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11.05.2008

Quand le poète parle de la mort

"On voudrait, pour ce pas qu’il doit franchir
-si l’on peut parler de franchir
là où la passerelle semble interrompue
et l’autre rive prise dans la brume
ou elle-même brume, ou pire : abîme-
dans ce vent barbelé,
l’envelopper, meurtri comme il est, de musique…"


Jaccottet, Plaintes sur un compagnon mort.

Belle description de la mort qui approche (« pas qu’il doit franchir »). Obligation inéluctable, donc, à laquelle on ne peut se soustraire. L’idée est celle, classique d’un passage (passerelle), mais cette idée-même est aussitôt mise en doute : il n’y a qu’une demi passerelle et de l’autre rive, on ne distingue rien car elle est dans la brume. Le poète insiste donc bien sur l’incertitude de ce qu’il y a « au-delà ». C’est un pays dont nous ne connaissons rien, puisque nous n’en distinguons aucun détail. Il nous faut portant y aller. De la rencontre de cette obligation et de cette absence de connaissance, naît l’angoisse.

Loin de nous rassurer, Jaccottet poursuit la logique de son raisonnement. Non seulement nous ne distinguons rien de cette rive, mais en plus elle est peut-être elle-même brume. Autrement dit, elle ne serait même pas un pays inconnu qu’on ne parvient pas à discerner, mais serait en fait elle-même néant. Rien de rassurant, donc, pour le voyageur qui se trouve engagé sur la passerelle…
Comme si cela ne suffisait pas, le poète continue : non pas brume, mais abîme. De l’inconsistant nous passons au gouffre sans fond qui s’ouvre sous nos pas. Du néant, nous passons à l’abîme qui nous engloutit, nous précipitant dans une chute sans fin.
S’il y a éternité, elle est dans ce plongeon qui n’en finit pas de nous anéantir.

La seule solution, le seul remède, c’est la musique. De même que le jour éclaire finalement les vallées les plus profondes, la musique, cet « écho de l’inouï », finit par nous faire oublier notre malheur d’être mortels en nous enveloppant dans un monde de sons mélodieux. Illusion sans doute, mais peut-être pas :

"Vous, lentes voix qui nouez et dénouez
Dans le ciel intérieur,
Si vous ne mentez pas, enlevez-le dans vos mailles
Plus limpides que celles de la lumière sur les eaux.
"

Jaccottet parle-t-il du chant funèbre qui accompagne le défunt ou de la musique intérieure qui a accompagné l’agonisant actuel tout au long de sa vie ? Je pencherais pour la deuxième solution. Cette musique intérieure qui est tout notre être devrait continuer à nous porter jusqu’à l’ultime souffle, niant du même coup la mort ou nous la faisant aborder avec une certaine sérénité puisque seul compte notre être que nous continuons d’affirmer au seuil même du néant.

10.05.2008

De ce qu'a pu dire le poète.

« Un homme qui vieillit est un homme plein d’images » dit le poète. Mais en même temps il se rend compte de l’inutilité de ce qu’il a accompli. Ce qu’il a vu (ou cru voir) et qu’il a traduit en poèmes, il ne le voit plus aujourd’hui. Tel un religieux qui aurait perdu la foi, il se retrouve devant une réalité dont il ne déchiffre plus le sens. Tout a-il été illusion et donc mensonge ? Ou bien est-ce la vieillesse qui lui a ôté son ancien regard, ce regard qui lui permettait de deviner une réalité « autre » ? Il lui reste, certes, la parole, mais que vaut celle-ci si elle n’évoque plus le mystère du monde, si ce mystère ne se laisse plus déchiffrer ? Le poème, alors, ne sera plus qu’une parole vide (déjà qu’il n’était pas facile d’exprimer l’indicible), tandis que passe le temps, que les yeux se fatiguent et que la mort attend au bout du chemin.

Toutefois on dirait
que cette espèce-là de parole, brève ou prolixe
toujours autoritaire, sombre, comme aveugle,
n’atteint plus son objet, aucun objet, tournant
sans fin sur elle-même, de plus en plus vide,
alors qu’ailleurs, plus loin qu’elle ou simplement
à côté, demeure ce qu’elle a longtemps cherché.
Les mots devraient-ils donc faire sentir
Ce qu’ils n’atteignent pas, qui leur échappe,
Dont ils ne sont pas maîtres, leur envers,

De nouveau je m’égare en eux,
De nouveau ils font écran, je n’en ai plus
Le juste usage,
Quand toujours plus loin
Se dérobe le reste inconnu, la clef dorée
Et déjà le jour baisse, le jour de mes yeux…

Jaccottet, A la lumière d’hiver.

09.05.2008

Des réformes présidentielles

L’expérience montre que c’est surtout au cours de leur première année de mandat que les Présidents en exercice ont réalisé les réformes qu’ils avaient promis de faire lors de leur campagne électorale.

Ainsi, de Gaulle, revenu au pouvoir à la faveur d'un coup de force le 13 mai 1958, est élu président le 21 décembre 1958. A son actif, on retiendra :
- le référendum du 28 septembre 1958 sur la nouvelle Constitution
- à partir du 5 octobre 1958, le général gouverne par ordonnances (70 textes notamment sur le mode de scrutin et les réformes de structure (hôpitaux, défense....)
- le plan Pinay-Rueff (30 septembre 1958). L’économiste Jacques Rueff avait réuni des personnalités du monde des affaires (président de Péchiney, de la Société générale....), sous le patronage du ministre des Finances Antoine Pinay, pour décider des mesures à prendre en matière économique. Cela se traduira par une cure d'amaigrissement de l'administration), la suppression des indexations (notamment sur le blé) et la libération des échanges extérieurs.
-le 28 décembre 1958, dévaluation du franc de 17% et création du «nouveau franc»
- le 6 janvier 1959, une ordonnance prolonge la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans.
- autodétermination des Algériens (16 septembre 1959)

Georges Pompidou (élu le 15 juin 1969)

Après avoir surmonté avec sang-froid les événements de mai 68, il succède au général. Fils d'instituteur, normalien d'une immense culture, c'est à ce jour le seul président de la Ve République issu d'un milieu populaire.

- modernisation industrielle de la France
- premiers investissements dans le programme ferroviaire à grande vitesse (TGV)
- modernisation du téléphone et la construction d'autoroutes.
- création du Centre Pompidou (inauguré en 1977)

Valéry Giscard d'Estaing (élu le 19 mai 1974)

- ministère de la Condition féminine
-arrêt de l'immigration (3 juillet 1974) dans le but d’enrayer la montée du chômage
- majorité à 18 ans (5 juillet 1974). Erreur tactique puisque les 2,5 millions de jeunes qui pourront désormais voter donneront leur voix à Mitterrand en 1981.
- fin du monopole audiovisuel (7 août 1974). C’est le début du démantèlement de l’ORTF.
- indemnisation des chômeurs à 90% du dernier salaire pendant un an (14 octobre 1974)
- saisine du Conseil constitutionnel (21 octobre 1974). possibilité pour 60 députés ou 60 sénateurs de saisir le Conseil constitutionnel
- gratuité de la contraception (26 octobre 1974)
- légalisation de l'avortement (28 novembre 1974)

François Mitterrand (élu le 10 mai 1981)

Sous le gouvernement de Pierre Mauroy, il concrétise de nombreuses promesses de campagne :
- augmentation de 20 ou 25% des allocations handicapés, familiales (+25%) et logement (1er juillet 1981)
- suppression de la Cour de sûreté de l'État (4 août 1981)
- autorisation des radios locales sans publicité (2 octobre 1981)
- blocage des prix pendant six mois (8 octobre 1981),
- abrogation de la loi «anticasseurs» (15 décembre 1981).
- abolition de la peine de mort (9 octobre 1981)
- impôt sur les grandes fortunes (30 décembre 1981)
- 39 heures et 5e semaine de congés payés (14 janvier 1982)
- nationalisations des grandes entreprises (13 février 1982)
- décentralisation administrative (3 mars 1982)
- retraite à 60 ans (25 mars 1982)

Mais le 11 juin 1982 survient un premier plan de rigueur...

Jacques Chirac (élu le 7 mai 1995)

- engagement en Bosnie (3 juin 1995)
- reprise des essais nucléaires (13 juin 1995)
- fin du service militaire obligatoire (22 février 1996)

A partir d’octobre 1995, Jacques Chirac annonce une politique de rigueur (en vue de la création de l’euro). De son côté, Alain Juppé tente une réforme du système de retraites (il renonce finalement suite aux grèves des cheminots).

Manifestement donc, après une première année de pouvoir durant laquelle les Présidents successifs ont pu concrétiser une bonne partie de leurs projets de campagne électorale, le rythme se ralentit considérablement. A la fin, certains finissent même par prendre des décisions contraires, lesquelles constituent un véritable retour en arrière.

Au vu de cette expérience, on est en droit de se demander si le système Sarkozy a encore un avenir devant lui. Une année vient en effet de se terminer, on a vu beaucoup d’agitation dans tous les sens, mais finalement rien de bien probant. La tactique a été d’éviter de mener une réforme à fond avant de passer à la suivante (par crainte de l’opposition des citoyens sans doute). On a préféré attaquer de tous côtés et en ordre dispersé, afin de brouiller les pistes et de dérouter l’adversaire. Comment en effet s’opposer à des mesures partielles ou à des propos qui ne manifestent qu’une intention de réformes sans les réaliser vraiment ?

Sarkozy, en hyperactif né, s’est beaucoup agité, a touché un peu à tout, mais n’a encore rien terminé. De ce point de vue, il devient donc le Président le plus inefficace que la France ait jamais eu. Je ne discute pas ici de la pertinence de ses réformes (et à tout prendre je préfère qu’il laisse les choses en l’état où elles sont plutôt que de tout démanteler sans rien reconstruire ou en ne reconstruisant que pour le plus grand profit de quelques-uns). Non, ce dont je parle, c’est de l’incohérence du personnage, qui avait annoncé de nombreux changements et qui n’a pas tenu ses promesses ou alors fort partiellement. Le point le plus délicat, c’est évidemment celui du pouvoir d’achat.

Bien sûr, il n’est pas responsable de la mauvaise situation économique, ni de la hausse du prix du pétrole. Le problème, c’est qu’il s’est fait élire sur cela. On se souvient de ses propos sur les gens qui se lèvent tôt et qui méritent un salaire décent. Les gens se lèvent toujours aussi tôt, mais si leur salaire n’a pas diminué, cela a bien été le cas de leur pouvoir d’achat. D’où le mécontentement et la grogne. Ajoutez à cela quelques incohérences (les vacances sur un yacht, l’étalage de sa relation avec Carla, etc.), qui ont donné l’image d’un président profiteur et jouisseur qui se désintéressait du sort de ses électeurs, et vous comprendrez que l’état de grâce est passé en lisant les sondages qui plongent vertigineusement vers le bas.

Que peut-il bien faire pour redresse la barre ? Plus grand chose, il est trop tard. Ses réformes de fond ne sont pas encore entamées et déjà il n’a plus aucune popularité. Quand il passe à la télévision, on ne le regarde même plus, on admire la jolie frimousse de Carla en se disant qu’elle est finalement mieux que lui, plus distinguée, plus digne, plus intelligente aussi probablement. Ceux qui veulent aller plus loin peuvent même voir sur Internet les photos de la première dame en petite tenue ou sans tenue du tout. Triste manière de se consoler. Ceux qui avaient voté pour un président fort, qui allait rencontrer leurs problèmes quotidiens, en sont à se consoler avec de telles photos. Et quand les réformes vont enfin arriver, ce ne sera pas celles qu’ils attendaient. Ce sera pour voir l’âge de la retraite reculer, la pension diminuer, le droits sociaux régresser et le porte-monnaie s’alléger.

Dépassé, le pauvre Président essaie de se disculper en s’en prenant aux autres, à tous les autres : Chirac, Mitterrand, De Gaulle, tous y passent. Il n’y a que le Roi Soleil et Philippe le Bel qui n’ont pas été inquiétés. Et ne parlons pas de la presse ! Ah, les méchants journalistes qu’on a là, qui n’encensent pas assez le Président et qui ne parlent pas assez des déboires de l’opposition. Des goujats, vraiment. Et des ingrats, surtout, lui qui leur avait offert de si beaux postes !

08.05.2008

Ecrire comme un chat

Autrement dit d’une manière illisible et en caractères très petits. Cette expression est à rapprocher de « pattes de mouche », d’où la formule que l’on rencontre parfois : « pattes de chat ».
Mais si la trace des pattes de mouche peut en effet évoquer certaines écritures, on comprend mal en quoi les chats auraient l’apanage de l’illisibilité.

Certains pensent qu’il faut en rechercher la cause dans l’homonymie entre « griffer » et « greffer » (écrire). Autrement dit, griffonner aurait à a fois le sens de « donner des coups de griffes » et de « donner des coups de greffes» (stylet pour écrire)

On retrouve ce terme « greffe » dans le mot greffier, qui désigne le fonctionnaire chargé des écritures dans un tribunal.
Notons que le mot greffe vient du latin graphium qui désignait le stylet, lui-même provenant du grec grrafeion). Il avait anciennement le sens de stylet et maintenant celui de bureau où l’on garde les minutes des actes du tribunal.

On ne confondra pas ce terme avec le mot greffe (pousse d’une plante que l’on incère dans une autre plante pour que celle-ci produise les fruits de la première) dont l’étymon est pourtant le même puisqu’il s’agit d’une dérivation métaphorique (comparaison entre la forme du stylet et celle de la branche que l’on incère).

Enfin, cela nous éloigne des chats. Pauvres bêtes. Il est vrai qu’avec l’arrivée de l’ordinateur et du traitement de texte, les problèmes de calligraphie semblent définitivement résolus et on peut espérer pour ces nobles félins que l’expression désobligeante ici relevée va tomber en désuétude.

Ne vaut-il pas mieux, à leur sujet, se souvenir du poème de Baudelaire ?


Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques



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07.05.2008

Ecrire?

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Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de choses :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible
(…)
Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains.

Cela,
c’est quand on ne peut plus se dérober à la douleur ,
qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche (…)

Parler alors semble mensonge , ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste


Philippe Jaccottet, « Chants d’en bas », Parler.

02.05.2008

Alvaro Mutis

Alvaro Mutis, écrivain colombien né à Bogota en 1923, est d’abord un poète et ce n’est qu’à partir de 1985 qu’il s'affirme comme romancier, avec une série de romans autour d'un même personnage, Maqroll le Gabier (el Gaviero).

Celui-ci, aventurier toujours au bord de la misère, est un marin que l’on retrouve aux quatre coins de la planète et finalement autant sur terre que sur mer. Marginal, il vit d’expédients et s’embarque toujours dans des expéditions qui sont à la limite de la légalité (trafic d’armes, exploitation d’une mine d’or, etc.). Grasset, dans sa collection « Bibliothèque Grasset » a eu la bonne idée de reprendre l’ensemble des romans consacrés à Maqroll. Ceux-ci, pleins d’aventures et de péripéties, se lisent comme on peut lire Jules Verne à l’adolescence, c’est-à-dire d’un bout à l’autre et sans répit. Pourtant, ce n’est pas tant les aventures qui nous passionnent que la recherche du sens de la vie. Car ce gabier (un gabier était celui qui, perché au sommet du plus haut mât d’un voilier, observait l’horizon et donnait des indications au capitaine) ne peut se contenter de l’existence routinière que nous menons tous plus ou moins. S’il se lance dans des aventures cent fois recommencées, c’est avec le secret espoir de trouver enfin une raison de vivre. C’est pour cela aussi qu’il sort des sentiers battus en ne respectant pas les règles sociales. Il cherche un ailleurs qu’il ne découvre évidemment jamais. Cette quête perpétuelle, qui l’amène dans des situations périlleuses où il frôle la mort (mais n’est-ce pas cela qu’il recherche, en fin de compte ?) est aussi vaine qu’inutile, mais cela ne l’empêche pas de recommencer sans cesse. Profondément humain sous ses airs bourrus, il s’entoure de quelques amis aussi marginaux que lui, comme les membres de la famille Bashur. Armateurs et négociants libanais, ceux-ci évoluent dans le monde des affaires maritimes troubles (pavillons de complaisance, cargaisons douteuses etc.)

L’œuvre de Mutis pose des questions sur la précarité de la condition humaine, sur l’écoulement inexorable du temps et sur le désespoir (puisque toute tentative pour parvenir à « faire » quelque chose est vouée à l’échec)

"Suis les navires. Suis les routes que sillonnent les embarcations vieilles et tristes. Ne t'arrête pas. Evite jusqu'au plus humble des mouillages. Remonte les fleuves. Descends-les. Confonds-toi avec les pluies qui inondent les savanes. Refuse tout rivage."

Les sept romans repris chez Grasset sont :

1) La neige de l’Amiral
2) Ilona vient avec la pluie
3) Un bel morir
4) La dernière escale du Tramp Steamer
5) Ecoute-moi, Amirbar
6) Abdul Bashur, le rêveur de navires
7) Le rendez-vous de Bergen

Dans « La neige de l’Amiral », avec l’esprit d’un Rimbaud qui « descendait des fleuves impassibles », Maqroll remonte, lui, un fleuve tropical à la recherche de scieries qui évidemment n’existent pas ou en tout cas dont l’accès lui sera refusé. Cette remontée à contre-courant, aux prises avec les exactions de l’armée, la nature aveugle et la méchanceté des hommes, est un véritable voyage initiatique.
Le thème du fleuve revient très souvent chez Mutis. Symbole de l’écoulement du temps et de la vie qui fuit entre nos doigts, il est logique de vouloir le remonter, même si au bout de la course on ne trouve que le néant.

« Ilona vient avec la pluie » est l’histoire d’une maison de passe à Panama, tandis qu’un « bel morir » retrace l’affrontement entre la guérilla et l’armée qui se livre à la répression, le héros se retrouvant évidemment coincé entre les deux belligérants. «Ecoute-moi Amirbar » retrace la tentative d’extraire de l’or du creux de la terre, autre rêve illusoire qui se terminera par un échec car il est effectivement à peu près impossible d’arracher quoi que ce soit à la vie. « Le rêveur de navire » porte bien son titre puisqu’il s’agit ici de trouver le plus beau bateau qui soit (celui qui pourrait enfin nous emporter vers un autre monde, sans doute). Malheureusement ou bien le protagoniste ne le trouve pas ou s’il le trouve, il n’a pas les moyens de l’acquérir (quand il ne risque pas carrément sa vie).Enfin, « Le rendez-vous de Bergen » retrace le suicide d’un ami, usé par la vie qui ne lui a apporté que des déconvenues.
On voit donc que si ces romans tiennent le lecteur en haleine par leur trame narrative incomparable, il s’agit avant tout d’une réflexion sur la vie et la mort, ce qui les range assurément du côté de la philosophie du désespoir.

En France, Mutis a reçu, en 1989, le prix Médicis étranger pour son roman "La neige de l'Amiral."

En Espagne, il est lauréat du Prix Cervantes 2001.

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