30.06.2008
Du roman poétique
Beaucoup pensent que le genre romanesque s’épuise. Je ne partage pas vraiment leur avis, mais bon, c’est vrai que devant la pléthore habituelle de romans qui va envahir les librairies dans les mois à venir, nous sommes en droit de nous demander si ce n’est pas plus ou moins la même histoire qu’on va nous raconter.
Le roman, disent certains, est mort avec le nouveau roman, quand on a supprimé l’intrigue. Il tenterait aujourd’hui de renaître de ses cendres, mais ce serait surtout pour se concentrer sur les problèmes intimes du romancier (sa vie privée ou bien son incapacité à écrire) beaucoup plus que pour dresser une fresque lucide de notre époque.
L’idée, les idées, ne semblent plus avoir droit de cité dans la littérature proprement dite. Si vous voulez développer des thèmes qui vous sont chers, mieux vaut écrire un essai qu’un roman, surtout si vous êtes sociologue, anthropologue, linguiste ou sémiologue. Un Zola, qui dénonce la cassure sociale, ne semble plus possible aujourd’hui (pourtant, on en aurait bien besoin car nous courons vers l’abîme et le nombre de citoyens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté ne cesse de croître), un Vallès, qui raconte ses expériences révolutionnaires non plus. Même un Balzac serait bien utile, pour dresser un panorama complet de notre société où l’ascension sociale par la richesse est de mise. Hélas, point de Balzac non plus, quant aux Flaubert, Maupassant ou autres Hugo, ils brillent par leur absence.
Pourquoi ? Et bien, je l’ai dit, les citoyens qui pensent doivent s’exprimer dans des essais et non plus dans la littérature. Sartre lui-même n’avait-il pas refusé le Nobel de littérature parce qu’il estimait qu’il n’était pas un écrivain mais un philosophe ? Depuis cette époque le roman semble donc vidé de sa substance et il ne sert plus qu’à raconter des historiettes sans grande envergure.
Dès lors, ne conviendrait-il pas de révolutionner le genre ? Soit en revenant à un contenu qui interpelle, soit en renouant avec le grand style. Pourquoi, par exemple, ne pas imaginer un roman qui serait également poétique ? Une sorte de fresque fondatrice ou initiatique, dans le genre de l’Odyssée ou de l’Enéide ? Après tout, voilà deux livres dans lesquels on raconte des aventures (et quelles aventures !) mais qui sont écrits en vers et dont la formulation est assurément poétique ? Alors, qui nous écrira un roman qui serait aussi un grand poème ? Ce serait peut-être une manière habille de redonner un nouveau souffle à ce genre qui se résume trop souvent à un intarissable bavardage.

02:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman
28.06.2008
Rentrée littéraire
On apprend avec soulagement qu’il n’y aura que 676 nouveaux romans publiés cette année entre le mois d’août et le mois d’octobre. Même en admettant qu’il y a là-dedans deux mois à 31 jours, cela vous fait tout de même plus de sept romans à lire par jour. Même en ne dormant que quatre heures par nuit et en se contentant d’un sandwich unique à midi, cela va tout de même être dur pour les critiques littéraires. Quand on dit que la vraie littérature ne propose pas que des mots mais qu’elle bouleverse la vie, on n’a jamais aussi bien parlé.

15:03 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature, rentrée littéraire
De la fonction poétique
Pourquoi la fonction poétique ne semble-t-elle plus avoir droit de cité dans notre société ?
On édite peu les poètes, leurs livres se diffusent d’une manière confidentielle et ceux qui les lisent osent à peine avouer en public qu’ils les apprécient. Imaginez-vous, en plein conseil d’administration d’une banque ou dans le bureau de votre directeur du personnel, dire que vous aimez la poésie. On va vous regarder soit comme un dangereux malade, soit comme un utopiste romantique un peu fou dont il convient de se débarrasser au plus vite.
Pourquoi donc la poésie a-t-elle perdu tout crédit officiel ? Les gens sont-ils moins sensibles qu’autrefois ? Je ne le pense pas. Alors ? Est-ce parce qu’elle se situe en dehors du circuit des échanges marchands qui caractérisent notre époque ? Probablement. La poésie est gratuite et esthétique. Elle n’est finalement qu’un jeu sur la langue, mais comme chacun sait, ce jeu peut être contestataire puisqu’il valorise le monde intérieur de l’individu et fort peu l’instinct grégaire du consommateur. A ce titre, la poésie est condamnable et donc condamnée par les boutiquiers qui nous dirigent. D’abord elle inquiète par sa gratuité, notion impensable pour ceux qui font de l’argent avec tout, ensuite elle recherche la beauté afin d’émouvoir, créant des mondes imaginaires qu’il est difficile de faire contrôler par la police d’état. Elevant l’esprit, proposant un univers différent, parallèle, elle inquiète, aussi préfère-t-on la ridiculiser en évoquant un sentimentalisme qu’on qualifie de ridicule.
Et puis ces gens ne pensent qu’à l’argent, argent qui leur permettra d’acheter des objets destinés à paraître (comme si la possession d’un objet pouvait grandir un individu !). Comment pourraient-ils comprendre la poésie, qui elle vise essentiellement l’être et même la profondeur de l’être ?
Comme ce sont eux qui ont le pouvoir, la poésie a donc pris le maquis, c’est sans doute pour cela que vous ne la rencontrez plus.

04:01 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (35) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie
26.06.2008
Solstice
Pour revenir au solstice d’été, il y a dans cet apogée quelque chose qui me dérange et ce quelque chose, c’est le fait qu’il va bien nous falloir maintenant redescendre.
Pendant les mois d’hiver, courbés sous le vent et la pluie, nous avons attendu des jours meilleurs. Quand enfin ceux-ci arrivent officiellement (selon le calendrier cosmique, pour ce qui est de la météo, c’est encore une autre affaire), le plaisir est aussitôt gâché par le fait que les jours vont commencer, inexorablement, à raccourcir. Certes l’été est devant nous (car les beaux jours sont décalés par rapport au solstice : il faut laisser à la terre le temps de se réchauffer) mais le ver est dans le fruit. Cette promesse d’été est entachée de la certitude que le compte à rebours a déjà commencé et que nous sommes aussi proches du début de l’hiver suivant que nous ne le sommes du début de l’hiver passé.
Ainsi en va-t-il dans l’existence. « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard » comme dit le poète. A peine sommes-nous sortis de l‘enfance que tout est déjà consumé. Après quelques années gaspillées à assurer ses arrières sur le plan matériel, quand enfin on va pouvoir se consacrer à ses rêves, on se rend compte qu’ici aussi le compte à rebours a déjà commencé et qu’il est même déjà bien entamé. Qu’y faire ? Fixer le trou noir de l’hiver qui ne manquera pas d’arriver n’y changera rien. Refuser de le voir confinerait à la bêtise. S’en accommoder serait de la lâcheté. Alors ?
Alors je n’ai pas de solution, mais je sais que dans la vie, cet hiver qui approche ne sera pas suivi d’un nouveau printemps.
Car la vie est unique. On nous demande de faire le brouillon et d’écrire au net en même temps. Les ratures ne sont pas permises et toutes les fautes nous sont comptées. Le temps d’y voir un peu plus clair dans nos idées, au moment où nous reprenons le stylo pour écrire ce que nous avons à dire, les copies sont déjà ramassées.
Et en plus, elles ne seront lues par personne.
On se demanderait bien dans quel jeu nous jouons.
Ps. :certains disent que je suis parfois un tantinet pessimiste. Il se pourrait bien, finalement, qu’ils aient raison.

00:22 Publié dans Errance | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : solstice d'été
25.06.2008
Quand un Goncourt devient immortel.
L'écrivain Jean-Christophe Rufin, 55 ans, qui avait obtenu le prix Goncourt en 2001 pour son roman "Rouge Brésil" a été élu jeudi dernier à l'Académie française.
On sait par ailleurs qu’il avait été nommé ambassadeur au Sénégal par Nicolas Sarkozy. C’est curieux, tout de même, le nombre d’écrivains que l’on trouve dans la diplomatie. Ces gens ont-ils du temps libre à revendre et s’ennuient-ils si profondément pendant la saison des moussons ou au cœur des tempêtes de sable, qu’ils sont pour ainsi dire contraints de prendre la plume ? Sont-ce les noms prestigieux de leurs prédécesseurs (Claudel, Saint-John Perse, Giraudoux, Morand), qui les poussent ainsi à écrire ? Ou bien peut-être est-ce que les grandes maisons d’édition sont plus disposées à lire leurs manuscrits… Il est vrai que les timbres exotiques qu’ils ont été contraints d’apposer sur leur enveloppe attirent davantage l’attention, mais les gens réalistes savent qu’il est bien rare qu’un manuscrit envoyé anonymement par la poste soit édité.
Que faut-il penser, alors, de cette capacité d’écriture chez nos grands diplomates ? Ayant parcouru le monde, auraient-ils plus de relations que les autres écrivaillons qui grattent du papier dans un coin perdu de Lozère ou de la Creuse ? Peut-être, mais dire cela, ce serait avouer que le jeu n’est pas égal. Pure médisance de ma part, donc. C’est comme si je vous disais que JC Rufin s’est fait élire à l’Académie parce qu’il avait le soutien de Sarkozy. Allons, ce n’est pas parce que Giscard est devenu immortel qu’il faut en déduire que la carrière politique et la carrière littéraire sont étroitement liées.

02:03 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature, jc rufin
Les étrangers
Fais bon accueil aux étrangers car toi aussi, tu seras un étranger (Roger Ikor, Les eaux mêlées)
Etrangers, vous m'avez accueilli comme un frère, Et fait asseoir dans vos banquets. (Victor Hugo, Odes et ballades)
Comme il avait un désir extraordinaire de s’instruire et de connaître les mœurs des étrangers, il abandonna sa patrie et tout ce qu’il avait pour voyager (Fénelon)
Ton christ est juif, ta pizza est italienne, ton café est brésilien, ta voiture est japonaise, ton écriture est latine, tes vacances sont turques, tes chiffres sot arabes et tu reproches à ton voisin d’être étranger ! (Julos Beaucarne)
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant(Aragon, l’affiche rouge)
Il existe près des écluses un bas quartier de bohémiens
Dont la belle jeunesse s'use a démêler le tien du mien
En bandes on s'y rend en voiture ordinairement au mois d'août
Ils disent la bonne aventure pour des piments et du vin doux
On passe la nuit claire à boire on danse en frappant dans ses mains
On n'a pas le temps de le croire il fait grand jour et c'est demain
On revient d'une seule traite gai sans un sou vaguement gris
Avec des fleurs plein les charrettes son destin dans la paume écrit
J'ai pris la main d'une éphémère qui m'a suivi dans ma maison
Elle avait les yeux d'outremer elle en montrait la déraison
Elle avait la marche légère et de longues jambes de faon
J'aimais déjà les étrangères quand j'étais un petit enfant
(Aragon, l’Etrangère)
"Les centres de rétention seraient actuellement surpeuplés et la tension y serait de plus en plus vive, selon les organisations de défense des étrangers. Des objectifs chiffrés annuels d’expulsions ont été fixés à l’initiative du président Nicolas Sarkozy. Le gouvernement n’a pas atteint en 2007 l’objectif de 25 000 expulsions d’étrangers sans-papiers qu’il s’était fixé. Le Premier ministre François Fillon a déjà indiqué à la presse que l’objectif pour 2008 était de 26 000 expulsions. Le ministre de l’immigration, Brice Hortefeux, s’était félicité, jeudi, d’une progression des expulsions de clandestins, qui aurait augmenté de 80 % sur les cinq premiers mois de 2008." (Le Monde)
Sur l’affaire du centre de rétention administratif de Vincennes, lire ici
01:01 Publié dans Actualité et société | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : étrangers
24.06.2008
Citation
"Il est beau de ne pratiquer aucun métier, car un homme libre ne doit pas vivre pour servir autrui."
Aristote
Belle citation, mais difficile à mettre en pratique si on n’est pas né rentier.
16:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature
23.06.2008
Villon, "La belle heaulmière"
Dans le texte de Villon, cité dans la note précédente, il est donc fait allusion à la beauté perdue de la belle heaulmière. Encore faut-il savoir ce qu’est une heaulmière.
Le terme nous semblera plus familier si on supprime la lettre « l » intermédiaire. Heaumière renvoie alors manifestement à heaume, c’est-à-dire au casque porté par les hommes d’armes du Moyen Age. Ce casque enveloppait la tête et le visage et était muni d’ouvertures pour les yeux.
Dans la Chanson de Roland, le terme est orthographié « helme » et vient de l’ancien francique « helm », qui signifie casque (voir allemand et néerlandais actuels). Le mot a été latinisé en helmus au VII° siècle et on le retrouver sous cette forme dans les Gloses de Reichenau.
Pour rappel, les Gloses de Raichenau sont un glossaire de mots romans interprétant des termes de la Vulgate (traduction latine officielle de la Bible) et qui prouve par ailleurs que le latin n’était plus compris puisqu’il fallait le traduire.
Dès lors, si le heaume est un casque, le heaumier désigne la personne qui fabrique ce casque. La heaumerie, quant à elle, renvoie à l’atelier de fabrication et la heaumière est la femme du heaumier .
Ici, Villon fait allusion à une dame qui, à Paris, avait été célèbre pour sa beauté à une certaine époque. Le thème qu’il développe est finalement assez courant : vanité des biens terrestres et égalité de tous devant la mort. Il faut se remettre dans le contexte du Moyen Age pour en saisir toute la portée : d’une part la vie y est précaire (absence de médecine, mortalité élevée, etc.) et d’autre part la religion prédomine tout le mode de pensée. Elle se présente en effet comme une consolation devant la misère ambiante en proposant une vie éternelle en laquelle tout le monde semble croire. Les gens modestes ou frappés par le sort y trouvent donc une sorte de consolation (voire de vengeance) : la mort abolit les différences sociales et traite tout le monde avec égalité. Il s’agit finalement d’une sorte d’idéologie communiste post-mortem, si on y réfléchit bien, l’aspiration à un régime égalitaire, une sorte de Grand Soir qui se concrétisera dans le paradis promis par le Christ.
Mais revenons au texte de Villon. Celui-ci-, habillement, feint de faire parler la belle heaumière, afin de rendre son texte plus vivant et dès lors plus poignant. Elle se révolte contre la vieillesse félonne et regrette de n’avoir pas joui davantage de sa jeunesse. Puis elle passe en revue son corps décrépi et le compare avec son aspect antérieur (« Qu'est devenu ce front poly ces cheveulx blons, sourcilz voultiz »),non sans à l’occasion risquer une pointe érotique (« ces belles levres vermeilles », les seins menus, les hanches bien développées faites pour « tenir amoureuses lisses », le sadinet (ce qui est gracieux, doux, agréable) dans son jardinet au haut des cuisses (qu’en termes galants ces choses-là sont dites…).
Le contraste est saisissant entre la situation d’antan et ce que la belle est devenue. Son front est ridé, le regard rieur qui attirait les marchands est éteint, le visage est pâle, etc. Villon ne se contente donc pas d’une réflexion théorique sur la fuite du temps, mais entre dans des descriptions physiques qui sont plus parlantes qu’un long discours. En agissant de la sorte et en faisant tenir tous les propos par la dame qui a perdu ses attraits, il renforce le côté dramatique de la scène.
De plus, la belle heaumière passe subitement à la première personne du pluriel. Elle ne se plaint donc pas seule mais s’exprime au nom de toutes les femmes, ce qui renforce la teneur de ses propos. La description physique ne concernait que son seul corps (ce corps merveilleux qui avait fait sa réputation), mais la conclusion se veut générale. Il n’y a pas qu’elle qui est touchée par la fuite du temps, mais c’est toute l’humanité qui est concernée.
Les vieilles parlent entre elles de leur passé (« Ainsi le bon temps regretons Entre nous, povres vielles sotes »). Elles ne semblent pas avoir d’autres interlocutrices qu’elles-mêmes, ce qui renforce leur solitude. Ce n’est pas à la jeunesse qu’elle font la morale. Isolées, rejetées peut-être, c’est avec d’autres vieilles qu’elles parlent de leur malheur, constituant ainsi un microcosme de personnes séniles. Cette mise à l’écart sociale renforce une nouvelle fois leur décrépitude.
Villon est donc passé de la description d’un corps jeune et beau à celui d’une ancêtre (sous la forme du monologue de la belle heaumière), puis il a étendu le procédé en imaginant ce dialogue entre les vieilles.
Tout est alors mis en œuvre pour renforcer leur décrépitude et leur malheur. Ainsi elles ne sont pas assises mais sont « à crouppetons » devant le feu. Peut-être faut-il y voir un signe de leur pauvreté matérielle (elles n’ont même plus de chaises) mais peut-être aussi est-ce pour elles une manière de mieux se réchauffer (la mort approchant, leurs membres sont déjà froids). Ce qui est sûr, c’est que leur position a quelque chose de misérable qui tranche avec leur beauté altière d’autrefois. Ramassées en tas, on se demande si elles ont encore forme humaine.
Notons qu’elles ne se réchauffent pas auprès d’un bon feu, mais d’un petit feu de chènevotte (partie ligneuse du chanvre. L’idée est celle de la minceur du matériaux : ce combustible s’enflamme vite mais ne dure pas longtemps).C’est peut-être pour cela qu’il leur faut s’accroupir : pour mieux jouir de cette flamme éphémère. L’idée renvoie à la beauté du corps, tout aussi éphémère que cette flamme. Les vieilles, rassemblées autour de ce feu aussi vite allumé qu’éteint, parlent de leur jeunesse trop tôt évanouie. Nous avons donc un phénomène de mise en abyme, le décor présent étant une métaphore du thème développé.
Par ailleurs, les rimes en « otes » rapprochent « pelotes » et « chenevotes », ce qui renforce encore le côté dramatique de la scène : on insiste d’un côté sur l’aspect éphémère de le jeunesse, tandis que la vieillesse semble s’éterniser dans ce « tas » de vieilles amassées comme pelote, vieilles qui par ailleurs ne parviennent même plus à se réchauffer à ce feu qui ne dure qu’un instant (pas plus qu’elles ne parviennent à se consoler avec leurs souvenirs).
Puis vient ce vers « Et jadis fusmes si mignotes! » qui rappelle d’une manière bouleversante ce qu’elles furent avant d’être devenues ce qu’elles sont. Faut-il y voire une sorte de résignation ? Peut-être. En tout cas le dernier vers «Ainsi emprent à mains et maintes » propose une sorte de consolation. Cette situation qu’elles connaissent concerne en fait tout le monde. Piètre consolation, on en conviendra, mais qui renvoie à une définition du destin commun.
Poème profond et tragique que ce texte de Villon, qui décrit en quelques strophes l’histoire d’un parcours individuel. Dans la poème suivant (« Ballade de la belle Heaumière aux filles de joie), il propose une sorte d’épicurisme : profitez de la vie et des plaisirs du corps pendant qu’il est encore temps car la vieillesse n’est que «monnoie qu'on décrie » .
16:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature, villon, la belle heaulmière
21.06.2008
Du temps qui passe, inexorablement
Ainsi donc revoici le solstice d'été, qui nous rappelle, certes, que revient la belle saison, mais aussi que le temps n’en finit pas de s’écouler, inexorablement. Trompeur, celui-ci prend un aspect cyclique, nous donnant l’impression d’accéder à une espèce d’éternité. Illusion, évidemment, car la ligne du temps est linéaire et nous emporte avec elle. Les poètes, même anciens, ne s’y sont pas trompés :
Advis m'est que j'oy regreter
La belle qui fut hëaulmiere,
Soy jeune fille soushaicter
Et parler en telle maniere:
`Ha! viellesse felonne et fiere,
Pourquoi m'as si tost abatue
(…)
"Qu'est devenu ce front poly,
Ces cheveulx blons, sourcilz voultiz,
Grant entroeil, le regart joly,
Dont prenoie les plus soubtilz;
Ce beau nez droit, grant ne petit;
Ces petites joinctes oreilles,
Menton fourchu, cler vis traictiz,
Et ces belles levres vermeilles?
LIII
"Ces gentes espaulles menues;
Ces bras longs et ces mains traictisses;
Petiz tetins, hanches charnues,
Eslevées, propres, faictisses
A tenir amoureuses lisses;
Ces larges rains, ce sadinet
Assis sur grosses fermes cuisses,
Dedens son petit jardinet?
LIV
"Le front ridé, les cheveux gris,
Les sourcilz cheuz, les yeulz estains,
Qui faisoient regars et ris,
Dont mains marchans furent attains;
Nez courbes, de beaulté loingtains;
Oreilles pendans et moussues;
Le vis pally, mort et destains;
Menton froncé, levres peaussues:
LV
"C'est d'umaine beaulté l'yssue!
Les bras cours et les mains contraites,
Les espaulles toutes bossues;
Mamelles, quoy! toutes retraites;
Telles les hanches que les tetes.
Du sadinet, fy! Quant des cuisses,
Cuisses ne sont plus, mais cuissetes,
Grivelées comme saulcisses.
LVI
"Ainsi le bon temps regretons
Entre nous, povres vielles sotes,
Assises bas, à crouppetons,
Tout en ung tas comme pelotes,
A petit feu de chenevotes
Tost allumées, tost estaintes;
Et jadis fusmes si mignotes!
Ainsi emprent à mains et maintes."
François Villon, Le Testament (« Les regrets de la Belle Heaumière »)

Rodin
01:24 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, françois villon
20.06.2008
Réflexion
«Tous les animaux sont égaux, mais certains animaux sont plus égaux que d'autres»
George Orwel
Belle citation, qu’il convient, cependant, de replacer dans son contexte.
Elle est extraite du livre « La ferme des animaux » (on connaît surtout Orwell pour « 1984 »)
Critique de la Révolution bolchevique (quand la foi en un monde meilleur se transforme en dictature stalinienne), ce livre n’en est pas pour autant une apologie du capitalisme.
En fait, cet auteur particulièrement clairvoyant était surtout pessimiste (conséquence souvent inévitable de cette première qualité) et il ne se faisait plus beaucoup d’illusions sur la nature humaine.
Notons qu’Orwell est un pseudonyme. De son vrai nom, l’écrivain s’appelait Éric Blair (on a connu des Blair moins clairvoyants) et il était né aux Indes en 1903. Il vécut dans différentes colonies britanniques avant de s’installer en France en 1936. En d’autres termes, ce fut un Anglais qui n’a pour ainsi dire jamais vécu en Angleterre. Opposé au colonialisme britannique, partisan de la justice sociale, scandalisé par les totalitarismes nazi et stalinien, il participa aussi à la guerre d’Espagne, où il fut instructeur au POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista).
Blessé sur le front d’Aragon, Orwel, démobilisé, quittera l’Espagne clandestinement pour ne pas être arrêté. C’est que le POUM venait d’être dénoncé comme un « parti fasciste » par la propagande du PSUC et déclaré illégal le 16 juin 1937. Le PSUC (Partit Socialista Unificat de Catalunya), quant à lui, était un parti appartenant au Kominterm et était fédéré avec le Parti communiste espagnol (PCE).
Le POUM a aussi été accusé d'être une organisation trotskiste, ce qui est faux. En réalité le POUM était surtout anti-stalinien et il a dénoncé les procès de Moscou, ce que le PCE ne pouvait tolérer. Evidemment, le fait de critiquer ce qui se passait à Moscou alors que la Russie était le principal fournisseur d'armes a amené une crise grave dans le camp républicain, entre le POUM et les anarchistes d'une part et entre le POUM et le PCE d'autre part.
Mais revenons à Orwell. A la veille du conflit mondial de 40-45, il est dans le clan des pacifistes, estimant que cette guerre ne servira que les intérêts du capital. Toutefois, au moment où le PCFapprouve le pacte germano-soviétique et devient donc à son tour pacifiste, Orwell, toujours aussi indépendant d’esprit, se découvre une âme de patriote. C’est qu’il imagine que le renversement des fascismes en Europe va s’accompagner par une révolution sociale. On verra ce qu’il en sera par la suite dans le camp allié (notamment quand il ne sera plus question de libérer l’Espagne du franquisme).
« La ferme des animaux » a été écrite en 1944. Le livre est d’abord refusé par quatre éditeurs (il était sans doute trop tôt pour oser critiquer l’allié soviétique alors que l’Allemagne combattait encore) avant de paraître enfin en 1945.
Orwell est décédé en 1950 d’une tuberculose.
16:19 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littélrature, orwell