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23/12/2009

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Ainsi donc, il passait le plus clair de son temps à déambuler dans les lieux où il avait vécu. Déçu par ce fameux paradis dont on lui avait tant vanté les merveilles depuis sa plus tendre enfance, il préférait se promener dans les endroits qu’il avait aimés autrefois. C’est qu’il avait du temps pour flâner, maintenant, il n’y avait pas à dire ! C’est carrément l’éternité qu’il avait devant lui ! Mais jouir de l’éternité, c’est bien, certes, mais encore faut-il être vigilant et ne pas se laisser gagner par l’ennui… Il convient donc de s’occuper, sinon on risque de sombrer dans la mélancolie et pour longtemps encore.  Se laissant guider par sa mémoire, il retournait donc dans les lieux qu’il avait connus, tentant de faire revivre en lui les impressions qu’il y avait éprouvées.

 

Parfois, rien n’avait changé et il lui arrivait même de croiser quelques protagonistes du temps de sa jeunesse. Bien sûr ils avaient vieilli et on comprenait, rien qu’à les regarder, qu’ils se rapprochaient eux aussi de l’issue fatale, mais le fait de les voir là, en chair et en os, en train de vaquer à leurs occupations, renforçait l’illusion que lui-même était encore en vie. Certes, il passait inaperçu au milieu d’eux, mais il lui semblait toujours qu’il aurait pu s’arrêter, leur mettre une main sur l’épaule et leur parler. « Comment vas-tu Jacques ? » « Et toi, Henri, toujours passionné par l’océan et ses lointains inaccessibles ? » «Tiens, Jean, c’est bien toi ? Et la petite Myriam, tu as fini par l’épouser, hein, sacré coquin ? » Certes, de telles conversations étaient impossibles, il le savait bien, mais à chaque fois il avait l’impression qu’il s’en serait fallu d’un rien pour que tout recommence comme avant. Ce n’était qu’une illusion, mais une illusion qui le rendait heureux et ma foi cela valait mieux que de s’ennuyer ferme dans le triste paradis du Bon Dieu.

 

D’autres jours, par contre, ses pas l’amenaient dans des endroits qu’il ne reconnaissait plus et c’était alors un choc car il se rendait compte qu’il avait beau être immortel, une partie de lui n’en avait pas moins irrémédiablement disparu. C’était alors comme s’il était mort une seconde fois. Comme ce jour où il se retrouva dans la prairie où avait été construite son école primaire. Il n’y avait plus rien, rien que des herbes même pas fauchées. C’était devenu un lieu sauvage, rendu à la nature. Les petits baraquements en bois où il avait appris à lire et à écrire s’étaient littéralement volatilisés, comme s’ils n’avaient jamais existé. Pourtant, que de souvenirs conservait-il en lui et comme tous les moments qu’il avait passés là lui étaient chers !

 

Il se revoit, suçotant son crayon tout en regardant, admiratif, ces étranges hiéroglyphes que le maître traçait au tableau noir. Et il se souvient parfaitement de son émerveillement quand, plus tard,  il put commencer à déchiffrer ces étranges signes, qui se mirent subitement à former des phrases et, ô miracle, à prendre un sens. Et voilà que tout cela avait disparu, comme si cela n’avait jamais existé. Et le vieux maître, où était-il maintenant ? Mort aussi, évidemment. Pourtant, il lui semblait encore le voir faire la lecture devant la classe et raconter l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin, qui se battait baievb9jm5N.jpgcourageusement toute la nuit pour échapper à son destin et aux crocs du loup affamé. Mais à la fin elle se couchait, la pauvre Blanquette et le loup la dévorait. C’est sans doute la même chose qui était finalement arrivée au cher instituteur. Un soir, fatigué de tous ces cours qu’il avait donnés pendant autant d’années, il s’était couché dans son lit et ne s’était plus jamais relevé. Il avait attendu là, sans rien dire, que la nature fasse son travail et que la vie se retire discrètement. Il l’avait sentie qui s’en allait, lentement mais sûrement ; ce froid qui montait dans les jambes, ce pouls qui semblait ralentir… A certains moments, il se révoltait encore et tentait de prendre un livre déposé sur la table de nuit, afin de continuer à lire l’histoire qu’il avait commencée quelques semaines plus tôt, au début de sa maladie. Lire, c’était encore vivre, aller de l’avant, progresser avec des personnages, découvrir ces pays merveilleux où il n’était jamais allé, si ce n’est en rêve.  Et puis un matin, à l’aube, fatigué par une longue nuit d’insomnie, il n’avait plus résisté et la mort l’avait pris là, épuisé d’avoir mené autant de luttes, résigné pour la première fois.

 

Avait-il seulement existé ? La disparition de l’école laissait planer un doute… En réalité, il ne survivait plus que dans la mémoire de son élève mais le fait que celui-ci fût déjà mort réduisait la consistance de ce souvenir à pas grand chose. Quant à cet enseignement auquel le vieux  maître avait consacré toute son existence, qu’en restait-il, finalement ? Un cahier d’écolier oublié dans un grenier, peut-être, et puis ces regrets du temps passé, exprimés par un fantôme. Autant dire rien du tout. C’était pourtant sur cette transmission du savoir qu’il avait bâti toute sa vie, y puisant non seulement la force de continuer mais même y cherchant la seule justification de son passage sur terre. Tout cela en pure perte, puisque tout avait disparu, le maître, l’élève et même la petite école en bois.

 

 

 

00:36 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

05/12/2009

Instant d'éternité

Finalement, ce n’était pas si terrible d’être mort. Sa vie (si l’on peut dire), s’écoulait calme et tranquille. Certes, il ne parvenait pas à lire, ne sachant plus tourner les pages, mais il pouvait par contre jouir du soleil et se promener le long du fleuve sans se faire remarquer, ce qui était tout de même appréciable. Parfois, durant les longues après-midi d’été, il s’asseyait sur un banc et restait là à contempler l’écoulement régulier de l’eau. C’était une manière comme une autre de comptabiliser le temps qui passe et de mieux apprécier l’éternité dont il jouissait maintenant. Il regardait aussi les femmes qui marchaient sur le chemin et qui étaient loin de soupçonner sa présence. Il les trouvait belles, terriblement belles et ne pas pouvoir le leur dire gâchait tout de même son plaisir. Mais le plus dur, c’était le matin, au réveil, quand il voulait se contempler dans un miroir et qu’il n’apercevait plus son image. Cela lui faisait un choc à chaque fois, il n’y a pas à dire. Même chose le soir, quand le soleil rasait l’horizon et qu’il cherchait en vain son ombre devant lui, là où elle aurait dû se trouver et là où elle n’était plus.

 

 

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01:12 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : littérature

30/11/2009

Réflexions posthumes

Certes, il était mort, mais qu’est-ce que cela changeait, finalement ? Il retrouvait ici les mêmes injustices que celles contre lesquelles il avait lutté toute sa vie et la seule différence,  en fait, c’est qu’il n’y avait plus aucun espoir de changement. En ce lieu, la corruption et le passe-droit étaient institutionnalisés pour l’éternité. Comment conserver le moral dans de pareilles conditions ?

 

Il repensait à toutes ces belles pages de la bible qu’on lui faisait lire quand il était enfant et qui revenaient toutes à dire que les premiers seraient les derniers et inversement. Une belle foutaise, oui ! Il suffisait de les voir arriver, les nouveaux trépassés… Un peu perdus le premier jour, comme tout le monde, certes, et pas trop à l’aise dans leur nouvel habit. Mais après une semaine les jeux étaient faits. Ceux qui avaient laissé des richesses sur terre les faisaient valoir pour obtenir de menus avantages tandis que les autres, les roublards, les sophistes, les arrivistes, se débrouillaient déjà pour être les premiers dans les files d’attente. Après un mois, on les retrouvait tous à des postes enviables. Les uns étaient devenus de grands chefs, autrement dit de parfaits petits tyrans, d’autres jouissaient en toute impunité des biens immobiliers que le Très-Haut leur avait confiés, d’autres encore étaient devenus célèbres d’une manière ou d’une autre et les foules, toujours aussi stupides, leur portaient une admiration sans borne.

 

Les politiciens continuaient à faire de la politique, ce qui revenait à gérer bien peu les affaires publiques et à parler beaucoup pour se faire remarquer, tandis que les écrivains les plus en vue s’étaient tous transformés en historiographes officiels. Leur rôle consistait à transcrire sur l’ordinateur central tous les faits et gestes de ce petit monde, ce qui devait être un peu fastidieux, il faut bien le reconnaître, mais la récompense était sans commune mesure avec le peu d’efforts qu’ils avaient dû fournir. Lors des dîners officiels, ils se retrouvaient assis à la droite de Dieu, ce qui déjà n’était pas rien, mais en plus ils continuaient à gérer leurs affaires terrestres. Leurs livres continuaient à se vendre dans les grandes surfaces de France et de Navarre, leur rapportant de substantiels bénéfices et ils s’arrangeaient bien pour faire éditer leurs œuvres posthumes, histoire d’entretenir dans la mémoire des hommes le souvenir qu’on avait d’eux.

 

Respectés de tous, au ciel comme sur la terre, ils passaient leur temps à se quereller entre eux, imaginant, pour se départager, des prix littéraires aussi futiles que prestigieux. Le jeu consistait à composer des jurys sur mesure et à acheter les électeurs, ce qui est particulièrement facile quand on a de l’argent et qu’on se sait soutenu par le pouvoir en place. Evidemment, il y avait toujours un zozo ou l’autre pour croire que ces prix étaient honnêtes et qu’ils récompensaient le talent. On voyait donc des écrivains dits de seconde zone passer des nuits entières dans le froid de leur mansarde à essayer de composer des poèmes épiques. Ils alignaient ainsi dix mille vers octosyllabiques assonancés dans lesquels ils dépeignaient les souffrances qu’ils avaient endurées durant leur vie terrestre. D’autres, aussi fous qu’eux, parlaient du pays de leur enfance, là-bas, au bord de l’océan ou bien ils décrivaient dans des nouvelles sublimes leur apprentissage de la vie le long d’une Dordogne de rêves. Evidemment, aucun de ceux-là ne remportait le prix et ce dernier était décerné, comme il se doit, à celui qui en avait été l’instigateur, le mécène et le grand argentier. 

 

Bref, ce fameux paradis dont on avait tant parlé était franchement décevant car il ne faisait que fixer pour l’éternité tous les travers contre lesquels le héros de cette histoire s’était battu de son vivant. En réalité, il avait eu beau s’insurger contre l’injustice, il n’avait pas obtenu beaucoup de succès. Pour être franc, il n’en avait même obtenu aucun, de succès. Et puis dans le fond il ne s’était pas vraiment battu non plus. Disons plutôt qu’il avait beaucoup réfléchi, beaucoup écrit, qu’il s’était emporté souvent contre l’iniquité ambiante, qu’il avait souffert de l’état déplorable du monde, mais finalement tout cela n’avait servi strictement à rien. Ce même monde avait continué à tourner et à être dirigé par quelques cyniques sans foi ni loi. Certes, il ne s’était jamais fait aucune illusion sur la situation et s’était plutôt réfugié dans une sorte d’espoir, attendant un changement futur, toujours possible. Et voilà que non seulement il était mort sans qu’aucun de ses rêves ne se fût réalisé, mais en plus il devait bien constater maintenant que tout cela avait été vain. Pourquoi avait-il vécu en fait ? Pour rien, strictement pour rien. Il avait cru pouvoir modifier la société, mais c’était impossible et c’était la petite lumière qui brillait en lui qui était finalement incongrue. Dans la dichotomie qui séparait sa vision personnelle des choses du monde ambiant, force était de reconnaître maintenant que c’est lui qui avait eu tort puisque même Dieu en son paradis donnait raison à ses ennemis.

 

Le plus dur, en fait, ce n’était ni cette déception, ni la conscience d’avoir eu tort, mais l’impossibilité où il se retrouvait de conserver le moindre rêve. Tant qu’il avait été sur terre, en effet, il avait pu croire en un ailleurs, mais il devait bien reconnaître maintenant que cet ailleurs était le fruit de son imagination. Le monde idéal auquel il aspirait dans son cœur, ce monde où la beauté et l’amour auraient été présents, n’existait tout simplement pas. Il avait bâti sa vie sur une illusion et l’attitude de Dieu, maintenant qu’il le voyait bien à l’œuvre, était là pour lui rappeler jusqu’à quel point il s’était fourvoyé.

 

Comment vivre sans rêves ? C’était la question qu’il se posait désormais et pour un peu, devenu mélancolique, il aurait voulu trouver refuge dans le suicide. Mais comment se suicider quand on est déjà mort ? C’était impossible ! Et comment être pour l’éternité un fantôme sans espoir ? C’était tout aussi impossible. C’est alors qu’il comprit ce qu’était l’enfer et comme ce terme n’était pas un vain mot. L’enfer, c’était l’absence de rêve et la soumission aux lois iniques des autres. L’enfer, c’était comprendre que la petite flamme qui l’habitait n’avait pas de raison d’être et qu’il devrait ressasser cette idée jusqu’à la fin des temps. Alors il sut qu’il était vraiment mort.

 

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28/10/2009

Le coffre magique (suite et fin)

Nous nous approchions tous pour contempler le trésor. Rangés en piles régulières, sagement alignés, les livres étaient là. Il y en avait de tous les formats et de toutes les dimensions : des grands, des petits, des épais, des très fins… Certains avaient une couverture austère, faite de cuir brun usé où le nom de l’auteur et même le titre étaient illisibles. Il fallait alors aller les découvrir sur la tranche, quand les vieilles lettres d’or ne s’étaient pas effacées. D’autres au contraire, plus modernes,  étalaient mille couleurs chatoyantes et offraient même des images ravissantes représentant des îles tropicales couvertes de forêts vierges ou de splendides voiliers en route pour de mystérieuses découvertes.

 

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Nos préférés étaient ceux de la Bibliothèque verte, où nous retrouvions nos auteurs favoris, comme ce Jules Verne à l’imagination débordante. C’était un réel plaisir que de parvenir à s’emparer de « Vingt mille lieues sous les mers », de « L’île mystérieuse » ou « Des enfants du capitaine Grant ». Pour cela, il fallait être rapides, car les plus âgés, s’aidant de la force que la nature leur avait octroyée, n’hésitaient pas à nous bousculer un peu pour s’emparer de ces merveilles. Complètement vaincus et désabusés, n’ayant même pas eu le temps de tendre la main vers un de ces Jules Verne tant convoités, nous nous rabattions vite sur « Les lettres de mon moulin » de Daudet ou sur « La gloire de mon père » de Pagnol. A notre tour nous poussions les plus petits, allant jusqu’à leur reprendre des mains le précieux livre qu’ils tenaient déjà. Pris de remords et voulant pouvoir nous adonner à notre lecture sans arrière-pensées, nous leur trouvions au fond du coffre une de ces bandes dessinées que nous connaissions par cœur pour les avoir lues mille fois, comme « Le trésor de Rackham le  rouge » ou « L’étoile mystérieuse » d’Hergé. Certes, ces livres n’étaient plus dignes de nous, mais ils avaient fait notre bonheur les années précédentes et après tout ils conviendraient très bien pour ces cousins qui étaient encore dans la prime enfance.

 

Parfois une dispute éclatait, alors c’était le rôle du capitaine de s’intercaler entre les belligérants et de tenter d’apaiser le conflit. Un bon capitaine se reconnaissait à cette capacité de trancher directement dans le vif du sujet, allant parfois jusqu’à priver les deux adversaires du livre convoité. Son âge ne faisait rien à l’affaire car en fait il semblait tenir son autorité de l’ensemble du groupe. C’est que nous étions venus pour lire en silence et il n’était pas question que des trouble-fête viennent gâcher notre plaisir. Le capitaine du jour le savait et, sûr de notre soutien si les choses tournaient mal, il n’hésitait pas à se montrer plus viril qu’il ne l’était en réalité, grossissant sa voix ou levant un doigt réprobateur. Souvent, un simple regard suffisait à calmer les esprits les plus enflammés et bientôt nous étions tous plongés dans la lecture, assis tranquillement en tailleur sur nos tapis élimés.

 

La grand-mère ayant des siestes assez longues, nous disposions en moyenne de deux bonnes heures pour vivre des aventures fabuleuses en compagnie de nos héros préférés. A la fin, nous étions tellement pris par l’histoire, que nous nous identifions complètement aux personnages. C’est ainsi que lorsqu’une pirogue chavirait au milieu des crocodiles, nous devions étouffer un cri de terreur et il nous semblait presque sentir le contact d’une peau rugueuse et froide contre notre propre épiderme. Ou bien, quand l’hélice du soumarin restait malencontreusement coincée dans une touffe d’algues géantes, nous manquions aussitôt d’oxygène, évidemment, et nous comptions les minutes qui nous restaient à vire…

 

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Les plus beaux livres étaient assurément ceux qui nous entraînaient au bout du monde et qui nous faisaient découvrir des îles enchantées, couvertes d’une végétation luxuriante, où ne vivaient que des bêtes sauvages et des Indiens inconnus. Des dessins représentaient ces derniers devant la mer, courant quasi-nus sur des plages infinies et notre regard s’attardait parfois sur une belle Indienne dont la robe mal attachée laissait apercevoir la face latérale d’un sein. Notre imagination n’avait alors plus de bornes et nous sortions de l’histoire proprement dite pour la réinventer à notre manière. Un pirate renégat surgissait de nulle part et s’en prenait à la pauvre jeune fille, dont la robe se détachait presque dans la bagarre. Nous nous interposions aussitôt, par l’intermédiaire de notre héros, pour défendre la malheureuse et tuer d’une flèche empoisonnée le perfide agresseur, non sans jeter un coup d’œil langoureux sur cette poitrine subitement dénudée même si elle ne l’était que dans notre imagination.

 

Nous affrontions tous les naufrages et mille fois nous nous sommes retrouvés à bord de navires à la dérive, secoués par les flots et sombrant finalement dans une mer déchaînée. Nous échouions alors sur une plage inconnue, désespérément seuls et ne sachant comment affronter  une nature certes merveilleuse et foisonnante mais aussi particulièrement dangereuse. Car la mort était partout et la moindre promenade dans la forêt profonde vous mettait en présence d’un tigre affamé ou d’un anaconda gigantesque aux anneaux implacables. Les précipices étaient nombreux, les plantes vénéneuses aussi et c’était un  véritable miracle, finalement, d’être encore vivants au bout de nos deux heures de lecture.

 

Traditionnellement, le dernier quart d’heure consistait à lire un extrait à voix haute. C’est ainsi que nous fîmes connaissance avec l’implacable Javert, (qui, dans les Misérables, n’en finissait plus de pourchasser le pauvre Jean Valjean) et que découvrîmes la belle Esméralda (comme elle nous enivrait, quand elle dansait devant les tours de Notre-Dame !). Un autre jour, c’est D’Artagnan qui faisait irruption dans le grenier, à la recherche des bijoux de la reine. Les descriptions de Dumas étaient si vivantes qu’on croyait entendre son pas alerte sur le vieux plancher, tandis que sa rapière traînait par terre. Puis les trois mousquetaires, Athos, Portos et Aramis, entraient avec fracas et cela faisait de grands éclats de rires à vous couper le souffle. Les jours de pluie, c’est le comte de Monte Christo qui s’invitait, méditant une vengeance implacable, tout en se dissimulant derrière les gros troncs d’arbre à peine équarris qui servaient de piliers à la toiture. On vit aussi le Bossu, le capitaine Nemo, Shéhérazade, les quatre fils Aymon, le chevalier Lancelot ou encore Morange, à la recherche de l’Atlantide et même le preux Roland, comte de la Marche de Bretagne et neveu de Charlemagne. Cela faisait du monde, tout cela, mais le grenier était vaste et notre désir de découvertes encore plus grand. C’est que chacun de ces personnages amenait avec lui le pays où il vivait et c’est ainsi que nous connûmes la cour des miracles et tout le Moyen-Age, la Gascogne chantante de Louis XIII, le Paris misérable du XIX°, les sables brûlants d’Afrique du Nord, la Meuse légendaire et les ports basques des Pyrénées.

 

Petit à petit, l’univers que nous ouvraient les livres fit partie de notre être intime au point que manquer à la séance du grenier aurait été le pire malheur qui soit. Nous lisions ou nous écoutions avec une attention incroyable, cherchant à deviner la suite de ces histoires toutes aussi captivantes les unes que les autres. Nous ne savions pas encore que tout cela s’appelait de la littérature, comme nous ne savions pas que derrière les histoires racontées se cachait un message autre, mais déjà les livres étaient devenus pour nous tous comme un besoin vital et c’est bien à ce coffre magique que nous devons d’avoir eu une enfance merveilleuse sans jamais quitter notre village.

 

Quand les deux heures fatidiques étaient écoulées, nous rangions les précieux volumes à leur place, chacun tentant de dissimuler le sien en dessous d’une pile, dans l’espoir de pouvoir le récupérer une autre fois et d’en poursuivre ainsi la lecture. Quand tout était en ordre, le capitaine refermait précautionneusement le couvercle du fameux coffre et nous reprenions en silence le chemin du rez-de-chaussée. En repassant par la chambre où les pommes continuaient d’embaumer, nous jetions un regard discret par la fenêtre, pour voir si tout était calme. Il suffisait ensuite de redescendre l’escalier et de reprendre notre place devant nos dessins inachevés. Quand enfin la grand-mère se réveillait, elle nous trouvait en train de terminer sagement un croquis de Notre-Dame de Paris ou une île tropicale à la plage infinie. Si elle avait mieux regardé, elle aurait vu que sur cette plage marchait, rêveuse, une belle Indienne, avec son regard triste tourné vers l’océan infini.

 

 

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25/10/2009

Le coffre magique (suite)

Nous continuions donc notre progression en rangs serrés. Arrivés à l’extrémité Sud du grenier, nous nous retrouvions devant une petite porte basse, à côté de laquelle se dressait un miroir poussiéreux qui nous renvoyait une étrange image de nous-mêmes, comme si nous avions surgi d’un passé éloigné ou comme si nous avions été notre propre fantôme. Nous avions alors l’impression d’avoir déjà vécu ailleurs, en d’autres lieux, à une époque indéterminée. Cette rencontre avec le reflet de notre propre mort n’avait rien de réjouissant et c’est bien vite que nous ouvrions la petite porte pour pénétrer dans le deuxième grenier, tout différent du premier. On se trouvait ici directement au-dessus de la boulangerie et une fenêtre à croisillons donnait sur la cour intérieure de la maison. Cette pièce ressemblait donc plus à une chambre désaffectée qu’à un véritable grenier. A terre, sur de vieux journaux, s’étalaient des pommes de toutes les couleurs, entreposées là pour l’hiver. Leur odeur acide emplissait les lieux d’un parfum étrange, quelque peu troublant, qui nous enivrait et nous faisait rêver aux mystères de la terre, à la jeune sève qui montait dans les branches, aux abeilles fécondantes et aux fruits qui bientôt allaient mûrir sous les soleils d’un été infini.

 

Un rapide coup d’œil en contre-bas, dans la cour intérieure, nous rassurait : l’alerte n’avait pas été donnée, signe que notre disparition n’avait pas encore été remarquée. Nous pouvions donc continuer notre progression, aussi fiers de notre tactique militaire que des guerriers iroquois sur le sentier de la guerre.

 

Une autre porte s’ouvrait dans un des murs blancs, peints à la chaux. Il suffisait de descendre trois petites marches et nous nous retrouvions enfin dans le saint des saints, le grenier secret où jamais personne ne venait, à part nous bien entendu. Nous refermions donc la porte avec précaution et tirions le verrou que nous avions installé lors des grandes vacances précédentes. Isolés du monde, aussi introuvables que des fourmis dans un tas de feuilles mortes, nous pouvions alors jouir de ce lieu qui n’était qu’à nous. En fait, à part quelques vieux tapis qui nous permettaient de nous asseoir, il n’y avait rien ici, rien qu’un très vieux coffre en chêne qui occupait le centre de la pièce. Si des adultes étaient parvenus à pénétrer en ce lieu (chose absolument impossible donc), ils n’auraient certainement rien compris à notre enthousiasme. C’est que le secret de l’énigme se trouvait dans le coffre-même et c’est bien pour son merveilleux contenu que nous avions fait tout ce chemin et pris tous ces risques. 

 

Certains prétendaient qu’on l’avait retrouvé sur une plage, un jour de tempête d’équinoxe, et qu’il avait dû appartenir au capitaine d’une bande de corsaires. D’autres étaient d’accord avec cette histoire de corsaires, mais ils pensaient plutôt que le coffre était arrivé jusqu’à nous par le biais d’un héritage, ce qui conférait à notre famille une origine certes douteuse mais ô combien glorieuse et merveilleuse. Cette version était fort séduisante, mais d’autres encore, plus réalistes et un peu rabat-joie,  affirmaient prosaïquement que le coffre avait tout bonnement été acheté dans une brocante par le grand-père dont on pouvait encore admirer la photographie dans le salon. C’est probablement cette version qui était la bonne, mais c’est aussi celle qui rencontrait le moins d’adhésion. Comme on le pense bien, cette idée d’avoir pour ancêtres de véritables pirates plaisait à beaucoup d’ente nous. Nous imaginions des courses sur l’écume au cœur des Caraïbes, des abordages sanguinaires, des combats au couteau et finalement la mise à sac de quelque cargaison d’or et d’épices. Les marchands, à genoux, imploraient grâce devant ces marins sans foi ni loi, au regard fier et au cœur ténébreux. D’un geste débonnaire et un peu méprisant, ils accordaient la vie à ces sous-hommes qui avaient misé sur le négoce pour faire fortune et qui, sans prendre de risques exagérés, revendaient bien cher à de pauvres gens les denrées qu’ils avaient achetées à vil prix auprès de plus pauvres encore. Pour l’exemple, avant de quitter le navire, les pirates en trucidaient tout de même un ou deux, histoire de montrer que la vie est remplie d’imprévus et que ce n’est pas avec de l’or qu’il convient de l’affronter, mais avec du courage et de la fierté. Alors, devant les yeux médusés et remplis de frayeur des survivants, ils regagnaient leur bateau et hissaient  la grande voile, qui se mettait à flotter avec des claquements secs. Bientôt, emportés par les alizés, ils n’étaient plus qu’un songe qui s’efface sur la mer et seule une chanson de marins ivres parvenait encore par intermittence, signe improbable de leur présence dans le monde.

 

Voilà ce que  nous nous racontions, assis en cercle sur nos tapis usés jusqu’à la corde, et il nous semblait parfois entendre comme le souffle d’un vent tropical quand ce n’était pas carrément les craquements de la boiserie de notre navire sous la poussée de la houle. Mais non, ce n’était qu’un courant d’air qui s’infiltrait par la lucarne ou une poutrelle qui gémissait sous le poids de la toiture centenaire. En attendant, tous ces chevrons qui s’entrecroisaient sous nos yeux et qui se rassemblaient près de la poutre faîtière nous donnaient l’impression de vivre dans la cale d’une fière caravelle en partance pour la lointaine Amérique et il ne manquait plus que le roulis pour que l’impression fût complète.

 

Mais non, notre plancher était bien stable et la maison immobile. A travers les tuiles, nous parvenaient les aboiements d’un chien, quelque part dans le village et nous reprenions alors conscience du lieu où nous nous trouvions et de ce que nous étions venus y faire. Le capitaine du jour se levait soudain et un grand silence se faisait. Il s’approchait du coffre et posait une main dessus, comme pour bien sentir sa présence et s’imprégner de son mystère. Il caressait un peu les grosses moulures de fer qui ornaient ses pourtours, parcourait les veines du bois, s’arrêtait sur un nœud, puis s’acheminait vers le trou qui avait contenu la serrure. Enfin, d’un geste lent et sacré, il soulevait le couvercle dans le silence général.

 

(à suivre)

 

 

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00:45 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : littérature

21/10/2009

Le coffre magique

C’est toujours après le déjeuner que nous montions au grenier. Forcément, il fallait pour cela profiter de la sieste de grand-mère. Nous la regardions ranger ses casseroles et faire sa vaisselle et il nous était bien difficile de ne pas nous montrer trop impatients. Il le fallait cependant, sinon nous courions le risque d’attirer son attention et d’éveiller ses soupçons. Nous nous installions donc tranquillement à la table de la cuisine avec nos crayons et quelques feuilles et nous commencions de beaux dessins représentant des couchers de soleil ou des îles tropicales. Quand elle avait fini de tout ranger, elle s’essuyait les mains et venait contempler nos chefs-d’œuvre. Ravie de nous trouver aussi calmes, elle s’asseyait ensuite dans son vieux fauteuil, celui qui avait échappé à toutes les guerres et elle ne tardait pas à s’endormir. Alors, il fallait bien écouter ses ronflements, ce qui était tout un art dans lequel seul mon cousin était passé maître. Si les ronflements étaient trop bruyants, il fallait se méfier car l’ancêtre finissait par ouvrir un oeil, réveillée elle-même par la cacophonie qu’elle déclenchait. Par contre, si sa respiration était régulière et que seul un petit sifflement sortait de ses lèvres, nous pouvions y aller. On se regardait sans rien dire et au signal du plus âgé nous quittions sans bruit notre place, laissant épars sur la table les crayons de couleur et nos dessins inachevés. Une fois dans le corridor, c’était le signal de la débandade. Il s’agissait d’arriver le premier au grenier afin de s’emparer de la grosse clef cachée dans une anfractuosité, derrière une plinthe du palier. Celui qui parvenait à la saisir et à la brandir aux yeux de tous devenait le chef de l’expédition, le capitaine des pirates, le général en chef d’une armée pourtant bien hétéroclite mais dont l’enthousiasme suffisait à assurer la cohésion.

 

Quel plaisir d’entendre la lourde clef métallique s’introduire dans la serrure, puis déclencher des bruits et des grincements stridents ! C’était une vraie lutte la-dedans, on sentait que cela résistait, que cela ne voulait pas céder, qu’il y avait mille obstacles et mille empêchements. Angoissés, nous attendions tous avec impatience le « crac » final, sec comme un coup de tonnerre, qui allait signifier que la serrure avait finalement capitulé et qu’une fois de plus nous avions remporté une grande victoire. Quand cela arrivait, une salve d’applaudissements saluait cet exploit, vite contenu cependant par le souvenir de la grand-mère qui, au rez-de-chaussée, risquait de percevoir dans son sommeil notre joie bruyante et plus qu’exubérante.

 

Alors, un grand silence se faisait, comme à l’église quand le prêtre levait l’hostie. Tous les regards étaient tournés vers le capitaine du jour qui, conscient de son importance, faisait un peu durer le plaisir. Puis, précautionneusement, quasi religieusement, il tournait la poignée de la porte, qui grinçait juste un peu avant de s’ouvrir sur le paradis. Tassés sur le seuil, nous étions à la limite de deux mondes et nous savions qu’en avançant d’un pas nous allions pénétrer dans un autre univers, une autre galaxie, un autre temps. Fascination de la limite à franchir, de l’interdit à transgresser.

 

Une fois donc passé ce seuil, nous pénétrions dans le grenier en file indienne, l’œil aux aguets, comme si nous nous étions aventurés en terre étrangère. Nous passions sans nous attarder devant de vieux meubles jamais ouverts, des chaises dépareillées, des boîtes en carton éventrées qui laissaient s’échapper des vêtements d’un autre âge. Plus loin, s’alignaient un vieux fauteuil et un canapé troué aux ressorts apparents, un massacre de cerf, une garde-robe en pièces détachées, des cadres représentant un coucher de soleil sur la mer ou des automnes flamboyants. Il y avait aussi, dans un des coins, un landau poussiéreux et sans roues, deux lits d’enfant (lequel d’entre nous avait bien pu y dormir ? Aucun sans doute,  tout cela devait remonter à des âges reculés), une roue de vélo rouillée où il manquait des rayons, et un vieux matelas qui avait dû servir de repaire à plusieurs familles de souris.

 

Mais rien de tout cela ne nous intéressait et nous poursuivions notre progression en faisant attention de ne pas nous cogner la tête aux poutres trop basses. Parfois, un cri contenu était le signe que l’un d’entre nous venait, bien malgré lui, de se prendre le visage dans une toile d’araignée. La règle était de minimiser son émotion au maximum afin de ne pas provoquer les moqueries du reste de la troupe. Pourtant, au fond de nous, chacun plaignait l’innocente victime car les araignées, ici, avaient une taille inhabituelle, due sans doute à leur âge canonique. Personne n’avait donc envie de se retrouver avec un de ces monstres velus dans les cheveux ou pire encore sur le nez ou les lèvres. Certaines de ces bestioles, mortes et desséchées comme des momies, flottaient d’ailleurs depuis des siècles dans des toiles poussiéreuses que des vents inconnus agitaient doucement devant nos regards incrédules. Il n’y avait qu’à voir la taille de ces cadavres presque réduits en poussières pour imaginer facilement la vigueur que devaient avoir leurs descendants dans la force de l’âge. Mieux valait ne pas trop y songer.

 

(à suivre)

 

 

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09/10/2009

La maison (suite)

Je me suis levé et j’ai commencé à parcourir la maison. La petite véranda était toujours là, remplie de plantes et sans même y penser j’ai repris l’arrosoir de métal dissimulé derrière la vieille armoire et je me suis mis à verser de l’eau dans les pots, en ayant bien soin de ne renverser aucune goutte à terre. Au-delà, s’étendaient le potager et le verger, dont je ne distinguais quasi-rien dans l’obscurité. Il me  semblait pourtant apercevoir un enfant qui n’était autre que moi-même, perché sur une grosse branche maîtresse et mordant à belles dents dans une pomme sûre et à peine mûre. Saveurs d’autrefois, faites de choses simples et éternelles…

 

A la cave, je fus surpris et même presque déçu de trouver un congélateur. Il était fini le temps des bocaux de haricots qu’on ébouillantait pendant une heure pour leur assurer une bonne conservation. Je me revois vers quinze ans, revenant du potager, deux grands seaux de légumes à la main et ma sœur qui me regarde avec son beau rire. Elle est installée dehors, devant une table, en train de couper en morceaux les fameux haricots et moi, pour la première fois, je remarque ses jambes nues, si belles et si brunes, qui dépassent d’une jupe que le vent a négligemment retroussée. Ma sœur ! Ma grande sœur, pourquoi es-tu partie ? Pourquoi nous as-tu quittés comme cela ? Je revois ta chambre où je me faufilais parfois en cachette, quand tu n’étais pas là. Les armoires que j’ouvrais, les robes, l’odeur de lavande et puis tes sous-vêtements, bien rangés dans un tiroir, que j’effleurais d’un doigt tremblant. La féminité, le grand mystère…

 

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J’ai gravi en hésitant le vieil escalier. Il grince toujours comme autrefois, surtout la troisième marche, qui plie comme si elle allait se rompre. La chambre de ma sœur est là. J’ouvre délicatement la porte. J’allume. Rien n’a changé. Le petit bureau dans un coin, les livres bien rangés sur le rayonnage, la fameuse garde-robe ainsi que la commode aux tiroirs. Je sais que si j’en ouvre un, l’odeur de lavande va envahir la pièce. Ma mère a tout conservé intact, comme si rien ne s’était passé, comme si tu allais revenir demain. Je ferme les yeux et la scène recommence, toujours la même, insoutenable malgré les années.

 

Une voiture s’arrête devant la maison et on sonne à la porte. C’est le commandant des pompiers. Déjà, de la camionnette, on sort une civière, sur laquelle repose un corps, recouvert d’une couverture. Personne n’a encore parlé et déjà j’ai tout compris. Je tremble. C’est alors que ma mère arrive. Le commandant des pompiers, lui, tient sa casquette à la main et ne sait que dire ! Puis d’un geste las il montre la civière. Ils n’ont rien pu faire. Cela faisait bien dix minutes qu’elle était dans l’eau, peut-être plus. Elle avait dû se jeter du haut du pont-barrage… Puis ma mère qui court, qui soulève la couverture et qui tombe évanouie. Pendant qu’on s’affaire autour d’elle, moi je regarde tes beaux cheveux mouillés qui pendent et qui font comme une couronne autour de ton visage, pâle, si pâle. Sous le chemisier mouillé, on devine tes seins qui pointent… Toute ma vie je me sentirai coupable pour ce regard que j’ai alors porté sur toi. Toute ma vie je me serai demandé si tu avais compris comment je te voyais et si c’est pour cela que tu…

 

Je referme délicatement la porte. Dans le corridor il y a toute une série de photos. On me voit tout petit dans un parc, sous un grand tilleul dans la cour de l’école primaire, en classes de neige dans les Alpes, lors de mon mariage avec Martine. Pas une photo de ma sœur ! Cela ne m’avait jamais frappé. Visiblement, j’avais dû être le petit préféré. C’est donc avec un certain malaise que j’ouvre la porte de la chambre de ma mère. Ce lieu interdit, ce saint des saints où personne, jamais, n’a pénétré.

 

C’est un lieu austère. Un lit, une armoire, une commode avec de vieilles photos en noir et blanc (encore). Je ne reconnais personne. Des personnes d’un autre âge, habillées d’étranges vêtements, me regardent avec un sourire figé. Ces jeunes mariées, ces jeunes mères, ces premières communiantes doivent être toutes mortes maintenant. Leur jeunesse s’en est allée depuis longtemps, ne survivant que sur ces clichés jaunis. Qui sont-elles ? La famille de ma mère, sans doute, celle que l’on a jamais vue parce qu’on habitait loin, si loin… C’est ce qu’elle disait, en tout cas, pour ne pas s’avouer qu’on l’avait abandonnée quand elle s’était retrouvée dans le besoin avec ses deux enfants.

 

J’ouvre un tiroir. Il ne contient que des lettres, une centaine en tout au moins. Intrigué, ma mère n’étant pas du genre à entretenir une relation épistolaire, je déplie la première qui me tombe sous la main. C’est plus un billet qu’une lettre, en fait, car elle ne contient que quelques mots :

 

Ma bien aimée,

 

Nous nous retrouverons chez moi lundi après-midi, si tu veux bien, c’est plus prudent. Je ne voudrais pas que ta fille nous aperçoive. Mets ton petit corsage sexy, mon désir de toi n’en sera que plus grand.

 

Pierre

 

Je reste stupéfait après cette lecture. J’ai beau lire et relire le petit mot, il faut me rendre à l’évidence : ma mère avait une relation.  S’il y a bien une chose que je n’aurais jamais imaginée, c’est bien celle-là. C’est normal, finalement, les enfants ne pensent pas que leurs parents sont des adultes comme les autres et qu’ils ont droit à une vie affective. Et ma mère a été veuve très jeune… Mais enfin j’en reste tout abasourdi quand même. Ma mère, vous vous rendez compte ? Il faut l’avoir connue pour comprendre toute l’incongruité de cette nouvelle. Elle si raisonnable…

 

Mes yeux tombent alors sur la date : 16 juillet 1975. Mais alors, c’est le jour où ma sœur… Qui est cet homme, qui fut la cause de tout ? L’adresse, au verso de l’enveloppe, me l’apprend aussitôt : Pierre Lavisse. Le garçon avec qui ma sœur sortait au moment de son suicide ! Il avait dix ans de plus qu’elle.

 

Je remets tout en place, referme la porte derrière moi, descends l’escalier qui grince toujours, surtout la troisième marche et je sors chercher un hôtel pour tenter de dormir un peu. Que pourrais-je faire d’autre ?

 

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07/10/2009

La maison (petite nouvelle)

C’est le jour où maman est morte que je suis retourné dans notre maison. Je n’y avais pas remis les pieds depuis plus de vingt ans ! Il faut dire que je n’avais pas vraiment le temps pour aller me promener là-bas. Mon métier d’abord, ma famille ensuite, vous voyez ce que c’est. Et puis franchement, la distance entre Paris et cette région reculée de province aurait découragé n’importe qui. Un pareil trajet  pour ne rester qu’un week-end ? Que dis-je un week-end ! Arriver le samedi à seize heure pour repartir le dimanche après le déjeuner, cela ne valait guère la peine. Alors c’est ma mère qui venait nous rendre visite une fois de temps en temps. Elle avait des loisirs, elle, et un trajet en train ne l’effrayait pas. Elle restait souvent quelques jours, enfin pas trop longtemps non plus, parce que Martine, ça l’agaçait une belle-mère qui tournait en rond dans l’appartement… Alors on ne se voyait pas beaucoup c’est vrai, mais c’était suffisant. Quand elle était chez nous, c’était comme si une étrangère avait subitement fait irruption. Ce qu’elle disait appartenait à un autre univers tout en ne m’étant pas complètement inconnu. Elle parlait de sa campagne, du temps qu’il avait fait cet hiver, d’une voisine qui était décédée, du fils de la ferme d’à côté qui avait tout vendu pour devenir facteur (« Un vrai malheur, une si belle ferme ! »), des moissons qui, cette année, étaient vraiment en retard… Toutes ces nouvelles me semblaient concerner une autre planète, même si, au fond de ma mémoire, elles évoquaient des visages, des sourires, des paysages. Martine, elle,  faisait semblant d’écouter tout en levant les yeux au ciel de temps à autre et quant aux enfants, le MP3 fixé sur les oreilles, ils se moquaient pas mal de l’ancêtre et de ses histoires du siècle passé.

 

On avait bien essayé une ou deux fois de l’entraîner dans Paris, mais du Louvre elle n’avait retenu que la fatigue de la foule et pour ce qui était de la promenade en bateau mouche, elle avait plus regardé, incrédule, les touristes étrangers (« Il y en a tellement, on se croirait au japon ou en Chine ! ») que les tours de Notre-Dame.

 

C’était avec un réel soulagement qu’elle retournait dans sa campagne et, ma foi, c’était avec le même soulagement que je la reconduisais à la gare. Mais elle revenait l’année suivante, avec d’autres nouvelles des moissons et tout cela finissait par faire une sorte de petit train-train rassurant, au point qu’on n’a pas vu le temps passer. Et puis une fois, par un beau mois de juin caniculaire, le téléphone a sonné en pleine nuit. C’était l’hôpital, là-bas et une infirmière, avec son bel accent chantant, qui disait qu’il fallait se dépêcher si on voulait la revoir vivante. Ce fut un choc, car personne n’avait jamais pensé qu’une telle chose pourrait arriver un jour. Je suis parti aussitôt, seul bien entendu, Martine ayant une conférence à donner et les enfants des examens à présenter.

 

Sur l’autoroute, pendant que je roulais, il me semblait entendre sa voix, la mélancolie de sa voix, quand elle parlait de son époque révolue. Subitement il m’apparut que derrière toutes ces nouvelles qu’elle nous donnait et qui nous semblaient si futiles, se cachait une sorte de désespoir, celui d’assister, impuissante, à la fin d’un monde, de son monde. Ces fermes que l’on vendait, ces jeunes qui partaient vivre à la ville, ces campagnes qui devenaient des déserts, tout cela, c’était bien connu, cela figurait même dans les livres, mais pour elle, c’était sa vie qui s’en allait ainsi, lentement et inexorablement. A force de voir disparaître tout ce en quoi elle avait cru, elle avait dû pressentir sa propre fin. Soudain, mon indifférence me parut non seulement coupable mais presque inhumaine. Moi qui n’arrêtais pas de lire des ouvrages de philosophie qui tournaient tous autour du thème de l’existence et de la mort, voilà que je laissais un être humain seul avec la conscience de sa fin prochaine et cet être c’était ma propre mère. Aussitôt, je me suis mis à accélérer, mais j’avais beau rouler à du cent cinquante dans la nuit noire, la distance ne diminuait guère.

 

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Quand je suis enfin arrivé sur le coup de midi, exténué, ce fut pour apprendre qu’elle était décédée quelques heures plus tôt. Ce fut un deuxième choc. Trop tard, il était irrémédiablement trop tard pour pouvoir enfin prêter une oreille attentive à ce qu’elle disait. Non pas que j’eusse pu la consoler en quoi que ce soit,  mais au moins elle aurait eu conscience que moi, son fils, je l’écoutais et que je la comprenais. Il n’y avait malheureusement plus rien à faire. Sauf des formalités à n’en plus finir. La commune, les pompes funèbres, le curé, puis Martine, qui n’arrêtait pas de râler au téléphone parce que le jour de l’enterrement allait tomber un samedi et qu’elle avait son cours de yoga. Bref, quand tout cela fut plus ou moins terminé, le soir allait tomber et il ne me restait plus d’autre solution que de m’acheminer vers la maison pour y passer la nuit. J’ai fait un détour par l’hôpital pour prendre les clefs qui se trouvaient dans le sac à main de ma mère. Par ce geste, j’eus l’impression de commettre un délit, comme si je violais son intimité. Sentiment ridicule, me dis-je, car finalement cette maison était celle où j’avais passé toute mon enfance et demain j’allais, par héritage, en devenir l’unique propriétaire. Pourtant, quand je me suis retrouvé devant la lourde porte de chêne massif, mes clefs à la main, j’ai encore hésité. Après tout, il suffisait de faire demi-tour et d’aller chercher refuge dans un hôtel « Formule un » le long de l’autoroute… C’est finalement le désir de renouer avec mon enfance et ma vie passée qui m’a fait tourner la clef dans la serrure.

 

Dès le corridor, où pendait, bien en évidence, le compteur électrique avec tous ses fils, j’ai compris que dans cette maison, rien n’avait changé et surtout qu’il n’y avait rien à cacher. Tout était apparent et s’affichait sans aucun complexe. Dans le salon se trouvait toujours le vieux piano noir qui n’avait jamais servi à personne. Nul ne savait comment il était arrivé là, au détour de quelle guerre ou de quel héritage compliqué, mais il était là, complètement incongru dans cette pièce où avaient vécu des gens modestes, symbole d’une culture et d’une richesse qui n’avaient jamais été les leurs. En le regardant, je me suis demandé si ce n’était pas sa présence qui m’avait poussé à faire des études et à quitter ce monde rural si simple. Si simple mais si riche aussi et déjà j’en étais à réfléchir sur ce que j’avais gagné en rompant avec les miens et en rentrant dans le monde des intellectuels, comme on disait par ici. Pas grand chose finalement. Certes, je maniais les idées et les concepts comme pas un des paysans de la région ne savait le faire, mais en bout de course, quand je prenais une décision, n’était-ce pas précisément ce gros bon sens paysan qui me guidait et qui l’emportait ? Moi qui me prenais pour un fin lettré, avais-je vraiment changé de camp ? N’étais-je pas aussi étranger dans le monde universitaire que ma mère l’avait été en visitant le Louvre ? C’est ce que je me demandais en contemplant ce gros piano qui nous avait toujours appartenu mais qui en même temps avait été le symbole d’un univers qui n’était pas le nôtre.

 

Au mur, il y avait toujours les photos du père, ces fameuses photos en noir et blanc que je contemplais, enfant, pour tenter de me faire une idée de celui qu’on disait avoir été mon géniteur. J’avais quel âge encore quand il était mort accidentellement ? Trois ans ? Quatre ans ? Aucun souvenir en tout cas dans ma mémoire. Maman nous avait élevés seuls, ma sœur et moi. Et voilà qu’aujourd’hui, quasiment un demi-siècle plus tard, la page était irrémédiablement tournée. Il n’y avait plus personne pour se souvenir de cet homme qui n’avait jamais été pour moi qu’une photographie jaunie.

 

Dans la cuisine, je me suis fait une soupe. J’avais trouvé des sachets Royco dans une armoire, un peu étonné quand même devant la modernité de ma mère. Ainsi, elle avait renoncé aux bons potages qu’elle préparait autrefois avec les légumes du potager. L’âge et la fatigue, sans doute, l’avaient obligée à modifier ses habitudes. Pourtant, au fond de moi une voix criait qu’en agissant de la sorte elle avait voulu se rapprocher de nous et de notre mode de vie parisien. Une vague de douleur m’envahit. Je l’imaginais là, dans cette pièce, irrémédiablement seule devant son bol de soupe, tentant désespérément de nous ressembler un peu dans l’espoir inavoué de rétablir un contact. Et nous n’avions rien vu, nous n’avions même jamais rien su. Quelle étrange aventure que la vie, tout de même. On se marie avec un inconnu qui bientôt disparaît, on élève deux enfants, un seul arrive à l’âge adulte, puis à son tour il se marie et devient pour vous comme un étranger. Il reste alors à disparaître dans l’indifférence générale. Tout cela n’a assurément aucun sens.

 

(à suivre)

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25/09/2009

La remise

J’ouvre la porte de la remise, tout au fond du jardin et je suis immédiatement envahi par l’odeur du bois de chauffage, qu’on a entreposé là, en belles piles régulières. C’est pour cette odeur, que je suis venu jusqu’ici. Je ferme les yeux et je respire, sans plus penser à rien. L’odeur chaude et tendre  m’envahit complètement et des images de forêts profondes s’imposent à mon esprit. Puis je revois les stères de bois, tels qu’ils étaient alignés le long du petit chemin forestier, les myrtilliers épars, l’étendue des fougères… Il me semble presque percevoir sur mon visage la chaude brise du dernier mois d’août et entendre les feuillages qui s’agitent légèrement. Leur bruit me parvient par vagues successives, comme la houle d’une mer intérieure. Un geai a crié, cri d’alarme dans la quiétude du lieu. Un promeneur se serait-il aventuré jusqu’ici ? Non, dans la clairière, c’est un renard qui s’avance, l’œil aux aguets, concentré sur sa tâche de chasseur. Il s’arrête et renifle un petit tas de sciure fraîche au pied d’une souche. On le voit bien, dans cette mise à blanc : son pelage roux, ses yeux vifs… Puis il s’en va, trottinant, et disparaît dans le sous-bois.

 

Dans la remise, j’ouvre un instant les yeux, puis je les referme et respire de nouveau la bonne odeur du bois. Cette fois, c’est le bruit de la circulaire hurlante qui s’impose à moi. Il me  semble voir les grosses bûches que l’on coupe une à une et les rondins plus petits qui s’amoncellent à terre, en un tas irrégulier. L’homme, devant la machine, est méconnaissable, car il porte un foulard sur le visage et de grosses lunettes protectrices. Mon rôle consiste à ramasser les rondins et à les empiler sur la brouette. Puis il y aura le rangement proprement dit. Les rondins que je prends un à un et que j’empile comme je peux, en tentant de ne pas  perdre de place, de ne pas laisser le moindre espace vide. Parfois il faut tout recommencer, enlever deux trois morceaux de bois et les agencer autrement. Le tout doit former un mur bien droit, bien stable. Sur ma peau nue, sans gants, je sens la rugosité de l’écorce, les petites échancrures pointues laissées par la lame sur les bords de la bûche, les nœuds du bois, ces protubérances aux formes variées. Parfois, il me semble reconnaître un des rondins que je viens de charger sur la brouette. Puissance de la mémoire affective, puissance des choses, qui s’imposent à nous, malgré nous.

 

Plus tard, ce sera l’hiver et il aura neigé. Il faut mettre de grosses bottines pour traverser le potager et atteindre la remise. Je revois le grand panier d’osier, tressé à la main à partir d’écorce de noisetier. On le remplit de rondins, comme on peut. Ce n’est pas facile à cause de l’anse qui gêne les mouvements. Il fait froid, très froid et par la petite fenêtre un timide rayon de soleil donne un peu de clarté, juste ce qu’il faut pour que l’enfant puisse voir les volutes de vapeur qui s’échappent de sa bouche. L’odeur du bois a disparu, figée par la froidure, sans doute. Il faudra déposer le panier dans la cuisine près du gros poële pour qu’elle réapparaisse, plus discrète qu’à l’origine, mais bien présente quand même. Avec elle, c’est un peu de nature sauvage qui est entrée dans la maison. Le feu crépite doucement dans le foyer et il fait bon, tandis que dehors, la neige n’en finit plus de tomber. Déjà, dans le sentier, les traces de mes pas sont en train de disparaître.

 

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Photo personnelle

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22/09/2009

La chambre

Maison-poème (fin)

 

De la chambre, il n’y a pas grand chose à dire, si ce n’est que c’était un endroit où on s’ennuyait profondément. L’enfant se souvient de ces réveils de grand matin (lui qu’on avait couché tôt au lit) où il se retrouvait dans un lit cage qui ressemblait à une prison. Du haut de ses deux ans, il se dressait comme il pouvait pour contempler le monde qui s’étendait au-delà de ces barreaux que les adultes lui avaient imposés avec un sens inné de l’autorité qui le laissait complètement pantois. Ainsi donc, à peine né, il se retrouvait incarcéré, entravé dans ses mouvements et cela sans avoir commis le moindre délit. Dans sa petite tête où les idées commençaient à se mettre en place, les concepts de liberté, de libre-arbitre et d’injustice se faisaient tout doucement un chemin. Pourquoi, en effet les parents, ces dieux omniscients au pouvoir absolu, pouvaient-ils aller dormir quand ils en avaient envie alors que lui devait aller au lit quand il n’avait pas sommeil ? Et pourquoi ces mêmes parents pouvaient-ils maintenant paresser dans leur chambre alors qu’il faisait déjà presque clair ? Soupir.

 

Il n’y avait donc rien d’autre à faire qu’à contempler pendant un temps indéfini qui semblait une éternité le petit canard en relief qui ornait la tête du lit et dont l’enfant suivait les contours avec ses doigts fragiles. Il regardait donc ce canard, le caressait, lui parlait, lui racontait des histoires et allait même parfois jusqu’à se disputer avec lui quand le stupide volatile semblait ne rien comprendre à ce qu’on lui disait.

 

Il fallait alors se tourner vers une autre activité et à vrai dire, dans cette prison, il n’y en avait qu’une. Elle consistait à regarder attentivement la tenture sur laquelle le soleil donnait déjà et à essayer d’imaginer ce que représentaient les formes géométriques qui y étaient dessinées. Objectivement, ces formes n’avaient rien d’extraordinaires en elles-mêmes et il suffisait de la présence d’un adulte dans la pièce pour qu’elles ne sortent pas de leur rôle. Mais là, quand l’enfant était seul, elles prenaient subitement des contours étranges, en partie probablement à cause des rayons du soleil qui traversaient le tissu. Alors, ce qui n’était pourtant la veille qu’un carré ou un  losange devenait subitement une tête de lion rugissant ou quelque horrible monstre baveux et à la langue fourchue. Certes, on pouvait se raisonner et le petit homme ne s’en privait pas. Il savait pertinemment que tout cela n’était que le fruit de son imagination, il n’empêche qu’à un certain moment la peur l’emportait sur la raison et c’est véritablement pris de panique qu’il se réfugiait au fond du lit, sous les couches de couvertures.

 

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Il faut dire qu’il faisait froid, dans la chambre. A cette époque, le chauffage central n’existait pas ou alors seulement chez les riches (lesquels, vous l’aurez remarqué aussi, possèdent toujours tout avant tout le monde). La maison n’était chauffée que par le gros poële de la cuisine et évidemment, la nuit, en hiver, quand le gel sévissait et que la neige avait imposé sa loi implacable, il ne faisait pas bon rester dans  la chambre. Plonger sous la couette était donc une nécessité qui relevait du simple bon sens de survie. L’enfant, effrayé par les monstres qui s’agitaient sur la tenture, retrouvait donc une certaine quiétude une fois réfugié sous l’amas de couvertures et de coussins qui lui sauvaient ainsi deux fois la vie. Là, dans la douce tiédeur du lit, il retrouvait peu à peu ses esprits et sentait les palpitations de son cœur se calmer. Alors, timidement d’abord, puis avec de plus en plus d’audace, il repartait affronter les fameux monstres. Souvent, ceux-ci avaient disparu entre-temps et leurs gueules grimaçantes n’ornaient plus le haut de la tenture. Le soleil avait sans doute été caché par un nuage et la lumière s’étant affaiblie, elle n’avait plus la force suffisante pour animer ce bestiaire infernal qui semblait rappeler à l’enfant l’époque où il n’était pas encore né. Car il lui semblait avoir connu dans un autre monde ces créatures diaboliques et pour lui il ne faisait pas de doute qu’il existait quelque part un pays étrange où il avait séjourné avant de naître. Car peut-on concevoir qu’on soit ici aujourd’hui et qu’hier on n’ait pas été ? Non, cela ne se pouvait et l’enfant tentait désespérément de se souvenir de cet univers d’avant la vie, univers qui était encore bien proche, pour lui qui n’avait que deux ans.

 

Mais la mère arrivait, interrompant ces réflexions angoissantes sur l’origine de l’être et l’existence des présences infernales. D’un geste sûr, elle ouvrait les tentures et, si on était en été, le bon soleil entrait dans la pièce, reléguant définitivement les monstres aux oubliettes. Par contre, si on était en hiver, c’est une autre découverte qui attendait l’enfant. Ce n’était pas  la rue et ses maisons familières qui apparaissaient à travers le rideau, mais une vitre opaque, aux mille dessins géométriques stylisés. Dans le froid matinal, l’enfant qu’on avait enfin fait sortir de son lit courait vers la fenêtre et de son petit doigt il suivait les contours de ces roses de glace que le froid avait dessinées dans le givre.

 

Mais il fallait vite descendre en bas, et s’habiller près du gros poële de fonte, qui déjà ronronnait en emplissant la maison d’une bonne chaleur douillette, tandis que dehors il neigeait sans arrêt. 

 

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07/09/2009

Le propriétaire

Préambule :

 

Puisque nous avons parlé, dans un texte précédent, de ce propriétaire qui ne déliait pas facilement le cordon de sa bourse, même pour des travaux de première nécessité, il serait intéressant d’en donner une description plus détaillée, tant il ressemblait, comme je l’ai dit, au Père Grandet de Balzac. On sait que le héros de ce livre est devenu (avec l’avare de Molière, bien entendu),  le prototype de l’homme avare, radin et près de ses sous, mais le mien n’avait rien à lui envier. Evidemment j’étais très jeune quand je l’ai croisé et forcément les faits que je raconte ici sont déformés par mes yeux d’enfant. Je ne dis pas que c’est la réalité, mais plutôt  la réalité telle que j’ai pu la percevoir à cet âge. De plus, une partie de la description provient de ce que la rumeur publique pouvait colporter sur le personnage et on sait ce qu’il en est de la rumeur publique.  Enfin, c’est bien connu, l’acte d’écriture transforme inévitablement ce que l‘on a vécu, en l’amplifiant, en le déformant, en le faisant rentrer dans la grille de lecture de notre subjectivité, ce qui fait qu’entre la situation de départ et ce que l’on retrouve couché sur le papier il y  souvent un abîme. Mais cet abîme est aussi la trace du regard spécifique qui est le nôtre et je crois que c’est finalement ce que l’on cherche dans la littérature. Ni des faits réels, ni des histoires destinées à nous amuser, mais plutôt la manière unique dont un de nos semblables peut voir le monde. Parfois il le voit comme nous (et nous nous sentons confortés dans la pertinence de notre être), mais souvent il le voit différemment (ce qui nous ouvre alors d’autres horizons et nous fait percevoir ce que nous n’avions jamais perçu). Et comme la littérature n’est pas un jeu (comme les surréalistes ont pu parfois le croire) mais une réponse à nos angoisses existentielles (ou plus exactement une tentative de réponse car la littérature ne résout rien et ne fait que poser encore plus de questions), elle participe pleinement à nous rendre plus humains, par le fait qu’elle provoque en nous une prise de conscience de notre destinée.

 

 

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Ce vieux monsieur, qui dépassait les quatre-vingts ans, tenait à avec sa fille (une demoiselle restée célibataire qui flirtait avec la soixantaine), une petite épicerie dans le haut de la ville. Il avait économisé toute sa vie, ce qui fait qu’il possédait au moins une vingtaine de maisons, peut-être une trentaine, je ne sais pas exactement. Son avarice était légendaire. On disait qu’en hiver, par exemple, il ne chauffait pas sa maison, à part le magasin qui accueillait ses clients, sinon évidemment tout le monde aurait déserté son établissement et son chiffre d‘affaire s’en serait ressenti. Alors, quand la froidure se faisait par trop sentir et que ses mains commençaient à s’engourdir, il venait se réchauffer dans la boutique. Je le revois encore, pendant que sa fille servait derrière le comptoir, assis sur une vielle chaise pliante récupérée je ne sais où, tendant ses doigts transis  devant le petit poële de fer blanc qui diffusait une chaleur timide. Il était enveloppé dans une couverture rapiécée et contemplait la petite casserole de soupe qu’on avait mise à réchauffer là, afin sans doute d’épargner la cuisinière à gaz qui devait se trouver quelque part dans le logement.

 

Il restait là sans rien dire, répondant d’un simple signe de tête aux nouveaux arrivants qui  le saluaient et s’enquéraient de sa santé. Il semblait éteint, moribond et avait des gestes d’une lenteur de tortue. Pourtant, quand la caisse enregistreuse faisait son déclic caractéristique et qu’elle s’ouvrait pour engloutir les petits sous, il fallait voir alors comme son œil pétillait. On aurait dit que toute la vie qui lui restait s’était concentrée dans ce regard, dont la vivacité offrait alors un contraste étonnant avec sa vieille carcasse décatie. En attendant, les hivers passaient les uns après les autres et il était toujours là, tandis que certains clients avaient déjà rejoint l’autre rive, terrassés par l’une ou l’autre de ces maladies étranges et terribles qui faisaient chuchoter les ménagères à mi-voix quand elles attendaient dans la boutique leur tour pour être servies.

 

-        Et vous savez Un Tel, il est mort en trois jours sans que le médecin ait pu faire quoi que ce soit. Pourtant il fallait voir la force qu’il avait !

-        Non ? C’est pas vrai ! Remarquez qu’au moins il n’aura pas souffert longtemps. Ce n’est pas comme le grand Joseph de ma rue, qui est resté alité pendant cinq longues années et qui ne se souvenait même plus qui il était. Même que sa femme n’en pouvait plus de toujours le soigner au point qu’elle est partie avant lui, d’épuisement probablement .

 

Le gamin que j’étais écoutait tous ces malheurs dont se délectaient littéralement les commères, lesquelles, leur cabas à la main, semblaient intarissables. On aurait dit qu’elles se complaisaient dans ces drames et plus c’était horrible, plus elles semblaient contentes.  Je jetais un œil discret vers le vieillard en me disant que tout de même elles auraient pu lui épargner la description de toutes ces agonies, lui qui avait déjà un pied dans la tombe… Mais il ne semblait rien entendre, comme si tout cela ne devait jamais le concerner et il se contentait de tourner de temps à autre dans son potage avec une vieille cuillère en bois, sans jamais perdre de vue ce qui se passait au comptoir. Pendant que cela discutait ferme des malheurs du monde, lui il calculait mentalement le bénéfice que lui rapportait chaque salade que sa fille sortait d’un cageot ou chaque paquet de café qu’elle allait chercher en haut d’un rayonnage, montée sur une échelle branlante à laquelle il manquait un échelon.

 

Evidemment, les temps étaient durs, même pour lui, car il devait avoir en tête d’acheter d’autres maisons et on sait bien que pour cela il faut de l’argent, beaucoup d’argent. Alors, comme il n’avait que son petit magasin pour vivre (en plus de tous ses loyers, évidemment), il avait trouvé un moyen très simple pour faire fructifier ses affaires. L’art du commerce, c’est bien connu, consiste à vendre très cher au détail ce que l’on a acheté bon marché en gros, cela il  l’avait toujours su. Mais là où il dépassait tous ses collègues et concurrents en ingéniosité, c’est qu’il avait imaginé de rogner sur les quantités des produits qu’il vendait. Ainsi, tous les paquets d’une demi-livre de beurre étaient délicatement ouverts et il en retirait une fine lamelle avant de refermer le tout. Après avoir répété la même opération une bonne dizaine de fois, il parvenait ainsi à vendre un onzième paquet qu’il n’avait pas dû acheter. Il procédait de même avec les paquets de café en grains ou encore avec le sucre fin.

 

Cette pratique un peu scandaleuse, il faut l’avouer, était connue de tous, mais en ces temps où les voitures étaient encore rares et où il n’était pas facile de se déplacer, chacun trouvait son compte dans ce petit magasin de proximité. Si on désapprouvait cette manière de faire, on le chuchotait en rue, mais jamais dans la boutique, par une sorte d’accord tacite entre tous. Pourtant, certaines clientes étaient plus difficiles et il y en avait parfois une qui se montrait récalcitrante au point de rompre le pacte. Je me souviens ainsi d’avoir vu une brave dame refuser une bouteille de limonade qui avait été ouverte et dans laquelle il manquait manifestement un peu trop de liquide. Mais bon, ces incidents regrettables étaient rares et d’une manière générale le vieux monsieur parvenait tout de même à arrondir subtilement ses fins de mois.

 

L’argent qu’il gagnait, on s’en doute, ne servait pas à améliorer son existence quotidienne, mais prenait tout droit le chemin de la banque. On avait l’impression qu’il craignait pour ses vieux jours et qu’il se constituait pour plus tard un petit magot rassurant, à l’abri des regards. Le problème, c’est qu’il avait déjà plus de quatre-vingt ans, ce qui fait que tout le monde se demandait à quel âge il envisageait de mourir. A ceux qui lui disaient qu’il serait temps qu’il profitât un peu de la vie, il répondait par le silence, se contentant de lever une main dans un geste dubitatif, comme pour signifier qu’on ne savait jamais ce que le hasard pouvait bien réserver et qu’il valait mieux être prudent. On ne pouvait pas dire qu’il travaillait pour ses petits-enfants, puisqu’il n’en avait pas, sa fille unique ne s’étant jamais mariée, par crainte sans doute des maris dilapidateurs de fortune. Quant à elle, seule héritière du patrimoine immobilier que constituaient les trente maisons, elle semblait à l’abri du besoin, d’autant plus qu’elle n’était déjà plus si jeune.

 

Pourtant,  la rumeur disait que dans cette maison on ne mangeait pas à sa faim. Les visites chez le boucher étaient rares et se limitaient aux grandes fêtes du calendrier, encore parvenait-on à se contenter de bien peu, comme cent grammes de saucisses ou quelques pieds de porc (lesquels allaient cuire interminablement dans une marmite sur le poële de la boutique, ce qui, ces jours-là, écourtait considérablement la conversation des ménagères, avides pourtant de mille ragots à colporter). Parfois, on voyait le vieux monsieur se lever de sa chaise comme à contrecœur et d’un pas lent et résigné aller prendre une boîte de petits pois sur un rayonnage avant de disparaître dans sa cuisine. Manifestement, cette boîte constituait tout le repas de cet étrange couple, le père et la fille, si bien assortis qu’on finissait par les confondre. Il était même à craindre que ce ne fût là le seul repas de la journée car on n’avait jamais vu le moindre boulanger s’arrêter devant la boutique et quant à aller chercher eux-même leur pain, ils n’en avaient pas le temps, évidemment. Quand on tient soi-même un commerce, il faut savoir se consacrer aux clients, c’est bien connu, n’est-ce pas ?

 

Bon, j’arrête là la description de mon père Grandet local, n’ayant pas beaucoup d’autres éléments à rapporter. Quand il eut repris la maison que nous occupions (avec la nouvelle serre), j’ai déménagé puis un peu après j’ai changé de région, ce qui fait que j’ai perdu de vue tout ce petit monde. J’ai appris plus tard que le vieux monsieur était mort à cent trois ans, fort étonné, probablement, que la vie ne lui ait pas laissé le temps de profiter de son petit capital.

 

 

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Le Père Grandet (dessin de Henri Monnier)

23:03 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : littérature

03/09/2009

Les cercles magiques.

 

Sur la plage, l’enfant trace un cercle avec un bâton, puis un autre et encore un autre. Trois cercles concentriques qui délimitent un disque d’un mètre de diamètre environ, dont il aplanit maintenant délicatement la surface avec les mains. Puis il va chercher quelques branches de pins odorants qu’il dispose religieusement le long du premier cercle. Ensuite, il parcourt le rivage et revient avec des galets blancs, qu’il place uns à uns sur le périmètre du deuxième cercle. Le voilà maintenant parti tout la-bas, à la limite de plage et des grandes dunes qui circonscrivent l’espace marin. Je le distingue à peine, silhouette minuscule au pied d’un grand arbre. Puis le voilà qui revient en courant, rayonnant, car il a  trouvé ce qu’il cherchait. Tout autour du troisième cercle il dispose alors des feuilles d’eucalyptus, dont l’odeur entêtante envahit tout l’espace. Ensuite, très sérieusement, l’enfant se tient debout devant son chef d’œuvre et marmonne quelque chose, cela pourrait être une chanson ou une prière, on ne sait pas bien, mais ce sont des paroles qui pour lui prennent la tournure d’une formule magique, c’est évident. Puis, d’un bond, il saute à pieds joints au centre du cercle et reste là, tout penaud, étonné qu’il ne se passe rien.

 

Je souris de sa naïveté et replonge dans mon livre. Quelques instants plus tard, intrigué par le grand silence qui règne autour de moi, je lève les yeux et à ma grande surprise je constate que l’enfant a bel et bien disparu.

 

 

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26/08/2009

La serre

Maison poème

J'intitule ce texte « la serre » car je ne trouve pas d'autre mot pour désigner cette espèce de verrière qui prolongeait la cave, par une sorte d'aberration architecturale à laquelle personne n'avait jamais pu trouver le moindre sens. En effet, en principe, une serre renvoie aux concepts de clarté, de chaleur et de plantes quasi tropicales. Rien de semblable ici, évidemment. Les vieux carreaux consolidés avec du papier goudronné ne laissaient passer qu'une lumière diffuse, ce qui donnait à la cave adjacente des airs d'aquarium et pour un peu on se serait cru au fond de la mer. Sans compter que ladite verrière laissait abondamment passer l'eau les jours de pluie, ce qui renforçait encore la certitude que ce lieu entretenait avec l'élément aquatique des liens aussi profonds que secrets.

Pour mieux comprendre la topographie des lieux, il faut imaginer que l'excavation qui avait été faite pour construire la maison était exagérée par rapports à la surface de celle-ci. Les ouvriers s'étaient visiblement retrouvés avec un trou à devoir combler une fois l'habitation terminée et il me plait de penser que c'est par paresse qu'ils ont imaginé cette sorte de verrière qui venait donc prolonger la cave dans le sous-sol, mais qui en surface offrait l'énorme inconvénient de se situer au même niveau que la cour. Point de jeux de ballons pour l'enfant que j'étais, évidemment, car les carreaux auraient été immédiatement cassés. Je peux avouer aujourd'hui que cette situation m'arrangeait bien, car j'ai toujours eu pour les ballons une aversion viscérale et à vrai dire si profonde qu'elle doit être d'origine génétique, il n'y a pas d'autre explication. Il n'en restait pas moins que cette serre qui, à l'extérieur, se retrouvait de plain-pied avec le sol, constituait un véritable danger car quelqu'un d'un peu distrait ou qui aurait été victime d'un soudain étourdissement, se serait immédiatement retrouvé dans la cave après avoir été déchiqueté par la verrière.

Celle-ci représentait donc un danger potentiel et tout le monde s'en méfiait. Il nous fallait pourtant bien vivre avec elle, ce qui revenait à se comporter comme on le fait avec un animal qu'on nous dit être gentil mais dont on sait qu'il appartient à une race agressive. Bref, la serre, par son emplacement, constituait une menace permanente pour notre intégrité physique, ce qui n'était pas rien. Malheureusement, c'était loin d'être tout. Son état de vétusté était tel qu'on se demandait bien comment la vieille structure métallique toute rouillée parvenait encore à supporter le poids des carreaux, alourdis encore par le papier goudronné dont j'ai déjà parlé. A l'extérieur, on avait donc peur de passer par inadvertance à travers la verrière, de par sa position au niveau du sol, et à l'intérieur on redoutait de tout recevoir sur la tête, ce qui semblait de plus en plus probable au fur et à mesure que les années s'écoulaient. Ajoutez à cela le manque de clarté et les infiltrations de pluie et vous aurez compris que cette serre était devenue pour tous un véritable cauchemar et qu'elle alimentait souvent les conversations.

En tout cas, je lui dois mon premier cours d'économie domestique et la conscience que la lutte des classes n'est pas un vain mot. Je m'explique.

Chaque fois qu'il avait l'occasion de croiser le propriétaire (c'est-à-dire au moins une fois par mois), le père ne manquait pas de souligner la dangerosité de la situation. A chaque fois, évidemment, on lui répondait que ce n'était pas la saison, que les moyens manquaient, qu'il faisait trop chaud ou trop froid, bref, que cela pouvait bien attendre encore un peu, par exemple jusqu'à l'année prochaine. Allons, disons même jusqu'à la fin de l'année prochaine, ce sera plus sûr. Mais une fois la période prévue arrivée, le terme reculait aussitôt du même nombre de mois que l'année en comportait, ce qui fait que les travaux étaient reportés de douze mois et en réalité ne se faisaient jamais. Pourtant, sur le terrain, la situation empirait, ce qui fait que le père en vint à proposer un compromis. Pour autant qu'on lui payât les matériaux, il s'engageait à construire lui-même une nouvelle serre, ce qui en outre donnerait une plus value à cette maison qui ne lui appartenait pas. Le propriétaire écouta un peu plus attentivement ses propos, mais finalement il dit que non, que ce n'était pas possible dans l'immédiat : il ne disposait pas des liquidités suffisantes pour acheter les trois cornières de métal et la grande plaque de plastique ondulé qui seraient nécessaires. C'est qu'il avait à entretenir une bonne vingtaine de maisons et on n'imaginait pas tous les frais que cela occasionnait et qu'il devait assumer. Bref, au mieux, on verrait l'année prochaine, mais il ne promettait rien. Tenace, le père renouvela pourtant son offre plusieurs fois si bien qu'un jour, à la surprise générale, l'accord oral fut donné. Ce fut une surprise, assurément et on mit sur les qualités de persuasion du paternel d'avoir remporté la bataille. Certes, il fallut  encore attendre quelques mois avant que Crésus ne se décidât à ouvrir son portefeuille, mais après tout, on pouvait comprendre, ce n'était pas la saison, n'est-ce pas ?

Puis vint enfin le jour où les travaux débutèrent. Le père acheta donc lui-même ce dont il avait besoin et transporta comme il put tout ce matériel dans sa petite voiture (une quatre chevaux Renault), ce qui en soi constituait déjà un exploit. A la réflexion, ce fut même un miracle s'il y parvint et il faut croire que les dieux, touchés par notre obstination, avaient décidé de prendre notre parti.

C'est comme cela que la famille se retrouva avec une serre convenable, sur laquelle on avait moins peur de faire une chute fatale (puisque le panneau de plastique était solidement fixé à des chevrons de qualité), qui ne risquait plus de s'effondrer à la cave et qui, ô merveille, non seulement ne laissait plus passer l'eau mais qui en plus diffusait une lumière douce et agréable.

Nous en profitâmes pleinement deux mois entiers, jusqu'au moment où le propriétaire signifia qu'il rompait le bail pour occuper lui-même la maison. Le vieux grigou, âgé de près de quatre-vingt ans, venait de décider de prendre sa pension et de ne plus s'occuper de l'épicerie qu'il tenait dans le haut de la ville. Il loua donc son commerce au plus offrant et vint occuper notre maison, qui était la plus petite de toutes celles qu'il possédait et donc celle qui lui rapportait le moins. Mais vous comprenez, pour une personne seule, c'était bien suffisant, n'est-ce pas ?

Epilogue :

Avec le recul, je me dis que ce vieux monsieur, qui avait tout du père Grandet de Balzac, m'a donné une bonne leçon de vie. Malgré mes six ans, j'avais en effet compris qu'il existe des possédants et des possédés et que le sens moral qu'on essayait de m'inculquer ne concernait évidemment pas certaines catégories de la population. Leur argent les mettait au-dessus de tout cela puisque, de toute façon, il leur permettait d'obtenir le respect des autres.

15:34 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, la serre

07/07/2009

La cave

La cave... Impossible de descendre dans une cave sans avoir l'impression de transgresser une limite et de pénétrer dans un autre monde. La cave est un lieu souterrain, un lieu de mystère, plongé dans le noir, dans la grande nuit de la mort.

 C'était, je m'en souviens bien, un endroit interdit, probablement à cause de la présence d'un escalier assez dangereux, mais pour moi cette interdiction était la preuve que la cave recelait des mystères inquiétants. Et en effet, à peine avait-on descendu les marches qu'on se retrouvait devant la porte toujours close de ce qu'on appelait « la petite cave ». Je ne passais devant cette porte qu'avec la plus grande vigilance et ce n'est que de loin que j'osais l'observer. Je savais, pour l'avoir vue un jour entrouverte, ce qui se cachait derrière : une sorte de boyau étroit, mais long, si long qu'on en devinait à peine le bout dans la quasi-obscurité que ne parvenait pas à vaincre une ampoule rachitique. Ce qui m'avait frappé, c'était l'absence totale de fenêtre. Pas le  moindre soupirail, pas le plus petit interstice par lequel la lumière du jour aurait pu pénétrer. Un endroit de cauchemar, assurément. Et comme il n'y avait rien dans cette cave, j'en déduisais qu'elle était en fait un corridor souterrain qui devait mener Dieu seul savait où, quelque part dans les entrailles de la terre. Plus loin, incontestablement, devait se trouver une prison moyenâgeuse, une sorte d'oubliette où on jetait les enfants dont on avait pu se saisir.

Le fait que même mes parents ne pénétraient jamais dans ce lieu renforçait mes craintes tout en les confirmant. C'était un lieu maudit, vous dis-je, et pour rien au monde je n'aurais franchi le seuil de cette tombe, où j'aurais été contraint d'errer dans le noir absolu, tâtonnant maladroitement le long des murs humides, m'écorchant les doigts à leurs pierres rugueuses. Tout au bout, des soldats en armures m'auraient saisi et emporté plus loin encore, dans un endroit de terreur dont je ne serais jamais revenu. Rien qu'à regarder la porte pourtant soigneusement close de cette « petite cave », il me semblait entendre dans le lointain le cliquetis de leurs épées et le bruit métallique de leurs armures. Après m'être raconté deux ou trois histoires absolument terrifiantes, je remontais l'escalier en courant, affolé pour de bon et c'est le cœur battant que j'arrivais à la lumière du jour, en plein solstice d'été, dans la chaleur de midi. On me regardait avec étonnement, mais mes yeux exorbités disaient assez d'où je venais et on ne me posait donc aucune question. Je vivais ce silence comme une preuve supplémentaire de la réalité des horreurs qui se déroulaient immanquablement dans cette cave et qui étaient si terribles que personne n'osait même en parler.

Mais reprenons notre visite. Sous l'escalier, se trouvait un renfoncement où on mettait au frais la réserve de pommes de terre, en provenance directe du potager. Au printemps, l'appel de la belle saison était tel qu'elles se mettaient toutes à faire des germes incroyables, sortes d'excroissances blanches ou bleutées qui témoignaient que la vie, toujours, était là, palpitante, au cœur de la nuit souterraine. Mais je m'attardais peu à contempler ces tubercules et leurs mystères, à cause de la  proximité de la « petite cave ». Je préférais passer en courant et aller directement dans la « grande cave », qui était le règne de ma mère. A l'entrée se trouvait le garde-manger (j'ai parlé, déjà, de l'absence de frigo), où on tentait de conserver tant bien que mal les restes de repas en profitant de la fraîcheur du lieu. C'était souvent peine perdue, surtout lorsque le temps était à l'orage et il fallait alors jeter cette nourriture pourtant si précieuse. Comme le rayonnage de la cuisine, ce garde-manger était une fabrication artisanale du père, faite de bois et de treillis métallique, lequel avait pour fonction de protéger des insectes et de laisser passer l'air. J'avoue que c'est le seul garde-manger que j'ai vu dans ma vie, aussi quand à l'école, beaucoup plus tard, j'ai étudié le pluriel des noms composés, ce n'est pas sans fierté que j'ai retrouvé ce mot dans la liste des substantifs comportant le mot « garde » (garde-chasse, garde-meuble, etc.). Tandis que me petits condisciples se demandaient à voix basse ce que pouvait bien être un garde-manger, moi je souriais intérieurement et il me semblait que l'instituteur ne l'avait glissé là qu'à mon intention.

Un peu plus loin dans la cave se trouvait la machine à laver. Progrès technologique incroyable que cette machine, surtout pour ma mère qui avait encore connu le lavoir public dans son village et la glace qu'il fallait casser en hiver pour rincer le linge. Pourtant cette machine était constituée d'une simple cuve avec une hélice. Cela veut dire qu'il fallait préalablement chauffer de l'eau dans une lessiveuse aussi grande que l'enfant que j'étais. Je revois encore les flammes bleues du brûleur à gaz qui léchaient le fond de cette lessiveuse et qui constituaient, pour peu qu'on éteignît la lumière, autant feux follets bleutés qui dansaient dans l'obscurité. Une fois l'eau bien chaude, il fallait la transvaser dans la machine à laver, opération délicate et dangereuse à laquelle je n'ai jamais été autorisé à participer, ce qui fait que j'ignore toujours comment on s'y prenait pour mener cette opération à bien. Ensuite, il fallait actionner l'interrupteur de la machine et faire tourner le linge un temps qui me semblait une éternité.

C'est que j'avais hâte d'arriver à l'étape suivante, qui m'était confiée. Une fois le linge ressorti de la cuve, il fallait l'essorer en le faisant passer entre deux rouleaux fixés à la machine et qu'on actionnait à l'aide d'une manivelle. C'était un plaisir que de voir les linges gorgés d'eau se faire happer par ces rouleaux, s'aplatir autant qu'il était possible et rendre, dans un bruit de cascade, toute l'eau dont ils étaient gorgés. Ils ressortaient à l'autre bout complètement aplatis, complètement ridicules aussi, pauvres petites choses insignifiantes et plates dans lesquelles il était bien difficile de reconnaître une taie d'oreiller ou un pyjama. Quand tout cela était terminé, comme si leur sort n'était pas encore assez cruel, ils passaient à l'essoreuse, machine incroyable qui à l'époque représentait la pointe de la technologie (surtout si on la comparait à la machine à laver) et qui à ce titre faisait la fierté de toute la famille. Pourtant, quand je voyais ma mère la maintenir tant bien que mal quand elle prenait de la vitesse dans un bruit de sirène, je ne pouvais m'empêcher de penser à ce qui arriverait si jamais elle la lâchait. Emportée dans sa course tourbillonnante, l'essoreuse aurait fait toute seule le tour de la cave avant d'aller s'encastrer contre un mur dans un grand bruit de ferraille, ce qui, heureusement, n'arriva jamais.

 

00:01 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature

01/07/2009

La cuisine

Maison poème

Chez nous, en ce temps-là, il n'y avait pas beaucoup d'argent. Chez les autres non plus, à vrai dire, mais chez nous il y en avait encore moins que chez les autres. Alors, si je devais vous décrire les meubles de la cuisine, je serais bien embêté parce qu'il n'y en avait pas.

Heureusement, la pièce était très petite, comme toute la maison d'ailleurs, ce qui fait que le visiteur qui entrait n'était pas frappé par cette absence de meubles, pourtant bien réelle. Dans le prolongement de la porte, contre le mur de gauche, trônait une desserte à roulettes. On n'a jamais su pourquoi ma mère l'avait achetée car elle n'a jamais servi à rien, si ce n'est à déposer la cage du canari. Celui-ci, par contre, on savait bien à quoi il servait : son rôle était d'égayer la maison et de faire oublier sans doute que nous étions un peu démunis. Alors, éternel prisonnier dans sa cage, le pauvre s'acquittait du rôle qui lui avait été assigné en chantant du matin au soir. Il chantait bien en plus et très juste. Je l'écoutais pendant des heures, étonné quand même qu'il prît tant à cœur son travail de forçat. Je me disais en le contemplant qu'il y avait plus mal loti que nous. Condamné à la prison à vie, il chantait quand même et exultait sa joie de vivre en petit philosophe qu'il était. Parfois je me demande s'il ne m'a pas appris davantage de choses sur la vie que les frères des écoles chrétiennes, mais bon, ce n'est pas là notre sujet et nous en parlerons une autre fois.

A part la desserte et son canari, donc, il n'y avait rien contre le mur de gauche. Au bout, dans le coin, on trouvait l'évier (d'origine). Un rideau à fleurs habilement passé dans une tringle cachait les ustensiles qu'on déposait en dessous, comme le savon et les éponges.

Le mur du fond, en prolongement de l'évier, ne comportait qu'une fenêtre ainsi que la porte donnant sur le jardin. Au printemps on enlevait les grands rideaux blancs supposés nous protéger du froid hivernal (ce qu'ils faisaient bien mal, à vrai dire) et on les remplaçait par de petits rideaux avec des motifs représentant des cerises rouges. Cette couleur égayait aussitôt la pièce, que la lumière envahissait soudainement grâce à la partie de la vitre désormais laissée libre. C'était une joie, quand je revenais de l'école, de découvrir que les petits rideaux à cerises rouges avaient refait leur apparition. Ils annonçaient déjà l'été et le retour des grandes vacances.

Durant ces étés caniculaires (avez-vous remarqué comme les étés étaient toujours beaux et chauds dans nos enfances ?), la porte restait grande ouverte et un rideau en plastique composé de lanières de différentes couleurs retenait la chaleur à l'extérieur tout en empêchant les insectes d'entrer. C'était un plaisir délicieux, avec ma petite voisine, de passer et de repasser sans arrêt entre ces rubans qui sentaient bons la matière synthétique, jusqu'au moment évidemment où un adulte s'apercevait de notre manège. On se faisait alors réprimander vertement sous prétexte que nous allions abîmer le précieux rideau, qui n'était pas un jouet. Pourtant, étant donné la chaleur étouffante qui régnait à l'intérieur de la cuisine, complètement privée d'air, et le nombre de mouches qui volaient dans tous les sens, je me disais que ce rideau si inefficace n'avait d'autre but que d'agrémenter mes journées, notamment en me permettant de frôler délicieusement les membres ou le dos dénudés de ma compagne de jeu, qui, si elle avait déjà franchi les rubans multicolores et était ainsi devenue invisible à mes yeux, ne semblait jamais assez rapide pour s'esquiver, sans qu'on sût jamais si elle le faisait exprès ou pas.

Mais je m'égare, revenons à notre description. Au milieu du troisième mur de la cuisine, trônait le grand poêle de fonte, sorte de gros crapaud énorme qui occupait un cinquième de la pièce à lui tout seul et qui, en hiver, était capable d'ingurgiter une quantité astronomique de bois de chauffage. Ce bois que mon père allait couper lui-même en pleine en forêt durant les mois d'été, ce bois qu'il avait dû transporter jusqu'à la maison, puis qu'il avait dû refendre, scier et finalement empiler dans la remise du jardin, ce bois, dis-je, voilà que ce gros bêta de poêle l'avalait sans aucune retenue, en demandant et en redemandant sans cesse. Il était semi-circulaire, avec une taque noire où s'engouffraient les bûches et, sur les côtés, des garnitures chromées qui déformaient le visage de l'imprudent qui osait se regarder dedans. Je me souviens des matins d'hiver, avant l'école, quand je grignotais une gaufre (ces grosses gaufres nourrissantes faites dans un moule en fonte qu'on disposait directement au-dessus de la flamme), les pieds dans le four latéral du poêle qu'on venait juste d'allumer. C'est qu'il avait bien du mal à combattre la froidure de la nuit qui continuait à s'éterniser dans la pièce et qui avait laissé aux vitres ces roses magnifiques que je contemplais avec émerveillement dans mon demi-sommeil, quand je ne me mirais pas dans les garnitures en chrome qui me renvoyaient l'image d'un bien étrange personnage qui n'était autre que moi-même.

Quant au quatrième et dernier mur, il était un peu la honte de la maison, aussi s'arrangeait-on souvent pour que les visiteurs, si d'aventure il s'en trouvait, lui tournassent d'office le dos. C'est que contre ce mur, là où aurait dû se dresser un beau meuble en chêne, un vaisselier de style ou un de ces mastodontes tout d'une pièce qui font l'orgueil des familles de génération en génération, se cachait, derrière son rideau, une ridicule petite étagère. Et encore, quelle étagère ! Elle n'était même pas faite de ce bois stratifié et lisse qu'on trouve dans les magasins et qui, s'il n'est d'aucune beauté, offre au moins l'avantage d'être facile à nettoyer. Non, ce qui misérablement était adossé au mur, c'était un simple rayonnage de bois brut à peine raboté, dont beaucoup n'auraient même peut-être pas voulu pour leur cave. On y rangeait toute la vaisselle et surtout ces casseroles émaillées pleines de coups dont je me demandais  toujours de quelle guerre elles étaient les rescapées. Pour cacher tout cela (quand même!), un rideau monté sur sa tringle, le même rideau, ô luxe inouï, que celui qui dissimulait le dessous de l'évier, preuve que la maîtresse de maison avait du goût et qu'elle aurait accompli des merveilles si les moyens lui avaient été donnés. Comme ce n'était pas le cas, elle se rabattait, avec cette dignité qu'ont les gens démunis, sur ces petites coquetteries qui rendent agréables des maisons qui sans cela ne le seraient vraiment pas.

Car en ce lieu, même si c'était une cuisine, il ne fallait pas chercher de frigo, sans qu'on sache bien si c'était le manque de liquidités du ménage ou l'exiguïté de la pièce qui en avait rendu la présence impensable. Il ne fallait pas chercher non plus de poste de télévision, ni dans cette pièce-ci ni dans aucune autre d'ailleurs. Le luxe et la modernité, ce n'était pas pour nous et ma foi c'était peut-être mieux ainsi. Pour l'enfant solitaire que j'étais (quand la petite voisine n'était pas là, ce qui arrivait souvent, soit qu'elle eût trouvé des filles de son âge pour s'amuser, soit que, déjà, elle me fût infidèle) il ne me restait plus qu'à apprivoiser mes rêves et à contempler les formes étranges que prenaient les nuages quand le vent les poussait en troupeaux indisciplinés vers l'horizon inconnu.

 

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17/02/2009

La cabane dans les bois (9)

En sortant de l’hôtel pour prendre l’air, je suis tombé en arrêt devant la statue de Cristobal el Colon qui se trouve à l’entrée du vieux port. J’ai souri en voyant l’explorateur fixer l’horizon et tendre le doigt vers la mer, dans un geste qui résume bien tout son désir d’aller conquérir des terres nouvelles, malgré la difficulté qu’il y a à les atteindre. Je me suis dit qu’entre lui et moi il y avait comme un air de famille car finalement j’avais poursuivi mon rêve jusqu’au bout du continent et si je ne ramenais pas d’or, au moins avais-je accompli ce pour quoi j’étais parti. En plus, je revenais avec une richesse autrement plus importante puisqu’elle était tout intérieure. Alors, complètement rassuré, j’ai parcouru les Ramblas dans tous les sens puis j’ai visité la cité, avide de tout connaître. Tard dans la nuit, j’arpentais encore les ruelles louches de la vieille ville, passant d’un bar à tapas à un autre, sentant l’ambiance, percevant l’atmosphère, m’en imprégnant jusqu’à plus soif. Il était bien quatre heures du matin quand j’ai regagné mon hôtel et que je me suis endormi du sommeil du juste.

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Après, tout a été très vite. A midi j’étais dans le train pour la frontière. Un vent brûlant s’engouffrait par les fenêtres ouvertes et on voyait la Méditerranée, la mare nostrum des Romains, qui resplendissait dans son éternité. C’est sur cette mer que le fier Ulysse avait accompli tous ses voyages, devenus désormais mythiques et c’est sur ces rivages qu’il avait aimé tant de femmes et de déesses. Il suffisait de fermer les yeux et de se laisser porter par le balancement du train, tout en respirant l’odeur acre des genets ainsi que celle des oliviers et des pins, pour l’imaginer aux commandes de son navire, parcourant la mer bleue et longeant les côtes à la recherche de sa patrie pour finir par découvrir l’amour dans des ports improbables. Mais au bout du voyage, il retrouve le chemin de sa maison et rentre dans son foyer, accueilli en premier par son chien fidèle, qui est le seul à le reconnaître.

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Quand j’ai rouvert les yeux, le train se frayait un passage entre des masses de rocher. Il venait d’atteindre les Pyrénées. Il fallut franchir la frontière puis changer de convoi, l’écartement des rails étant différent d’un pays à l’autre. Ensuite, nous avons roulé sur une étroite bande de terre entre la mer et des étangs, dans un paysage irréel, un peu fantastique, tandis que dans le lointain les montagnes barraient l’horizon. Le train prit de la vitesse. Je laissais l’Espagne derrière moi, une étape était franchie. Puis nous avons continué encore et encore, pour ainsi dire sans aucun arrêt. Les villes défilaient, écrasées de soleil, avec leurs toits rouges et leurs murs ocres. Perpignan, Carcassonne, Toulouse, Montauban… C’est ainsi qu’à six heures du matin, je débarquais à Paris. Un sandwich, un métro, un TGV cette fois et j’étais déjà reparti. On a roulé longtemps puis en début d’après–midi je me suis retrouvé dans le vieux car brinquebalant que j’avais pris au départ. J’en suis descendu sur la place du village où régnait toujours le même calme impressionnant. J’ai mis mon sac sur mes épaules et j’ai continué à pied. En passant non loin du cimetière, j’ai vu que tous les habitants étaient rassemblés là. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé que c’était la petite vieille qui était décédée, celle qui autrefois m’avait jeté un regard noir en sortant du car. On entendait le curé qui psalmodiait un chant en latin. Toutes les têtes qui étaient penchées vers la tombe se sont relevées pour me voir passer sur la route. Moi j’ai continué. Il me restait seize kilomètres à faire et je voulais arriver avant la nuit.

La cabane était toujours là et la porte a à peine grincé quand je l’ai poussée doucement. J’ai allumé un feu et je me suis fait un thé bien chaud, que j’ai bu en tenant la tasse dans le creux des mains, pour me réchauffer car il faisait un peu froid. Des volutes de vapeurs s’échappaient du breuvage, formant des spirales aux formes étranges. Je les contemplais distraitement, regardant bien au-delà. Ce que je voyais, c’étaient tous ces paysages que j’avais traversés, ces routes que j’avais empruntées, ces trains qui m’avaient entraîné au bout du monde. Dans ces nuages de vapeur apparaissaient comme des flashes l’océan déchaîné sur la côte Atlantique, les rues en pente d’Almeria, un grand bateau blanc qui quittait le quai et enfin une fille extrêmement belle qui me souriait. La boucle était bouclée et j’étais revenu à mon point de départ. Epuisé, je me suis jeté sur le lit, tandis que les flammes crépitaient dans l’âtre et qu’une bonne chaleur accueillante se répandait dans la pièce. Je me suis endormi comme cela, tout d’un bloc et ce fut un long sommeil réparateur et sans rêves. Juste avant de sombrer, il m’a semblé entendre au loin les loups qui hurlaient, mais je n’en suis même pas sûr.

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FIN

"Feuilly"



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16/02/2009

La cabane dans les bois (8)

Je suis resté sur mon banc pendant des heures. A un certain moment un bruit strident de sirène a retenti. C’était le « Ciudad de Sevilla » qui appareillait pour le Maroc. Peut-être était-elle à bord, mais cela n’avait plus aucune importance. Elle avait sa vie, son univers et j’avais les miens. Le plus extraordinaire avait été notre rencontre, finalement, à laquelle tout aurait dû s’opposer. Mais elle avait eu lieu et c’était le principal. J’avais parcouru plus de deux mille kilomètres pour que nos destins puissent se croiser un instant. J’avais obtenu ce que je cherchais, j’avais connu l’amour, même s’il avait été bref, j’avais connu son corps et aussi étrange que cela puisse paraître, je me sentais apaisé. Elle, je l’avais cherchée dans mes rêves et je l’avais trouvée, connue, aimée. Tout cela me semblait bien. C’était une belle expérience de vie, comme une initiation. Maintenant j’étais vraiment moi-même et je savais que quoi qu’il puisse m’arriver j’aurais cette force en moi qui ne me quitterait plus, cette force née du fait de l’avoir rencontrée et d’avoir vécu cette expérience unique. Plus tard, sans doute, j’expliquerais tout cela par écrit et j’y trouverais comme l’aboutissement d’une quête existentielle, mais pour le moment je ne sentais qu’un grand apaisement. J’étais bien c’est tout et je crois que je me suis assoupi à moitié, là, sur ce banc, alors que tombait le crépuscule. Quand j’ai ouvert les yeux un instant, le « Ciudad de Sevilla » n’était plus qu’un point à l’horizon. Je me souviens encore confusément que ce point devint de plus en plus petit et qu’à la fin il disparut complètement. Il ne restait que l’étendue de la mer, aussitôt remplacée dans mon rêve par une grande plaine enneigée, éclatante de blancheur et incroyablement belle.


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Quand je me suis réveillé, il faisait nuit noire. Je me suis acheminé lentement vers la gare de la Renfe. Quand il fut six heures, j’ai pris un ticket pour Paris. L’employé derrière son guichet me regardait d’un air goguenard. Il devait me prendre pour un drogué ou un alcoolique.
Le train démarra dans l’air frisquet du matin, cet air propre à tous les ports de mer, chargé d’humidité, de sel et de saveurs étranges. Puis il prit de la vitesse, au milieu d’une campagne désertique, faite de rochers et de figuiers de barbarie. Encore quelques heures et cet endroit se transformerait en une fournaise impitoyable, mais moi je n’y serais plus.

Ce fut ainsi que je remontai vers le Nord, vers mes terres à moi, mon univers. Le convoi était désespérément lent. Il s’arrêtait on ne savait pourquoi dans des bourgades minuscules, si petites qu’on se demandait ce qu’elles faisaient là, toutes seules en pleine montagne aride. Ce n’était partout que caillasses et rochers, sans la moindre végétation. Pourquoi avait-on eu l’idée de construire là des habitations et pourquoi le train s’y arrêtait-il ? Sans doute par pitié, pour que ces habitants ne se sentent pas trop seuls, coupés du monde comme ils étaient. Je me disais qu’on leur devait bien cela. Après tout j’avais bien eu ma chance, moi, en rencontrant mon amour, ils méritaient bien eux aussi d’avoir la leur. Ce train qui s’arrêtait chez eux était une invitation au voyage, une possibilité qui s’offrait à eux de partir, de quitter ce désert et d’aller trouver un sens à leur vie ailleurs, dans des contrées inconnues.

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Mais personne ne montait et le train repartait. Un peu plus loin il s’arrêtait en rase campagne sans que l’on sache pourquoi. Cela pouvait durer d’une demi-heure à une heure puis il repartait. Les noms de villes succédaient aux noms de villes. Il faisait nuit quand nous arrivâmes à Madrid Chamartin. Je me retrouvai dans le train de Barcelone et le trajet continua. On roulait dans la nuit noire, toutes fenêtres ouvertes tant il faisait chaud et on entendait le cri désespéré du klaxon qui se répercutait dans l’immensité du plateau de vieille Castille.

Dans la glace des WC je ne me suis pas reconnu. Je ressemblais à un bandit évadé de prison et j’ai essayé de remettre un peu d’ordre dans ma tenue. Puis je me suis étendu sur une banquette vide et je me suis endormi. Ce sont les haut-parleurs qui m’ont réveillé bien plus tard. Le train était arrêté en gare de Barcelone et le jour se levait.

Malgré cette nuit passée à dormir, j’étais trop fatigué pour continuer, aussi j’ai décidé de faire une pause dans cette ville qui était tout de même la capitale de la Catalogne. Je me suis mis à la recherche d’un petit hôtel et j’en ai trouvé un pas trop cher derrière la Grand Poste. Je suis resté une demi-heure sous ma douche, heureux de sentir l’eau claire et tiède parcourir mon corps, me purifiant de toute cette poussière accumulée au cours du voyage. Quand enfin j’ai fermé le robinet, il m’a semblé que j’étais devenu un autre, comme si une page avait été tournée et qu’une partie de mon passé, avec ses incertitudes, était maintenant derrière moi. J’ai dormi quelques heures d’un sommeil réparateur et sans rêves et à mon réveil je me suis senti fort et content de moi.




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00:25 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

14/02/2009

La cabane dans les bois (7)

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Puis, un beau matin, elle ne fut plus là. Le vide, l’horreur, l’inconcevable. Où était-elle ? Je voulais me rassurer et je me disais qu’elle était sans doute partie se promener seule, mais une telle initiative, qui n’avait pourtant rien d’inquiétant, aurait déjà marqué un changement radical dans son comportement. De plus je savais au fond de moi que cette hypothèse était fausse et que la vérité était bien plus grave. Néanmoins, je me mis à chercher comme un fou, inspectant chaque crique, arpentant toutes les plages, contournant tous les rochers. Rien. Pas la moindre trace de sa présence. Je me suis même éloigné du rivage et pour la première fois j’ai pénétré dans le désert de roches et de poussière qui nous entourait. Mais où chercher ? Et puis de toute façon il n’y avait rien. La journée s’est passée comme cela et je me suis retrouvé devant la mer quand le soir commençait à tomber. Ma chère inconnue avait disparu. C’est alors que je me rendis compte que je ne connaissais même pas son prénom. Quand nous nous appelions, nous utilisions ces petits mots tendres qu’inventent les amoureux. Il n’y avait rien de plus normal. En attendant, je me retrouvais seul et je me rendais compte qu’elle avait totalement disparu, non seulement physiquement et affectivement, mais même sur le plan symbolique, puisque que je ne pouvais même pas la nommer en lui donnant un nom. Il ne restait que le vide, un vide pascalien et au-dessus de moi ces milliards d’étoiles inconnues et indifférentes.

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Je crois que j’avais de la fièvre d’avoir autant pensé. Le désespoir peut-il rendre malade ? En tout cas je me souviens que je tremblais de tous mes membres et que mes dents s’entrechoquaient. A la fin j’ai dû m’assoupir (on ne peut pas appeler cela dormir). Je me suis réveillé aux premiers rayons du soleil. C’était le deuxième jour sans elle qui commençait. Alors je me mis en route en direction d’Almeria. Le chemin était long, long et épuisant par cette chaleur. Pas un arbre, pas un rocher, pas la moindre ombre, rien que cette route qui n’en finissait pas et au-dessus de moi un soleil immense que je n’osais même pas regarder tant il faisait mal aux yeux. Après bien des kilomètres, je me suis assis devant une maison isolée, qui se trouvait là, allez savoir pourquoi, perdue dans ce désert. A ma grande surprise, elle était habitée. En effet, au moment où je m’apprêtais à partir, la porte s’ouvrit doucement et une petite vieille toute de noir vêtue montra le bout de son nez. Elle ne semblait pas plus étonnée que cela de me voir là, devant sa demeure. Je lui demandai si elle n’avait pas rencontré une jeune fille aux grands yeux noirs et à la chevelure d’ébène. Elle fit non de la tête puis, sans doute alertée par mon accent étranger, elle me montra la route qui continuait vers Almeria et rentra précipitamment chez elle. La porte claqua avec un bruit sec. On aurait dit que la petite vieille venait de refermer le couvercle de son propre cercueil, tant le silence qui suivit fut impressionnant. Quelque part, pourtant, c’était moi qui étais mort, complètement désespéré et incroyablement amoureux.

Alors, pour oublier, j’ai marché et j’ai marché. Des kilomètres et des kilomètres. J’avais soif. Faim aussi, bien entendu, mais surtout soif. Forcément, avec une telle chaleur (il devait faire plus de quarante degrés), il fallait être fou pour entreprendre un tel voyage. Et pourtant je continuais, car il me semblait qu’au bout du chemin je trouverais la réponse à ma question. Plus je marchais et plus je me rendais compte que je n’espérais même plus retrouver ma compagne, mais seulement comprendre où elle était partie et surtout pourquoi elle était partie. J’avançais comme un somnambule sur ce chemin poussiéreux, au milieu des cactus, des figuiers de barbarie et des cailloux. L’horizon était désespérément barré par des collines désertiques et au-dessus de moi le soleil continuait de darder ses rayons implacables.


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Puis ce fut la nuit et la température s’est enfin mise à baisser. Moi, je continuais de marcher, fixant le mètre de route qui était devant moi. La nuit s’est passée ainsi, à avancer dans le noir. Sur ma droite, un croissant de lune éclairait faiblement les montagnes tandis que sur ma gauche je devinais une lueur opalescente qui devait être la mer. A six heures du matin, j’entrais enfin dans Almeria. Je me suis d’abord rendu à la station d’autobus et pendant des heures j’ai questionné les employés et les voyageurs. Evidemment personne n’avait vu une personne ressemblant à mon amour. De là je suis parti pour la gare des chemins de fer de la Renfe, où je n’obtins pas plus de résultats. Il était déjà midi et j’errais à travers les rues écrasées de chaleur, complètement désorienté et perdu, épuisé par le manque de sommeil. Pas rasé, trempé de sueur, je devais tout doucement ressembler à un clochard, c’est du moins ce que je me suis dit en remarquant le regard étonné des passants, qui me fixaient d’un air ahuri.

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Almeria est une ville dont les rues dévalent vers la mer, ce qui fait que je me suis retrouvé sur le port sans même m’en rendre compte. Je me suis assis sur un banc et j’ai contemplé les deux grands navires qui étaient à quai. L’un, je m’en souviens bien, s’appelait le « Ciudad de Sevilla ». Derrière moi, dans une sorte de parking couvert, des centaines de voitures venant de l’Europe entière attendaient pour embarquer. Il y avait des Espagnols, forcément, mais aussi des Français, des Allemands, des Danois et même des Suédois. C’étaient tous les travailleurs immigrés du continent qui profitaient des vacances pour retourner au pays. Ils s’entassaient là, cinq ou six par voiture, dormant et cuisinant par terre, dans la chaleur étouffante, espérant faire partie du prochain voyage pour le Maroc. C’est là que subitement j’ai tout compris. Ma belle compagne au teint basané devait elle aussi être retournée dans son pays. Elle était probablement venue en Espagne comme travailleuse clandestine et était repartie comme elle était venue. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais j’avais l’intime conviction de détenir la vérité. Ce n’était même plus la peine d’aller interroger les employés du port.


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00:27 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature

13/02/2009

La cabane dans les bois (6)

Nous sommes restés au Cabo de Gata une quinzaine de jours peut-être, vingt tout au plus. Nous vivions en pleine nature, absolument seuls, dormant à la belle étoile et nous réveillant le matin devant la mer immensément bleue. Je ne retournais au village (si on peut appeler cela un village) qu’une fois tous les deux jours pour les provisions. Elle, elle ne m’accompagnait jamais, je ne sais pas pourquoi. On aurait dit qu’elle craignait de se faire remarquer, comme si elle avait commis quelque acte répréhensible. De plus, elle était farouche de nature, méfiante et perpétuellement sur ses gardes. Avec moi, cependant, toutes les barrières étaient tombées rapidement dès le premier regard échangé. On aurait dit qu’elle savait que je la cherchais depuis des mois, on aurait dit qu’elle n’était venue là que pour m’attendre. Cependant, quand elle ne se savait pas observée, je décelais dans son regard comme une grande tristesse qui me faisait craquer encore plus.

Nous parlions peu (elle s’exprimait bien en français, pourtant, ce qui, vu l’endroit où nous nous trouvions aurait dû attirer mon attention ). La journée se passait comme dans un rêve, à marcher le long de la mer ou à se laisser flotter sur l’eau. Il faisait si chaud que nous n’avions pas le courage d’explorer l’intérieur des terres et le seul fait de savoir que derrière nous se trouvait un quasi désert suffisait amplement à nous contenter. De plus, ces kilomètres de terres arides qui nous séparaient d’Almeria et de la civilisation renforçaient notre délicieux sentiment d’isolement. Etre ensemble au bout du monde, rien qu’à deux et complètement isolés de tous me procurait une joie que je n’avais jamais connue. Il faut dire qu’il aurait fallu être difficile pour ne pas être comblé, ma compagne se montrant de plus en plus entreprenante au fur et à mesure que les jours passaient.

Là, tout n’était que luxe, calme et volupté, disait le poète. Si nous n’avions pas le luxe, nous avions assurément le calme et la volupté. Je me souviens de ces nuits étoilées, face à la mer. Nos corps enlacés n’arrêtaient pas de se chercher et nous finissions par rouler dans le sable jusqu’à glisser dans la mer. Alors l’eau salée excitait encore plus notre désir et nous entamions des courses poursuites au milieu des gerbes d’eau écumantes. Quand je parvenais à la rattraper (mais je me dis aujourd’hui qu’elle s’arrangeait bien pour que ce fût possible) elle poussait un cri strident et c’est dans l’eau qu’elle se donnait comme jamais je n’ai vu une femme se donner. Alors elle devenait loquace et tout en m’embrassant elle me disait qu’elle m’aimait vertigineusement. Je trouvais curieux cette expression « aimer vertigineusement », mais au fond c’étaient exactement les mots qui convenaient. Dans la pénombre, mes mains caressaient sa peau sombre de fille du Sud et quand un rayon de lune éclairait son visage, je voyais deux braises au fond de ses yeux, deux braises qui n’en finissaient plus de me contempler et de dire le désir qu’ils avaient de moi. Je redoublais alors de caresses. Quand elle jouissait, elle criait sans retenue dans la nuit noire, sachant qu’ici il n’y avait personne et que le monde nous appartenait. Je n’ai jamais rien entendu de plus beau que ces cris qui manifestaient tout le contentement d’exister et d’être au monde. Jamais je n’ai été aussi heureux, jamais la vie ne m’a semblé aussi pleine de sens que quand nous étions nus sur cette plage, seuls dans l’éternité des galaxies, fragiles sans doute, mais puissants en même temps car c’est nous qui commandions aux forces de l’univers. Nous étions devenus des dieux dans la chaleur andalouse, au bord du monde, face à la mer.




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00:37 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : littérature

12/02/2009

La cabane dans les bois (5)

Puis le voyage continua comme dans un songe. A San Sebastian j’ai assisté à des manifestations indépendantistes. Je me suis retrouvé dans les rues étroites et perpendiculaires de la vieille ville, coincé dans une encoignure de porte, les manifestants d’un côté, la police de l’autre, qui chargeait à coup de gaz lacrymogènes. A Salamanca, j’ai médité sur le vieux pont romain qui enjambe le Rio Tormès et j’ai flâné entre les arcades de la Plaza Mayor. Dans les montagnes de la sierra de Francia, au-dessus de Bejar, je me souviens d’un village dont le nom enchanteur valait déjà à lui tout seul tout un poème : Miranda del Castanar. Il fallait une heure pour monter la-haut dans un autocar poussif et quand on arrivait sur la place du village, on croyait avoir atteint le ciel, tant celui-ci semblait proche. Il y avait des cerisiers partout et les paysans vous en vendaient des paniers entiers pour quelques pesetas. Sous la voûte des arcades d’une maison, appuyée à une colonne, une jeune fille en croquait quelques-unes de ses dents blanches et éclatantes. Nos regards se sont croisés dans un instant d’éternité. Puis j’ai repris l’autocar.

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En Extremadura, j’ai longé un barrage sur le Tage. Le niveau de l’eau était tellement bas, en cette saison estivale, que le clocher d’une église émergeait du lac, dernier témoignage d’un village définitivement englouti. Des habitants, qui sait, continuaient peut-être à vivre là-bas, plongés dans des rêves aquatiques. En tout cas, au bord de la route, deux vieux paysans, un homme et une femme, regardaient eux aussi ce clocher sorti des ondes et dans leur regard se reflétait la nostalgie du temps perdu, du temps de leur jeunesse. Peut-être est-ce là tout au fond qu’ils s’étaient rencontrés un jour, à un bal du village et qu’ils avaient échangé leur premier baiser. Le progrès avait noyé leur rêve et leurs souvenirs.

A Caceres, j’ai visité une ville qui se croyait encore au XVI° siècle et où les bûchers de l’Inquisition semblaient à peine éteints, tandis que Merida, elle, s’était construite autour de son théâtre de la Rome antique, qu’elle encerclait jalousement. Plus bas, j’ai vu des prairies immenses qui ressemblaient à des forêts, tellement il y avait des arbres dispersés partout. Des troupeaux de taureaux y couraient en liberté, tout en vous observant d’un oeil noir et méfiant. Dans un village du Sud, j’ai pu observer le flamenco authentique, dansé par des filles à la beauté farouche. Endiablées, sensuelles et comme en extase, elles jouaient avec leur corps comme les musiciens avec leurs guitares, tandis que les hommes frappaient en cadence dans leurs mains, plongeant tous les protagonistes au bord de la folie, dans un délire quasi chamanique.

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Un petit matin, au Nord de Sevilla, j’ai traversé des collines d’orangers et d’oliviers qui s’étendaient à l’infini. Ce fut l’aube la plus magnifique qu’il m’ait été donné de voir. La ville elle-même, capitale de l’Andalousie, se trouve dans une cuvette et ne bénéficie d’aucun souffle de vent. La visiter en pleine canicule, avec 44 degrés à vingt-deux heures, le soir, fut une épreuve physique sans précédent. Mes efforts, cependant, furent récompensés car c’est là qu’eut lieu ma première rencontre avec la civilisation arabe d’El Andalus et ce fut un choc dont je ne me suis jamais remis. Le raffinement, la beauté et la grâce de ces monuments sont restés à jamais gravés dans ma mémoire, comme tous ces patios des maisons particulières, avec leur végétation et leur petite fontaine, où l’ombre de Garcia Lorca semblait encore errer. Ensuite, j’ai visité Cordoba et sa mosquée, cette forêt de piliers de marbre que l’hégémonie catholique a tenté de transformer en cathédrale sans y parvenir le moins du monde. Puis ce fut Granada et son Alhambra, ce palais enchanteur des mille et une nuits, avec ses dépendances, les jardins du généralife. Dans une des salles du palais, il me sembla entendre encore les cris des Abencérages exterminés par Boabdil avant que celui-ci ne doive finalement remettre les clefs de sa cité à Isabelle, la grande reine de toutes les Espagnes.



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J’ai vu les cimes enneigées de la Sierra Nevada, puis Jaen, Lorca et le désert de pierres où il ne pleut jamais. Après avoir dormi dans des bouges infâmes à Murcia et avoir failli perdre la vie dans une agression à Cartagena, je me suis retrouvé à Almeria à contempler la mer.


Il était impossible d’aller plus loin. Pour la première fois je m’arrêtais et je me demandais ce que j’étais venu chercher. La réponse n’était pas évidente. J’avais traversé la moitié de l’Europe pour me retrouver face à moi-même. C’est alors que j’ai compris que je fuyais, que je « me » fuyais et qu’à la fin du voyage c’était encore mon ombre que je voyais devant moi, projetée par la lumière du même soleil. Il n’y avait pas d’issues. J’aurais beau franchir la nouvelle mer qui s’étendait devant moi, visiter des mosquées, traverser des déserts, parler aux Touaregs, remonter le fleuve Congo ou contempler le Kilimandjaro, il ne se passerait jamais rien. Ce qu’il y avait à découvrir était en moi et rien qu’en moi. Là était le véritable voyage.

Pourtant un matin, dans un sursaut de révolte, j’ai repris le chemin, à pied cette fois, et je suis allé jusqu’à l’extrême pointe des terres, au Cabo de Gata. Là, on pouvait dire qu’il n’y avait vraiment plus rien. Ce pays n’était plus qu’un nuage de poussière et on ravitaillait en eau avec un camion citerne les trois maisons qui résistaient là comme elles pouvaient au soleil brûlant. La mer était partout. La mer, le sable et le ciel bleu. Le vent aussi et la chaleur. Rien d’autre. Je me suis avancé sur la plage et c’est là que je l’ai vue. Elle était appuyée au tronc d’un eucalyptus. Elle avait le teint mat des filles de l’extrême Sud, des cheveux d’ébène et deux grands yeux noirs, légèrement en amandes. Elle me fixait sans rien dire. Puis elle s’est appuyée davantage encore contre le tronc de l’arbre et là je l’ai reconnue à sa tristesse. C’était la fille de mon rêve, celle que j’avais fuie ou que j’avais désespérément cherchée, je ne savais plus. Elle a souri et cela a été le commencement du monde.

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11/02/2009

La cabane dans les bois (4)

Il serait vain, ici, de raconter par le détail ce voyage aussi incroyable qu’insolite. Je pris un billet au hasard et me retrouvai dans un train qui aussitôt fendit la nuit noire en direction des ports de l’Atlantique. Dans le petit jour blafard, l’océan m’attendait, marquant la fin des terres et du monde habité. Je suis resté trois jours à le contempler, fasciné par ses vagues immenses qui venaient mourir sur les rochers dans un fracas de fin du monde. Il y avait de la rage dans cette écume baveuse, qui semblait d’abord vouloir tout anéantir puis qui se rendait compte finalement de son impuissance. Elle se tordait alors de désespoir le long des pierres usées, les enlaçant d’une dernière caresse mauvaise et cependant résignée avant de retomber dans le néant de l’onde. Mais aussitôt, révoltée devant sa propre défaite, elle recommençait une nouvelle attaque, voulant imposer le règne de l’élément liquide à cette terre prétentieuse qui osait lui faire face. Hélas, c’était pour essuyer un nouvel échec, d’autant plus cuisant que l’attaque avait été forte. La vague se tordait alors de douleur et, dans un grognement de fauve, regagnait son antre liquide.

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Pendant trois jours et trois nuits donc, je suis resté là, aussi patient que l’océan, pour tenter de savoir qui allait finalement remporter cette bataille au devenir improbable. Je dormais sur la plage, à même le sable, emmitouflé dans un sac de couchage de fortune et grignotant les quelques biscuits que j’avais emportés. Dans mon sommeil, il me semblait entendre le hurlement des loups, tout là-bas, dans la forêt que j’avais quittée. Je me réveillais en sursaut : ce n’était que le bruit de la mer qui lançait une nouvelle attaque, plus meurtrière encore que les précédentes, si on en jugeait par le bruit assourdissant et par les embruns qui arrivaient jusqu’à moi, laissant sur mes lèvres un goût amer et inconnu. Je me rendormais aussitôt et faisais d’étranges rêves, dans lesquels des bateaux démâtés partaient à la dérive, poussés par des courants inconnus. Au petit matin, la chaleur du soleil sur mes joues me réveillait. La plage était déserte et la mer, vaincue, avait reculé aussi loin qu’il était possible d’imaginer, laissant à découvert une vaste étendue de sable mouillé. Les mouettes s’y étaient donné rendez-vous. Elles se rassemblaient par centaines, cherchant leur nourriture avec une avidité inquiétante et lançant des cris assourdissants. Il me semblait vivre le premier matin du monde, avant même l’apparition de l’homme.

Puis je suis parti, longeant la côte vers le Sud dans des trains cahotants qui s’arrêtaient dans tous les villages. Après la Charente, ce fut Bordeaux « et ses vastes pontons » comme dit le poète et dans ma tête je fredonnais la chanson de Ferré. (« Je suis un grand bateau descendant la Garonne »). Du haut du pont d’Aquitaine, j’ai contemplé l’estuaire, qui n’en finissait pas de s’élargir en direction de l’horizon tandis que l’immense fleuve, imposant et majestueux, s’avançait gravement vers la mer sans savoir encore qu’il allait à la mort. Derrière moi, dans mon dos, je sentais la présence de dix mille hectares de vignoble qui venaient mourir par vagues successives et je pensais à tous ces hommes qui avaient travaillé cette terre et ces ceps depuis la plus haute Antiquité. Il me semblait être à la jonction de l’histoire et de la géographie, du temps et de l’espace. Paris était bien oublié.

Plus loin, dans la grande plaine, bien plus loin, devait se dresser le château de Montaigne et je me dis que c’était cela aussi voyager : retrouver les lieux décrits dans les livres que l’on a lus ou marcher sur les traces des écrivains qu’on a aimés. Et je me demandais si le paysage dans lequel ces génies ont vécu avait influencé leur pensée. On n’imagine pas un Pierre Loti sans la mer ni un Giono sans sa Provence. Qu’aurait écrit ce dernier s’il n’avait pas vécu à Manosque mais à Roubaix, Rennes ou Rouen ? Difficile à dire.

Puis ce fut la traversée des Landes, avec ses pins maritimes et ses odeurs de résine envoûtantes. Sur cent kilomètres, ce ne fut qu’un seul parfum, tenace et obstiné, qui se répandait dans la chaleur estivale.


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A Hendaye, il fallait attendre pour prendre le train vers l’Espagne et pendant deux bonnes heures j’ai arpenté les bords de la Bidassoa. En son milieu, se trouve l’île des faisans. C’est là qu’autrefois les rois de France et d’Espagne mirent fin à la guerre de succession qui opposait leurs deux pays. En terrain neutre, au milieu de l’eau, cette île qui n’était pas plus française qu’espagnole avait permis de trouver un terrain d’entente et de concilier les susceptibilités des grands de ce monde, personne ne voulant mettre un pied chez son voisin ou avoir l’air de faire un pas en sa direction. Les Pyrénées barraient l’horizon, superbes, imposantes et complètement indifférentes à ces querelles humaines, fussent-elles royales. C’est qu’elles savaient qu’il n’y avait qu’une seule et vraie frontière entre les deux pays et que cette frontière, c’étaient elles qui l’imposaient. On se dit parfois, rien qu’en contemplant les paysages, que les querelles des hommes sont bien vaines et leurs ambitions bien stériles.

J’allais d’ailleurs avoir l’occasion de me rendre compte à quel point l’espèce humaine est étrange. J’étais enfin installé dans le petit train qui conduit à San Sebastian et à à peine avais-je traversé Irun qu’un bruit sec fit sursauter tous les passagers. Une des vitres du wagon avait failli voler en éclats. En son centre, on pouvait voir un trou circulaire : c’était un impact de balle. Bienvenue dans la guerre urbaine, bienvenue au pays basque.

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10/02/2009

La cabane dans les bois (3)

Je suis arrivé au village vers midi. Les rues en étaient désertes, les habitants étant probablement occupés à déjeuner chez eux. Il régnait un grand silence, qui me parut plus pesant que celui de la forêt. C’est que ce silence, même s’il pouvait se comprendre à cette heure, avait je ne sais quoi d’inquiétant, un peu comme si une épidémie avait emporté tout le monde ou comme si un commando des forces spéciales était intervenu pendant la nuit et n’avait laissé aucun survivant. Tout imprégné de cette ambiance macabre, je me suis assis sur l’unique banc de la place, le dos appuyé au mur de l’église. C’est là en principe que l’autocar qui passait une fois par semaine devait s’arrêter à treize heures précises pour me conduire à la ville. Il ne me restait donc plus qu’à attendre.

Le temps semble long dans ces cas-là. Moi qui ne m’ennuyais jamais, je me sentais comme mal à l’aise. Je n’avais aucune envie de lire. D’une maison proche, un bruit de vaisselle et de couverts me parvint, preuve que là on était occupé à manger. Un chien passa, sans même me gratifier d’un regard. Superbe dans son indifférence, il menait sa vie de chien consciencieusement, reniflant à gauche et à droite, levant la patte là où il fallait et finalement s’éloignant la tête bien droite, fier d’être ce qu’il était. Je me suis dit que finalement les animaux avaient en eux une dignité intrinsèque que les humains n’avaient pas toujours. Chez nous, beaucoup d’individus semblent résignés ou vaincus. Certains respirent l’ennui, d’autres semblent ne plus rien attendre de la vie. Ils marchent en baissant la tête, sans un sourire, soumis aux obligations qu’ils se sont eux-mêmes imposées. L’animal au contraire, s’il est moins intelligent et s’il se pose moins de questions existentielles (et probablement pas du tout), n’en est pas moins content d’exister. Il semble contenir en lui sa propre perfection. Avez-vous déjà vu un chat devenir dépressif parce qu’il n’a pas réussi à attraper une souris ? Non, il se concentre davantage et attrape la suivante, c’est tout. Un homme, dans des circonstances similaires, se met à douter de lui-même et pour s’apprécier il se croit obligé d’accomplir des exploits au-dessus de ses forces. Le chien que je venais de voir, lui, trouvait son équilibre en lui-même et non en dehors de lui.

J’en étais là de mes réflexions quand un bruit étrange se fit entendre. L’autocar arrivait dans un grand nuage de fumée. Bringuebalant, toussotant et râlant, il se traînait comme il pouvait. A la fin, il s’immobilisa devant moi dans un dernier hoquet, comme s’il venait de rendre l’âme. Une forte odeur d’huile et de gazole brûlés envahirent la petite place. Il fallait croire que le mécanicien de la compagnie avait pris sa pension et qu’il n’y avait plus personne pour régler le moteur. Tant pis pour la pollution ! Manifestement, dans cette campagne reculée, ce n’était le souci de personne. Les portes s’ouvrirent dans un grincement et une petite vieille descendit péniblement les trois marches qui la séparaient du sol, se tenant comme elle pouvait à une rampe métallique qui semblait devoir se détacher d’un moment à l’autre. Par miracle, l’ancêtre mit le pied à terre sans encombre, non sans me lancer au passage un regard noir et méfiant. Etait-ce ma jeunesse qu’elle enviait ? Ou bien avait-elle reconnu l’étranger de la cabane, celui qui vivait au milieu des loups et dont on devait parler le soir au coin du feu ?

Sans me poser de questions, je montai dans l’autocar, pris un ticket et allai m’asseoir sur la banquette du fond. Il n’y avait aucun passager et quant au chauffeur, il ne m’avait même pas salué et n’avait pas prononcé la moindre parole en me rendant la monnaie. Tout cela était assez lugubre et je n’étais pas fâché de m’en aller. Dans un râle étrange, le moteur se remit en marche. L’autocar fit deux ou trois bonds et s’achemina finalement vers la sortie du village. Nous fîmes un écart pour éviter la petite vieille qui trottinait au milieu de la route. A une des maisons, je vis distinctement un rideau bouger puis retomber vivement à notre passage. En me retournant, j’aperçus même quelques habitants : ils commençaient à sortir de chez eux et ils regardaient l’autocar s’éloigner. Etrange contrée tout de même !


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Le lendemain dans l’après-midi, j’étais à Paris et je flânais au milieu de la foule le long des quais de la Seine. Le beau fleuve d’Apollinaire coulait calmement sous ses ponts et les librairies d’occasion étaient ouvertes. Le dépaysement était total, comme on s’en doute. L’autocar m’avait d’abord conduit dans une ville. De là j’avais pris un train, puis encore un train, de nuit celui-là, et finalement un TGV m’avait amené directement ici. On ne comprend pas comment deux mondes aussi différents peuvent cohabiter et être finalement aussi proches l’un de l’autre puisqu’une seule journée de voyage suffit à les relier. Ceci dit, il en est ainsi de tout. La nuit, qu’on a du mal à imaginer en plein midi, finit toujours par rattraper le jour et même par l’évincer, ce qui prouve que les contraires se rejoignent. Et, pour prendre un autre exemple, qui a-t-il de plus différents qu’un homme et une femme ? Ils vivent dans des mondes parallèles, opposés même et pourtant les rencontres existent, d’autant plus fortes qu’elles sont plus soudaines.

Tout cela pour dire que ma vie à Paris était à l’opposé de celle que je menais auparavant. Néanmoins, après une semaine, je dus constater que j’avais pris de nouvelles habitudes, tout aussi régulières finalement que les précédentes. La seule différence résidait dans le fait que la visite des musées remplaçait mes promenades en forêt, mais finalement je me sentais aussi isolé ici au milieu de la foule que je ne pouvais l’être là-bas au milieu des arbres. A la limite je me sentais même plus seul, car la nature m’apportait le calme et l’apaisement tandis que je me sentais exclu de cet attroupement de badauds, qui ne me voyaient pas et que je ne voyais pas. A la longue, un sentiment de malaise s’empara de moi, sentiment que je ne parvenais même pas à vaincre une fois rentré à l’hôtel. La lecture des livres me semblait plus fade, dans cette chambre de passage, et les histoires racontées moins essentielles, comme s’il avait fallu la chaleur et l’intimité de mon feu de bois pour leur donner tout leur sens.

Je n’étais pas parti pour m’enfermer dans une chambre d’hôtel mais pour découvrir le monde. Or Paris n’était pas le monde, même s’il en était le centre. Force fut donc de repartir.


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09/02/2009

La cabane dans les bois (2)

Ces nuits-là, je sombrais aussitôt dans le sommeil, que venait parfois interrompre le hululement d’une chouette, dans la clairière toute proche. Je savais que si je me levais, je la verrais sur la branche du grand chêne, les yeux écarquillés dans ma direction, semblant s’étonner sur le sens de ma présence en ces lieux. Mais à quoi bon me lever ? Il faisait froid dans la chambre et j’étais si bien sous ma couette ! Je me rendormais aussitôt, mais des rêves étranges souvent peuplaient mon sommeil. C’était toujours le même rêve, en réalité, mais sous des formes différentes. Il s’agissait d’une femme que j’aurais aimée autrefois (mais quand ?) et qui surgissait comme cela du cœur de la nuit. Elle avait les yeux en amandes comme une louve et me fixait intensément. Cette fixité même m’effrayait un peu et à chaque fois je croyais entendre les hurlements de la meute dans les lointains. Etait-ce le fruit de mon imagination ou y avait-il vraiment des loups occupés à chasser quelque part, je ne saurais le dire. Ce qui est sûr, c’est qu’à chaque fois je les entendais et je sentais mon sang se glacer tandis que la femme continuait à me regarder intensément. Que désirait-elle, quel message voulait-elle transmettre, dans quel but était-elle venue ? Mystère. Pourtant il me semblait percevoir vaguement comme un reproche dissimulé derrière ce regard intense. Comme si je l’avais abandonnée un jour, alors que je ne l’avais jamais vue en dehors de mes rêves. Souvent, je me réveillais en sursaut, saisi d’effroi, tremblant presque. Autour de moi, régnait l’obscurité la plus totale. En prêtant l’oreille, on entendait seulement le trottinement des souris, là-haut au grenier, qui devaient être occupées à grignoter mes réserves de pommes.

Alors je me rendormais, pour ne pas continuer à fixer l’obscurité. Mais aussitôt la femme revenait. Elle était plus jeune cette fois et me souriait. Moi, je ne savais que faire. Parfois, j’essayais de lui parler, mais elle mettait un doigt sur ses lèvres, me signifiant par-là qu’il ne fallait rien dire ou que tout, déjà, avait été dit. Dans son regard, il y avait maintenant une sorte de tendresse. Petit à petit, ma peur s’estompait et je me sentais en confiance. C’est moi, maintenant qui la regardais, tandis qu’elle ne semblait plus s’apercevoir de ma présence. Elle était là, se promenant dans la clairière, sans but précis. Parfois, elle appuyait son front contre le tronc du grand chêne et je sentais comme de la tristesse dans son attitude. J’aurais voulu lui venir en aide, la consoler peut-être. Alors dans mon rêve je me levais et marchais vers elle en vacillant, mais à chaque fois que je j’atteignais enfin l’arbre, elle avait disparu. Une grande tristesse s’emparait alors de moi et il m’est arrivé de me réveiller en pleurs.

Un jour j’en ai eu assez et j’ai décidé de partir. Ce n’était pas que ma vie dans la forêt ne me plaisait plus, bien au contraire, mais ces rêves récurrents devenaient des cauchemars. J’en étais arrivé à ne plus oser m’endormir de peur de me retrouver à nouveau devant ces yeux de louve qui me fixaient ou bien devant cette jeune fille évanescente. Il fallait réagir sinon j’allais devenir fou. Mes lectures, qui n’étaient que plaisir pur au début, étaient en train de devenir un moyen commode pour échapper au sommeil et donc aux rêves étranges qui les habitaient. Je lisais maintenant toute la nuit pour fuir mon tourment, mais c’était un mauvais calcul car alors je dormais toute la journée, terrassé par l’épuisement. Je me réveillais qu’il faisait déjà noir, je ne sortais plus en forêt (les loups me semblaient de plus en plus nombreux), me traînais jusqu’au matin suivant, bref, je vivotais et ne parvenais plus à trouver l’épanouissement que j’étais venu chercher ici. Il me fallait donc partir au plus tôt, tout quitter, tout abandonner et aller chercher dans un ailleurs improbable ce que ne me donnait plus ce lieu reculé.

Un matin, je refermai donc la porte et mis la lourde clef au fond de ma poche. Sans me retourner, je pris le chemin qui conduisait au village, distant de seize kilomètres. En passant près du grand chêne, je ne pus m’empêcher de poser mon front contre son écorce rugueuse, imitant ainsi le geste que j’avais si souvent vu faire à la jeune fille de mon rêve. En moi, nulle tristesse, mais plutôt l’impression qu’un jour je reviendrais, apaisé, après avoir couru le monde. Puisse le destin me faire découvrir ce que je cherchais et dont j’ignorais moi-même la nature.


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00:40 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : littérature

07/02/2009

La cabane dans les bois (1)

Autrefois j’habitais une petite maison, en bordure d’un grand bois. Personne aux alentours, rien que les loups qui parfois, en hiver, venaient renifler le seuil au milieu de la nuit.

Qu’auriez-vous voulu que je fisse, en cette contrée, si ce n’est me promener dans la forêt immense et tenter de me retrouver après m’y être perdu. Je marchais donc ainsi, des journées entières, observant les mélèzes résineux et odorants ou bien guettant le vol des oiseaux de proie, qui, tout là haut, lançaient dans le ciel leur cri de fin du monde. J’arpentais les sous-bois, empruntais les halliers, longeais des marécages aux limites imprécises, rampais sous les ronciers, débouchais dans des clairières inondées de lumière et revenais vers ma demeure par des chemins de traverse, passablement troublé de ces expéditions fantastiques, mais complètement heureux.

Le soir, pour me distraire, quand la grande nuit était venue, j’allumais un feu dans la cheminée, puis je m’installais devant l’âtre, à même le sol, me chauffant et m’éclairant tout à la fois grâce aux belles flammes qui crépitaient doucement. Quand j’avais bien songé, quand j’avais bien rêvé, quand tous les incidents de la belle journée s’étaient ordonnés comme il se doit dans les tiroirs de ma mémoire, je prenais un livre et entamais ma lecture. Les heures défilaient sans que je ne m’en rendisse compte, tant j’étais captivé par ces récits de voyage, et souvent l’aube naissante me surprenait là, grelottant légèrement devant l’âtre éteint. Alors, à regret, je fermais le livre aux enchantements et m’acheminais comme je pouvais vers mon lit, les yeux mi-clos, déjà tout endormi, tandis qu’à l’extérieur le cri du premier oiseau troublait l’éternel silence.

Ces jours-là, évidemment, je me levais tard, fort tard même parfois et il était impensable d’aller arpenter la grande forêt toute la grande journée. Alors, après avoir vaqué à mes menues occupations, je replongeais dans le livre comme dans un bain tiède et doux et poursuivais ma lecture. J’en étais resté au moment où la première croisade se mettait en marche ou bien j’avais laissé les soldats du roi de France en train d’assiéger le dernier château cathare. L’Histoire était là, dans ma chambre, et les Huns sanguinaires ou les Vandales intrépides n’en finissaient pas de déferler sur l’Europe, tuant et saccageant des peuples innocents, allumant des brasiers incroyables qui éclairaient encore ces siècles reculés. La marche du monde était là, dans ces événements du passé et je croyais entendre les pas des légions romaines sur les routes dallées ou les cantiques des moines dans le chœur des abbayes cisterciennes. Voici Napoléon partant vers la Russie, ne se doutant pas que l’hiver l’attend là-bas, au creux des steppes asiatiques, et voilà Hannibal traversant les Alpes avec ses éléphants, débouchant dans la plaine du Pô et contemplant la belle Italie inondée de lumière et offerte à lui comme un corps de femme.

Je lisais si longtemps et je vivais si intensément le contenu de ces livres que le soir me surprenait sans que j’eusse mis le nez dehors. Alors je me faisais un peu violence et laissais Roland à son sort, aux prises avec les Basques au col de Roncevaux et je m’enfonçais dans la nuit. Souvent il pleuvait et le bruit des gouttes sur les feuilles me rappelait l’écho sonore des cathédrales du Moyen-Age, au point qu’il me semblait entendre de nouveau les chants de ces moines dont j’avais lu la veille la vie recluse et tout entière tournée vers l’au-delà. « Aurais-je été moine, moi aussi, si j’avais vécu à cette époque reculée ? » me demandais-je en souriant intérieurement. C’eût été probable car après tout ma vie recluse dans cette contrée déserte s’apparentait un peu à leur démarche mystique. Ne voyant personne, sans cesse plongé dans mes lectures, il n’y avait pas grand chose qui me différenciait d’eux, finalement, si ce n’est cependant l’essentiel, leur croyance béate en un dieu de bonté dont ils n’arrêtaient pas de chanter la gloire.

Moi, c’est la nature que j’admirais et si je savais qu’elle était aussi grandiose que leur Dieu, je savais aussi qu’elle pouvait être cruelle. Souvent, à ce moment de mes réflexions, le hurlement des loups dans les lointains semblait me donner raison. La nature est belle, merveilleusement belle, mais elle est aveugle et ne fait pas de sentiment. Chacun chasse pour survivre et tant pis si on est né victime. Je décidais alors prudemment de rentrer car l’instant était mal choisi pour aller se perdre dans l’obscurité. Sait-on jamais comment cela pourrait finir ? Le vent se levait et je sentais dans mon cou les gouttes de pluie qui commençaient à s’infiltrer, froides et humides et c’est finalement avec soulagement que je me retrouvais chez moi. Je retirais mon manteau et me mettais au lit. Il était trop tard pour allumer le feu et recommencer à lire. Tant pis pour Roland, il continuerait à sonner du cor toute la nuit et devrait attendre l’aube pour mourir en beauté.



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15/01/2009

La fin d'un monde

Texte sombre, des jours de guerre, dédié aux victimes de tous les conflits.

Nous étions là, au bord du fleuve tranquille, à vivre des jours heureux. Dans les champs alentour poussait le blé tendre, que nous avions semé au début du printemps. Le village prospérait, dans la douce lumière de juin et les femmes, partout, vaquaient à leurs occupations, tout en marchant d’une démarche ondulante, jolies comme des déesses. Nous, quand nous étions las de les regarder, nous partions à la chasse dans la forêt profonde et ramenions du gibier en abondance: sangliers noirs, cerfs à la ramure démesurée, biches au regard tendre ou daims roux tachetés d’étoiles. Le soir, sur des feux gigantesques, on grillait la viande et l’air embaumait de cette cuisson offerte aux dieux. Le village s’assemblait et le festin commençait dans l’odeur acre de la fumée, égaillé de chansons, d’éclats de rire et d’histoires du temps passé que racontaient les anciens. On mettait en perce une barrique de vin achetée aux rares marchands romains qui s’étaient aventurés jusqu’ici et nous buvions à notre santé et à celle de l’Empire auquel, finalement, nous appartenions nous aussi, étant de ce côté-ci du fleuve. Cela durait comme cela toute la nuit et l’aube venait nous surprendre alors que nous écoutions encore ce poème épique qui disait la passion d’un roi pour une belle princesse aux cheveux d’or.

Puis un jour ils sont arrivés, comme cela, sur leurs grands chevaux. D’abord il n’y en eut qu’un ou deux, en face, sur l’autre rive, là où tout est sauvage. On distinguait leur pelisse en peau d’aurochs et leur casque orné de cornes de taureau. On voyait surtout la grande lance qu’ils tenaient en main et comment ils regardaient par ici, scrutant la profondeur du fleuve, estimant sa largeur. Puis ils sont partis en remontant le courant, ce qui ne présageait rien de bon car là-haut, à trois jours de marche, il y avait les cascades. L’eau était rapide mais peu profonde et en sautant de rocher en rocher il y avait sûrement moyen de traverser. On disait que certains des nôtres l’avaient fait, autrefois. Qui sait ?

Alors on a préparé nos armes de chasse et on les a aiguisées avec soin. On a aussi préparé des lances de bois, taillées bien en pointe, puis on a rassemblé la volaille et les cochons, qu’on a enfermés tous ensemble dans un grand enclos. Personne ne disait rien, mais il n’y avait plus aucun chant dans le village. Les femmes rasaient les murs ou se terraient chez elles. Nous, nous parlions de nos exploits de chasse, comme si nous voulions nous rassurer sur notre propre valeur. L’Empire était vaste et Rome était loin. Il ne fallait compter que sur nous-mêmes ou sur la providence. Peut-être, finalement, que le fleuve était infranchissable, comme le disait le chaman, qui parlait avec les dieux.

Puis la terre a tremblé sous les sabots des chevaux et ils sont arrivés.

Ils sont arrivés dans un nuage de poussière, criant, gesticulant, les lances brandies en avant et le regard terrible. Alors ce fut le carnage. Que faire à pied devant des hommes à cheval ? Que faire pour se défendre devant des guerriers dont c’est le métier de voler et de tuer ? Les premiers corps tombèrent dans la poussière, les premières flammes s’élevèrent des toitures de chaume. Tandis qu’ils revenaient dans un galop infernal, on entendait les femmes qui criaient dans les maisons, terrorisées à l’idée de ce qui les attendait. On n’a rien pu faire et tout fut vite terminé. Trente corps gisaient maintenant à terre, répandant un sang aussi rouge que le soleil quand il se couche. Ils nous ont tout pris. D’abord la volaille et les cochons, qu’ils massacrèrent et dont ils pendirent les dépouilles aux flancs de leurs chevaux. Puis ils vidèrent les maisons de tout ce qu’elles contenaient. Meubles de bois et vaisselle s’entassèrent en un grand tas sur lequel ils jetaient tous les vêtements de lin et tous les matelas de paille qu’ils trouvaient, puis ils y mirent le feu. Cela fit de hautes flammes qui s’élevèrent vers le ciel, tellement hautes qu’on n’aurait jamais cru que ce fût possible si on ne les avait pas vues. Nous, les survivants, ils nous avaient rassemblés sur la place et nous obligeaient à regarder et à entendre. C’est que dans les maisons cela hurlait fort, à cause des femmes. On ne voyait pas ce qui se passait, mais il suffisait d’écouter pour comprendre. Soudain, un d’entre nous voulut se précipiter mais il fut aussitôt cloué au sol par une grande lance et il rendit l’âme avant d’avoir eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait.

Par signes, ils ont demandé qui était le chef du village et ils firent un cercle autour de lui, en riant à gorge déployée. Ils parlaient une langue étrange qu’on ne comprenait pas, une langue gutturale et obscène, faite d’interjections et de mots sonores. On aurait dit un bruit de cailloux roulés par une rivière. Alors, d’une des maisons, ils firent sortir la fille du chef, qui n’avait pas vingt ans. Le haut de sa robe était déjà lacéré et, d’un geste sec, un de ces sauvages la lui déchira complètement. D’une bourrade, il la força à s’agenouiller devant un des soldats et à lui baiser les pieds. Elle restait là, pliée en deux, honteuse, la poitrine nue devant tous ces hommes et elle pleurait. Eux, ils s’amusaient de voir ses seins tressaillir à chacun de ses sanglots et quelques-uns les touchèrent même du bout de leur lance aiguë. Puis, soudain, ils en eurent assez de jouer. Alors, dans un grand cri, une de ces brutes prit une hache et d’un seul coup trancha la tête de cette pauvre fille. Son père fit un pas en avant : aussitôt, il fut transpercé par une dizaine de lances et s’affala d’un coup. La place n’était plus qu’une mare de sang et ils riaient tous de plus belle, jusqu’à s’étouffer.

Puis ils remontèrent sur leurs grands chevaux, en riant toujours. Ils prirent quelques femmes, qu’ils ligotèrent ensemble et qu’ils poussèrent devant eux, comme des biches apeurées. Ils sont partis comme cela, calmement, après avoir mis le feu aux dernières maisons encore intactes. Dans le lointain, on entendait encore leurs cris et leurs rires. Nous, nous restions là, n’osant même plus bouger, dans la fumée de l’incendie qui montait jusqu’aux cieux.

"Feuilly"

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18/12/2008

La statue inachevée

J’ai sculpté mes rêves avec le marteau du poète
Je leur ai donné une forme impossible et les ai habillés d’illusions.
Au départ, ce n’était qu’une masse de pierre indistincte, composée de tous mes souvenirs, mais petit à petit une silhouette est apparue.
J’ai tapoté, buriné, poli, lissé cette belle pierre.
J’ai creusé là où il fallait creuser, j’ai ciselé là où il fallait ciseler.
Mes pauvres doigts étaient meurtris de tout ce travail, mais j’ai continué quand même.
A la fin, comme je l’ai dit, une image est apparue dans les dessins de la pierre
On aurait dit un visage, mais sans yeux, sans regard.
J’ai poursuivi cette chimère et j’ai repris mon travail, ciselant de plus belle et polissant à qui mieux mieux.

Les jours ont passé, puis les semaines. J’avais beau m’acharner, je ne parvenais pas à faire jaillir le moindre trait sur ce visage.
Dans la rue, je regardais les femmes que je croisais, dans l’espoir de voir une ressemblance avec ma sculpture, mais non, aucune ne semblait correspondre à cette statue endormie dans mon atelier.

Après quelques années, pourtant, le corps enfin apparut, éclatant de splendeur dans le beau marbre blanc. Les jambes fines, les hanches larges, la poitrine provocante, les doigts délicats, tout était parfait. Les yeux, pourtant, continuaient à rester inexpressifs. On aurait dit que la belle endormie restait plongée dans ses pensées, sans jamais rien en exprimer.
Je demeurais là à la contempler pendant des heures, me demandant dans quel rêve elle s’était perdue, dans quelle contrée elle s’était égarée.
J’ai encore essayé, encore et encore, mais il n’y avait rien à faire, les yeux de cette déesse de pierre restaient comme clos, inexpressifs.

Par la suite, j’ai réalisé d’autres sculptures, des dizaines et des dizaines. Beaucoup obtinrent des prix, quelques-unes furent même exposées à Paris et à New York. Moi-même, je fus nommé à l’Académie. Je suis donc devenu quelqu’un de réputé et de célèbre.

Pourtant, chaque fois que je passe dans mon vieil atelier et que je vois les formes de la statue poindre sous le drap dont je l’ai recouverte, je sais que tout mon succès repose sur un mensonge. Cette statue-là, je ne suis pas parvenu à la terminer et je sais que je n’y parviendrai jamais. J’en conserve une sorte de honte, une conscience très nette de mon incapacité en tant qu’artiste. La belle inconnue restera un rêve de poète, soit parce que je suis incapable de lui donner vie, soit tout simplement parce qu’elle n’existe pas.

"Feuilly"




19:03 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (34) | Tags : littérature

09/12/2008

L'antivoyage

Qu’avons-nous découvert, finalement, en ces contrées lointaines ? Que sont devenus les rêves fous qui nous avaient guidés ? Cela valait-il la peine d’avoir abandonné chez nous nos amis, nos femmes, nos enfants, pour parcourir ici des milliers de kilomètres dans les déserts torrides ou les forêts sauvages ? Quel fut le sens de ce voyage impossible, aussi déraisonnable que vain ?

Aucun, manifestement. Nous avons vieilli, mais n’avons pas trouvé ce que nous cherchions.
Point d’or, point d’argent et surtout point de rencontres qui vaillent la peine. Nos navires et nos galions ont remonté des fleuves extraordinaires, certes, mais ce fut pour s’échouer ensuite dans des marais immondes aux odeurs putrides. Là, même les poissons mouraient d’asphyxie dans l’immobilité des eaux troubles. Les moustiques et la fièvre jaune furent notre lot quotidien et ceux qui ne périrent pas du choléra contractèrent la malaria. Tout n’était que forêt et marécage, néant, désolation et désespoir.

Sur les berges, nous avons vu des indiennes éventrées et d’autres que l’on vendait comme esclaves à cause de la cambrure de leurs reins et de ce sexe qu’elles dissimulaient comme elles pouvaient avec leurs mains attachées. Nous avons vu aussi des tribus sauvages se battre dans des combats inouïs jusqu’au dernier homme et enfin nous avons vu l’armée régulière exterminer des villages entiers et massacrer tous les habitants, les enfants y compris.

Dans la plaine, les compagnies pétrolières ont tout ravagé provoquant désolation et exodes. Partout les dollars règnent en maître, ainsi que l’alcool et la drogue. On dit que la mise à blanc des forêts est programmée. D’énormes volutes de fumées s’élèvent déjà jusqu’au ciel à partir de brasiers gigantesques. Le feu avance et détruit tout, la flore, la faune et tous nos espoirs d’un monde meilleur. Bientôt, il ne restera plus rien.

Dans les montagnes aux cimes enneigées, nous avons croisé les camions de la mort, qui ravitaillent les capitales en produits occidentaux en longeant des ravins vertigineux. Parfois l’un d’entre eux rate un tournant et chute dans le gouffre. On ne retrouve jamais sa carcasse et encore moins le corps du chauffeur tant le ravin est inaccessible. Les condors et les bêtes féroces se sont chargés de sa dépouille.

Sur la côte c’est le règne du commerce, de la danse et du sexe et nous avons fui cet endroit de perdition pour nous enfoncer plus au Nord dans le Delta de l’Amazone, espérant y retrouver enfin une nature vierge et pure. Hélas, des pirates et des voleurs d’épaves nous attendaient. Ils nous assaillirent aussitôt et nous ne dûmes la vie qu’à la fuite. C’est ainsi que nous vîmes nos fiers navires, désormais en des mains étrangères, s’éloigner dans les lointains brumeux, tandis que nous rampions dans ces marais infâmes.

Il nous fallut manger des cadavres d’animaux, des racines et des fruits putrides pour survivre à notre désespoir. Nos rêves d’aventures étaient loin et, comme Ulysse, nous avons commencé à penser à un retour possible vers nos chers foyers, où sans doute des Pénélopes fidèles devaient nous attendre, du moins l’espérions-nous.

Il nous fallut pourtant encore errer des années durant avant de pouvoir nous extraire de ce pays fangeux et malsain. La vie ici n’avait pas plus de sens qu’ailleurs, au contraire on pouvait même dire qu’elle n’avait aucun sens, tant elle était fragile et tant le moindre acte, même anodin, vous conduisait aux portes du néant et de la mort.

C’est dans une pirogue construite tant bien que mal de nos mains ensanglantées que nous parvînmes enfin un jour en face du grand océan, après une navigation des plus périlleuses sur ce fleuve imprévisible qui changeait de forme, de couleur et de direction selon les saisons. Nous nous sommes assis sur le sable et avons contemplé cette mer incroyablement salée qui s’étendait devant nous jusqu’à l’infini. Disparus, les chants des sirènes, disparues, les jeunes filles qui se baignaient là autrefois et dont les rires nous emplissaient de joie. Il n’y avait que cette onde froide et grise et des vagues monotones qui venaient mourir à nos pieds, aussitôt bues par un sable spongieux qui semblait rendre inutile leur éternel va-et-vient.

C’est en passagers clandestins que nous embarquâmes comme des misérables sur un vieux rafiot qui transportait illégalement une cargaison de bananes. Cachés au fond de la cale dans une obscurité moite, nous avons eu tout le temps de méditer sur notre expédition et sur nos rêves évanouis. Chacun alors raconta la tristesse de son enfance et c’est ainsi que nous découvrîmes, consternés, que tout était déjà inscrit depuis le jour de notre naissance. Nous avions tenté d’atteindre l’impossible avec l’espoir de trouver le sens caché des choses, mais nous n’avions récolté que des coups et le mépris de nous-mêmes. Amers, dans le demi-jour de la cale, nous nous récitions les « Paradis artificiels » de Baudelaire et pleurions quand son albatros venait s’affaler sur le pont d’un navire semblable à celui qui nous ramenait à notre point de départ.

Hélas, une fois arrivés au port, sous la pluie battante des hivers de l’Europe, nous avons retrouvé nos foyers désertés. Nos tendres compagnes, lassées de nous attendre, s’en étaient allées offrir à d’autres leurs charmes légendaires. Et nous sommes restés là, chacun dans notre solitude, à rêver aux caresses prodigues qu’elles nous donnaient autrefois. Nous avons imaginé les rires qu’elles devaient avoir, maintenant qu’elles s’offraient nues sous les couettes de l’amour aux barbares, aux inconnus, aux étrangers et même à des rustres qui n’avaient pas lu les poètes.

C’est avec nostalgie que nous repensions à la petite fossette qui creusait toujours leur joue quand elles riaient de contentement après l’amour. Et en imaginant leur regard d’azur sombre qui chavirait et vacillait, tout troublé, nous nous remettions à rêver, encore une fois, à des mondes impossibles dont la femme aurait été le centre. Hélas, nous ne faisions que courir après ce que nous avions définitivement perdu.




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09:42 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : littérature, prose, voyages

13/11/2008

L'écriture et la nuit

La nuit j’écris.

La nuit, c’est fait pour écrire, sans qu’on sache pourquoi, finalement.

Peut-être parce qu’il fait noir et qu’il n’y a plus personne. La maison est silencieuse, le calme est absolu. On se retrouve donc avec soi-même comme jamais on ne l’a été dans la journée. Que faire, si ce n’est coucher sur le papier tout ce que l’on a sur le cœur, tout ce qui fait un poids, là, quelque part dans la poitrine et qui nous empêche de vivre comme il faudrait ?

Alors on écrit dans cette grande solitude délicieuse. Les mots s’affichent sur l’écran un à un, comme les gouttes d’une pluie qui commencerait à tomber. Puis petit à petit ces mots se rassemblent en phrases et les phrases en paragraphes et voilà la page-écran remplie. C’est un grand fleuve de mots qui maintenant coule de lui-même et emporte celui qui tape sur le clavier. Il l’emporte vers une destinée inconnue, peut-être un immense océan où disparaître enfin. Car écrire est dangereux. Pas toujours, mais parfois. Ecrire c’est mettre à nu la vérité que l’on a au fond de soi, c’est la jeter à la face du monde par l’intermédiaire de cet écran qui scintille dans l’obscurité de la pièce comme un ciel étoilé. Ecrire, c’est toucher l’espoir de se faire enfin comprendre, c’est crier aussi l’absurdité de ce monde qu’il nous faudra un jour quitter sans savoir pourquoi ni même sans avoir compris ce que nous étions venus y faire.

Ecrire, c’est une grande consolation aussi puisque cela consiste à créer des mondes imaginaires, des mondes où il nous semble que nous pourrions peut-être vivre. Enfin, s’ils existaient. Mais ils existent pour un instant, cependant. Ils sont là, dans toutes ces phrases que j’aligne, soumises à ma volonté ou au contraire indépendantes. Peu importe : un univers est en train de se créer, un univers où je retrouve mes désirs et mes angoisses, mes craintes et mes espoirs. Et en filigrane, l’amour toujours, qui se glisse subtilement dans l’intrigue alors qu’on ne l’a pas invité. On contemple ébahi les relations qui se nouent entre les personnages et à la fin on se demande si on n’est pas un peu l’un d’eux et si on ne voudrait aussi croiser le regard de cette fille qui traverse l’histoire.

Dehors, le vent souffle en tempête. Je m’en moque bien. Ici, tout est calme, le clavier fait son petit bruit régulier et les mots grignotent patiemment l’écran. Je suis bien, en accord avec moi-même. Demain sera un autre jour.



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22:43 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : prose, écriture

08/10/2008

Solitude (ceux qui...)

Petit clin d'oeil à JL Kuffer, qui nous gratifie souvent sur son site de ce genre d'exercice.

Solitudes.


Ceux qui sont assis dans le fond de la classe et qui attendent que le cours se termine en regardant distraitement par la fenêtre.
Ceux qui savent qu’on les attend de pied ferme à la récré et qu’il n’y aura personne pour les défendre.
Ceux qui savent que ce soir à la maison, on mangera la même chose qu’hier.
Ceux qui savent que le père est parti et qu’il ne reviendra plus.
Ceux qui savent qu’il n’y a jamais personne à qui se confier.
Ceux qui savent où la mère s’en va tous les soirs dans sa belle robe.
Ceux qui pensent que dans une pareille situation, voler devrait être un peu permis.
Ceux qui ont été rejetés par le chef de la bande et qui restent là à arpenter les rues.
Ceux qui savent que les filles préfèreront toujours les autres.
Ceux qui savent qu’il vaut mieux ne rien dire quand le patron a décidé.
Ceux qui attendent que l’amour vienne à eux et qui attendent fort longtemps.
Ceux qui s’avancent dans les matins d’hiver pour consulter les offres d’emploi de l’Assedic.
Ceux qui savent qu’un boulot pareil ne rapporte pas grand chose.
Ceux qui épousent une aussi paumée qu’eux.
Ceux qui se demandent ce qu’il faut faire avec un bébé qui hurle.
Ceux qui ne comprennent pas pourquoi elle est partie après un an de mariage.
Ceux qui reprennent le chemin des Assedic puisque le patron les a virés.
Ceux qui s’ennuient la journée en regardant la télévision.
Ceux dont la télévision a rendu l’âme et qui ne peuvent pas en acheter une autre.
Ceux qui ne savent plus ce qu’ils attendent.
Ceux qui vont boire un verre histoire de voir du monde.
Ceux qui ne sont pas futés et qui ne comprennent pas qu’on leur propose un coup foireux.
Ceux qui se font pincer à leur première tentative de braquage.
Ceux qui n’aiment pas les gendarmes mais qui ne savent pas pourquoi.
Ceux qui ne comprennent rien à ce que raconte le juge du Tribunal.
Ceux qui se demandent ce qu’ils font dans cette prison où ils sont plus seuls que jamais.
Ceux qui regardent leurs draps et qui se demandent si on pourrait en faire une corde.
Ceux qui se retrouvent enterrés dans une ville qui n’est pas la leur.
Ceux qui n’ont jamais compris qu’une chose, c’est qu’ils ont toujours été seuls.

12:20 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : ceux qui...

18/09/2008

Le cerf-volant (souvenir d'enfance)

« Regarde les oiseaux », avait dit le père. «Tu vois comme ils volent vite et haut ? Regarde les oiseaux, ils sont la liberté. Ils vont où ils veulent, dans le grand ciel bleu, aussi légers que des ballons et aussi rapides que des avions. Si tu veux, si tu parviens à lire tout seul, à la fin de l’année scolaire, je t’offrirai un cerf-volant. »

« Qu’est-ce que c’est, un cerf-volant ? » avait demandé l’enfant.

« Un cerf-volant », avait dit le père, « c’est un objet en toile, très très léger et qui vole comme les oiseaux. Tu le tiens par une corde, pour ne pas le perdre et tu le lances dans le grand vent. Il va monter, monter, de plus en plus haut, comme les oiseaux. Ensuite, si tu veux qu’il bouge, dans le grand ciel bleu, tu te mets à courir et lui il te suit, tout là-haut. Ou bien, si tu veux qu’il fasse des zigzags, tu bouges ton poignet pour donner du mouvement à la corde et lui, là-haut, tout là-haut, il va bouger dans tous les sens comme un fou, comme s’il éclatait d’un grand rire. »

L’enfant avait regardé le père et avait souri.

Un grand silence s’était fait et tous les deux, le grand et le petit, contemplaient le ciel et les oiseaux qui virevoltaient.

« Je sais déjà lire un petit peu… », avait hasardé l’enfant timidement.

« Non », dit le père », « cela, ce n’est pas encore lire. Pour le moment, tu parviens à déchiffrer un certain nombre de lettres, mais tu ne les connais pas encore toutes. Et puis tu mets trop de temps pour comprendre un mot. Non, lire ce n’est pas cela. C’est quand tu prends un texte que tu n’as jamais vu et que tu es capable d’en comprendre le sens d’une traite, sans hésitation et de le lire à haute voix. »

« Mais, si je n’ai jamais vu ce texte avant et si je ne l’ai pas étudié en classe, comment pourrais-je le lire ? » questionna l’enfant, apeuré.

« Justement », dit le père », « c’est cela savoir vraiment lire : c’est être capable de lire à voix haute et sans hésitation un texte que tu n’as jamais vu et puis surtout tu dois en comprendre le sens, sinon cela ne sert à rien. »

« Ce n’est pas grave », dit l’enfant, malicieux, « car à la fin de l’année, j’aurai étudié en classe tout mon livre de lecture et je connaîtrai toutes les histoires. »

« Non », dit le père, « je ne suis pas d’accord. Cela, c’est tricher. Moi, je te donnerai le journal du jour et tu me liras la première page. Si tu parviens à le faire, tu auras ton cerf-volant. »

L’enfant réfléchit un long moment.
« Marché conclu », dit-il, en relevant la tête. « A la fin de l’année, je saurai lire dans le journal. »
Et ils s’en allèrent en regardant le grand ciel bleu et les oiseaux qui y dessinaient comme des lettres mystérieuses.


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Plus tard, bien plus tard, sur la plage de juillet, l’enfant tenait dans sa main un cerf-volant. Il le regardait attentivement. Comme il était beau, avec ses couleurs vertes et jaunes. On aurait dit un perroquet des tropiques ! Dans le ciel, les mouettes blanches criaient en tournant tandis que les noirs cormorans plongeaient dans la mer houleuse. L’enfant, lui, ne les voyait pas. Il ne voyait rien d’autre que son cerf-volant. C’ est qu’il était vraiment beau, il n’y avait pas à dire, avec ses bords bien cousus et sa forme effilée. Et comme il était léger ! On n’avait aucun mal à le porter et même on pouvait le tenir entre le pouce et l’index sans sentir son poids. C’était vraiment un cerf-volant fait pour planer très haut.

Mais voilà, si l’enfant le regardait tellement, c’est parce qu’il étai beau, certes, mais aussi parce qu’il se demandait comment il allait s’y prendre pour le faire voler. A ses pieds, il y avait une bobine de ficelle enroulée autour d’un bâton de noisetier que le père était allé couper exprès. Et de la ficelle, il y en avait beaucoup, des dizaines et des dizaines de mètres, afin que le bel oiseau puisse monter très très haut dans le grand ciel bleu. Le problème, c’est que si on déroulait la ficelle au fur et à mesure, le cerf-volant ne montait pas assez vite et il tombait lamentablement. Par contre, si on déroulait une grande longueur de ficelle, c’est celle-ci qui allait s’étaler dans le sable humide que la mer venait juste de quitter. Après, elle restait là à terre, comme un grand serpent mort et il fallait un bon quart d’heure pour la rembobiner sur son morceau de noisetier. Inutile, après cela, d’essayer de l’utiliser de nouveau, tant elle était lourde de toute l’eau et de tout le sel qu’elle avait bu.

L’enfant en était donc là, son cerf-volant dans une main et son bâton de noisetier dans l’autre, avec cette fameuse ficelle diabolique enroulée comme un serpent maléfique. Il ne savait plus que faire. Il ne voyait ni la mer, ni la plage, ni le grand ciel bleu, ni les mouettes qui la-haut tournaient inlassablement, mais seulement ce beau cerf-volant qui lui avait coûté tant d’efforts et qui refusait de décoller. Oh, il ne demandait pas l’impossible, l’enfant ! Tout ce qu’il aurait voulu, c’était simplement qu’il s’envole un petit peu, rien qu’un petit peu et qu’il ne reste pas toujours là dans sa main, comme un perroquet ridicule.

Car dans le ciel, il y avait d’autres cerfs-volants, qui eux non seulement avaient décollé, mais qui en plus planaient à des hauteurs inimaginables. Ils étaient si haut, ces cerfs-volants-là, qu’il fallait lever la tête très fort et presque se faire mal au cou pour les apercevoir, là-bas, tout au bord du soleil. Et les enfants qui les guidaient n’avaient aucun mal, semblait-il. Ils se contentaient de tenir leur ficelle distraitement, sans se soucier de rien et là-haut, dans le grand ciel bleu, leur cerf-volant leur obéissait. S’ils allaient à gauche, il allait à gauche, s’ils allaient à droite, il allait à droite et s’ils restaient immobiles, à regarder la mer ou à parler avec des copains, il restait bien tranquille à les attendre.

Il faut dire qu’ils étaient déjà grands, ces enfants-là et qu’ils devaient s’y connaître en cerfs-volants ! Rien qu’à les voir, on avait compris qu’il y avait intérêt à leur obéir. Le petit, lui, avec ses sept ans, restait là à regarder son jouet qui ne voulait rien faire de ce qu’il aurait voulu qu’il fasse. Par contre, pour ce qui était de se planter la tête la première dans le sable, ça, il s’y connaissait !

C’est alors que le père intervint, grave et sérieux, devinant sans doute toute la détresse de son fils. Il se mit à lui expliquer un tas de choses sur la technique à employer et pour se montrer plus compréhensible, il joignit l’acte à la parole, tirant sur la corde, lâchant du lest, marchant, courant, bref tentant l’impossible pour que décolle enfin de damné cerf-volant qui évidemment ne voulait toujours rien entendre. Vexé et piqué au jeu, le père se mit en devoir de réussir. Vous pensez bien, quelque part il y allait de son prestige ! Alors, les minutes passèrent, puis d’autres et encore d’autres. L’enfant, à la fin, commençait à s’ennuyer lorsqu’il remarqua des coquillages qui s’étaient incrustés sur les rochers de la falaise. N’y tenant plus, il laissa là le père et son cerf-volant, préférant s’agenouiller dans le sable mouillé pour contempler de plus près ces étranges créatures. Il se mit même à les compter, effleurant du bout des doigts leurs coquilles rugueuses et coupantes. Il fut parcouru d’un frisson.

Mais un cri de joie interrompit soudain son observation. C’était le père qui avait enfin réussi l’impossible : à une hauteur vertigineuse, le cerf-volant décrivait de larges cercles concentriques, n’en finissant plus de prendre de l’altitude. Ebahi, rempli d’admiration, l’enfant avança la main pour prendre la ficelle et pouvoir enfin jouer avec son cadeau. Hélas, c’est à ce moment précis qu’une bourrasque imprévue vint tout compliquer. Le pauvre cerf-volant virevolta sur lui-même tant et si bien qu’il tira brusquement sur la corde trop fine qui cassa net.

Alors le père et le fils virent s’envoler dans le grand ciel bleu le bel oiseau de toile, aussi léger qu’un ballon et aussi rapide qu’un avion. Il était libre et il en profitait, traînant derrière lui un morceau de ficelle inutile. Déjà il survolait la mer et bientôt il ne fut plus qu’un point à l’horizon, de plus en plus petit et finalement il disparut. Découragé, retenant ses larmes, le petit s’assit par terre, au milieu du restant de corde qui, sur le sable, dessinait comme de grandes lettres incompréhensibles.

« Je t’en achèterai un autre », dit le père confus. Mais l’enfant n’entendait rien. Il fixait sur le sable ces grandes lettres qui ne voulaient rien dire, si ce n’est, peut-être, tout le malheur du monde.

"Feuilly"