« 2008-06 | Page d'accueil | 2008-08 »

14.07.2008

Pause estivale

Fermeture provisoire.

800px-Les_Alberes.jpg

10.07.2008

Numérisation des livres

On apprend que la ville de Lyon serait sur le point de choisir Google pour numériser les 500 000 livres anciens de sa bibliothèque municipale.
Google s’occupe déjà de la numérisation de l'université d'Oxford.

D’un côté, il faut se réjouir de cette numérisation, qui, d’une part, offre une solution au fait que les livres se dégradent et qui, d’autre part, les rend accessibles à tous. D’un coup de souris, il vous est alors possible de consulter des ouvrages situés à l’autre bout du monde, des ouvrages dont nous n’aurions même jamais soupçonné l’existence autrefois.

Il avait été question également de numériser la Bibliothèque nationale de France (BNF), mais certains avaient fait remarquer, à juste titre, que le choix des livres ne devait pas être fait par Google lui-même, qui travaillait dans un esprit trop « américain ». C’est vrai que nous sommes là devant un dilemme. Soit laisser nos livres prendre la poussière et rester inconnus (or à l’ère du numérique, il faut se montrer et être visible), soit en sortir un certain nombre de l’oubli, mais savoir que d’autres seront sacrifiés. Le problème est donc celui du choix. Quel critère retenir et qui va décider de ce critère ?

Mine de rien, c’est un débat idéologique qui s’engage ici. Prenons la période de la fin de l’Ancien Régime. Vais-je privilégier les livres conservateurs ou au contraires ceux qui annoncent la Révolution ? On le voit, selon le choix que j’aurai fait, j’orienterai la perception que l’on aura de cette époque. Voire même j’orienterai nos conceptions actuelles. Imaginons que les créationnistes détiennent majoritairement les actions de Google, il y a fort à parier qu’ils ne vont pas numériser les œuvres de Darwin ou en tout cas qu’ils censureront les passages les plus compromettants pour leur théorie. On pourrait d’ailleurs imaginer qu’on ne numérise qu’une partie d’un ouvrage, faussant ainsi la diffusion de certaines idées. Bon, je vais peut-être trop loin dans mon raisonnement, mais on n’est jamais assez prudent quand il s’agit de la diffusion du savoir.

De toute façon, les carottes sont déjà cuites, si je puis m’exprimer ainsi. Il est clair que les oeuvres américaines et finalement européennes vont se retrouver sur la Toile. Mais qu’en est-il des autres cultures ? Verra-t-on les contes africains (qui appartiennent encore souvent à la littérature orale) faire partie des pages consultables ? Non bien sûr. Et s’il existe en Amérique latine des bibliothèques qui possèdent des livres rares (sur la découverte du Nouveau Monde, par exemple), les pays qui les possèdent auront-ils les moyens de faire numériser leurs archives ? Probablement pas. Du coup, n’étant pas présents sur Internet, ces livres resteront dans l’ombre, ce qui permettra à une seule culture (occidentale, mais surtout américaine) de s’imposer dans le monde.



diuani_hikmet_300.gif

09.07.2008

Alina Reyes dans La Presse littéraire

L3208_180.jpg



Dans la note intitulée « De la fonction poétique », les commentaires vont bon train au sujet du site d’Alina Reyes. C’est l’occasion de citer mon article « Alina Reyes, de l’érotisme à l’esprit » paru dans la presse littéraire n° 15 (juin/juillet/août 2008), consacré essentiellement à son livre « Forêt profonde ».

Quelques explications s’imposent.

Alina Reyes (de son vrai nom Aline Chardonne) est née « quelque part aux confins du Médoc, entre l’Océan et l’estuaire de la Gironde, à « la Fin des Terres » (tout un programme). Elle y grandit en petite sauvageonne, en relation étroite avec la nature et jette déjà sur le monde un regard lucide, tandis que très tôt se manifeste l’éveil sexuel, qui ouvre d’autres portes. »

Ses parents sont communistes et très jeune, alors qu’elle termine ses études de lettres, elle publie « Le Boucher », un roman érotique qui lui ouvre les portes de la littérature mais qui l’enferme aussi dans un genre auquel elle ne veut pas se limiter.

Personnellement, je l’ai découverte voici deux ou trois ans via son blogue et j’ai été tout de suite sensible à ce qu’elle dit de la nature. Elle possède une petite grange restaurée dans les Hautes Pyrénées, où elle se retire de temps à autre, complètement coupée du monde (surtout en hiver) et où elle partage son temps entre les promenades en forêt et l’écriture.

J’ai lu son livre « Moha m’aime », qui s’inspire d’un séjour qu’elle fit au Maroc. Ce roman est plein de sensibilité et traite essentiellement des rapports humains et cela avec beaucoup de pudeur. Elle a publié toute une série d’autres ouvrages qui eurent un succès certain et qui furent traduits en de nombreuses langues.

756684.jpg







Puis, en août 2007, vint « Forêt profonde » qui eut peu d’écho auprès de la critique, laquelle préféra privilégier le livre de Yannick Haenel « Cercle ». Mais voilà qu’Alina découvre dans ce roman de Haenel les thèmes fondamentaux de son propre livre. Il semblerait donc que l’éditeur (dont nous tairons charitablement le nom), qui avait eu le manuscrit d’Alina en main, l’eût confié à Haenel qui s’en serait inspiré. Je mets tout au conditionnel, car cette affaire est actuellement devant les tribunaux et la Justice tranchera.

Il m’avait donc semblé opportun de faire sortir «Forêt profonde » de l’ombre en en parlant un peu dans un article selon mes modestes moyens.
C’est un livre que j’ai aimé, qui parle de la vie, de la mémoire et de la nature. C’est aussi un livre qui se veut cathartique pour celle qui l’a écrit (laquelle se remet d’une déception amoureuse). Dans de nombreuses pages, on côtoie la beauté sauvage et celle-ci touche souvent au sacré.

1079788.jpg







Entre le moment où l’article a été écrit et celui où il a été publié, il s’est passé quelques mois, durant lesquels dame Alina, toujours très prolixe, en a profité pour écrire d’autres livres.

Il y a « La dameuse », qui raconte l’histoire d’un viol (lequel renvoie manifestement au viol symbolique qu’elle a subi avec cette affaire de plagiat). Je n’ai pas encore lu ce livre, mais je le lirai.

Il y a aussi « La jeune fille et la Vierge » sur les apparitions de Lourdes et là, j’avoue que je suis plus. Autant j’apprécie l’analyse du sacré (car la poésie touche au sacré et à l’indicible), autant les références soudaines à un catholicisme pur et dur me dérangent. Elles me dérangent et m’étonnent également car je lisais aussi parfois des articles d’Alina sur le site Bellaciao qui est très clairement laïque et orienté à gauche (ce qui me convenait assez bien). D’où mon étonnement en découvrant le délire mystique dans lequel elle a maintenant plongé. A la limite, moi qui adore les chants grégoriens (ou même en vieux romain) et qui me délecte de Palestrina ou d’Hildegarde Von Bingen, je peux comprendre que le sentiment d’appartenir à la grande nature (et d’être un microcosme dans un microcosme) peut soulager de toutes les angoisses car alors vous n’êtes plus vraiment seul, mais vous devenez un élément du vaste univers, autrement dit vous avez votre place dans le monde.

J’avais cru, tout d’abord, qu’Alina, si proche de la nature sauvage, avait poussé un peu plus loin son expérience et avait atteint une spiritualité qui, ma foi, pour autant qu’elle exalte son monde intérieur, ne pouvait que lui permettre de trouver un équilibre. Malheureusement, il ne s’agit pas de cela et c’est bien des références au catholicisme pur et dur qu’elle nous donne sur son blogue. Moi qui suis athée pour ainsi dire par essence (ma lucidité et mon pessimisme s’accordent mal avec la foi et la croyance en un monde meilleur, dans lequel nous irions folâtrer après notre mort), c’est trop pour moi. Alina, qui est manifestement en pleine crise de je ne sais pas quoi, est en train de se faire récupérer par les mouvements conservateurs. Dommage et je ne reconnais plus vraiment celle qu’on avait baptisée « « la baronne rouge » lors d’un passage chez Pivot.


05.07.2008

Des langues régionales

Les langues régionales ont toujours existé et personne n’y a jamais trouvé à redire. Bien sûr, elles étaient plus vivaces autrefois, sous l’Ancien Régime, quand la scolarité obligatoire et le brassage des populations n’avait pas répandu l’usage du français dans les campagnes les plus reculées.

Le paradoxe de l’état français, pourtant si centralisé de par la volonté de ses rois, c’est que les monarques successifs qui ont dirigé le pays ne se sont jamais beaucoup inquiétés du fait que le peuple, dans son coin, parlait un langage différent de celui de la capitale et que ce langage variait d’une région à l’autre. Peut-être, en fait, était-ce là une manière habile de diviser pour régner et puis de toute façon, qui se souciait du peuple, à l’époque ? Les classes dirigeantes, elles, s’exprimaient en bon français (voyez Madame de Sévigné) et c’était ce qui comptait.

Il fallut attendre la révolution de 1789 pour que le fait de s’exprimer en français apparaisse comme une nécessité. Tous les citoyens étant devenus égaux, il convenait qu’ils s’exprimassent dans une langue commune. Le bon peuple ne s’y est pas trompé, qui a vu là une manière se s’approprier la langue des riches (juste vengeance) et surtout un moyen de prouver son attachement aux idées révolutionnaires. Continuer à parler en patois eût signifié qu’on n’acceptait pas les nouvelles idées venues de Paris et qu’on se résignait à afficher son infériorité culturelle face à la noblesse locale, qui elle s’exprimait en français.

Au XIX°, pourtant, les patois sont encore bien vivants, comme l’atteste par exemple le compte-rendu des apparitions de Lourdes. C’est en bigourdan que Bernadette relate son expérience et la Vierge elle-même (le hasard fait bien les choses) maîtrisait encore suffisamment ce langage pour l’employer avec la petite bergère :

Que soy era immaculada councepciou

Ço queb' ay a disé, n'ey pas nécessari dé bonta per escrit. Boulét mé hé éro gracia dé bié penden quinzé dios ?
Depuis, les choses ont changé et au paradis comme sur terre le français a supplanté peu à peu les patois, d’abord dans les villes puis dans les campagnes elles-mêmes. Ces patois vont alors faire figure de symboles d’une identité régionale qu’on veut à tout pris préserver. Parfois, cette revendication se double d’un combat de nature politique (pays basque, surtout du côté espagnol, Bretagne, Roussillon, etc.). Les parlers d’oc, d’une manière générale, continuent à symboliser l’appartenance à un monde différent de celui de Paris.

Puis vint l’Union européenne, qui, sous des dehors démocratiques, voulut asservir les nations aux lois du marché unique. Les états, surtout s’ils étaient grands et puissants (France, Allemagne), représentaient un frein au libre échange à cause des mesures protectionnistes qu’ils avaient toujours prises. Il fallait donc les affaiblir au maximum (comment les entreprises pourraient-elles encore tolérer des règles différentes d’un état à l’autre et surtout des règles sociales, entrave suprême à l’enrichissement légal maintenant admis par tous ?).

Sous couvert de défendre les minorités (attitude louable par ailleurs), l’Union européenne invita donc les états à reconnaître leurs langues régionales. C’était évidemment introduire le ver dans le fruit. En Espagne, les indépendantistes catalans et basques s’en sont retrouvés renforcés et ils ont vu dans cette action de l’Union un cautionnement de leurs revendications politiques. En Flandre, cette reconnaissance du droit des minorités n’a pas été acceptée, car cela revenait à donner des droits aux francophones de la périphérie de Bruxelles, lesquels vivent sur le territoire flamand. En France même, on s’est d’abord montré très prudent, puis, l’autre jour, le Parlement a décidé d’ajouter à l’article 1 de la Constitution qui commence par « « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », une phrase terminale : « Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ».

Le risque, évidemment, c’est que cette légitimité ainsi donnée aux langues régionales ne vienne torpiller la langue française elle-même, déjà bien menacée par ailleurs sur le plan international. Les députés qui ont défendu le projet faisaient remarquer que si on ne défend pas les langues régionales aujourd’hui menacées d’extinction, demain, il ne se trouvera personne non plus pour défendre le français en perte de vitesse devant l’anglais. Le texte fut donc adopté.

A mon avis c’est une erreur, car si c’est une chose de parler en patois local avec son voisin, cela en est une autre de revendiquer des écoles en catalan ou en breton ou bien de réclamer une feuille d’impôts en langue d’oc ou encore de vouloir être jugé en langue corse. On perçoit d’emblée tout ce que ce texte adopté par les députés peut avoir comme conséquences. Dès lors, le français qui bat déjà de l’aile sur le plan international pourrait bien devoir aussi mener un combat intérieur (sans parler des conséquences politiques à moyen et à long terme : Bretagne autonome, Pays basque indépendant, etc.).

L’Académie française, qui pour une fois est sortie de sa réserve et de son rôle protocolaire, ne s’y est pas trompée. Elle a pris sa plus belle plume et dans sa séance du 12 juin 2008 elle a publié le communiqué suivant :

Depuis plus de cinq siècles, la langue française a forgé la France. Par un juste retour, notre Constitution a, dans son article 2, reconnu cette évidence : « La langue de la République est le français ».
Or, le 22 mai dernier, les députés ont voté un texte dont les conséquences portent atteinte à l’identité nationale. Ils ont souhaité que soit ajoutée dans la Constitution, à l’article 1er, dont la première phrase commence par les mots : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », une phrase terminale : « Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ».
Les langues régionales appartiennent à notre patrimoine culturel et social. Qui en doute ? Elles expriment des réalités et des sensibilités qui participent à la richesse de notre Nation. Mais pourquoi cette apparition soudaine dans la Constitution ?
Le droit ne décrit pas, il engage. Surtout lorsqu’il s’agit du droit des droits, la Constitution.
Au surplus, il nous paraît que placer les langues régionales de France avant la langue de la République est un défi à la simple logique, un déni de la République, une confusion du principe constitutif de la Nation et de l’objet d'une politique.
Les conséquences du texte voté par l'Assemblée sont graves. Elles mettent en cause, notamment, l’accès égal de tous à l'Administration et à la Justice. L'Académie française, qui a reçu le mandat de veiller à la langue française dans son usage et son rayonnement, en appelle à la Représentation nationale. Elle demande le retrait de ce texte dont les excellentes intentions peuvent et doivent s'exprimer ailleurs, mais qui n'a pas sa place dans la Constitution.



Les sénateurs, fort heureusement, n’ont pas cautionné le texte des parlementaires. Il faut s’en réjouir car cela aurait eu pour conséquence que l’accès de tous à l'Administration et à la Justice s’en serait trouvé perturbé. Affaire à suivre, donc, car on peut supposer que ce problème va revenir à la surface. De son côté Nicolas Sarkozy, qui a eu des beaux-parents corses, a regretté qu’on n’ait pas réservé un meilleur sort aux langues régionales. Il est étrange que lui qui a réclamé que l’ordre républicain soit respecté en Corse aille ainsi donner de l’eau au moulin des séparatistes.

Car rien n’est simple et le débat a déjà eu lieu en Espagne. Une chose est d’avoir un pays avec des langues régionales (ce qui était déjà le cas de l’Espagne), une autre d’avoir plusieurs communautés tout à fait autonomes qui vivent vaguement ensemble. Cela débouche à moyen terme sur une sorte de xénophobie. De plus, cela suppose un bilinguisme constant. Ainsi, dans un train qui irait de Madrid à Barcelone, le personnel devrait maîtriser le catalan et le castillan pour pouvoir répondre aux passagers dans la langue de leur choix. Cette situation est d’ailleurs celle de la Belgique mais on a vu où cela a mené ce pays : au bord de l’éclatement. De plus, on pourrait imaginer qu’il serait impossible d’étudier ou même de parler en castillan lorsqu’on se trouve en Galice ou au Pays basque. Ce serait tout de même un comble. Après une période transitoire de bilinguisme, ces régions finiront par imposer leur langue comme la seule valable. Ce n’est pas pour rien qu’un comité de soutien au castillan s’était créé alors que la situation internationale de l’espagnol est certainement meilleure que celle du français, vu le nombre de locuteurs qui s’expriment dans cette langue.

Ce qui est amusant aussi (façon de parler), c’est que l’Union européenne essaie d’imposer une seule langue véhiculaire, l’anglais (pour réduire les frais de traduction !) alors qu’elle encourage les états à faire exactement le contraire. Ce paradoxe, dans son chef, n’en est pas un. D’un côté l’Europe s’exprimera en anglais sur le plan international et de l’autre le citoyen ordinaire, un peu perdu par le gigantisme de cette Europe (à 25, 30, 35 ?), se consolera en employant son patois local (saintongeais, périgourdin, gascon, etc.). Les grands perdants seront évidemment la France et son français, mais aussi les citoyens, qui se trouveront relégués sur le plan local et éloignés des centres de décision.


1307.gif

Toutes les notes