27.02.2009

Sur les ruines de l'Histoire

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Chacun, pour survivre, est obligé d’affirmer la pertinence de ses actes et le bien fondé de sa pensée. Forcément. On trouve toujours une justification à tout. Si j’ai telle opinion politique plutôt que telle autre, j’aurai mille arguments à avancer pour expliquer que j’ai raison et que ce sont les autres qui se trompent. Même chose pour les actes de la vie quotidienne et même pour la culture. C’est normal. Devant l’infini des possibles qui se présentent à nous, nous faisons des choix, choix qui servent à justifier notre position d’homme libre à nos propres yeux d’abord et aux yeux des autres ensuite.

Malheureusement, nous décidons souvent selon des critères qui nous échappent en grande partie et qui proviennent de l’éducation, du milieu social ou culturel dans lequel nous évoluons, de l’âge, du groupe ethnique, etc. Bref, nous sommes tellement influencés à notre insu dans ce qui préside à nos décisions que notre liberté est somme toute fort limitée, mais ce n’est pas grave car nous n’avons pas pleinement conscience de ce déterminisme (si c’était le cas, nous serions désespérés en permanence devant notre impuissance à formuler un raisonnement vraiment original). Non, ce qui compte, c’est que nous croyions vraiment à notre liberté et à notre capacité de prendre des décisions en toute indépendance. C’est nécessaire pour notre moral et notre santé mentale. La nature nous a ainsi programmés.

Le problème, c’est que cette propension à croire que ses propres choix sont forcément corrects n’est pas seulement l’apanage de l’individu. Les groupes humains, autrement dit les sociétés, fonctionnent de même. C’est ainsi que chaque peuple est persuadé de détenir « la » vérité et est tout à fait convaincu que sa civilisation est la meilleure. A bien y réfléchir, cette civilisation qui est la nôtre est tout simplement la meilleure à nos yeux d’abord parce que nous n’en connaissons pas forcément d’autres et ensuite parce qu’effectivement elle correspond à ce à quoi nous sommes habitués depuis l’enfance. C’est donc quelque part de bonne foi qu’il nous semble que notre culture dépasse celle des autres peuples : elle est celle qui nous convient le mieux parce que nous avons toujours baigné dedans que nous en sommes imprégnés.

Jusque là, rien de bien grave, on le voit. Les sociétés reproduisent à une grande échelle les convictions bien ancrées qui caractérisaient déjà les individus. Non, le vrai problème commence quand ces peuples décident d’imposer leur vison du monde à leurs voisins. Le motif initial de leurs conquêtes territoriales est rarement le désir d’étendre cette culture qui leur est propre, d’ailleurs. Les visées sont plutôt de nature politique, économique ou militaire. Cependant, une fois qu’on a pris possession de la terre de ses voisins, il faut bien se justifier à ses propres yeux et là la prévalence d’une certaine culture sur une autre vient souvent appuyer et expliquer les visées impérialistes, expansionnistes ou colonialistes.

C’est ainsi donc que les Espagnols débarquèrent en Amérique du Sud et furent à la base de la destruction de la culture indigène. Après tout il ne s’agissait que de sauvages moins évolués et en plus qui ne croyaient pas en Dieu. Pourtant, si les conquérants avaient parlé avec leur cœur, ils se seraient rendu compte que ces gens dits sauvages appartenaient simplement à autre âge historique que le leur. Ils en étaient encore à l’époque des cultivateurs-éleveurs, c’est tout, comme nos propres ancêtres l’avaient été avant nous. Viendrait-il à l’idée de quelqu’un de massacrer un enfant parce qu’il n’a pas atteint la pleine maturité ? C’est pourtant ce que firent les peuples d’Occident en massacrant les Aztèques et autres Incas. La foi catholique servit également de justificatif indirect à ces massacres et à part Las casas, on n’a pas vu beaucoup d’ecclésiastiques s’élever contre cette barbarie qu’on qualifierait aujourd’hui de génocide.

Bon, je ne suis pas ici en train de honnir la culture occidentale à laquelle je suis fier par ailleurs d’appartenir (pour les raisons expliquées ci-dessus), mais on ne peut pas non plus faire comme si tout cela n’avait pas existé. Maintenant je ne me fais aucune illusion. Les autres civilisations ne valent pas mieux de ce point de vue et c’est toujours celui qui est le plus fort qui domine et qui perpétue des massacres. Les Huns, les Vikings et autres Vandales ne se posèrent pas beaucoup de questions quand ils vinrent piller les ruines de l’empire romain, pas plus que Rome ne s’en était posées quand elle conquit les Gaulois, lesquels avaient fait trembler la même ville de Rome quelques siècles plus tôt (voir l’épisode des oies du Capitole en 390 avant JC, tel que le raconte Tite-Live). Les Arabes envahirent l’Espagne, les Turcs firent le siège de Vienne (1529), les Russes repoussèrent les frontières de la Pologne en 1945 après l’avoir en partie annexée quelques années plus tôt et l’OTAN bombarda bien Belgrade dans un conflit qu’il faut bien qualifier d’expansionniste (voir la position de l’écrivain allemand Peter Handke sur le sujet) et ne parlons pas de l’Irak et du pillage des musées de Bagdad, les faits étant trop récents pour que nous puissions les avoir oubliés.

Bref, l’histoire de l’humanité (celle qu’on apprenait autrefois dans les salles de classe en la présentant sous son meilleur jour et qu’on n’apprend plus du tout aujourd’hui, ce qui simplifie bien les choses) n’est faite que de sang versé et de conquêtes justifiées.

Le bon droit (ou ce que l’on a appelé tel) l’ayant emporté, il nous semble normal à nous qu’on s’exprime en espagnol (et en portugais ) en Amérique du Sud et qu’on parle anglais plus au Nord. Ce serait oublier les peuples qui vivaient là autrefois et qui ont quasiment disparu ( les Indiens d’Amérique du Nord) ou dont la culture survit de manière sous-jacente (Indiens quechuas, etc.). Ces peuples pourtant avaient aussi une civilisation à laquelle ils croyaient pour les mêmes motifs que nous croyons à la nôtre. A l’heure où certains se permettent de douter du massacre juif durant la dernière guerre, il est peut-être bon de rappeler que la terre entière n’est qu’un immense charnier et que ce ne sont pas les génocides qui ont manqué (Arméniens, Amérindiens, Rwandais, etc.)

Que dire en contemplant ces ruines imposantes des Andes ou du Mexique ? Que dire ? Rien, se taire tout simplement et ne pas oublier que l’homme est un loup pour l’homme. Je n’ai pas visité ces monuments d’Amérique, mais je me suis promené autrefois dans l’ossuaire de Douaumont, qui rassemble tous les ossements des soldats tombés à Verdun. Que dire devant autant d’horreur ? Quel est le sens de toutes ces jeunes vies détruites ? Aucun évidemment. Encore qu’ici les cultures française et allemande ont survécu. Ce n’est encore qu’un moindre mal, si on peut dire. Mais ailleurs, quand il ne reste plus d’une culture que des ruines de pierres ? Que faudrait-il dire ? Quels mots pourraient exprimer la tristesse devant ce qui fut et qui a disparu ? Quel est le sens de l’Histoire, si elle n’est qu’une accumulation de souffrances et de massacres ?

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25.02.2009

Une vie

Toi qui es assise au bord du monde
et qui regardes la mer
a quoi penses-tu quand descend le soir
et que la marée monte?

Rêves-tu du temps infini de l’enfance
quand il te semblait voir dans l’onde du fleuve
des châteaux merveilleux
aux reflets troubles et bleus ?

Revois-tu la jeune fille que tu fus
et qui s’en allait par les chemins,
cueillant des fleurs étranges
qui ressemblaient un peu à l’amour ?

Penses-tu à l’amante des mille nuits
qui se donnait au roi
en son palais d’outre-mer ?

Es-tu, pour un instant, la mère jeune et belle
qui offrait à l’enfant nouveau né
la couronne de son sein ?

Toi qui es assise au bord du monde
et qui regardes la mer
a quoi penses-tu quand la nuit est venue
et que la marée a fini de monter ?

Es-tu de nouveau la jeune adulte
qui s’en va sur des chemins solitaires
chercher d’autres châteaux
dans une Espagne de rêve ?

Ressembles-tu à celle qui cueillit enfin une fleur
au bord du fleuve
en souvenir de son enfance
et de ce que peut-être elle fut ?

Ou bien, lassée de tout,
as-tu été séduite par l’onde merveilleuse
au reflet trouble
où disparaissent tous les châteaux ?

Que cherches-tu encore et toujours
dans la nuit noire, devant la mer
quand la marée déjà
n’en finit plus de descendre
et que tu restes là, au bord du monde ?

Oui, que cherches-tu, belle étrangère ?



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24.02.2009

Nocturne

Par les soirs d’été
je contemplais la mer
sa masse ondoyante
et ses vagues déferlantes.

J’y cherchais les traces du souvenir,
d’un temps qui n’est plus
ou qui peut-être jamais ne fut.

Comment savoir si ce qui fut
a été ailleurs que dans les rêves ?
Tout n’est-il pas inventé ?
Aboli aussitôt qu’apparu ?

Reste ma mémoire
garante du néant
pour témoigner de ces êtres
qui se sont tus.

Grosses déferlantes sur les rochers,
vagues ondoyantes, écume de la nuit.
Il faut scruter la mer, les soirs d’été
quand tombe la nuit…


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22.02.2009

De l'enseignement des auteurs classiques

C’est devenu un peu la mode dans nos écoles, me semble-t-il, d’inviter des auteurs à venir parler de leur oeuvre ou de la manière dont ils écrivent. C’est assurément une bonne initiative et je ne vais pas m’insurger contre cette pratique. Cependant, je me demande si c’est la bonne manière de faire aimer la littérature.

La première question qui se pose, c’est celle de savoir si un écrivain vivant est plus intéressant qu’un écrivain mort. A partir du moment où c’est l’œuvre qui compte pour elle-même, on doit quand même se demander pourquoi tous les classiques sont un peu mis systématiquement de côté au profit de textes plus contemporains qui sont supposés être plus proches des centres d’intérêt des élèves. Pourtant, il y a tout de même des livres relativement abordables (soit par leur longueur, soit par les thèmes exposés) qui mériteraient d’être étudiés en classe. Certes la langue classique demande un effort, mais je n’ai pas dit non plus d’aborder racine ou Corneille à 12 ans. Les romanciers du XIX°, par exemple, devraient quand même pouvoir intéresser les grands adolescents.

Certes je comprends bien la démarche qui consiste à inviter un auteur et je ne la blâme certainement pas, mais il ne faudrait pas faire que cela. Le but est manifestement de montrer que la littérature n’est pas inabordable et qu’un écrivain, finalement, est quelqu’un comme tout le monde (enfin presque comme tout le monde). On peut le voir, le toucher et il peut parler de sa passion, de son travail, etc. toutes choses qui devraient susciter la curiosité. Donc, invitons les auteurs. Mais il faudrait que ceux-ci parlent de leur œuvre car c’est cela qui compte, non ?
Ce que je crains, en fait, c’est une solution de facilité. Ce n’est plus le jeune qui fait un geste vers le livre, c’est l’auteur qui se déplace pour venir parler de lui. Mais si c’est pour apprendre à quelle heure il se lève le matin, combien d’heures il travaille, s’il boit du thé ou du café, s’il a un plan préconçu pour son livre, s’il écrit à la plume ou sur son PC, et bien cela ne nous amène pas à grand chose. Ce qui compte, c’est le texte écrit et l’approche de ce texte écrit. Or un écrivain mort n’est pas dans sa tombe mais dans ses livres et à ce titre il a droit lui aussi au chapitre.

Je me demande s’il n’y a pas une volonté politique inavouée de reléguer le livre aux oubliettes.

La gauche est partie du principe que les enfants issus des classes sociales défavorisées avaient peu de chance d’obtenir un diplôme, ce qui allait les pénaliser dans leur existence. Elle n’a pas tort. Mais du coup, elle a misé sur la facilité. Il fallait baisser le niveau des études pour permettre à tout le monde de réussir. Dans cette optique, le niveau de langue (et on sait que dans les classes aisées, un bon niveau est généralement atteint pour ainsi dire naturellement) ainsi que la pratique de la lecture devaient être strictement réglementés. Plus d’auteurs classiques donc, jugés incompréhensibles puisque parlant une langue tout à fait inconnue pour certains jeunes. Le problème, c’est qu’autrefois l’école permettait justement à ces jeunes de progresser et de sortir en partie de leur milieu (en accédant à la culture dite bourgeoise). Aujourd’hui, je ne suis plus certain qu’elle le permette encore. Certes on aura obtenu un diplôme, mais que représente-t-il en fait ?

A côté de cette dérive de la gauche, la droite, elle, s’est toujours inquiétée de voir le savoir se répandre dans les classes subalternes. Car qui sait raisonner est capable de se rendre compte de l’iniquité d’un système qui l’exploite. Qui a fait des études est capable de revendiquer clairement ce qu’il estime lui être dû. Donc, le livre, là aussi, est devenu un objet dont il faut se méfier. Le résultat, on le connaît. La suppression des épreuves de culture générale dans les concours d’accession à la fonction publique est significative. Plus besoin d’avoir lu La Princesse de Clèves pour faire un bon douanier ou un bon postier, pense un certain président que je ne nommerai pas. C’est vrai évidemment. On a donc orienté la sélection sur les tests de personnalité (une bonne secrétaire doit d’abord être soumise, un bon vendeur doit être entreprenant, etc.), ce qui à mon avis est contestable mais tout aussi injuste que l‘inégalité devant l’école et le savoir. En effet, dans ce cas on ne me juge plus sur ce que je sais (et que j’ai fait l’effort d’apprendre) mais sur ce que je suis (or comment changer la personnalité pour correspondre au poste à pourvoir ?)

Puis, le système ayant sans doute montré ses limites, on en est maintenant à tester la compétence. L’enseignement a emboîté le pas en se disant que de toute façon on oublie à peu près tout ce qu’on a appris sur les bancs de l’école et donc qu’il vaut mieux ne plus rien apprendre. Ce qui compte, in fine, c’est de savoir faire. Certes, mais comment devenir un bon laborantin si je n’étude pas la chimie en profondeur ? Le système qui est en train de se mettre en place est vicieux car on ne donne pas toutes les bases nécessaires aux jeunes générations, mais on leur demande quand même de savoir résoudre le problème qui leur est posé à l’examen. A partir du dossier qu’ils ont sous les yeux (et donc ils ne connaissent strictement rien au départ sur le fond), les plus malins parviendront à proposer une réponse qui se tient. Ceux-ci seront recrutés car considérés comme intelligents et capables de s’adapter à des situations toujours nouvelles. A quoi cela sert-il d’avoir étudié le droit ? Les lois changent quand même sans cesse. Ce que le directeur du personnel (pardon, le Human ressources manager) qui m’engage désire surtout, c’est que je sois capable, par tous les moyens, de remporter les procès intentés contre sa firme. Moralité : à un système injuste, on en substitue un encore plus injuste car on naît intelligent dans certains domaines, on ne le devient pas. Et puis qu’est-ce que l’intelligence ? Il n’y a pas que l’intelligence livresque ou rationnelle (celle que veut développer l’école), il y a toutes les autres : affectives, intuitives, etc. Or on risque de me refuser un emploi parce que je n’aurais pas tel type d’intelligence alors que j’en possède peut-être de nombreux autres…

Enfin, bref, on me juge désormais sur une compétence supposée.

Dans une telle optique, la question de la culture (et donc de la lecture) devient tout à fait secondaire, on l’aura compris. Et puis de toute façon les usines vont continuer à fermer et à se délocaliser. Le nombre des chômeurs va croître d’une manière vertigineuse. Pourquoi dès lors passer son temps à former l’ensemble des citoyens ? Il suffit d’en former 20%, ce sera bien assez, les autres iront quand même au chômage, diplôme de lettres ou pas en poche. Et puis ce qui manque ce sont des chauffeurs de camions, pas des poètes ou des archéologues. Et que ferait-on avec un chauffeur qui lit la Princesse de Clèves, je vous le demande. Mieux vaut donc réduire les impôts (surtout ceux des sociétés, afin qu’elle soient concurrentielles) et ne plus dépenser bêtement de l’argent dans les écoles.

Conclusion : droite comme gauche sont tombées d’accord pour ne pas se poser la bonne question, qui est de savoir comment on pourrait transmettre le meilleur au plus grand nombre ?

Car si l’ancienne école était sélective sur les contenus, les plus courageux pouvaient encore espérer réussir par leur volonté. Maintenant la sélection est toujours aussi sévère mais on ne conserve qu’une tranche réputée « compétente ». Tant pis pour ceux qui n’en font pas partie. Pourtant il est évident que la culture conduit à plus d’humanité et à moins de barbarie. Mais en quoi une société qui fonde ses valeurs sur l’échange des marchandises a-t-elle besoin de la culture ? Du coup, l’apprentissage de la langue et les livres passent au second plan (ou au troisième).

Pourquoi les jeunes ne lisent-ils pas ? Parce que la littérature est trop difficile ? Non, parce qu’elle est trop difficile pour eux, ce qui n’est pas pareil. Et si elle est trop difficile, c’est parce qu’on ne leur a pas appris à lire. Une fois passé le cap de la première année primaire, on estime qu’un enfant sait lire. Mais c’est une capacité qui ne demande qu’à s’exercer. Il faut développer les potentialités de l’enfant, disent les programmes, partir de son vécu, de ce qu’il connaît et le pousser plus loin. Et bien justement, allons-y. Tout enfant de trois-quatre ans adore qu’on lui raconte des histoires. Une fois l’apprentissage de la lecture acquis, il faut continuer. Quelle joie pour l’enfant de pouvoir enfin lire tout seul ses histoires favorites, sans devoir attendre le bon vouloir d’un adulte (je me souviens encore de cette joie qui fut la mienne : acquérir une indépendance totale face aux histoires que je pouvais enfin lire autant de fois que j’en avais envie et quand j’en avais envie, sans parler de la fierté de savoir lire, évidemment). Or il semblerait bien que l’école ait fini par décourager cette petite flamme qui brillait au fond des yeux des bambins, si on en juge par le niveau de lecture des adolescents.

Maintenant, j’accuse ici l’école, mais n’est-elle pas le simple reflet de notre société ? Si elle s’adapte (et pas toujours dans le bon sens, comme on le voit), c’est simplement parce qu’elle essaie de suivre comme elle peut l’évolution de la société. On lui reproche d’ailleurs sans cesse de ne pas être assez en phase avec le monde professionnel. On retombe donc toujours sur la même problématique : la société a besoin de chauffeurs de camions et de vendeur d’aspirateurs, il nous faut donc des écoles qui préparent à ces métiers, disent certains.

Pourtant il me semblait qu’une rencontre personnelle avec les grandes œuvres de l’humanité ne pouvait pas faire de tort. Il est même des auteurs dont la lecture peut changer une vie et dont on ne sort pas intacts.

Evidemment, si la vie idéale consiste à regarder le football, à s’enrichir et à s’acheter le dernier modèle d’enregistreur vidéo, alors effectivement il ne sert à rien de lire. Mieux vaut apprendre à écraser l’autre que de se plonger dans les subtilités psychologiques de la Princesse de Clèves, non ?

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20.02.2009

Réflexion

"Il regardait la lumière révéler les contours de l’eau stagnante dans les champs de l’autre côté de la route.

- Où on va quand on meurt ? dit-il
- J’en sais rien dit l’homme. On est où en ce moment ?

Le soleil apparut au-dessus de la plaine derrière eux.
(…)

- Je suis né au Mexique. Je n’y suis pas retourné depuis bien des années.
- T’y retournes maintenant ?
- Non.

Billy acquiesça.
L’homme contemplait le jour naissant.

- Au milieu de ma vie, dit-il, j’en ai tracé le parcours sur une carte que j’ai longuement étudiée. J’essayais de voir le dessin qu’elle faisait sur la terre parce que je croyais que si je pouvais voir ce dessin et en connaître la forme alors je saurais mieux comment continuer. Que je saurais mieux ce que devait être mon chemin. Que je pourrais lire dans l’avenir de ma vie.
- Qu’est-ce que cela a donné ?
- Autre chose que ce que j’attendais."

Cormac Mc Carthy, « Des villes dans la plaine ».

19.02.2009

L'école buissonnière

En cette période de vacances scolaires (pour certains) ou de presque vacances (pour d’autres), les salles de classe étant vides, il serait intéressant de se pencher sur l’expression «faire l’école buissonnière ». Celle-ci signifie, comme chacun sait, « ne pas aller au cours » mais quelle en est l’origine ?

L’explication la plus logique, c’est évidemment la référence au mot « buisson » : les élèves qui ne se rendent pas à l’école vont se promener dans les champs et se cacher dans les buissons, où leur présence passerait inaperçue. Selon certains, l’expression remonterait au XV° siècle, époque où on en aurait donné la définition suivante : « promenade dans les chemins creux ou parmi les buissons qui cachent les fuyards. »

Le problème, c’est que certains philologues proposent une autre explication.
L’expression trouverait son origine dans le fait que les prélats qui devaient se rendre au Concile de Pavie, en 1423, refusèrent de s’y rendre parce que la peste sévissait dans cette ville. Ils seraient donc restés dans la campagne environnante. Comme argument, ceux qui proposent cette interprétation avancent cette phrase de Clément Marot.

«Vray est qu'elle fust buissonnière, l'escolle de ceux de Pavie ».


D’autres pensent au contraire que l’expression daterait plutôt du XVI° siècle, époque où les protestants auraient créé des écoles secrètes (nommées buissonnières parce qu’elles se situaient dans les campagnes) afin d’éviter les écoles de la ville de Paris, qui étaient toutes entre les mains du clergé catholique. Si cette interprétation est la bonne, l’école buissonnière impliquait donc qu’on aille aux cours, mais le fait d’être absent des écoles officielles de Paris où les élèves auraient dû se trouver, permettrait de comprendre le glissement de sens.

Une petite recherche sur Google m’a permis de trouver deux expressions espagnoles pour désigner le même phénomène.


1. Hacer novillos (hacer = faire ; novillo = jeune taureau) : en Andalousie les élèves qui ne suivaient pas les cours préféraient aller dans les prés afin de toréer les jeunes taureaux et tenter ainsi d’accomplir leur rêve de devenir un jour des toréadors professionnels lesquels, soit dit en passant, sont souvent issus des classes sociales les plus pauvres car il faut être pauvre pour risquer ainsi sa vie à chaque combat dans l’espoir de conquérir la gloire et de devenir riche.

2. Hacer campana (en catalan Fer campana), autrement dit, « faire la campagne». On ne confondra pas ce mot « campaña » (avec une tilde sur le n) avec le même terme (sans tilde sur le n) qui signifie « cloche » en castillan (campanella en latin). Ici, c’est un mot issu directement du latin campus- campi (campagne cultivée, champ) ou de l’adjectif campañeus, ea, eum (de la campagne, champêtre). Cet adjectif au neutre pluriel (campanea) est devenu un substantif et a pris le sens de « champs ».

On ne confondra pas non plus ce « campaneus » avec le nom propre Campania, qui a désigné d’abord la Campanie, en Italie, puis une province gauloise, aujourd’hui la Champagne.

17.02.2009

Giordano Bruno

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Le 17 février 1600, le philosophe Giordano Bruno est brûlé vif à Rome, après avoir passé huit ans dans les geôles de l'Inquisition. Avant son exécution, ses bourreaux lui arrachent la langue, afin qu’il ne prononce plus des «paroles affreuses».

Né en 1548 près de Naples, Filippo Bruno est issu d’une lignée de gentilshommes aux revenus modestes. A l’école, il étudie les auteurs classiques ainsi que la langue et la grammaire latines. On le retrouve à 14 ans en train de suivre des cours à l'université publique de Naples. Il se passionne pour la mnémotechnique (art de la mémoire) et discute beaucoup de philosophie. A dix-sept ans, il rentre chez les Frères prêcheurs de San Domenico Maggiare, sans doute à cause de la réputation intellectuelle de cette institution dominicaine, peut-être aussi pour échapper à la misère, car les disettes et les épidémies sont fréquentes. Et puis à cette époque comment s’instruire et devenir un intellectuel sans passer par le clergé ? Il adopte le prénom de Giordano en hommage à un de ses maîtres en métaphysique (Giordano Crispo), ce qui laisse tout de même supposer qu’il n’était pas hermétique à cette discipline. D’ailleurs on le retrouve prêtre en 1573 puis lecteur en théologie en 1575 (thèse sur Thomas d'Aquin et Pierre Lombard).

Sa curiosité intellectuelle le pousse dans toutes les directions. Il lit Erasme, alors que celui-ci est déjà considéré comme hérétique, adore l’hermétisme et la magie et commence à s’intéresser sérieusement à la cosmologie, mais en dehors de toute considération théologique. Bientôt, il s’oppose à sa hiérarchie sur le dogme de la Trinité.

J’avoue qu’il y a là une subtilité que je n’ai jamais comprise non plus : ces trois dieux qui n’en sont qu’un relève d’une conception étrange. En fait Dieu est dit unique dans l’Ancien Testament, mais voici qu’arrive le Christ, qui se dit fils de Dieu, puis il y a aussi l’épisode de la Pentecôte, avec l’Esprit saint. L’Eglise devait donc concilier tous ces aspects si elle voulait promouvoir une religion monothéiste. Dieu a donc été déclaré le père et Jésus le fils, mais ne procédant pas du premier (étant éternel comme lui). Etrange. On a décrété que sa spécialité était le Verbe (parce que Jésus enseignait par des paraboles ?) tandis que l’Esprit se voyait attribué un rôle d’intercesseur ou d’intermédiaire. Trois missions, trois rôles, pour une divinité unique, on avouera que c’est assez compliqué et c’est finalement ce qu’a dit un jour G. Bruno, qui préférait s’appuyer sur son intelligence plutôt que sur le dogme catholique. Du coup, une instruction est aussitôt menée contre lui afin de le déclarer hérétique. En homme habile, Bruno prend les devants et renonce à son habit de Dominicain.

Malheureusement, cet épisode le conduit à une vie aventureuse et misérable. Au début, il parvient à rester en Italie, change tout le temps de domicile et survit en donnant des leçons de grammaire. On le retrouve à Genève où il espère enfin trouver la paix dans la patrie de Calvin. Malheureusement, là aussi, il entre en conflit avec la hiérarchie protestante (il conteste la compétence d’un des membres de cette hiérarchie). Le voilà donc de nouveau exclu, alors il repart, à Lyon d’abord, puis à Toulouse, où il enseigne la physique et les mathématiques. Un ouvrage sur la mnémotechnique (« Clavis Magna ») le fait connaître du roi Henri III (celui qui est resté célèbre par ses « Mignons »), qui devient son protecteur. Voilà donc Bruno à Paris et sa réputation n’arrête pas de croître. Philosophe officiel de la Cour, il enseigne au Collège des lecteurs royaux (futur Collège de France) et développe sa pensée. C’est l’époque où les tensions religieuses sont à leur comble entre Catholiques et Protestants, mais notre philosophe, sagement, renvoie dos à dos les extrémistes des deux camps.

En 1582, il écrit une comédie satirique « Le Chandelier », puis se rend en Angleterre, où ses idées suscitent beaucoup de controverses. Il répond à ses détracteurs par des livres : La cène des cendres, La cause, le principe et l'un, De l'infini, l'univers et les mondes. Dans ces ouvrages, il expose non seulement la version de Copernic mais il va même plus loin, en admettant un univers infini et peuplé par d’autres êtres vivants. On se doute qu’une telle conception ne pouvait pas plaire à l’Eglise, qui s’en tenait à la conception d’un univers fait par Dieu pour l’homme, ce dernier y occupant la place centrale.

Bon, à côté de ces traits de génie, il dit aussi quelques âneries, comme cette idée que la matière est animée et que c’est volontairement qu’une planète s’expose au soleil.

En 1585, il publie L'expulsion de la bête triomphante ouvrage dans lequel il oppose l’humanisme aux conceptions protestantes et catholiques. Puis, dans La cabale du cheval de Pégase il s’en prend à Aristote, qui apparaissait à l’époque comme la sommité la plus accomplie. Enfin, dans Les fureurs héroïques il précise que l’univers n’a pas de centre, conception qui n’a pu que choquer les théologiens car si la terre n’est plus le centre du monde, l’homme non plus. Fruit du hasard et non plus produit de la volonté divine, son existence est arbitraire. Scandale, évidemment, devant de tels propos !

De retour en France, les ennuis commencent. Le roi ne se risque pas trop à prendre position (on est en pleine querelle religieuse entre Catholiques et Protestants, il ne va pas, en plus, soutenir un hérétique). Nous le retrouvons donc en Allemagne, mais il est bientôt excommunié par les Luthériens. Il repart en exil une nouvelle fois, mais il continue à écrire: De immenso, De monade, De minimo (sur l’infiniment petit). Il revient en Italie (à Venise), espérant obtenir une chaire de mathématique à l'université de Padoue. L’homme qui l’avait aidé dans son retour (un certain Mocenigo) est vexé qu’il ne veuille pas lui apprendre la mnémotechnique et il finit par le dénoncer à l'Inquisition.

Les chefs d’accusation ne manquent pas :

- rejet de la transsubstantiation et de la trinité, blasphème contre le Christ, négation de la virginité de Marie
- pratique de l'art divinatoire
- croyance en la métempsycose
- vision cosmologique erronée

Le procès va durer sept ans et il subira la torture. Il lui arrivera de se rétracter, mais se sera pour se reprendre aussitôt. « Je ne crains rien et je ne rétracte rien, il n'y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j'aurais à rétracter» dira-t-il. Il est donc condamné au bûcher, il n’y a pas d’autre alternative pour le tribunal de l’Inquisition, qui risquait à la longue de perdre la face devant ce raisonneur obstiné. On dit qu’à l’annonce de sa sentence il se serait écrié : « Vous éprouvez sans doute plus de crainte à rendre cette sentence que moi à l'accepter ». Il est exécuté le 17 février 1600, sur un bûcher installé sur le Campo Dei Fiori à Rome.

Citation : « (...) Si j'erre, c'est contre mon gré. Quand je parle et quand j'écris, je ne dispute point par amour de la victoire (car j'estime ennemies de Dieu, des plus viles et des plus ignobles, toutes réputation et victoire dénuées de vérité). Mais c'est par amour fervent de la sagesse et de l'observation vraies que je m'épuise, m'inquiète et me tourmente (...)»
G. Bruno

Point de vue du Vatican :

« La condamnation pour hérésie de Bruno, indépendamment du jugement qu'on veuille porter sur la peine capitale qui lui fut imposée, se présente comme pleinement motivée.»

Le 3 février 2000, le cardinal Poupard, par ailleurs docteur honoris causa des universités de Louvain, Aix-en-Provence, Fu Jen, Quito, Santiago du Chili et Puebla de los Angeles et responsable au Vatican du "Pontificam consilium cultura" (qui réhabilita Jan Hus et Galilée) confirma que Bruno ne serait pas réhabilité. Il déplora tout de même qu’on ait employé contre lui l'usage de la force. Autres temps, autres mœurs.



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La cabane dans les bois (9)

En sortant de l’hôtel pour prendre l’air, je suis tombé en arrêt devant la statue de Cristobal el Colon qui se trouve à l’entrée du vieux port. J’ai souri en voyant l’explorateur fixer l’horizon et tendre le doigt vers la mer, dans un geste qui résume bien tout son désir d’aller conquérir des terres nouvelles, malgré la difficulté qu’il y a à les atteindre. Je me suis dit qu’entre lui et moi il y avait comme un air de famille car finalement j’avais poursuivi mon rêve jusqu’au bout du continent et si je ne ramenais pas d’or, au moins avais-je accompli ce pour quoi j’étais parti. En plus, je revenais avec une richesse autrement plus importante puisqu’elle était tout intérieure. Alors, complètement rassuré, j’ai parcouru les Ramblas dans tous les sens puis j’ai visité la cité, avide de tout connaître. Tard dans la nuit, j’arpentais encore les ruelles louches de la vieille ville, passant d’un bar à tapas à un autre, sentant l’ambiance, percevant l’atmosphère, m’en imprégnant jusqu’à plus soif. Il était bien quatre heures du matin quand j’ai regagné mon hôtel et que je me suis endormi du sommeil du juste.

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Après, tout a été très vite. A midi j’étais dans le train pour la frontière. Un vent brûlant s’engouffrait par les fenêtres ouvertes et on voyait la Méditerranée, la mare nostrum des Romains, qui resplendissait dans son éternité. C’est sur cette mer que le fier Ulysse avait accompli tous ses voyages, devenus désormais mythiques et c’est sur ces rivages qu’il avait aimé tant de femmes et de déesses. Il suffisait de fermer les yeux et de se laisser porter par le balancement du train, tout en respirant l’odeur acre des genets ainsi que celle des oliviers et des pins, pour l’imaginer aux commandes de son navire, parcourant la mer bleue et longeant les côtes à la recherche de sa patrie pour finir par découvrir l’amour dans des ports improbables. Mais au bout du voyage, il retrouve le chemin de sa maison et rentre dans son foyer, accueilli en premier par son chien fidèle, qui est le seul à le reconnaître.

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Quand j’ai rouvert les yeux, le train se frayait un passage entre des masses de rocher. Il venait d’atteindre les Pyrénées. Il fallut franchir la frontière puis changer de convoi, l’écartement des rails étant différent d’un pays à l’autre. Ensuite, nous avons roulé sur une étroite bande de terre entre la mer et des étangs, dans un paysage irréel, un peu fantastique, tandis que dans le lointain les montagnes barraient l’horizon. Le train prit de la vitesse. Je laissais l’Espagne derrière moi, une étape était franchie. Puis nous avons continué encore et encore, pour ainsi dire sans aucun arrêt. Les villes défilaient, écrasées de soleil, avec leurs toits rouges et leurs murs ocres. Perpignan, Carcassonne, Toulouse, Montauban… C’est ainsi qu’à six heures du matin, je débarquais à Paris. Un sandwich, un métro, un TGV cette fois et j’étais déjà reparti. On a roulé longtemps puis en début d’après–midi je me suis retrouvé dans le vieux car brinquebalant que j’avais pris au départ. J’en suis descendu sur la place du village où régnait toujours le même calme impressionnant. J’ai mis mon sac sur mes épaules et j’ai continué à pied. En passant non loin du cimetière, j’ai vu que tous les habitants étaient rassemblés là. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé que c’était la petite vieille qui était décédée, celle qui autrefois m’avait jeté un regard noir en sortant du car. On entendait le curé qui psalmodiait un chant en latin. Toutes les têtes qui étaient penchées vers la tombe se sont relevées pour me voir passer sur la route. Moi j’ai continué. Il me restait seize kilomètres à faire et je voulais arriver avant la nuit.

La cabane était toujours là et la porte a à peine grincé quand je l’ai poussée doucement. J’ai allumé un feu et je me suis fait un thé bien chaud, que j’ai bu en tenant la tasse dans le creux des mains, pour me réchauffer car il faisait un peu froid. Des volutes de vapeurs s’échappaient du breuvage, formant des spirales aux formes étranges. Je les contemplais distraitement, regardant bien au-delà. Ce que je voyais, c’étaient tous ces paysages que j’avais traversés, ces routes que j’avais empruntées, ces trains qui m’avaient entraîné au bout du monde. Dans ces nuages de vapeur apparaissaient comme des flashes l’océan déchaîné sur la côte Atlantique, les rues en pente d’Almeria, un grand bateau blanc qui quittait le quai et enfin une fille extrêmement belle qui me souriait. La boucle était bouclée et j’étais revenu à mon point de départ. Epuisé, je me suis jeté sur le lit, tandis que les flammes crépitaient dans l’âtre et qu’une bonne chaleur accueillante se répandait dans la pièce. Je me suis endormi comme cela, tout d’un bloc et ce fut un long sommeil réparateur et sans rêves. Juste avant de sombrer, il m’a semblé entendre au loin les loups qui hurlaient, mais je n’en suis même pas sûr.

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FIN

"Feuilly"



16.02.2009

La cabane dans les bois (8)

Je suis resté sur mon banc pendant des heures. A un certain moment un bruit strident de sirène a retenti. C’était le « Ciudad de Sevilla » qui appareillait pour le Maroc. Peut-être était-elle à bord, mais cela n’avait plus aucune importance. Elle avait sa vie, son univers et j’avais les miens. Le plus extraordinaire avait été notre rencontre, finalement, à laquelle tout aurait dû s’opposer. Mais elle avait eu lieu et c’était le principal. J’avais parcouru plus de deux mille kilomètres pour que nos destins puissent se croiser un instant. J’avais obtenu ce que je cherchais, j’avais connu l’amour, même s’il avait été bref, j’avais connu son corps et aussi étrange que cela puisse paraître, je me sentais apaisé. Elle, je l’avais cherchée dans mes rêves et je l’avais trouvée, connue, aimée. Tout cela me semblait bien. C’était une belle expérience de vie, comme une initiation. Maintenant j’étais vraiment moi-même et je savais que quoi qu’il puisse m’arriver j’aurais cette force en moi qui ne me quitterait plus, cette force née du fait de l’avoir rencontrée et d’avoir vécu cette expérience unique. Plus tard, sans doute, j’expliquerais tout cela par écrit et j’y trouverais comme l’aboutissement d’une quête existentielle, mais pour le moment je ne sentais qu’un grand apaisement. J’étais bien c’est tout et je crois que je me suis assoupi à moitié, là, sur ce banc, alors que tombait le crépuscule. Quand j’ai ouvert les yeux un instant, le « Ciudad de Sevilla » n’était plus qu’un point à l’horizon. Je me souviens encore confusément que ce point devint de plus en plus petit et qu’à la fin il disparut complètement. Il ne restait que l’étendue de la mer, aussitôt remplacée dans mon rêve par une grande plaine enneigée, éclatante de blancheur et incroyablement belle.


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Quand je me suis réveillé, il faisait nuit noire. Je me suis acheminé lentement vers la gare de la Renfe. Quand il fut six heures, j’ai pris un ticket pour Paris. L’employé derrière son guichet me regardait d’un air goguenard. Il devait me prendre pour un drogué ou un alcoolique.
Le train démarra dans l’air frisquet du matin, cet air propre à tous les ports de mer, chargé d’humidité, de sel et de saveurs étranges. Puis il prit de la vitesse, au milieu d’une campagne désertique, faite de rochers et de figuiers de barbarie. Encore quelques heures et cet endroit se transformerait en une fournaise impitoyable, mais moi je n’y serais plus.

Ce fut ainsi que je remontai vers le Nord, vers mes terres à moi, mon univers. Le convoi était désespérément lent. Il s’arrêtait on ne savait pourquoi dans des bourgades minuscules, si petites qu’on se demandait ce qu’elles faisaient là, toutes seules en pleine montagne aride. Ce n’était partout que caillasses et rochers, sans la moindre végétation. Pourquoi avait-on eu l’idée de construire là des habitations et pourquoi le train s’y arrêtait-il ? Sans doute par pitié, pour que ces habitants ne se sentent pas trop seuls, coupés du monde comme ils étaient. Je me disais qu’on leur devait bien cela. Après tout j’avais bien eu ma chance, moi, en rencontrant mon amour, ils méritaient bien eux aussi d’avoir la leur. Ce train qui s’arrêtait chez eux était une invitation au voyage, une possibilité qui s’offrait à eux de partir, de quitter ce désert et d’aller trouver un sens à leur vie ailleurs, dans des contrées inconnues.

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Mais personne ne montait et le train repartait. Un peu plus loin il s’arrêtait en rase campagne sans que l’on sache pourquoi. Cela pouvait durer d’une demi-heure à une heure puis il repartait. Les noms de villes succédaient aux noms de villes. Il faisait nuit quand nous arrivâmes à Madrid Chamartin. Je me retrouvai dans le train de Barcelone et le trajet continua. On roulait dans la nuit noire, toutes fenêtres ouvertes tant il faisait chaud et on entendait le cri désespéré du klaxon qui se répercutait dans l’immensité du plateau de vieille Castille.

Dans la glace des WC je ne me suis pas reconnu. Je ressemblais à un bandit évadé de prison et j’ai essayé de remettre un peu d’ordre dans ma tenue. Puis je me suis étendu sur une banquette vide et je me suis endormi. Ce sont les haut-parleurs qui m’ont réveillé bien plus tard. Le train était arrêté en gare de Barcelone et le jour se levait.

Malgré cette nuit passée à dormir, j’étais trop fatigué pour continuer, aussi j’ai décidé de faire une pause dans cette ville qui était tout de même la capitale de la Catalogne. Je me suis mis à la recherche d’un petit hôtel et j’en ai trouvé un pas trop cher derrière la Grand Poste. Je suis resté une demi-heure sous ma douche, heureux de sentir l’eau claire et tiède parcourir mon corps, me purifiant de toute cette poussière accumulée au cours du voyage. Quand enfin j’ai fermé le robinet, il m’a semblé que j’étais devenu un autre, comme si une page avait été tournée et qu’une partie de mon passé, avec ses incertitudes, était maintenant derrière moi. J’ai dormi quelques heures d’un sommeil réparateur et sans rêves et à mon réveil je me suis senti fort et content de moi.




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14.02.2009

La cabane dans les bois (7)

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Puis, un beau matin, elle ne fut plus là. Le vide, l’horreur, l’inconcevable. Où était-elle ? Je voulais me rassurer et je me disais qu’elle était sans doute partie se promener seule, mais une telle initiative, qui n’avait pourtant rien d’inquiétant, aurait déjà marqué un changement radical dans son comportement. De plus je savais au fond de moi que cette hypothèse était fausse et que la vérité était bien plus grave. Néanmoins, je me mis à chercher comme un fou, inspectant chaque crique, arpentant toutes les plages, contournant tous les rochers. Rien. Pas la moindre trace de sa présence. Je me suis même éloigné du rivage et pour la première fois j’ai pénétré dans le désert de roches et de poussière qui nous entourait. Mais où chercher ? Et puis de toute façon il n’y avait rien. La journée s’est passée comme cela et je me suis retrouvé devant la mer quand le soir commençait à tomber. Ma chère inconnue avait disparu. C’est alors que je me rendis compte que je ne connaissais même pas son prénom. Quand nous nous appelions, nous utilisions ces petits mots tendres qu’inventent les amoureux. Il n’y avait rien de plus normal. En attendant, je me retrouvais seul et je me rendais compte qu’elle avait totalement disparu, non seulement physiquement et affectivement, mais même sur le plan symbolique, puisque que je ne pouvais même pas la nommer en lui donnant un nom. Il ne restait que le vide, un vide pascalien et au-dessus de moi ces milliards d’étoiles inconnues et indifférentes.

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Je crois que j’avais de la fièvre d’avoir autant pensé. Le désespoir peut-il rendre malade ? En tout cas je me souviens que je tremblais de tous mes membres et que mes dents s’entrechoquaient. A la fin j’ai dû m’assoupir (on ne peut pas appeler cela dormir). Je me suis réveillé aux premiers rayons du soleil. C’était le deuxième jour sans elle qui commençait. Alors je me mis en route en direction d’Almeria. Le chemin était long, long et épuisant par cette chaleur. Pas un arbre, pas un rocher, pas la moindre ombre, rien que cette route qui n’en finissait pas et au-dessus de moi un soleil immense que je n’osais même pas regarder tant il faisait mal aux yeux. Après bien des kilomètres, je me suis assis devant une maison isolée, qui se trouvait là, allez savoir pourquoi, perdue dans ce désert. A ma grande surprise, elle était habitée. En effet, au moment où je m’apprêtais à partir, la porte s’ouvrit doucement et une petite vieille toute de noir vêtue montra le bout de son nez. Elle ne semblait pas plus étonnée que cela de me voir là, devant sa demeure. Je lui demandai si elle n’avait pas rencontré une jeune fille aux grands yeux noirs et à la chevelure d’ébène. Elle fit non de la tête puis, sans doute alertée par mon accent étranger, elle me montra la route qui continuait vers Almeria et rentra précipitamment chez elle. La porte claqua avec un bruit sec. On aurait dit que la petite vieille venait de refermer le couvercle de son propre cercueil, tant le silence qui suivit fut impressionnant. Quelque part, pourtant, c’était moi qui étais mort, complètement désespéré et incroyablement amoureux.

Alors, pour oublier, j’ai marché et j’ai marché. Des kilomètres et des kilomètres. J’avais soif. Faim aussi, bien entendu, mais surtout soif. Forcément, avec une telle chaleur (il devait faire plus de quarante degrés), il fallait être fou pour entreprendre un tel voyage. Et pourtant je continuais, car il me semblait qu’au bout du chemin je trouverais la réponse à ma question. Plus je marchais et plus je me rendais compte que je n’espérais même plus retrouver ma compagne, mais seulement comprendre où elle était partie et surtout pourquoi elle était partie. J’avançais comme un somnambule sur ce chemin poussiéreux, au milieu des cactus, des figuiers de barbarie et des cailloux. L’horizon était désespérément barré par des collines désertiques et au-dessus de moi le soleil continuait de darder ses rayons implacables.


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Puis ce fut la nuit et la température s’est enfin mise à baisser. Moi, je continuais de marcher, fixant le mètre de route qui était devant moi. La nuit s’est passée ainsi, à avancer dans le noir. Sur ma droite, un croissant de lune éclairait faiblement les montagnes tandis que sur ma gauche je devinais une lueur opalescente qui devait être la mer. A six heures du matin, j’entrais enfin dans Almeria. Je me suis d’abord rendu à la station d’autobus et pendant des heures j’ai questionné les employés et les voyageurs. Evidemment personne n’avait vu une personne ressemblant à mon amour. De là je suis parti pour la gare des chemins de fer de la Renfe, où je n’obtins pas plus de résultats. Il était déjà midi et j’errais à travers les rues écrasées de chaleur, complètement désorienté et perdu, épuisé par le manque de sommeil. Pas rasé, trempé de sueur, je devais tout doucement ressembler à un clochard, c’est du moins ce que je me suis dit en remarquant le regard étonné des passants, qui me fixaient d’un air ahuri.

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Almeria est une ville dont les rues dévalent vers la mer, ce qui fait que je me suis retrouvé sur le port sans même m’en rendre compte. Je me suis assis sur un banc et j’ai contemplé les deux grands navires qui étaient à quai. L’un, je m’en souviens bien, s’appelait le « Ciudad de Sevilla ». Derrière moi, dans une sorte de parking couvert, des centaines de voitures venant de l’Europe entière attendaient pour embarquer. Il y avait des Espagnols, forcément, mais aussi des Français, des Allemands, des Danois et même des Suédois. C’étaient tous les travailleurs immigrés du continent qui profitaient des vacances pour retourner au pays. Ils s’entassaient là, cinq ou six par voiture, dormant et cuisinant par terre, dans la chaleur étouffante, espérant faire partie du prochain voyage pour le Maroc. C’est là que subitement j’ai tout compris. Ma belle compagne au teint basané devait elle aussi être retournée dans son pays. Elle était probablement venue en Espagne comme travailleuse clandestine et était repartie comme elle était venue. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais j’avais l’intime conviction de détenir la vérité. Ce n’était même plus la peine d’aller interroger les employés du port.


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