte quatre pièces vides qui communiquaient entre elles par des portes intérieures et quand je suis arrivé devant la cinquième, je suis resté bouche bée. 

(à suivre)

 

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27/11/2014

Cimetière breton

Comme il y avait trop de monde sur la plage ce jour-là, j’avais décidé de me promener à l’intérieur des terres et de marcher jusqu’à une petite chapelle qu’on apercevait dans le lointain, perchée au-dessus d’une falaise à pic. Voilà déjà quelques jours que je la regardais et que je me disais que la vue devait être superbe, de là-haut. Me voilà donc en route, admirant au passage les maisons basses de pêcheurs, toutes en granite rose. Bientôt je me suis retrouvé dans la lande, complètement seul. C’était délicieux tout ce calme. Je voyais en contrebas la mer qui écumait gentiment contre les premiers rochers, tandis que de grands oiseaux blancs décrivaient de larges courbes dans le ciel pur de juillet. Intérieurement, je me moquais de la stupidité de tous ces touristes qui s’entassaient là-bas sur le sable et qui comme vue n’avaient que le dos rougi par le soleil d’un de leurs congénères.

Une heure se passa ainsi, à gravir lentement la pente qui montait vers le haut de la falaise. La petite chapelle devenait plus distincte et je m’aperçus alors qu’elle n’était pas si petite que cela. En fait, ce n’était pas une chapelle, mais plutôt une église. En m’approchant encore davantage, j’ai remarqué qu’un mur fort bas l’entourait et j’en ai déduit aussitôt qu’il devait s’agir là d’un cimetière marin, où étaient enterrés tous les pêcheurs dont le bateau avait sombré et dont la mer avait rejeté le corps sur le rivage. Quant à ceux qui n’avaient pas eu cette chance, une simple dalle de granite avec leur nom devait rappeler qu’ils n’étaient jamais revenus.

J’ai continué à marcher, tout en me remémorant le fameux poème de Valéry sur le cimetière marin de Sète :

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée

O récompense après une pensée

Qu'un long regard sur le calme des dieux!

C’est donc en rêvant un peu que je suis arrivé devant l’entrée du cimetière, dont la vieille grille était ouverte. Il y avait là une petite vingtaine de tombes, à moitié enfouies dans la végétation. A vrai dire, l’endroit était charmant et émouvant à souhait. Penser à tous les drames humains que cachaient ces pierres tombales vous touchait directement au cœur. Je m’apprêtais à parcourir l’allée centrale quand je me suis retourné. Là, appuyée contre une vieille barque, se tenait  une jeune fille. Ma stupéfaction fut totale. D’abord la présence de cette barque ici, au haut d’une falaise,  était assez insolite, mais finalement je me suis dit qu’on l’avait certainement amenée là pour symboliser le métier de tous les marins que la mer avait emportés alors qu’ils tentaient de gagner leur vie. Mais la jeune fille, elle, je ne l’avais vraiment pas remarquée en pénétrant dans le cimetière, où je m’étais vraiment cru seul.

Je l’ai saluée et me suis approché. Elle pouvait avoir dix-sept ou dix-huit et avait un air grave et sérieux. On a un peu parlé. Elle m’a dit s’appeler Jeanne Martin et m’a raconté le naufrage de l’un ou l’autre des pêcheurs qui étaient enterrés là. C’était toujours la même histoire en fait : ils partaient un beau matin quand la mer était calme, puis une tempête imprévue se levait et finalement le bateau ne rentrait jamais au port. Une semaine plus tard, on retrouvait des débris le long des rochers et parfois, mais pas toujours, un corps  échoué sur la plage.

Elle se tut un bon moment et je sentais qu’elle avait encore quelque chose à dire, mais qu’elle n’osait pas poursuivre. Visiblement, il y avait au moins un accident qui sortait de l’ordinaire. Je lui ai alors demandé s’il n’y avait pas des imprudents qui partaient même quand la mer était grosse. Elle soupira et dit que oui, en effet. Après un autre silence, elle avoua que c’était ce qui était arrivé à son père. Il avait entendu dire qu’un banc de maquereaux se tenait au large depuis plusieurs jours. Il y avait une houle pas possible et le vent soufflait fort, mais il avait voulu partir quand même. Il fallait comprendre, il devait rembourser l’emprunt de la maison ainsi que celui de la voiture. Et puis il était courageux et s’en sortait toujours. Sauf que cette fois-là, cela avait tourné à la tempête. La mer était vraiment démontée. Il a d’abord tenté de regagner le port, mais le bateau déviait vers les falaises, alors, voyant qu’il n’arriverait à rien, il a préféré regagner le large, afin d’éviter les récifs. Malheureusement, la nuit est tombée et il ne savait plus où il était. Le navire a fini par se fracasser ici même, contre cette falaise où il est enterré aujourd’hui.

Je ne savais plus que dire après toutes ces révélations et j’avalais péniblement ma salive en cherchant une phrase de consolation qui ne venait pas. Quel discours tenir quand on parle de la mort et quelle consolation apporter à une pauvre orpheline qui a perdu son père ? Pour dire quelque chose, j’ai demandé quand cet accident avait eu lieu. Elle m’a répondu qu’il y avait eu quatre ans cet hiver. Puis elle m’a désigné la tombe, celle qui était tout au bout du cimetière. Autrement dit, le dernier naufrage en date. Je me suis donc avancé jusque-là et j’ai regardé la pierre de granite. Deux noms y étaient inscrits :

Jean Martin ( 05.06.1960 – 03.03.2010)

Jeanne Martin (02.07.1993-03.03.2010)

Et là j’ai commencé à compter tout en tremblant. Le père, le marin, avait cinquante ans quand il était décédé. Et une de ses filles était donc avec lui dans le bateau puisqu’elle était morte le même jour. Ca on ne me l’avait pas dit. Et elle avait quel âge au juste ? Dix-sept ans… Dix-sept ans ? Et elle s’appelait… Jeanne.

« Jeanne », criai-je en me retournant vers l’entrée du cimetière. Mais près la vieille barque de pêche, il n’y avait plus personne. 

 

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16/11/2014

Le cercle

Elle lisait sur la plage. A côté d’elle, son enfant jouait. Petit seau, petite pelle, il faisait un château de sable, comme tous les enfants.  Elle lisait et le soleil sur son corps était agréable. L’enfant, lui, était maintenant occupé à tracer un grand cercle autour de lui avec sa pelle. Il souriait. « Qu’est-ce que tu fais ? »lui  demanda-t-elle distraitement.  « Je trace un cercle magique », répondit-il. « Personne ne peut venir à l’intérieur, car je suis un magicien et ce cercle est une ouverture vers un autre monde. » « C’est bien, lui répondit-elle, amuse-toi. ». Elle replongea dons son livre. La chaleur du soleil était si agréable qu’elle ferma un instant les yeux.  On n’entendait que le bruit des vagues, qui là-bas s’échouaient sur la plage. Elle était bien. Après quelques minutes, elle ouvrit les yeux.  Dans le cercle magique, il n’y avait plus personne. L’enfant avait disparu.   

 

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11/11/2014

Un enterrement pas ordinaire (5)

Mais bon, le docteur avait raison, on n’allait quand même pas laisser le corps de Victor là où il était, étendu de tout son long comme un vulgaire sanglier. Car maintenant qu’on avait conscience que celui qui reposait là n’était plus ce Victor tyrannique qu’on avait connu, mais un simple cadavre, le rapprochement incongru entre la grosse masse inerte du notable et le gibier qu’on déposait habituellement sur les mêmes marches sautait aux yeux. Pour un peu on en aurait ri et il y eut bien quelques sourires complices échangés, mais la présence des enfants du défunt commandait tout de même un peu de retenue. Alors on proposa de porter le corps du pauvre Victor jusque chez lui. Là on l’étendit sur son grand lit et on se retira, non sans jeter des regards en coin sur l’intérieur de cette maison où personne, finalement, n’avait jamais pénétré. Ca sentait l’intérieur des riches, avec des plafonds en bois de châtaignier, un escalier monumental en chêne qui menait à l’étage, des massacres pendus au mur du corridor, des parquets bien cirés et une grosse horloge qui sonna vingt coups juste au moment où tout le monde se retirait.

Les pompes funèbres arrivèrent un peu après et s’occupèrent de tout. Quand on se réveilla le lendemain matin, qui était un samedi, Victor reposait tranquillement chez lui dans son cercueil. Comme c’est la tradition, les villageois défilèrent les uns après les autres devant la dépouille de celui qu’ils avaient tant redouté. On sonnait à la porte, la fille de Victor venait ouvrir, toute de noir vêtue, puis on se rendait dans le grand salon, dont les fauteuils avaient été enlevés. Au milieu de la pièce, sur des tréteaux, trônait le cercueil en chêne massif. Le couvercle n’avait pas encore été placé, ce qui permettait de voir Victor dormir de son dernier sommeil. Il semblait en bonne santé, finalement. On n’aurait jamais cru qu’il était mort. Certes, il était bien un peu pâle, mais à part cela ses traits semblaient même plus détendus que de son vivant. Ensuite, après être resté le temps qu’il convenait,  chacun faisait un signe de croix au-dessus du défunt (car on savait que la famille était fort catholique) et on s’en retournait chez soi pour soigner les cochons ou surveiller la vache qui allait vêler. Avant de partir, cependant, tout le monde demandait la date de l’enterrement et là la réponse était des plus vagues. En fait cette date n’était pas encore arrêtée car il y avait un problème avec le curé. En effet, Victor étant mort le vendredi soir, la logique aurait voulu que l’enterrement se fît le lundi après-midi ou à la rigueur le mardi matin. Mais voilà, le curé devait partir pour un pèlerinage à Lourdes le dimanche soir, alors on était dans l’incertitude. Soit il allait renoncer à son voyage, soit il allait trouver quelqu’un pour le remplacer. Mais que personne ne se tracasse, dès que la décision serait connue et la date fixée, tout le monde serait prévenu.

Voilà ce qui s’était dit le matin, entre dix et onze heures. Mais vers quatorze heure, l’adjoint du maire était venu frapper à toutes les portes pour annoncer que finalement l’enterrement allait avoir lieu le jour-même à dix-sept heures. Pourquoi si rapidement ? Ben, tout simplement parce que le curé n’avait trouvé personne pour le remplacer et comme il ne voulait en aucun cas renoncer à son pèlerinage dans la cité mariale (où il devait d’ailleurs accompagner et encadrer tout un groupe de jeunes) il avait proposé d’avancer la date de l’enterrement. De toute façon, il n’y aurait que les villageois à la cérémonie, cela ne posait donc pas de problème.  

Tout le monde avait bien été un peu surpris de cette décision, car on n’avait jamais vu au village un homme être enterré si rapidement, mais bon, comme il s’agissait de Victor et qu’il n’avait jamais rien fait comme tout le monde, cela semblait finalement relativement normal. Bref, on avait vite bâclé le travail et ce qu’on n’avait pu faire, comme la traite des vaches, on le ferait après la cérémonie, voilà tout. Ensuite chacun avait sorti de l’armoire ses beaux habits, en ayant soin de choisir les plus sombres, et à dix-sept heures tout le monde attendait dans l’église l’arrivée du cortège funèbre. Pendant ce temps-là, chez Victor, les employés des pompes funèbres fixaient méticuleusement le couvercle du cercueil. Ils avaient à peine fini qu’on entendit comme un gémissement sorti on ne sait d’où. Les personnes présentes se regardèrent, interloquées, mais le fils aîné, soudain troublé, fit un signe rapide pour dire qu’il était temps d’emporter le cercueil, car c’était l’heure.

Quelques instants plus tard, le corbillard s’arrêtait devant les marches de l’église et Victor pénétrait pour la dernière fois dans cet édifice où l’ancien curé avait tant de fois vanté ses mérites. Cette fois-ci, cependant, Victor ne pouvait plus faire résonner les vieilles dalles bleues de l’allée du bruit de ses bottes, puisque c’est couché et porté par quatre forts gaillards qu’il se « dirigea » vers l’autel. Ensuite, le nouveau prêtre qui officiait n’avait pour lui ni le même respect ni la même admiration que son prédécesseur, ce qui fit que le sermon fut rondement mené. On évoqua bien l’importance de sa présence dans le village, mais ce fut surtout pour laisser sous-entendre que celle-ci importunait les gens. De même, si on fit allusion à son exploitation agricole, qui n’avait cessé de s’agrandir, ce fut moins pour mettre en avant les capacités d’organisation du défunt que pour suggérer qu’il avait grugé tout le monde. Bref, après quelques phrases à double sens, le prêtre descendit de sa chaire et regagna sa place dans le chœur pour un moment de silence et de recueillement. C’est à cet instant précis qu’on entendit comme un gémissement, une sorte de plainte. Le curé sursauta et fixa le cercueil, qui trônait au milieu de l’allée. Le même gémissement se fit entendre une deuxième fois, ce qui fit qu’il se leva d’un bon, à la fois effrayé et perplexe. Alors le fis aîné lui fit un petit signe pour signifier que ce n’était rien et qu’il pouvait poursuivre son office. Il continua donc et entama le crédo. Mais à peine celui-ci était-il terminé, qu’on entendit distinctement un bruit étrange, comme si quelqu’un grattait avec ses ongles contre une planche. La moitié de l’assistance tressaillit, surtout les personnes qui étaient assises dans les rangées à proximité du cercueil, qu’elles contemplèrent avec effroi. Le prêtre, lui, était resté figé derrière son autel et on vit dans ses yeux comme un début de panique. Mais il se ressaisit vite car lorsque le crissement se fit de nouveau entendre, il entama aussitôt un chant de sa belle voix grave tout en faisant un  signe à l’organiste de jouer. Les grandes orgues tonnèrent aussitôt de toutes leurs forces au point que les  vitraux en tremblèrent. L’offertoire et la consécration, qui d’habitude se déroulent dans le plus grand silence, se firent dans cette ambiance un peu exaltée. Puis on bâcla la communion, qui eut lieu, curieusement, au son d’un Kyrie eleison tonitruant, car l’organiste, visiblement troublé lui aussi, mélangeait tous les morceaux. A la fin, c’est quasi en courant que le prêtre fit le tour du cercueil avec son encensoir. Il marmonna quelques paroles inintelligibles puis fit un grand signe de croix pour signifier que la cérémonie était terminée. Aussitôt, les quatre gaillards s’emparèrent du cercueil, retraversèrent l’église au son d’une musique tonitruante et se retrouvèrent dehors, où les employés des pompes funèbres avaient déjà ouvert le haillon du corbillard. Ensuite, on fit signe au chauffeur médusé de démarrer, alors que la moitié du village sortait seulement de l’église. On se mit donc en route et à vive allure. Derrière, la foule se pressait comme elle pouvait pour suivre le rythme et on vit même des enfants courir et des femmes trottiner.

C’est ainsi qu’en moins de cinq minutes on se retrouva devant les grilles du cimetière. Aussitôt on s’empara du cercueil et on s’achemina vers la tombe, tandis que le prêtre entamait de sa voix de ténor un chant retentissant, invitant d’un geste l’assemblée à l’accompagner. Les fossoyeurs, médusés, virent donc arriver ce drôle de cortège, mais ils n’eurent pas le temps de revenir de leur étonnement que le prêtre leur faisait déjà signe de descendre le cercueil dans la fosse. Comme ils semblaient ne pas bien comprendre, les enfants du défunt et même plusieurs villageois réitérèrent le même geste, montrant du doigt le trou béant qui était devant eux. Alors, perplexes, ils s’approchèrent du cercueil qu’ils entourèrent de solides cordes, puis se mirent en devoir de le descendre. Il y eut un instant de silence, durant lequel le cercueil ballotta et cogna un peu les bords du trou. Alors on entendit clairement des coups sourds et répétés. Inquiets, les fossoyeurs maintinrent leurs cordes un instant, mais devant le nouveau geste impatient du curé, ils laissèrent le cercueil descendre jusqu’au fond. Aussitôt le prêtre fit un signe de croix avec son goupillon, puis s’emparant d’une pelle qui traînait là, il jeta une pelletée de terre sur le cercueil. Le fils aîné s’empara à son tour de l’outil et fit de même. Puis ce fut l’autre fils et la fille. Au fond, on entendait toujours des coups sourds frappés de plus en plus vite contre la paroi du cercueil, mais ils perdirent vite en intensité car le villageois qui tenait maintenant la pelle avait accéléré le rythme et c’étaient des pelletées entières qu’il jetait maintenant avec rage dans la tombe. Comme les suivants l’imitèrent, le trou se retrouva bientôt à moitié rebouché. Un grand silence se fit soudain et le prêtre, magnanime, fit encore un signe de croix, puis il s’inclina devant Marie, la veuve, et reprit le chemin de son église, la tête déjà occupée par son voyage à Lourdes.

Le soir, entre voisins, on parla de Victor bien entendu. Certes, on ne  l’avait pas beaucoup aimé et il était clair que sa disparition en arrangeait plus d’un, mais enfin, mourir si jeune, en plein bois, d’une crise cardiaque… Le pauvre, quand même !

(FIN) 

 

Littérature 

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06/11/2014

Un enterrement pas ordinaire (4)

Plus personne ne pensait à aller manger. Au contraire, tout le monde était dehors et attendait. Les conversations, cela va sans dire, allaient bon train. Certains ricanaient : et si Victor s’était perdu ? Lui se perdre ? Allons donc ! Il connaissait les bois comme sa poche. D’autres penchaient plutôt pour l’aventure galante (enfin, quand je dis « galante », c’est une manière de parler, car on connaissait la brutalité du personnage envers la gent féminine et sa manière prompte et directe de régler le problème du désir quand il croisait une personne de l’autre sexe). Ou peut-être avait-il été invité à dîner par un promeneur rencontré par hasard ?  Si ça se trouvait, en ce moment, il était en train de se régaler à trente kilomètres d’ici dans une auberge renommée, pendant que tout le monde faisait le pied de grue à l’attendre. C’est alors que quelqu’un de plus pessimiste lança une hypothèse à laquelle personne n’avait pensé mais qui était pourtant vraisemblable : Et s’il avait blessé quelqu’un avec son fusil ?  Cela n’était jamais arrivé, mais à force de tirer dans tous les sens, une balle perdue aurait très bien pu atteindre quelqu’un. Eh quoi ? Cela voulait dire qu’il était en train d’enterrer sa victime et de dissimuler son crime ? Tout le monde se regarda, consterné. Un crime, cela impliquait une enquête, et une enquête, cela supposait des gendarmes et un juge d’instruction, bref beaucoup d’ennuis en perspective. On allait venir fouiner dans votre vie privée, il allait falloir se justifier sur tout, sans parler des journalistes qui allaient débarquer… Et tout ça une fois de plus à cause de ce satané Victor ! Si au moins il avait pu se trouver un homme assez hardi dans le village pour s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, cela aurait peut-être mieux valu.

On en était là de la discussion quand le quatre-quatre du fils arriva à toute vitesse. Il freina brusquement et s’arrêta dans un nuage de poussière, tout à fait comme au cinéma. « Venez-vite, s’écria-t-il, le père s’est trouvé mal.» Victor ? Malade ? On n’avait jamais vu cela ! Et c’était bien la dernière chose à laquelle on aurait pensé ! Il y eut un instant d’hésitation mais la curiosité, plus que la compassion, l’emporta très vite. Les hommes se précipitèrent vers les voitures et c’est au moins dix véhicules qui s’élancèrent à la queue leu leu vers le bois.

Après une petite demi-heure, ils étaient de retour, roulant au pas cette fois. Le reste du village était là, qui attendait, et un grand silence se fit quand on les vit arriver. Une à une les voitures se garèrent et les hommes en descendirent sans un mot. Puis on ouvrit le haillon arrière d’un des quatre-quatre et on en retira Victor en le tirant par les pieds. Quatre forts gaillards l’attrapèrent comme ils purent, qui par un bras et qui par une jambe, et on le déposa inanimé sur les marches de l’église. Le silence était impressionnant et tout le monde regardait cette masse inerte et corpulente qui gisait sans connaissance là où d’habitude on entassait les sangliers.

« Qu’est-ce qu’il a ? » se hasarda à demander un gamin. « Il y a qu’il est mort, tiens », répondit un de ceux qui venaient de porter le corps de Victor. « Ya pas à s‘y tromper. Regardez : il ne  respire plus, on ne sent plus battre son cœur et il garde les yeux grands ouverts. » Un murmure parcourut la foule. Victor ? Mort ? La nouvelle semblait tellement incroyable qu’on avait peine à y croire. Non, ce n’était pas possible ! D’abord il n’était pas si vieux et puis c’était une vraie force de la nature. Comment avec un tel tempérament aurait-il pu mourir ? On s’approcha de la chose inerte qui gisait sur les marches. On se pencha et les plus hardis se mirent à toucher le corps, à lui donner de petits coups, pour voir s’il allait réagir. Mais Victor ne réagissait pas. Il restait là, comme une masse informe, écrasé sous son poids, les yeux grands ouverts qui ne regardaient plus rien.

-Il faudrait un médecin, avança quelqu’un.

-Y a pus besoin de médecin, tu vois quand même ben qu’il y a pus rien à faire. Qu’est-ce que t’veux qui fasse ton médecin ?

-Ben, au moins constater le décès.

On se regarda, interloqués. Constater le décès ?

- Ben oui, quoi, c’est une démarche légale. Quand quelqu’un est mort, il faut un spécialiste pour dire qu’il est mort. »

L’instituteur opina du chef et le maire dit qu’en effet on ne pourrait rien faire sans l’avis du corps médical. Alors quelqu’un courut chez lui pour téléphoner au médecin le plus proche. Evidemment, il n’habitait pas la porte à côté et il fallut bien une heure pour le voir arriver dans sa grosse Mercedes noire. Visiblement contrarié d’avoir dû quitter à cette heure indue son petit intérieur douillet, il demanda dans quelle maison se trouvait le défunt. On lui montra d’un geste la masse énorme de Victor qui gisait toujours sur les marches de l’église. Un peu choqué par ce manque de respect envers un homme qui quelques heures plus tôt était encore en vie, il s’approcha lentement de la dépouille. Ensuite il se pencha, écarta les paupières pour voir le fond de l’œil, sortit un stéthoscope de sa poche et ausculta le cœur par-dessus les vêtements (sans doute pensa-t-il qu’il eût été par trop indécent de déshabiller le mort devant toute cette foule qui se pressait autour de lui). Ensuite il se releva et murmura ces mots que tout le monde allait répéter la nuit durant : « Mort par arrêt cardiaque, il n’y plus rien à faire. » Ensuite, il sortit d’une autre poche un stylo en or ainsi qu’un petit carnet et rédigea quelques mots, d’une écriture lente et sûre. Puis il tendit le bout de papier au maire :

 - Voilà votre permis d’inhumer. Pour le reste, le registre de la population et toute la paperasse, c’est votre affaire, n’est-ce pas ? 

-Oui, oui, ne vous tracassez pas, docteur, on va s’occuper de tout. C’est que monsieur Victor, c’était quand même quelqu’un. D’ailleurs son père avait été mon prédécesseur à la mairie et…

-Oui, je sais. Mais pour quelqu’un d’important, vous n’allez quand même pas le laisser là ?

Et il désigna d’un geste le parvis de l’église où gisait toujours la masse sombre du corps sans vie de Victor.

- Non, bien sûr, mais c’est que..

Le docteur lui tourna le dos et se dirigea vers sa voiture.

-Pour ma facture, je vous la ferai parvenir demain par porteur.

La Mercedes démarra et il y eut un grand silence. Puis on se regarda, interloqué. Maintenant que les villageois étaient entre eux  et que le décès de Victor était certain puisque écrit noir sur blanc sur un papier, la conscience de sa disparition commença à se former dans les esprits. C’était à peine croyable. Celui qu’on redoutait, celui qui tyrannisait le village depuis des années, était mort. Une sorte de soulagement s’empara de la foule. On se sentait revivre !

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30/10/2014

Un enterrement pas ordinaire (3)

Tout cela pour dire que l’enfance des fils de Victor fut particulièrement dure et que leur père avait une manière bien à lui de leur apprendre le droit chemin. Au point que lorsque l’aîné eut seize ans et qu’il tenta un jour de stopper la main qui allait s’abattre sur lui, il s’ensuivit une rixe dont il ne se remit jamais tout à fait. Non pas physiquement, car toutes les blessures du corps guérissent, mais mentalement. Il était resté comme un peu hébété et renfrogné. Plus un son ne sortait de sa bouche et quand il traversait le village, il rasait les murs d’un air sournois. Ses deux frères, qui n’avaient pourtant pas subi la même correction, avaient eux aussi cet air sournois des personnes qui ont souffert et qui attendent leur heure pour se venger.

Quant à la fille, qui était d’une grande beauté, il semblerait qu’elle n’ait jamais été frappée par son père, lequel lui vouait une grande affection. C’était même tellement visible, cette passion qu’il lui témoignait, que certains avaient laissé sous-entendre qu’il s’était passé des choses une fois que la petite avait eu treize ans. Mais comment voulez-vous prouver cela ? Et de toute façon mieux valait ne rien répéter si on ne voulait pas avoir d’ennui. Après tout, les histoires de famille ne regardent pas les voisins et ce qui se passait chez Victor, les rares jours où sa femme Marie parvenait à trouver un peu de répit chez sa mère, ne concernait que lui. La seule chose qui était sûre, c’est que la petite, une fois qu’elle eut atteint elle aussi ses seize ans, devint aussi taciturne et aussi renfermée que ses frères. On voyait briller dans leurs yeux à tous une sorte d’éclair glacé qui faisait peur car on ne savait pas trop si c’était la conséquence des sévices subis ou au contraire une sorte d’atavisme où s’exprimait le caractère méchant de leur père.

Bref, pour nous résumer, on peut dire que personne au village n’aimait Victor, ni les villageois qui le respectaient extérieurement tant ils le craignaient, ni les membres de sa propre famille où chacun, semble-t-il, avait quelque chose à lui reprocher. Les jours, les mois et les années s’écoulaient pourtant sans que rien ne vînt rompre cette espèce de fatalité. On se serait cru dans une tragédie antique, où les dieux décident à la place des hommes et les écrasent de leur volonté, sauf qu’ici les hommes ne décidaient plus rien du tout. Chacun avait accepté son destin, qui était d’être dominé par Victor, et la présence quotidienne du tyran dans les affaires de tous n’arrangeait évidemment rien. C’était comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la vie du village et il ne se passait pas un jour sans qu’on ne se demandât quelle brimade on allait encore devoir essuyer, quelle insulte accepter ou quel coup bas recevoir. Si on en parlait entre soi, ce n’était jamais en public, sur la place du village ou sur le parvis de l’église, après la grand-messe. Non, cela eût été trop dangereux, car si personne n‘aimait Victor, il se serait bien trouvé une langue de vipère pour aller lui raconter ce qui se disait sur son compte. En effet, les plus faibles savent parfois tirer parti des circonstances et se servir du pouvoir en place pour régler leurs petites querelles domestiques. On avait déjà vu cela pendant la guerre où certains, sans collaborer le moins du monde avec l’occupant allemand, s’étaient servis de cette force d’occupation étrangère pour dénoncer arbitrairement et sans preuve des voisins avec qui ils avaient eu un petit différend. Dès lors, en ce qui concernait Victor, chacun se montrait de la plus grande prudence et si on parlait pour en dire du mal, c’était entre amis sûrs, le soir à la veillée, quand les enfants étaient au lit. Et encore, on chuchotait alors à voix basse et de préférence en l’absence des femmes, qui ont toujours bien du mal à garder un secret.

Et qu’est-ce qu’on disait donc ainsi tout en se réchauffant auprès de l’âtre ? Pas grand-chose, finalement, sauf que la présence de ce Victor était quand même bien dure à supporter et qu’il fallait sans doute voir dans tout ça une manifestation de la volonté divine. Cependant, on avait beau chercher quel crime on avait bien pu commettre pour mériter pareille punition, on ne trouvait rien. On était même allé interroger discrètement le nouveau curé, qui avait compati, n’aimant pas beaucoup lui non plus ce monsieur Victor qui terrorisait ses ouailles, mais qui n’avait pu donner aucune explication, malgré tous les livres de théologie qu’il avait lus. On était rentré chez soi un peu frustré et on s’était dit que c’était bien le peine de faire autant d’années d’études et d’avoir toujours le nez plongé dans un bouquin si c’était, au bout du compte, pour être incapable de donner la moindre explication aux injustices de la vie. Mieux valait être fermier et traire ses vaches, au moins on était au bon air et on avait au fond un gros bon sens que ces gens instruits n’avaient pas. Et c’est ce gros bon sens qui leur disait que s’il était impossible de s’en prendre directement à Victor, il fallait cependant être patient car la roue de la fortune finit toujours par tourner. Qui sait ? Il pourrait bien lui arriver malheur un jour, à ce tyran, et puisque personne n’osait se mettre en travers de sa route, le destin s’en chargerait peut-être lui-même.

En attendant, ce jour-là, quand Victor était parti une fois de plus à la chasse et qu’il avait fallu enfermer les chiens, on avait bien oublié toutes ces considérations sur la patience et la roue du destin. Non, une fois de plus on avait bougonné tout en espérant qu’il n’y aurait pas trop de dégâts et qu’on ne perdrait ni bétail ni animal domestique. On avait donc suivi attentivement la progression du chasseur en étant attentif à ses coups de fusil. Après la sieste de midi, cela avait canardé ferme vers le Bois à Ban, sur les hauteurs méridionales, là où la forêt est constituée de hêtres et de chênes centenaires. Plus tard, c’est du côté de Feuilly qu’on avait entendu les détonations, puis plus tard encore vers Ramébuchaille. Enfin, le dernier coup avait retenti près de la Besace, beaucoup plus près du village. Il devait être environ dix-huit heures et le soleil n’allait plus tarder à se coucher. Cependant, comme c’était le jour où on passait à l’heure d’hiver et que le lendemain il ferait noir beaucoup plus tôt, on pouvait supposer que le chasseur allait profiter au maximum de cette heure qui lui était encore donnée. Eh bien non, à la surprise générale, on n’avait plus rien entendu. A dix-neuf heures il faisait noir et la chasse était forcément finie. Le gros quatre-quatre n’allait pas tarder à apparaître et il faudrait encore s’aventurer dans la forêt et partir à la recherche du gibier. Comme si on n’avait pas autre chose à faire ! Comme si les vaches n’attendaient pas pour la traite et comme si les cochons ne réclamaient pas leur pitance ! 

On se mit donc à l’ouvrage, mais tout en guettant le moindre bruit de moteur. Dès qu’un véhicule approchait, chacun interrompait ce qu’il faisait et dressait l’oreille. Etait-ce lui ou n’était-ce pas lui ? Une Citroën jaune, non, ce n’était pas lui, mais le curé qui rentrait à son presbytère. Puis ce fut le gars qui travaillait dans les bureaux de la préfecture, avec sa Peugeot, puis le boulanger qui rentrait de sa dernière tournée avec sa camionnette. Il y eut encore une bétaillère, deux tracteurs et le vélomoteur du fils Durand.  Puis plus rien. On avait terminé ce qu’il y avait à faire : les vaches étaient retournées au pré, les cochons se goinfraient comme des porcs, c‘était le cas de le dire, les véhicules agricoles étaient rangés dans les hangars et les poules dormaient déjà. Mais point de chasseur klaxonnant pour qu’on vînt l’aider. Curieux. Le bougre aurait-il trouvé quelque fille égarée dans les bois et prenait-il un peu de bon temps ? A cette pensée, chacun alla vérifier que toute la gent féminine était bien présente sous le toit familial. Ouf ! C’était déjà un souci en moins. Comme cela ne servait à rien de se mettre à table pour le dîner, puisqu’on allait quand même devoir s’interrompre bientôt, les hommes se mirent à sortir de chez eux et à discuter les uns avec les autres. On parla de la pluie, du beau temps, de la Toussaint qui approchait, du blé qui avait bien donné cette année, des quotas laitiers, et du nouveau curé, qui ne semblait pas trop aimer les riches, celui-là, ce qui était certes une bonne chose. Puis on râla ferme sur ce Victor qui en prenait vraiment un peu trop à son aise. Une chose était de l’aider, mais si ça continuait on allait se retrouver à minuit passé à chercher ses fichus sangliers. Il y avait quand même des limites ! Bon tout le monde ronchonnait, mais chacun savait au fond de lui-même qu’on se précipiterait tous dès que le gros quatre-quatre ferait son apparition. En attendant, il était maintenant plus de vingt heures et on avait faim ! C’est alors qu’on vit passer le fils de Victor avec son propre quatre-quatre. Il traversa la place, contourna l’église et prit la direction des bois. Ben ça alors ! Il se passait assurément quelque chose d’anormal. 

 

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25/10/2014

Un enterrement pas ordinaire (2)

Ce jour-là, donc, comme je l’ai déjà dit, on avait vite fait rentrer tous les chiens quand on avait su que le notable du village partait à la chasse. Car des chiens on en avait perdu pas mal les dix dernières années. Vous savez ce que c’est. A la campagne, les chiens vont et viennent en liberté et ils ont l’esprit aventureux. Il suffit qu’un mâle ait repéré une femelle en chaleur et les voilà partis tous deux bien loin, parfois même à la lisière des bois. Que surgît alors Monsieur Victor avec son fusil et c’en était fini des ébats amoureux canins. A plusieurs reprises, on avait ainsi retrouvé deux cadavres dans les fourrés, alors la prudence était désormais de rigueur. Une fois les chiens enfermés, Il ne restait plus qu’à espérer qu’une génisse n’eût pas franchi sa clôture, car elle risquait de connaître le même sort. Habituellement, avant de recommencer à travailler, on croisait les doigts, pour conjurer le sort,  tandis que près de l’âtre les grands-mères inactives se mettaient à prier Sainte Rita, connue pour les causes désespérées.

Inutile de dire qu’une fois de plus ce jour de chasse parut bien long et si tout le monde continuait à vaquer à ses occupations, chacun avait cependant l’oreille aux aguets. Au moindre coup de feu dans les lointains, on sursautait. Et des coups de feu, ce n’était pas ce qui manquait. Parfois c’était une dizaine de coups qui se succédaient en moins d’une minute. On aurait dit de vraies rafales,  au point que les anciens finissaient invariablement par raconter leurs souvenirs de la dernière guerre, quand les Américains avaient délivré le village et que ça mitraillait dans tous les coins. Il faut dire qu’avec ses trois fusils à répétition bien chargés, notre chasseur avait une puissance de feu digne d’un régiment ! 

Vers midi, il y eut une pause et on sut que là-bas, quelque part dans les fourrés, Monsieur Victor prenait sa collation. Généralement on avait la paix jusqu’à quatorze heures car le bougre avait l’habitude de faire une sieste, surtout qu’il avait tendance à abuser du vin rouge. En effet, personne ne l’avait jamais vu boire de l’eau et le médecin avait eu beau le mettre en garde contre les effets de l’alcool, il lui avait ri au nez. Pourtant, avec l’âge, son visage avait pris une teinte cramoisie et si on ajoute à cela un surpoids évident, n’importe quel praticien honnête lui aurait tenu le même discours. Lui, il n’en avait cure et voyait dans tous ces symptômes la preuve d’une vitalité à toute épreuve. Et c’était vrai qu’il n’y en avait pas beaucoup au village pour arpenter ainsi la forêt pendant toute une journée. Il en faisait des kilomètres !

En fait, il suffisait d’identifier d’où provenaient les coups de feu pour reconstituer tout l’itinéraire du chasseur et si au matin il se trouvait dans les vallons au nord du village, il n’était pas rare d’entendre le soir des détonations plein est, après en avoir entendu au sud. Comme la forêt était à trois kilomètres du bourg, on pouvait dire que l’arc de cercle qu’il avait parcouru équivalait bien à quinze ou même à vingt kilomètres. Tout cela chargé comme un âne avec ses trois fusils, ses cartouchières, sa besace pour le petit gibier, son pique-nique et ses cinq litres de pinard. Une force de la nature, vraiment !

Mais je sens que vous allez me poser une question : et s’il tuait un sanglier ou quelque autre gros gibier, que faisait-il ? Eh bien, s’il n’y en avait qu’un, il n’était pas rare qu’il le portât sur son dos jusqu’à la Land Rover, mais s’il y en avait plusieurs, il laissait les dépouilles sur place et une fois revenu au village il ameutait tout le monde en klaxonnant sur la place de l’église. Les hommes se précipitaient alors vers les Jeeps et les Quatre-quatre et une cohorte de véhicules se dirigeait immédiatement vers la forêt. Une fois sur place, Monsieur Victor donnait ses ordres et on voyait les fermiers revenir avec des cerfs, des biches, des daims et des sangliers. On entassait tout cela dans les voitures et on revenait au village. Il n’était pas rare de compter trois cerfs et une quinzaine de sangliers. On les déposait sur les marches de l’église, qui devenaient rouges de sang, et on téléphonait aux restaurateurs de la préfecture, ceux qui avaient deux étoiles au guide Michelin et qui payaient bien. Le temps qu’ils arrivassent, il faisait souvent nuit noire. On les voyait alors charger tout ce gibier dans leurs propres véhicules, puis allonger des billets de cent euros à Monsieur Victor. A la lumière des phares, on le voyait bien tout cet argent qui passait d’une main à l’autre, mais qui toujours se retrouvait dans la même poche, laquelle finissait par gonfler comme une outre. Quant aux villageois, jamais ils n’étaient dédommagés de l’aide qu’ils avaient apportée. Extérieurement, ils se montraient satisfaits d’avoir pu rendre service, mais en leur for intérieur il y en avait plus d’un qui conservait une sourde rancune et qui pensait à se venger si un jour l’occasion s’en présentait. Subtiliser ne serait-ce qu’un sanglier aurait déjà constitué un beau dédommagement. Mais l’occasion ne se présentait jamais, Monsieur Victor y veillait. Et puis aurait-on vraiment osé lui dérober le moindre gibier ? Même les plus intrépides hésitaient en imaginant les conséquences ! En effet, il était clair que dans ce cas ce n’était plus le cadavre d’un chien qu’on aurait retrouvé dans les fourrés !

Mais il n’y avait pas que les villageois qui redoutaient Monsieur Victor. Dans sa propre maison, tout le monde craignait le tyran. Son épouse Marie ne l’aimait pas, c’était certain. Il faut dire que la pauvre fille avait été obligée de l’épouser quand il l’avait mise enceinte le jour de ses dix-huit ans, après l’avoir culbutée dans le coin d’une grange (les mauvaises langues disent de force). Cela faisait pas mal d’années de cela, mais personne n’avait oublié les yeux rouges de la pauvrette le jour du mariage, ni les larmes qu’elle versait parfois quand elle se croyait seule. Elle avait donné quatre enfants à son mari : trois fils, puis une fille. Il était assez surprenant d’ailleurs qu’elle n’en ait eu que quatre car son époux racontait partout qu’il était d’une vigueur incroyable. Le jour de la fête du village, par exemple, après avoir vidé pas mal de verres, il se vantait de son insatiable appétit sexuel et affirmait que s’il pouvait parfois rester abstinent un mois durant, il était tout aussi capable de tirer son coup quatre ou cinq fois par jour quand l’envie l’en prenait ("Et même plus !", ajoutait-il en clignant de l'oeil). Les gens l’écoutaient, opinaient du bonnet, pour ne pas le contrarier, mais au fond d’eux-mêmes ils savaient à quoi s’en tenir, à savoir que la pauvre Marie avait dû vivre un enfer à subir les assauts de cet homme brutal, en qui on ne voyait aucune compassion pour ses semblables.

Quant à ses fils, n’en parlons pas. Ils avaient été élevés à la dure, c’est le moins que l’on puisse dire. J’entends par là qu’ils avaient littéralement été roués de coups quand ils étaient enfants. Là aussi, il aurait fallu porter plainte, mais qui aurait osé ? Un jour pourtant, l’instituteur, n’y tenant plus, avait décidé de parler à Victor. Il était allé jusque chez lui mais n’avait même pas eu l’occasion d’entrer. L’autre l’avait repoussé si violemment sur le seuil même de la porte que le pauvre était tombé des quatre marches du perron et s’était cassé un bras. Ce soir-là, pendant qu’il était à l’hôpital pour se faire soigner, son logement de fonction avait mystérieusement pris feu. Les pompiers avaient trouvé près du poêle le bidon d’essence que l’enseignant laissait toujours au garage et qu’il destinait à sa voiture. Il y avait eu une enquête, bien entendu, mais les gendarmes avaient conclu à une négligence, même si l’instituteur n’arrêtait pas de dire à qui voulait l’entendre que jamais, au grand jamais, ce fichu bidon n’avait quitté le garage. Une fois l’année scolaire terminée, dégoûté, il demanda sa mutation et on ne le revit plus jamais.

 

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20/10/2014

Un enterrement pas ordinaire

La grosse Land Rover a traversé la place du village, a contourné l’église, puis s’est dirigée à vive allure vers la forêt. Du coup, sans plus attendre, tout le monde a rappelé ses chiens. On était en automne, un dimanche, et forcément chacun savait à quelle occupation monsieur Victor allait s’adonner. Il allait chasser, pardi ! D’ailleurs pour ceux qui en auraient douté, la présence de trois grands fusils sur la lunette arrière du véhicule ne laissait planer aucun soupçon.  Sa casquette verte et sa veste de camouflage achetée dans un stock américain non plus. Il fallait donc se méfier Non pas que monsieur Victor fût un mauvais chasseur, au contraire, il visait terriblement bien, mais il ne tolérait pas qu’on vînt le déranger et le moindre animal domestique qui croisait son chemin, fût-il celui de son voisin, était impitoyablement abattu d’un coup de fusil.

Personne n’osait rien dire, évidemment, puisque c’était monsieur Victor. Il faut dire que c’était le fermier le plus riche de la région et qu’il possédait à lui seul plus de deux cents hectares. Sa fortune ne lui était pas tombée du ciel. En effet, avant lui son père était déjà le plus éminent notable du village. Non pas qu’il brillât par ses diplômes, mais il était parvenu à faire rapidement fortune dans l’élevage des bovins, ce qui lui avait permis tout naturellement d’occuper le poste de maire du village pendant plus de trente ans et même d’être plusieurs fois candidat aux législatives. Quand il était mort, on lui avait fait un enterrement en grandes pompes et même le préfet, pourtant socialiste, avait délégué un adjoint pour le représenter lors de la cérémonie religieuse qui dura plus de deux heures. Afin que nul n’oubliât le prestige du défunt, son fils Victor lui avait fait érigé au cimetière un véritable mausolée qu’on venait admirer des quatre coins du canton, de préférence aux beaux jours.

Une fois son père enseveli dans son caveau, Victor n’avait pas perdu son temps. Tout d’abord, il avait délaissé avec dédain les charges politiques que tout le monde était prêt pourtant à lui accorder. En effet, il lui suffisait de prendre la tête du parti catholique, poste qui semblait lui revenir de plein droit, et il aurait à coup sûr remporté les élections. Mais non, il n’avait pas voulu de tout cela et s’était contenté de placer à la mairie un ami proche (lequel allait vite se montrer particulièrement vindicatif pour défendre ses intérêts) et s’était résolument tourné vers l’élevage bovin. Comme il avait de l’argent, et pas un peu, il avait fait venir sur ses terres tous les spécialistes du moment, depuis les représentants des firmes d’engrais jusqu’aux agronomes de renom, en passant par le doyen de la faculté vétérinaire. Petit à petit on l’avait vu moderniser ses installations. Des hangars tout neufs avaient surgi de terre, des tracteurs énormes s’étaient mis à parcourir ses champs, tirant des engins qu’on n’avait jamais vus dans la région, et de nouvelles clôtures électrifiées avaient fait leur apparition. Bientôt, l’herbe sembla être plus verte dans ses prairies et ses bottes de foin plus grosses et de meilleure qualité. Ensuite il liquida tout son cheptel, constitué de la race locale, pour faire venir des vaches et des taureaux énormes, qu’il était allé dénicher Dieu seul sait où. Toujours est-il que lorsque ce bétail se mit à brouter la bonne herbe verte des prairies de Victor, il se développa à une vitesse inimaginable, au point que les bétaillères n’arrêtaient plus de faire la navette entre le village et l’abattoir. Du coup, l’argent gagné permit d’acheter d’autres prairies, puis d’autres encore et c’est comme cela qu’en quelques années la moitié de la commune se retrouva appartenir à un seul homme.

N’allez pas croire pour autant que ce fut toujours facile. Non, Victor (Monsieur Victor comme on l’appelait maintenant) avait parfois dû se battre avec quelques propriétaires récalcitrants, qui ne voulaient pas vendre leurs parcelles, surtout si elles étaient composées de riches terres limoneuses bien exposées au soleil. Mais bon, un peu d’argent glissé sous la table, un petit scandale sexuel qu’on menaçait de révéler au grand jour, un peu d’intimidation (plusieurs villageois avaient retrouvé au petit jour des balles de chevrotine dans le bois de leurs volets) et puis quelques bons procès bien menés avaient convaincu les paysans les plus têtus. Ensuite, comme c’est toujours le cas, plus personne n’avait osé broncher ni faire la moindre allusion sur la manière dont toutes ces terres s’étaient retrouvées dans les mains de la même personne. Au contraire tout le monde s’était mis à se montrer exagérément poli avec Monsieur Victor et l’abbé lui-même, du haut de sa chaire, n’hésitait pas à vanter les mérites de cet homme brillant lors de ses sermons du dimanche. Il faut dire que les dons en nature et en espèces que recevaient le presbytère et la fabrique d’église devaient sans doute y être un peu pour quelque chose, mais que voulez-vous, on a beau être prêtre, on n’en est pas moins homme et la couleur de l’argent avait corrompu de plus éminents ecclésiastiques au cours de l’Histoire.

Mais si on respectait, du moins extérieurement, Monsieur Victor, ce s’était pas seulement pour son, argent. Non, c’était surtout à cause de son caractère irascible. En effet, une fois qu’il avait eu multiplié par cinq la fortune de son père, il s’était senti le roi de la contrée. Il s’était donc mis à regarder tout  le monde avec un mépris évident et tout qui ne le saluait pas assez vite ou avec une espèce de réticence dans le geste, se retrouvait bientôt apostrophé verbalement, quand le pauvre n’était pas carrément plaqué contre le mur le plus proche. En effet, je ne l’ai pas encore dit, mais Monsieur Victor avait une force herculéenne et il savait l’utiliser quand il estimait qu’on lui manquait de respect. Même les enfants avaient déjà reçu des cailloux et plus d’un était rentré chez lui les joues ou le dos en sang. Mais que voulez-vous qu’on y fît ? Dénoncer les faits aux gendarmes ? Il n’y fallait même pas songer. D’abord la gendarmerie la plus proche était à vingt-cinq kilomètres et on avait autre chose à faire qu’à aller attendre dans un bureau qu’un fonctionnaire en képi prît votre déposition. Mais surtout chacun savait que cela n’aurait servi à rien du tout car bien entendu Monsieur Victor avait des relations jusqu’à la Préfecture et même au tribunal. Sans compter qu’une fois l’affaire classée, on se serait retrouvé devant la juste colère du notable attaqué lequel, en véritable despote qu’il était, n’aurait pas hésité à abattre trois de vos vaches en plein midi ou à envoyer quelques voyous rudoyer votre femme un jour où elle se serait retrouvée seule à la maison. Cela s’était déjà vu et même si c’étaient là des choses dont on ne parlait guère, tout le monde savait qu’il y avait déjà eu au moins quatre viols dans la commune. Dans un village de trois cents habitants perdu en pleine campagne, cela faisait quand même beaucoup.

Bref, on respectait donc Monsieur Victor en partie pour son argent et en partie parce qu’on avait peur de lui, tout simplement. Aussi, quand on le voyait passer, l’œil vif et la cinquantaine arrogante, on soupirait en pensant que son père ne s’était pas éteint avant ses quatre-vingt-huit ans, ce qui laissait encore pas mal de temps avant que le village puisse se réunir au cimetière devant le fameux mausolée.

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21:13 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

11/10/2014

Automne pluvieux

Il pleut.

Sur la vitre, coulent les larmes de l’automne.

Je regarde, indécis, une tasse de café à la main.

Dehors, un oiseau tente de s’abriter sous une branche de sapin.

Il pleut.

Des pensées m’assaillent, des rêveries inconsistantes.

Devant mes yeux défilent des paysages autrefois parcourus,

Des montagnes, des collines, des plaines,

La forêt en plein été, l’océan au cœur de l’hiver…

Ma pensée vagabonde et un visage aimé apparaît.

C’est le tien, comme toujours, surgi du passé,

Surgi de cette époque lointaine où nos corps s’enlaçaient.   

Les gouttes d’eau glissent toujours sur la vitre,

Dehors, l’oiseau est parti.

  

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13:45 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

03/10/2014

Automne nostalgique

Je marche sur les sentiers de l’automne

Comme je marche dans ma vie

Sans trop savoir où je vais.

Je regarde les couleurs, qui lentement se fanent,

Le ciel qui pâlit et le jour qui tarde à naître en des matins de brume.

J’écoute le chant de rares oiseaux

Tandis qu’un vent encore tiède

Me parle de pays lointains que je ne connais pas.

Devant moi détale un lièvre, effarouché déjà par tout ce qu’il pressent.

Une feuille d’un profond vert sombre frémit sur  sa branche.

Bientôt elle s’envolera,  paillette d’or dans le ciel pur,

Pour retomber sur le chemin que la pluie détrempera.

C’en sera alors fini de toute cette beauté éphémère,

Il ne restera que la boue des chemins

Où n’apparaîtra même plus la trace de mes pas.

 

Littérature

 

15:38 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature

25/09/2014

Souvenir tenace

 

Il te faut quitter les alcôves d’où l’amour s’est enfui,

Emprunter le grand escalier

Et descendre une à une les marches du temps.

Une fois en bas, tu ouvriras d’un coup la porte de chêne

Puis  tu te laisseras submerger par le vent aux senteurs océanes.

 

Dans le jardin, tu délaisseras les roses

Mais tu t’attarderas devant le vieux mur couvert de mousse.

Contre ta peau, tu sentiras la chaleur de ses pierres

Et d’un doigt délicat tu en parcourras les aspérités.

 

Dans ce matin du monde où tout est à refaire

Tu te souviendras du parfum d’une femme

Et c’est encore son ombre que tu croiras voir derrière les pommiers.

Alors, pour oublier, tu fermeras les yeux

Et respireras une nouvelle fois le grand vent marin

Celui qui vient de loin et qui emporte avec lui toute la senteur des vagues.

 

Pourtant, tandis que distraitement

Ton doigt caressera  la fente d’une pierre,

S’imposera encore et toujours l’odeur de l’aimée, 

Quand ta main se perdait dans sa bruyère.

 

 

Littérature

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18/09/2014

Retour

Coule la rivière, passe le temps.

Le vieux pont de pierre est toujours là

Ainsi que les maisons de schiste aux toits d’ardoise.

Seuls les gens ont disparu et l’enfant que j’étais.

Ca et là un muret s’est écroulé, obstruant le petit chemin tant de fois parcouru.

Marie n’est plus là, emportée par la vie.

Dans le cimetière, derrière l’église, des noms connus sont gravés dans le marbre éternel.

Coule la rivière, passe le temps.

Seule la forêt, dans les lointains bleus, dresse toujours sa silhouette frémissante.

Je sais que là est le dernier refuge, l’ultime repaire.

Un jour j’y chercherai le grand silence, au milieu des senteurs sauvages.  

 

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11/09/2014

Heureux ceux qui partent

Heureux ceux qui partent.

Heureux les marins qui partent en mer.

Sur le quai, je regarde les grands navires affrétés pour nulle part, leurs voiles blanches immaculées et leur proue audacieuse où se dresse la sirène nue qui depuis toujours hante mes rêves.

Heureux ceux qui partent sans savoir s’ils reviendront jamais.

Là-bas il est des îles étranges aux montagnes colorées et des continents gigantesques aux fleuves impétueux.

Les forêts y sentent la cannelle, le poivre et les bougainvillées. On dit qu’elles sont peuplées d’animaux étranges dont les yeux bleus parfois versent des larmes.  Les Indiens écoutent leurs pleurs, la nuit, quand la lune est pleine et que les vents alizés agitent le pagne des femmes.

Là-bas, il est des plages immenses où le sable est d’or fin. La mer vient s’y briser inlassablement et quand on regarde l’écume des vagues on sait que le temps n’a jamais existé.

Dans les cases aux toits de paille, des soupirs disent que l’amour est là, tout simple, et qu’un corps nu s’abandonne aux caresses.

Le vent est tiède et doux. Dans le  ciel brille la Croix du Sud. 

Heureux les marins qui partent en mer, même s’ils ne doivent jamais revenir.

 

 

Littérature

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04/09/2014

Je suis

Je suis le vent sur les champs de blé

Je suis l’automne dans la forêt profonde

Je suis la mer et ses vagues

Je suis la montagne au clair de lune

Je suis la lune sur une plage de juillet

Je suis la rivière qui tressaute et bondit

Je suis l’amour dans les yeux d’une fille

Je suis la neige un soir de décembre

Je suis le lilas qui fleurit au printemps

Je suis tout cela et je suis moi

Je suis le vent qui annonce le printemps

Je suis la forêt sous la neige

Je suis les vagues qui déferlent sur la plage

Je suis l’été dont rêvent les filles

Je suis la rivière qui bondit sous la lune

 

Littérature

 

 

 

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03/09/2014

Mensonges de presse

Je vous invite à lire l’article ci-dessous, non pas écrit par un citoyen russe, mais par Paul Craig Roberts. Pour rappel Paul Craig Roberts a été sous-secrétaire d’Etat au Trésor du temps de Reagan et il se définit comme un conservateur (protectionnisme économique, anticommunisme,  isolationnisme, valeurs familiales, etc.) Il a été journaliste au Wall Street Journal et a reçu la Légion d’Honneur des mains de Balladur. Il n’a donc rien d’un gauchiste illuminé ni d’un pacifiste naïf. Voici pourtant ce qu’il écrit :

 

 http://www.comite-valmy.org/spip.php?article4966

 

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27/08/2014

Enfance du désir

L’eau descend, claire et pure,

Cascadant sur les rochers noirs.

Dans le ciel, un nuage passe, nonchalant,

Chargé de tous les rêves d’enfance.

Au cœur de la forêt courent les loups,

Aux longues foulées  inquiétantes.

Quelque part, un chien aboie

Dans le silence du soir.

Derrière l’église, Marie m’attend

Dans sa petite robe bleue.

Ses yeux de louve me fixent,

Quand je caresse sa joue 

Dans le silence du soir.

 

Littérature

00:45 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

22/08/2014

Qu'est-ce qu'un barbare ?

Je ne sais plus où j’ai lu que le rôle actuel mené par l’Amérique dans le monde pourrait être comparé à celui des barbares à la fin de l’empire romain. En effet, si un pays civilisé en annexe un autre (comme l’Europe l’a fait très souvent à l’époque coloniale), il apporte de facto au pays annexé sa propre civilisation (supposée être supérieure) et une structure politique et administrative. On peut donc critiquer le fait de se rendre ainsi maître d’un pays tiers et d’y imposer sa loi, mais on ne peut pas qualifier cet acte de barbare puisque le pays ainsi soumis à l’autorité d’un autre Etat est administré et dirigé (souvent d’ailleurs pour le plus grand profit du colonisateur). Par action barbare, on entend plutôt le fait de piller et de  détruire tout ce qui existe dans un pays  sans rien lui apporter en échange. Ce fut le cas, par exemple, des invasions germaniques qui ont petit à petit fait vaciller l’Empire romain jusqu’à sa chute finale (destitution de Romulus Augustule par Odoacre en 476)

L’auteur de mon article, en voyant comment l’Amérique avait détruit des pays comme l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et la Syrie, en ruinant leur économie et en abattant les structures politiques et administratives en place pour ne laisser subsister que le chaos, parlait à juste titre d’acte barbare. Si au moins les USA avaient apporté la paix et la prospérité, on leur aurait pardonné à moitié leur ingérence, mais à part tuer et détruire ce qui existait, ils n’ont rien fait. Ils ont détruit les structures qui existaient et n’ont rien mis à leur place.

Soit, ce raisonnement se tient assez bien. Pourtant, en y réfléchissant bien, je me demande au contraire si la position des USA n’est pas plutôt comparable à celle de l’Empire romain lui-même, quand celui-ci, en pleine décadence, ne parvenait plus à endiguer les nouvelles forces montantes.  En effet, devant la pression constante et incessante de ce déferlement des Barbares, Rome a dû se résoudre, à un certain moment, à en laisser entrer quelques-uns sur son territoire. Ces Germains, au contact des Celtes autochtones romanisés, ont commencé à se romaniser à leur tour. Ce qui fait qu’un ou deux siècles plus tard, quand des hordes entières et incessantes venues de l’Est se sont pressées aux frontières, Rome, qui n’avait plus la capacité militaire de les endiguer, a fait appel à ceux qui occupaient le terrain, à savoir les Gaulois et les Germains romanisés (on parle de Gallo-romains dans nos livres d’Histoire). Pour le dire autrement, ils ont délégué à d’anciens ennemis le soin de défendre leur empire.

Toute proportion gardée, je me demande donc si ce n’est pas ce que sont en train de faire les Etats-Unis. Après avoir subi de cuisants échecs militaires en Afghanistan et en Irak (non pas comme Rome pour protéger leur empire, mais pour tenter de l’agrandir encore davantage), ils se servent maintenant  des populations locales, qu’ils dressent les unes contre les autres.  En Libye déjà, on a vu que l’action militaire de l’Otan avait fait suite à un soulèvement spontané de la Cyrénaïque. En réalité, il s’agissait d’une révolte commandée à distance par Washington avec l’aide d’Al Quaïda (groupe terroriste que les USA combattaient par ailleurs depuis une décennie en Afghanistan).  En raison de ses échecs militaires antérieurs, Washington se sert donc de l’ancien ennemi musulman qu’il n’est pas parvenu à vaincre et le dresse contre d’autres musulmans pour accroître sa propre influence. En Syrie, cette tactique a été poussée beaucoup plus loin puisqu’officiellement aucun soldat occidental n’a mis un pied dans ce pays et que ce sont les djihadistes qui ont fait tout le travail (il paraît même qu’ils faisaient du « bon boulot » comme disait à une certaine époque Laurent Fabius, même si aujourd’hui il critique fermement les exactions de ces mêmes djihadistes en Irak)

Bref, que les USA (et les Occidentaux en général) soient des barbares puisqu’ils ruinent les pays où ils mettent les pieds ou qu’ils se servent de barbares pour arriver à leur fin, où est la différence, finalement ? Faut-il les comparer aux Huns d’Attila ou aux Romains de la décadence ? Ne seraient-ils pas un peu tout cela à la fois ?

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18/08/2014

Les guerres de l'Empire (suite)

 

Je vous invite à lire cet article, où on voit bien que l'invasion de l'Irak par les djihadistes qui ont combattu en Syrie (avec notre appui et notre bénédiction) est bien voulue par les USA. Si l'aviation US procède à quelques bombardements actuellement, c'est uniquement pour bien délimiter les zones (kurdes, sunnites et chiites) et non pour affaiblir le nouveau Califat de l’Émirat islamique en Irak et au Levant.

http://www.voltairenet.org/article185073.html 

Le problème, c'est que ces djihadistes, s'ils sont financés par les Etats-Unis à qui ils rendent des services (grand projet de remodelage du Moyen-Orient), reçoivent aussi de l'argent des monarchies du golfe. Leur but final est évidemment d'établir un califat musulman le plus étendu possible et quelque part ils se servent des USA autant que les USA se servent d'eux. En jouant à l’apprenti-sorcier, Washington prend des risques car ses anciens alliés pourraient très bien demain perpétrer des attentats en Europe ou même aux Etats-Unis. C’était bien la peine d’aller combattre Al Quaïda (organisation qui est, elle aussi, un pur produit de la politique US) pour ensuite soutenir des terroristes encore plus enragés. 

Enfin, tout cela n’est pas bien  grave. Quelques centaines de victimes innocentes sur le sol européen permettraient de faire basculer l’opinion publique en faveur de nouvelles guerres. Il faut bien relancer l’économie.

 

Irak

15/08/2014

Les guerres de l'Empire

Les hommes sont devenus fous et la planète est en guerre un peu partout. Malheureusement, quand on y regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que l’Occident est généralement à la base de tous ces conflits, lui qui pourtant ne fait que parler de paix, de démocratie et de droits de l’homme, lui qui par ailleurs s’était vu décerner le prix Nobel de la Paix il n’y a pas si longtemps (comme Obama, d’ailleurs).

En Libye, c’est bien l’Occident qui a attaqué, outrepassant les directives de l’ONU (lesquelles avaient été adoptées sur base de mensonges éhontés, puisque les déclarations des quelques personnes qui ont affirmé que l’armée avait bombardé 6.000 civils n’ont même pas été vérifiées et que ceux qui ont tenu ces propos se sont retrouvés comme par hasard ministres dans la nouvelle équipe dirigeante) et faisant tomber un régime en s’ingérant dans les affaires intérieures d’un pays au nom du droit humanitaire. On a vu ce que ce droit humanitaire a donné. L’Otan est responsable de la mort de plus de 70.000 citoyens suite au bombardement systématique de grandes agglomérations. De plus, depuis la chute et l’assassinat de Kadhafi, le pays est en proie à une véritable guerre civile et les ressources du pétrole ne profitent plus au bien-être général.

Les djihadistes d’Al Quaïda que la France et les USA ont soutenus et armés en Libye se sont ensuite déplacés vers l’Afrique subsaharienne, ce qui a permis à notre cher président Hollande d’aller faire la guerre au Mali, toujours pour protéger la population. L’opération qui devait durer quelques semaines s’éternise, comme celle de la Centrafrique, où nos troupes combattent comme elles peuvent et avec bien du mal ceux que nous avons armés hier en Lybie. Ces djihadistes sont vraiment du pain bénit pour l’Occident puisque nous nous en servons pour détruire les pays qui nous sont hostiles et ensuite nous prenons prétexte de leur présence dans les pays amis pour y envoyer notre armée et faire perdurer la colonisation pour le plus grand profit des sociétés multinationales. Car il faut bien comprendre que lorsque Hollande envoie nos soldats se faire tuer en Afrique, il ne le fait ni pour le bien des peuples maliens et centrafricains, ni pour le bien du peuple français. Il le fait pour faire plaisir aux sociétés privées qui vont aller exploiter les richesses naturelles présentes sur place. C’est donc bien plus grave encore qu’une guerre coloniale, puisque là au moins cela profitait aux sociétés françaises.

Mais reprenons. Après la Libye, l’Occident s’en est pris à la Syrie, avec les conséquences que l’on sait. Là aussi on a financé et armé des enragés dont on connaît aujourd’hui les exactions incroyables sur la population. Tout cela au nom des droits de l’homme et de la démocratie, bien entendu. Rappelons en passant les propos du sieur Fabius qui a affirmé à un certain moment que le front Al Nostra « faisait du bon boulot ». Du bon boulot pour qui ?

Contre toute attente, le régime de Bachar el Assad a résisté et on a demandé aux djihadistes de se retourner contre l’Irak (on avait peut-être peur qu’ils ne rentrent en Europe pour perpétrer des attentats). Ca tombait bien, l’armée américaine venait justement de quitter ce pays. Le but est évidemment d’affaiblir encore un peu plus cet Etat autrefois si puissant. L’idée de Washington est de le diviser en trois : une zone kurde autonome, une zone sunnite contrôlée par les djihadistes, avec un islam pur et dur, et enfin une zone chiite aux confins de l’Iran. Pour le pétrole, il n’y aura pas de problème, les Kurdes et les djihadistes ont trop de mercis à dire aux USA pour ne pas leur vendre l’or noir à un prix raisonnable. D’ailleurs de son côté, Israël a déjà salué la naissance d’un nouveau Kurdistan indépendant. On peut supposer que l’étape suivante consistera à soulever le Kurdistan syrien, ce qui affaiblira la Syrie dont personne n’est encore venu à bout. Comme une autre partie de cette Syrie appartiendra aux djihadistes, les anciennes frontières issues de l’époque coloniale auront volé en éclat. L’idée finale est évidemment d’avoir des Etats arabes basés sur des confessions religieuses, ce qui permettra à Israël de se définir comme un Etat exclusivement juif. Reste la question palestinienne. A Jérusalem, on rêve de vider la bande de Gaza de ses habitants (et d’annexer cette bande de terre côtière ainsi que les gisements de gaz situés en Méditerranée), lesquels iraient se réfugier dans le Sinaï égyptien, où ils fondraient avec le Hamas un autre Etat islamique. C’est ce qui était prévu du temps où les Frères musulmans étaient au pouvoir au Caire. Malheureusement pour Washington,  le peuple égyptien s’est réveillé et l’armée a pris le pouvoir.

Bref, résumons-nous. Après avoir apporté le chaos en Libye, en Tunisie, en Egypte et en Syrie, voilà que l’Occident en remet une couche en Irak. Et comme si cela ne suffisait pas, le voilà à l’œuvre en Ukraine. Le régime fasciste mis en place par l’Amérique n’hésite pas à bombarder d’autres citoyens ukrainiens. Il y a déjà 2.000 morts mais on en parle bien peu dans la presse. Pourtant utiliser l’armée pour bombarder sa propre population, n’est-ce pas ce qu’on reprochait à Bachar el Assad (lequel, lui, se battait surtout contre des djihadistes étrangers venus envahir son pays). Bref, l’Occident semble vouloir déstabiliser la planète entière pour le plus grand profit de quelques oligarques et de quelques grandes compagnies internationales. La vie et le bien-être des citoyens, on s’en moque complètement. La preuve c’est que l’Europe est obligée d’appliquer des sanctions contre Moscou au risque de faire perdre des milliards d’euros à son économie. Et de leur côté nos nouveaux amis de Kiev n’ont rien trouvé de mieux que d’interdire le transit du gaz russe sur son territoire. On peut donc supposer que les prix vont flamber en Europe cet hiver, pour le plus grand profit du groupe Suez, soit dit en passant.

Mais ce qui m’énerve encore plus, ce sont  les mensonges répandus partout et dont notre presse se fait honteusement la porte-parole. Parvenir à faire croire que les djihadistes défendent la démocratie quand ils s’en prennent au régime syrien, puis nous parler (enfin) de leurs exactions abominables quand ils s’en prennent au nouvel Etat kurde (et non quand ils ont envahi le tiers de l’Irak qui leur avait été attribué, notez-le bien en passant), cela relève quand même d’un sophisme incroyable. Et parler de la révolte du peuple ukrainien sur le Maïdan quand il s’agit en fait d’un coup d’état visant à mettre au pouvoir un oligarque milliardaire avec l’aide de troupes paramilitaires fascistes, il faut oser, quand même. 

Mais à quoi bon dire tout cela ? Cela ne changera quand même rien à la marche du monde. Sauf qu’à force de provoquer l’ours russe, Washington pourrait bien déclencher une guerre en Europe-même. Le comble c’est que l’Amérique aura encore le toupet de dire qu’elle vient nous défendre (ce qu’elle a déjà dit en 1944, alors qu’à l’époque il s’agissait d’abord d’empêcher la Russie d’étendre sa zone d’influence. Aujourd’hui il s’agit plutôt de grignoter des pans entiers de son territoire avant de l’annexer purement et simplement).

 

Ukraine (© Photo: RIA Novosti/Alexandr Maksimenko
Lire la suite: http://french.ruvr.ru/2014_08_14/Ukraine-Occident-une-lon...

syrie,irak

 

 

 

 

 

 

 

Irak (Uncredited/AP/SIPA)

Syrie, Irak

10/08/2014

Enfance (1)

J’avais cinq ans et je venais d’arriver chez un oncle que je ne connaissais pas. Tout ce qui m’entourait m’étonnait. D’abord il faisait chaud, incroyablement chaud, malgré l’heure déjà tardive. J’étais dans le Sud et pour la première fois j’avais franchi la ligne symbolique de la Loire. Il faisait si chaud qu’on avait sorti de la cuisine la table et les chaises et c’est dans la cour que le dîner a été servi, à une heure incroyable pour l’enfant que j’étais : vingt-et-une heures. Sur un guéridon à roulettes, on avait même sorti la télévision. C’était la première fois de ma vie que j’en voyais une ou en tout cas c’est la première dont je me souviens. Elle était en noir et blanc évidemment et le journal parlé proposait  la rétrospective du défilé du 14 juillet sur les Champs Elysées, qui avait eu lieu le matin-même. Paris, la fête nationale… Je n’en revenais pas ! Pendant que je restais fasciné devant le petit écran, mes nombreuses cousines s’affairaient à mettre la table. Ca grouillait dans tous les sens et toutes ces grandes filles de 10 ou 12 ans que je n’avais jamais vues auparavant m’intimidaient un peu.

Pendant ce temps-là, ma mère parlait avec son frère, celui dont on m’avait dit qu’il était mon oncle, et qu’elle n’avait revu qu’une fois depuis la fin de la guerre. Comme tout le monde, il avait fui les combats en 1940 et il s’était retrouvé là,  à l’autre bout de la France, avec ses frères et soeurs. La différence, c’est qu’il n’était jamais revenu dans son village natal du Nord-Est et était resté là. L’amour, visiblement, avait été la cause de tout. Il faut dire qu’il venait d’avoir vingt ans et très vite il avait épousé une fille du coin. Mais quelques mois après son mariage, comme c ‘était quand même la guerre, il s’était retrouvé en Allemagne, comme travailleur soi-disant volontaire (tous les garçons qui auraient dû faire leur service militaire en 1941 ou 1942 étaient envoyés en Allemagne, l’occupant ne souhaitant pas qu’on leur apprenne le maniement des armes et préférant de loin voir ses usines tourner à plein rendement). Six mois après son départ, la jeune mariée était morte d’une étrange maladie. Alors il était revenu, la rage au ventre et les larmes au bord des yeux. Il était allé se recueillir sur la tombe de celle avec qui il n’avait vécu que quelques semaines, puis il avait pris le maquis, plein de haine contre les injustices de l’Histoire. C’est plus tard, bien entendu, que j’ai appris tout cela. Il était pudique et discret et il n’a jamais beaucoup parlé de cet engagement dans la Résistance. Je sais juste qu’il a fait sauter des ponts du côté de Bordeaux et que le jour de son enterrement, en 1983, les anciens combattants étaient là, avec le drapeau français et tout.

Une fois la guerre terminée, il s’était remarié et était resté là, dans ce village de l’Ouest, tout près du marais poitevin, pas très loin de l’océan.  Il était resté où la vie l’avait mené, où il avait aimé et trouvé la  force de combattre et de résister.  Et voilà pourquoi à cinq ans, un soir de quatorze juillet, je me retrouvais moi aussi dans ce village, vingt-cinq ans après que les hasards de la guerre y avaient amené mon oncle.

 

Littérature

20:52 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature

01/08/2014

Souvenir

Quand je t’ai rencontrée

Je marchais dans la nuit.

Je t’ai habillée de mes rêves

Et t’ai conduite au bord de la mer.

Sous la lune, les vagues nous parlaient d’infini

Et c’était là le discours que nous voulions entendre.

 

Je dis « c’était » car depuis les marées ont effacé les traces de tes pas

Et le vent a emporté tes paroles.

Désormais, je marche seul sur la plage, indécis.

J’écoute la plainte monotone des vagues

Ou bien je regarde les grands oiseaux blancs

Qui tournent lentement en lançant leurs cris de désespoir.

 

Je marche sans fin et mes pieds s’enfoncent dans le sable.

Quand vient la nuit et qu’apparaît la lune,

Je me souviens soudain du goût salé de tes lèvres.

Il me semble aussi percevoir la musique de tes mots,

Mais ce ne sont que les sanglots de la mer

Qui résonnent dans l’infini de la plage désertée.

 

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13:43 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2)

27/07/2014

Gaza (encore une fois...)

Aujourd'hui, nous sommes tous Palestiniens.

On vient d’apprendre que le nombre des victimes a atteint le chiffre astronomique de 1000 personnes, essentiellement des civils, dont de nombreux enfants.

Que dire devant une telle situation ? Gaza est un véritable camp de concentration à ciel ouvert, ce qui déjà devrait soulever l’indignation de la planète entière. Parqués comme des bêtes dans un enclos, les Palestiniens doivent maintenant subir les bombardements de l’armée juive.

A Paris, les manifestations de soutien à la cause palestinienne sont généralement interdites. Il est vrai que lorsqu’elles ont lieu, elles dégénèrent souvent. Mais comment ne pas être en colère et que représentent quelques vitrines cassées face à ces bombardements aveugles et sanguinaires ?

Notre cher président Hollande n’a visiblement pas entendu le cri de désespoir des manifestants. Il s’est contenté de dire qu’il ne laisserait pas l’antisémitisme se répandre en France. Là, ou bien il est de mauvaise foi ou il commet une erreur de vocabulaire incroyable. Il est vrai que des manifestants ont lancé des cris de haine contre Israël. Mais il s’agit en fait d’une condamnation de la politique menée par l’Etat hébreux et non de propos racistes. En gros, Monsieur Hollande confond antisionisme et antisémitisme. Il est vrai que depuis toujours le gouvernement israélien a volontairement confondu les deux notions. Etre contre l’expansion illégale de l’Etat hébreux, contre sa politique raciste et coloniale, c’est déjà pour lui être contre les Juifs et donc être raciste et antisémite.

Or c’est faux. Ce que dénoncent tous les Arabes qui tentent de se faire entendre dans le rues de Paris ou d’ailleurs (rejoints d’ailleurs pas de nombreux Français), c’est la politique coloniale et guerrière du gouvernement d’extrême-droite de Netanyahou. La preuve, c’est que les mouvements juifs de gauche condamnent eux aussi avec fermeté la politique menée par leurs dirigeants. C’est là une chose sur laquelle il faut insister. De même que les méfaits perpétrés par l’Amérique de Bush ou d’Obama ne doit pas nous faire détester le peuple américain, la politique d’apartheid de l’extrême-droite israélienne ne doit pas nous conduire, par un raccourci trop rapide, à condamner l’ensemble du peuple juif. Mais comment oser dire que des Juifs peuvent être d’extrême-droite ? Les horreurs de la Shoa nous ont habitués à les considérer comme des victimes de ces régimes détestables. Il nous faut pourtant avoir le courage de rompre avec ces clichés historiques et reconnaître que la politique juive est dominée depuis une quinzaine d’années par un mouvement qu’on ne peut qualifier autrement que par les mots « extrême-droite », avec tout le racisme (ici anti-palestinien) que cela suppose. En plus, ce régime est colonialiste et ne s’en cache pas. 

On dit que le vrai motif de l’actuel conflit à Gaza n’est évidemment pas l’enlèvement et la mort de trois adolescents israéliens (crime atroce s’il en est, mais pas plus atroce que la mort des adolescents palestiniens qui par représailles ont été capturés et brûlés vifs par des colons israéliens). Non, il ne faut voir là qu’un « casus belli », un motif pour déclencher le conflit. Le vrai but des bombardements actuels serait de pousser la population à quitter au moins une partie de la bande de Gaza (elle pourrait aller se réfugier dans le Sinaï égyptien), ce qui permettrait l’annexion de cette dernière par l’Etat hébreux et donnerait la possibilité au gouvernement de Netanyahou d’exploiter les énormes gisements de gaz qui se trouvent en Méditerranée en face de Gaza. D’ailleurs, la Russie avait promis d’aider les Palestiniens à exploiter ces gisements, ce qui aurait assuré de solides rentrées d’argent au Fatah et au Hamas. On ne pouvait évidemment pas laisser faire cela, surtout que l’Occident est presque en guerre contre la Russie (à qui elle vient de voler l’Ukraine en n’hésitant pas à s’appuyer elle aussi sur l’extrême-droite). Israël, qui se félicite de la division de l’Irak en trois entités (kurde, islamiste sunnite intégriste et chiite) et qui espère via cette division s’approvisionner à bon compte en pétrole, ne reculera pas devant la mort de quelques milliers de Palestiniens innocents pour s’assurer la mainmise sur des gisements qui sont à sa porte.   

 

Gaza, israël