05.07.2008
Des langues régionales
Les langues régionales ont toujours existé et personne n’y a jamais trouvé à redire. Bien sûr, elles étaient plus vivaces autrefois, sous l’Ancien Régime, quand la scolarité obligatoire et le brassage des populations n’avait pas répandu l’usage du français dans les campagnes les plus reculées.
Le paradoxe de l’état français, pourtant si centralisé de par la volonté de ses rois, c’est que les monarques successifs qui ont dirigé le pays ne se sont jamais beaucoup inquiétés du fait que le peuple, dans son coin, parlait un langage différent de celui de la capitale et que ce langage variait d’une région à l’autre. Peut-être, en fait, était-ce là une manière habile de diviser pour régner et puis de toute façon, qui se souciait du peuple, à l’époque ? Les classes dirigeantes, elles, s’exprimaient en bon français (voyez Madame de Sévigné) et c’était ce qui comptait.
Il fallut attendre la révolution de 1789 pour que le fait de s’exprimer en français apparaisse comme une nécessité. Tous les citoyens étant devenus égaux, il convenait qu’ils s’exprimassent dans une langue commune. Le bon peuple ne s’y est pas trompé, qui a vu là une manière se s’approprier la langue des riches (juste vengeance) et surtout un moyen de prouver son attachement aux idées révolutionnaires. Continuer à parler en patois eût signifié qu’on n’acceptait pas les nouvelles idées venues de Paris et qu’on se résignait à afficher son infériorité culturelle face à la noblesse locale, qui elle s’exprimait en français.
Au XIX°, pourtant, les patois sont encore bien vivants, comme l’atteste par exemple le compte-rendu des apparitions de Lourdes. C’est en bigourdan que Bernadette relate son expérience et la Vierge elle-même (le hasard fait bien les choses) maîtrisait encore suffisamment ce langage pour l’employer avec la petite bergère :
Que soy era immaculada councepciou
Ço queb' ay a disé, n'ey pas nécessari dé bonta per escrit. Boulét mé hé éro gracia dé bié penden quinzé dios ?Depuis, les choses ont changé et au paradis comme sur terre le français a supplanté peu à peu les patois, d’abord dans les villes puis dans les campagnes elles-mêmes. Ces patois vont alors faire figure de symboles d’une identité régionale qu’on veut à tout pris préserver. Parfois, cette revendication se double d’un combat de nature politique (pays basque, surtout du côté espagnol, Bretagne, Roussillon, etc.). Les parlers d’oc, d’une manière générale, continuent à symboliser l’appartenance à un monde différent de celui de Paris.
Puis vint l’Union européenne, qui, sous des dehors démocratiques, voulut asservir les nations aux lois du marché unique. Les états, surtout s’ils étaient grands et puissants (France, Allemagne), représentaient un frein au libre échange à cause des mesures protectionnistes qu’ils avaient toujours prises. Il fallait donc les affaiblir au maximum (comment les entreprises pourraient-elles encore tolérer des règles différentes d’un état à l’autre et surtout des règles sociales, entrave suprême à l’enrichissement légal maintenant admis par tous ?).
Sous couvert de défendre les minorités (attitude louable par ailleurs), l’Union européenne invita donc les états à reconnaître leurs langues régionales. C’était évidemment introduire le ver dans le fruit. En Espagne, les indépendantistes catalans et basques s’en sont retrouvés renforcés et ils ont vu dans cette action de l’Union un cautionnement de leurs revendications politiques. En Flandre, cette reconnaissance du droit des minorités n’a pas été acceptée, car cela revenait à donner des droits aux francophones de la périphérie de Bruxelles, lesquels vivent sur le territoire flamand. En France même, on s’est d’abord montré très prudent, puis, l’autre jour, le Parlement a décidé d’ajouter à l’article 1 de la Constitution qui commence par « « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », une phrase terminale : « Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ».
Le risque, évidemment, c’est que cette légitimité ainsi donnée aux langues régionales ne vienne torpiller la langue française elle-même, déjà bien menacée par ailleurs sur le plan international. Les députés qui ont défendu le projet faisaient remarquer que si on ne défend pas les langues régionales aujourd’hui menacées d’extinction, demain, il ne se trouvera personne non plus pour défendre le français en perte de vitesse devant l’anglais. Le texte fut donc adopté.
A mon avis c’est une erreur, car si c’est une chose de parler en patois local avec son voisin, cela en est une autre de revendiquer des écoles en catalan ou en breton ou bien de réclamer une feuille d’impôts en langue d’oc ou encore de vouloir être jugé en langue corse. On perçoit d’emblée tout ce que ce texte adopté par les députés peut avoir comme conséquences. Dès lors, le français qui bat déjà de l’aile sur le plan international pourrait bien devoir aussi mener un combat intérieur (sans parler des conséquences politiques à moyen et à long terme : Bretagne autonome, Pays basque indépendant, etc.).
L’Académie française, qui pour une fois est sortie de sa réserve et de son rôle protocolaire, ne s’y est pas trompée. Elle a pris sa plus belle plume et dans sa séance du 12 juin 2008 elle a publié le communiqué suivant :
Depuis plus de cinq siècles, la langue française a forgé la France. Par un juste retour, notre Constitution a, dans son article 2, reconnu cette évidence : « La langue de la République est le français ».
Or, le 22 mai dernier, les députés ont voté un texte dont les conséquences portent atteinte à l’identité nationale. Ils ont souhaité que soit ajoutée dans la Constitution, à l’article 1er, dont la première phrase commence par les mots : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », une phrase terminale : « Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ».
Les langues régionales appartiennent à notre patrimoine culturel et social. Qui en doute ? Elles expriment des réalités et des sensibilités qui participent à la richesse de notre Nation. Mais pourquoi cette apparition soudaine dans la Constitution ?
Le droit ne décrit pas, il engage. Surtout lorsqu’il s’agit du droit des droits, la Constitution.
Au surplus, il nous paraît que placer les langues régionales de France avant la langue de la République est un défi à la simple logique, un déni de la République, une confusion du principe constitutif de la Nation et de l’objet d'une politique.
Les conséquences du texte voté par l'Assemblée sont graves. Elles mettent en cause, notamment, l’accès égal de tous à l'Administration et à la Justice. L'Académie française, qui a reçu le mandat de veiller à la langue française dans son usage et son rayonnement, en appelle à la Représentation nationale. Elle demande le retrait de ce texte dont les excellentes intentions peuvent et doivent s'exprimer ailleurs, mais qui n'a pas sa place dans la Constitution.
Les sénateurs, fort heureusement, n’ont pas cautionné le texte des parlementaires. Il faut s’en réjouir car cela aurait eu pour conséquence que l’accès de tous à l'Administration et à la Justice s’en serait trouvé perturbé. Affaire à suivre, donc, car on peut supposer que ce problème va revenir à la surface. De son côté Nicolas Sarkozy, qui a eu des beaux-parents corses, a regretté qu’on n’ait pas réservé un meilleur sort aux langues régionales. Il est étrange que lui qui a réclamé que l’ordre républicain soit respecté en Corse aille ainsi donner de l’eau au moulin des séparatistes.
Car rien n’est simple et le débat a déjà eu lieu en Espagne. Une chose est d’avoir un pays avec des langues régionales (ce qui était déjà le cas de l’Espagne), une autre d’avoir plusieurs communautés tout à fait autonomes qui vivent vaguement ensemble. Cela débouche à moyen terme sur une sorte de xénophobie. De plus, cela suppose un bilinguisme constant. Ainsi, dans un train qui irait de Madrid à Barcelone, le personnel devrait maîtriser le catalan et le castillan pour pouvoir répondre aux passagers dans la langue de leur choix. Cette situation est d’ailleurs celle de la Belgique mais on a vu où cela a mené ce pays : au bord de l’éclatement. De plus, on pourrait imaginer qu’il serait impossible d’étudier ou même de parler en castillan lorsqu’on se trouve en Galice ou au Pays basque. Ce serait tout de même un comble. Après une période transitoire de bilinguisme, ces régions finiront par imposer leur langue comme la seule valable. Ce n’est pas pour rien qu’un comité de soutien au castillan s’était créé alors que la situation internationale de l’espagnol est certainement meilleure que celle du français, vu le nombre de locuteurs qui s’expriment dans cette langue.
Ce qui est amusant aussi (façon de parler), c’est que l’Union européenne essaie d’imposer une seule langue véhiculaire, l’anglais (pour réduire les frais de traduction !) alors qu’elle encourage les états à faire exactement le contraire. Ce paradoxe, dans son chef, n’en est pas un. D’un côté l’Europe s’exprimera en anglais sur le plan international et de l’autre le citoyen ordinaire, un peu perdu par le gigantisme de cette Europe (à 25, 30, 35 ?), se consolera en employant son patois local (saintongeais, périgourdin, gascon, etc.). Les grands perdants seront évidemment la France et son français, mais aussi les citoyens, qui se trouveront relégués sur le plan local et éloignés des centres de décision.

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14.06.2008
Nouveau petit dictionnaire de la France sarkozienne.
Suite à la sortie du nouveau Petit Robert (voir une note antérieure), plutôt que de vous donner la liste de tous les néologismes qui sont désormais acceptés, ce qui serait fastidieux et sans grand intérêt, je vous propose un petit exercice calqué sur le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Il s’agit d’imaginer, dans la France sarkozienne d’aujourd’hui, ce que pourrait donner un dictionnaire qui serait à la solde du pouvoir (après tout les grands médias le sont bien, non ?). Voici ce que je propose, libres à vous de continuer le jeu.
Nouveau dictionnaire de la langue française, sous la direction d’un collèges de linguistes proches de l’UMP (et avec une introduction de Carla Bruni)
Introduction : notions de grammaire dégénérative :
• Tous les verbes doivent être transitifs afin de faciliter le passage des idées et des concepts libéraux.
• Les verbes copules sont réservés à l’usage exclusif du président et de son épouse.
• Les adjectifs ne peuvent être attributs que d’un seul sujet.
• L’épithète détachée sera désormais enchaînée.
• La conjonction de coordination « mais » est désormais interdite, car elle introduit un début de réfutation par rapport à l’idée qui précède, ce qu’on ne pourrait tolérer dans une France qui va de l’avant.
• Les conjonctions de subordination seront au nombre de 64,5 millions (une par citoyen)
• Les néologismes seront du seul ressort du président de la République.
• Les anglicismes seront noyés dans la Manche.
• Les adverbes en « ment » seront interdits sauf dans le monde politique
• Chaque phrase devra comporter au moins un complément circonstanciel de but.
• Les compléments circonstanciels de cause ne sont pas interdits mais ils sont à déconseiller (car il vaut mieux regarder devant soi que derrière soi)
• Les compléments d’opposition seront embastillés durant toute la présidence sarkozienne.
• Le groupe sujet s’appellera groupe du président.
• La proposition relative sera doublement relative, afin de lui enlever toute valeur intrinsèque.
• Le mode impératif sera réservé aux agents de la force publique, qui seront les seuls à pouvoir en faire usage.
• Les modes futur et conditionnel seront réservés aux citoyens, tandis que le gouvernement emploiera toujours le présent.
• Le passé composé sera décomposé.
• Le plus que parfait deviendra l’arrière-passé.
• L’imparfait sera purement et simplement aboli, tout étant devenu parfait (du moins convient-il de le faire croire).
• Les pronoms personnels réfléchis seront réservés aux ministres de la majorité.
• Le pronom sans fonction logique se fêtera le six décembre, jour de la Saint Nicolas, en l’honneur de notre bon président laïc.
• Les superlatifs absolus seront réservés au domaine de la finance.
• Les comparatifs d’infériorité seront de mise chez les seuls chômeurs.
• Les accords du pluriel sont abolis car il n’y a qu’un président et que ce n’est pas le nombre qui doit l’emporter.
• Les majuscules seront interdites lorsque le gouvernement est en vacances.
• Afin de résoudre les problèmes d’accord, les participes passés seront remplacés par des participes présents.
Dictionnaire de la langue (lettres A à V)
Remarque : Les lettres W, X , Y et Z sont supprimées, vu leur connotation étrange et même étrangère.
Nouveautés :
• Le verbe « libreéchanger » passe dans le dictionnaire.
• Le verbe « libéraliser » s’emploie de préférence après « il faut ».
• L’usage du mot « sécurité » est à éviter. Il est à proscrire dans l’expression « sécurité sociale ».
Définitions :
• Albeniz : musicien espagnol connu par sa petite fille.
• Alpes : montagnes remplies de vaches en été et de touristes en hiver.
• Banlieue : zone située en dehors des grandes villes où vivent principalement des immigrés. Il y fait très chaud en décembre.
• Bruni : famille d’immigrés italiens régularisée suite au mariage d’un de ses membres avec un Français.
• Capital : à faire fructifier (voir évangile selon saint Max) .
• Capitale : ville où vit le président.
• Carla : prénom féminin (se dit en chantant).
• Cecilia : il est interdit de donner ce prénom à un enfant, sauf en Bulgarie et en Lybie.
• Césaire (Aimé): noir que l’on n’aime pas mais à l’enterrement de qui il faut aller.
• Chine : pays qui tremble au moment des jeux olympiques.
• Chirac : ancien chef qui a été supplanté. Est maintenant corrompu.
• Clochard : chômeur qui a perdu son droit aux allocations.
• Chômage : aumône accordée à celui qui ne veut pas travailler
• Constitution européenne : l’adopter même si le peuple n’en veut pas/ ne se rejette qu’en Irlande.
• Corrèze : région reculée qui compte beaucoup de vaches et un ex-président.
• Douane : entrave au commerce mondial. A été supprimée.
• Education nationale : les compétences semblant innées chez les individus (puisque ce sont toujours les mêmes familles qui détiennent les richesses), l’Education nationale peut disparaître. En attendant, elle assumera un rôle de rééducation.
• Elysée : maison dans laquelle vit celui qui a été élu par le peuple
• Enseignants : corps professionnel acquis à la gauche. En réduire les effectifs au maximum.
• Etats-Unis : pays ami qui nous a annexés en 1945.
• Expulser : ne se dit qu’en parlant des immigrés.
• Facteur : seul homme de lettres.
• Fonctionnaire : personne qui coûte très cher à l’Etat. Supprimer un tiers de l’effectif et voir les conséquences.
• Hongrois : se dit des chevaux hongres.
• Immigré : résident expulsable.
• Irak : pays où on trouve du pétrole et des terroristes mais pas d’armes de destruction massive.
• Iran : a disparu ou va disparaître.
• Italie : pays ami où règne Berlusconi.
• Jet : s’emploie surtout dans l’expression « jet privé ».
• Justice : département indépendant tenu par une amie du président de la République.
• Libre-échange : politique qui vise à favoriser l’échange des femmes.
• Mai : se disait en 68.
• Manifestation : émeute à réprimer.
• Mariage : se rompt sur un air d’Albeniz et se célèbre avec une chanson de Carla.
• Marin pêcheur : breton irascible.
• Martin pêcheur : ours mal léché.
• Neuilly : centre du monde.
• Otan : club sportif auquel il est de bon ton d’appartenir.
• Peuple : est supposé soutenir le président, mais le fait rarement.
• Poitou-Charentes : région reculée encore royaliste.
• Police : sert à courir après les incendiaires et à arrêter les terroristes. Il convient de calculer ses effectifs de manière inversement proportionnelle à la côte de popularité présidentielle.
• Pouvoir d’achat : permet d’acheter le pouvoir quand on en dispose.
• Prix (de l’alimentation) : monte toujours.
• Prix (de l’essence) : monte toujours.
• Salaire : entrave au profit/ monte seulement s’il est présidentiel.
• Salon agricole : endroit où on peut dire des gros mots, même si on est président.
• Sarkozy : famille d’origine hongroise fuyant le communisme.
• Sondage : courbe descendante
• Sondé : citoyen souvent déçu.
• Suisse : gigantesque coffre-fort.
• Syndicat : groupe terroriste.
• Télévision : moyen technique qui permet de grandir l’image du président.
• TGV : train qui, quand il roule, permet d’aller plus vite pour arriver nulle part
• Tibet : région montagneuse de la Chine méridionale. Manifester pour son indépendance est la première discipline olympique, qui fait rire jaune les Chinois.
• Yacht : bateau qu’on prête à un ami.
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12.06.2008
Du français et de ceux qui le parlent.
Le Petit Robert 2009 vient de sortir. On sait que chaque année de nouveaux mots font ainsi une apparition officielle, leur présence soudaine dans ce dictionnaire de référence leur conférant une légitimité qu’ils n’avaient pas encore. On pourrait épiloguer longuement sur ce qui préside au choix de certains termes, tandis que d’autres sont irrémédiablement refusés. Nous, qui sommes les locuteurs du français, nous avons souvent l’idée fausse que les mots n’existent que parce qu’ils sont repris dans les dictionnaires. C’est évidemment l’inverse qui se passe, les dictionnaires ne faisant qu’admettre à un certain moment (après un laps de temps plus ou moins long) des termes déjà bien ancrés dans l’usage. Le choix des rédacteurs du Robert n’est pas facile à faire. S’ils vont trop vite pour accepter un mot et que celui-ci disparaît de lui-même dans les années qui suivent, ils se couvrent de ridicule. Inversement, s’ils s’obstinent à refuser des termes qui manifestement sont passés dans l’usage, ils se montrent alors particulièrement réactionnaires. De tout ceci il faut retenir que ce ne sont pas les grammairiens qui font la langue, mais bien nous, modestes locuteurs. Autrefois, le système scolaire et des ouvrages de référence comme le Bon usage de Grevisse (que j’adore par ailleurs et auquel je me réfère tout le temps) ont fait de la langue leur chasse gardée. Ils détenaient la vérité et nous, pauvres citoyens, nous tentions tant bien que mal de ne pas commettre trop de fautes. Maintenant, la tendance s’est inversée. Les linguistes ont pris le pouvoir face aux grammairiens et pour eux, tout se vaut. Une langue, par définition, évolue tout le temps et dès lors le fait d’employer une tournure plutôt qu’une autre témoigne d’une étape historique et non de la supériorité de cette tournure sur celles qui ont été évincées. Plus de bon usage donc. Au lieu d’imposer une norme, les linguistes se promènent avec leur micro pour tenter de capter la langue telle qu’elle se parle aujourd’hui. Plus de hiérarchie des valeurs non plus : l’argot ou le parler adolescent valent la langue de Proust ou de Mauriac. J’en ai même entendu un (de linguiste) qui disait que le parler des jeunes des banlieues était bien plus innovant et partant beaucoup plus riche et créatif que la langue littéraire, faite finalement de conventions (utilisation de l’acceptation ancienne de certains mots, tournures désuètes, langue figée, emploi du passé simple, du subjonctif imparfait, etc.). Bref, selon lui, la vraie littérature se fait dans la rue par des jeunes à peine scolarisés et pas par des académiciens qui ont un pied dans la tombe et qui écrivent comme au XIX° siècle. Il y a du vrai dans tout cela, évidemment. Ceci dit, j’ai déjà entendu des discours similaires à propos de l’enseignement autrefois : le jeune était riche de toute la potentialité qui était en lui tandis que l’enseignant venait contrer son imagination par un savoir aussi figé que ridicule. Depuis, beaucoup d’eau est passée sous les ponts et on est revenu, par une sorte de logique dialectique propre semble-t-il à la pensée humaine (comme quoi Hegel n’avait rien inventé), à plus de modération. L’idéal est finalement de transmettre un savoir sans brimer la spontanéité propre à la jeunesse mais en lui permettant au contraire, par ce savoir, de faire fructifier au mieux ses possibilités innées. Il en va donc de même en matière de langue française. Si le Bon usage a pu parfois nous paralyser par la crainte que nous avions de commettre des fautes, il est certain que le laisser-faire généralisé n’apporte rien non plus. Une langue n’est finalement qu’une norme. Celle-ci est certes arbitraire mais il importe que chaque locuteur la respecte au même moment, sinon, c‘est la compréhension même du message qui se trouve en danger. Tout cela pour dire que nous ne devons pas perdre de vue que nous sommes les utilisateurs de notre langue. Je ne peux pas faire avec elle tout ce que je veux (puisqu’elle appartient aux autres aussi) mais je ne dois pas non plus me laisser paralyser par ce qui n’est finalement qu’un outil. Le principal, c’est que je parvienne à m’exprimer et à me faire comprendre (sciemment, je n’emploie pas le terme à la mode « communiquer », qui ne veut plus rien dire) et si parfois je prends quelques libertés avec la langue, ce n’est tout de même pas si grave que cela. Le danger, en fait, c’est de vouloir à tout prix s’exprimer dans une langue parfaite car à partir de ce moment-là celle-ci se sclérose et devient hermétique à toute innovation. L’emploi des anglicismes s’explique à mon avis en partie à cause de ce phénomène. D’abord il convient de les relativiser : ils n’affectent que le vocabulaire (et encore, dans des domaines bien spécifiques) et non la grammaire et ils sont dus en partie à la suprématie économique de l’Amérique et à son avance en matière en matière scientifique et technologique. Ensuite, leur introduction est facilitée par la peur des locuteurs francophones de créer des néologismes. Si nous étions moins timorés et si nous osions proposer des termes nouveaux au lieu d’attendre que l’Académie en suggère un avec vingt années de retard, il se pourrait bien que notre langue se montrerait beaucoup plus vivante. Bref, en matière de langue, il faut se montrer exigeant (et refuser les facilités et les compromissions) mais ne pas fermer la porte aux innovations, lesquelles sont nécessaires pour que cette langue demeure dynamique.
15:50 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : langue française, le petit robert
19.02.2008
Expression (1)
Pousser des cris d'orfraie
- Hurler, pousser des cris stridents (souvent disproportionnés par rapport aux faits)
- protester violemment
L'orfraie est un rapace piscivore (aigle de mer) à queue blanche et qui peut atteindre 2,5 mètres d'envergure. Ses cris ne sont pas plus stridents que ceux des autres oiseaux.
Vraisemblablement, il y a eu confusion entre les mots « orfraie » et la chouette « effraie ». Ce rapace nocturne peut, lui, dans certaines conditions, pousser des hurlements qui, autrefois, ont dû effrayer les passants attardés. Il fut imaginer la scène en l’absence totale de lumière. Rien de plus effrayant, en effet, que d’entendre ce cri lorsque vous traversez un bois la nuit dans l’obscurité la plus totale.
Le sens initial de l'expression est bien la frayeur. Par dérivation, elle s’est appliquée à quelqu’un qui proteste violemment, soit à cause de l’intensité des cris émis, soit à cause de la réaction disproportionnée qui est observée. Les personnes qui protestent bruyamment contre une décision anodine et prévisible s’agitent finalement pour pas grand chose, comme le fait la chouette effraie quand elle crie.
On retrouve l'orfraie dans un poème de Verlaine, Cauchemar, dans les Poèmes saturniens.
J'ai vu passer dans mon rêve
—Tel l'ouragan sur la grève,
D'une main tenant un glaive
Et de l'autre un sablier,
Ce cavalier
Des ballades d'Allemagne
(...)
Un grand feutre à longue plume
Ombrait son oeil qui s'allume
Et s'éteint. Tel, dans la brume,
Éclate et meurt l'éclair bleu
D'une arme à feu.
Comme l'aile d'une orfraie
Qu'un subit orage effraie,
Par l'air que la neige raie,
Son manteau se soulevant
Claquait au vent,
(...)

09:32 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : langue française, Pousser des cris d'orfraie, Verlaine
15.02.2008
La faute à Jeanne d'Arc
Tout le monde connaît la Guerre de cent ans, cette longue suite de batailles qui opposa la France et l’Angleterre. On sait aussi que la partie du territoire dont le roi de France est resté maître était particulièrement exiguëe. A l’école, on met en évidence la reconquête à partir de ce petit noyau et les élèves conservent l’idée qu’il ne pouvait en être autrement, que les bons rois qui ont fait la France ne pouvaient perdre et que le territoire national actuel ne pouvait pas être ce qu’il est aujourd’hui.
Cette une illusion de croire cela, bien entendu. Tout aurait pu être différent à chaque étape de l’Histoire, quelle qu’elle soit. Les Anglais auraient pu remporter la victoire et annexer la France. Et quelles en auraient été alors les conséquences pour la langue française elle-même ?
Pour mieux, comprendre, rappelons les faits.
- Défaite française de Poitiers en 1356. Le roi Jean II le Bon est capturé et il perd la Guyenne, la Gascogne et une grande partie du Poitou.
- Défaite française à Azincourt (1415), les Anglais, aidés des Bourguignons, priennent Paris et s'installent en Île-de-France, en Normandie et en Bretagne
- Du Guesclin (1320-1380) sous Charles V, et plus tard de Jeanne d'Arc (1412-1431) sous Charles VII redonnent l'avantage au roi de France. Il reprend Paris (1436), la Normandie (1450), la Guyenne (1453).
Le prix à payer aura été très cher : agriculture dévastée, famines, peste qui décima un tiers de la population. La noblesse elle-même perdit pas mal d’effectifs, se qui accéléra sans doute la prise de pouvoir de la bourgeoisie.
Mais revenons à la langue française. La guerre avait fait naître de part et d’autre un fort sentiment nationaliste. On a vu qu’en Angleterre c’est l’époque où l’anglais a supplanté le français dans les actes juridiques. Ceci dit, paradoxalement, c’est l’époque où les Anglais adoptèrent la fameuse devise Honi soit qui mal y pense (dans laquelle « honi » s’écrit avec un seul n) pour l'ordre de la Jarretière.
Mais que ce serait-il passé en France si l’Angleterre avait gagné ? Notre belle langue aurait-elle disparu ? Probablement pas. A mon avis, on aurait eu la même situation que venait de connaître l’Angleterre. La noblesse et les classes dirigeantes se seraient mises à l’anglais, tandis que le peuple aurait continué à employer son parler roman.
Encore faut-il savoir qu’à l’époque ce sont les patois qui l‘emportaient.
Il est donc fort possible que la prédominance du français d’Ile de France aurait été moins forte ou même que celui-ci serait devenu un patois comme les autres.
Si une autre région que l’Ile de France s’était alors imposée lors de la reconquête du territoire, on peut supposer que c’est ce patois-là qui aurait fait force de loi et qui aurait évincé les autres parlers locaux. Nous parlerions alors aujourd’hui gascon, provençal ou champenois. Comme quoi…
A l’inverse, certains linguistes (notamment une certaine Henriette Walter, que j’avoue ne pas connaître, affirme paraît-il dans son livre Honni soit qui mal y pense (avec 2 n, allez comprendre) que, sans l'intervention de Jeanne d'Arc, les Anglais restés en partie francophone auraient pu adopter définitivement le français et transporter plus tard cette langue dans les futurs États-Unis d'Amérique. Selon elle, les chances du français de s'implanter également en Angleterre auraient été incontournables. Les rois anglais parlant naturellement le français auraient continué à parler cette langue (alors qu’une fois « boutés hors de France », ils ont eu la réaction inverse). En d’autres mots, la fusion des deux royaumes se seraient faite à l’avantage du français.
Ce serait donc la faute à Jeanne d’Arc si aujourd’hui les Anglais parlent en anglais. Vu comme cela, évidemment, on se dit qu’elle méritait bien le bûcher.
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12.02.2008
Français d'Angleterre
Meurtre de Thomas becket
Nous avions rappelé l’autre jour qu’il fut une époque où le français était parlé en Angleterre, en gros depuis 1066 et jusqu’au XIV° siècle au moins. Mais quel français était ainsi parlé et par qui ?
On a la preuve que le «françois de France» était employé dans les actes et les documents royaux
En 1174, Guernes de Pont Sainte Maxence rédige à Londres la « Vie de Saint Thomas Becket ». Ce texte, rédigé en alexandrins, est important pour l’histoire de la formation de la langue française. Guernes est un écrivain anglo-normand. Il avait vu Becket guerroyer en Normandie :
En Normandie r’out sun seigneur grant mestier ;
Et jo l’vi sur Franceis plusur feiz chevaucher
Aussi, après l’assassinat de ce dernier, alla-t-il enquêter en Angleterre afin d’interroger des témoins qui l’avaient connu.
A Chanterbire alai ; la verité oï ;
Des amis saint Thomas la verité cueilli
Et de cels ki l’aveient dès s’enfance servi
On appréciera au passage sa démarche, assez rare pour l’époque, qui consiste à remonter à des sources fiables. Cela lui permettra de dresser des différents protagonistes des portraits assez exacts.
Mais ce qui nous intéresse ici, c’est ce vers :
Mis langage est boens, car en France fui nez
Cela suppose donc que deux français se côtoyaient en Angleterre : le bon français, celui parlé en France et un français moins bon, appris sur place par les enfants de l’aristocratie anglaise et qui eux n’avaient jamais mis un pied sur le continent (qu’ils soient d’origine française ou anglaise, d’ailleurs)
Dans ses célèbres Contes de Canterbury écrits eux en anglais vers 1380, Geoffrey Chaucer (v. 1343-1400) nous éclaire sur ce désir des nobles d’acquérir le bon français, lequel permettait de faire valoir ses bonnes manières. En voici une traduction :
Elle avait pour nom Dame Églantine,Chantait à merveille hymnes et matines Qu’elle entonnait savamment par le nez. Elle parlait un françois des plus raffinés,Le françois qu’on apprend à Stratford-atte-BowCar elle ignorait du françois de Paris le moindre mot.
La ville de Stratford-atte-Bow était située près de Londres et on y apprenait le «françois d'Angleterre».Il existait donc bien deux français distincts : l'un correspondait à « une langue vernaculaire parlée spontanément, sans égard à la langue écrite, alors que l'autre était une langue seconde qu’on allait apprendre en France ».
On peut donc supposer que même si le français avait continué à être parlé et écrit en Angleterre,il se serait tellement singularisé par rapport à celui de Paris, qu’il serait devenu une autre langue (un peu comme le latin parlé dans la Romania s’était très vite écarté du latin de Rome. Le résultat en a été la diversité des langues romanes.)
Notons encore que se développa en Angleterre une série de traductions françaises de traités spécialisés, que ce soit sur la médecine, les mathématiques ou la religion.
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11.02.2008
La transitivité dans tous ses états.
Il existe des termes que nous employons sans trop réfléchir à leur origine, c’est fréquent. Pourtant, quand il s’agit de notions grammaticales, on pourrait supposer que nous percevons bien toute la réalité qui se cachent derrière les mots. Il n’en est rien, cependant. Prenons la notion de transitivité. Tout le monde sait qu’il y a des verbes transitifs (directs ou indirects) et des verbes intransitifs. Mais d’où vient ce mot « transitif » ? Des grammaires latines. Un verbe est transitif (trans + ire), s’il peut passer de la voie active à la voie passive. Dis comme cela, cela paraît simple et normal. Pourtant, si on y réfléchit bien, cela signifierait qu’un verbe comme avoir ne serait pas transitif car on ne voit pas bien comment ce verbe se mettrait au passif : J’ai une pomme/ la pomme est eue par moi ( ??) D’un autre côté, les grammaires scolaires disent plutôt qu’un verbe est transitif quand il est capable de « passer » son action à son complément. J’achète une voiture. J’achète quoi ? Une voiture. Très bien, sauf qu’avec des verbes comme « voir » ou « craindre », il n’y a aucune action au sens propre. Pourtant, ces verbes sont transitifs. Hjelmslev, de son côté, définira la transitivité comme la capacité du verbe à régir son complément. A « acheter » correspondra des objets qui peuvent être achetés, etc. Sur le plan syntaxique, le verbe est l’élément régisseur, duquel dépendent les compléments subordonnés. Sur le plan sémantique, c’est l’inverse, c’est le verbe qui est déterminé (complété) par son complément. Syntaxe : j’achète. Quoi ? Quelque chose qu’on peut acheter (une voiture, une maison, un fruit, etc.) Sémantique : j’achète. Dis ainsi, sans complément, ce verbe ne veut rien dire. Il est incomplet. Il me faut donc un complément qui donnera tout son sens au verbe : c’est une voiture que j’ai achetée (ni une maison ni un fruit). Dans ce contexte, le verbe transitif est celui qui a la capacité d’apparaître avec un complément direct, lequel est certes régi par le verbe mais c’est aussi un complément qui complète la signification de ce verbe. Le verbe transitif est donc « modifié » par son accusatif, tandis que l’intransitif n’a pas d’accusatif. Dans la grammaire générative, le complément direct se définit sur base de la position du syntagme nominal et de la relation qu’il entretient avec le verbe. Ainsi Chomsky définira le complément direct comme la relation entre le syntagme nominal et le verbe à l’intérieur du syntagme verbal, dans lequel le complément direct est le constituant dominé par le syntagme verbal. Cela sera peut-être plus simple si on fait appel aux notions d’attribut ou de prédicat. Isabelle est la mère de Pauline Isabelle est contente. La relation entre le verbe et son prédicat, dans ce cas, est égalitaire ou de nature identitaire (Isabelle = mère ; Isabelle = contente). On exprime donc la qualité du sujet. C’est la notion classique d’attribut du sujet. Dans le cas des verbes transitifs, le prédicat exprime un phénomène ou une situation à laquelle participe le sujet : Je lis une histoire Quand le verbe exprime en lui-même tout ce que l’on veut dire du sujet, on aura un intransitif : L’arbre fleurit. Notons que le verbe copule se rapproche du premier cas : Isabelle est la mère de Pauline « Isabelle est » n’est pas suffisant pour qualifier Isabelle. Il faut ajouter un attribut tout comme dans « je lis », qui est complété par « un livre ». Quelque part, donc, le verbe copule est plus proche du transitif direct que celui-ci ne l’est de l’intransitif. D’un côté il me faut un attribut ou un COD, de l’autre il ne me faut rien, le verbe se suffit à lui-même. Comment, cependant, faire la distinction entre les verbes copules et les transitifs directs ? Par ce qu’ils ne supposent aucune action ? Sans doute, mais alors les verbes de possession (j’ai une voiture) ou de perception sensorielle (je vois un arbre, j’entends un bruit) ne pourraient pas être qualifiés de transitifs directs puisqu’ils ne supposent aucune action au sens propre. Comme quoi, quand on se met à réfléchir un peu, on s’aperçoit que ce qui était évident ne l’est pas tant que cela. On pourrait encore dire qu’avec le verbe être définit ce qu’est le sujet et non ce qu’il fait : Isabelle EST la maman de Pauline. Mais pourquoi, alors, si je peux dire « la fleur est un symbole de paix « , ne puis-je pas dire « la fleur est la maman de Pauline » ? Il s’agit pourtant du même verbe être ». Cela signifie que le verbe « être » régit certes syntaxiquement l’attribut mais pas sémantiquement. Par contre, c’est l’attribut qui régit sémantiquement le sujet. « la maman de Pauline » étant un attribut, cet attribut ne conviendra qu’à une personne (Isabelle) et non à une fleur. Cela revient à dire que le verbe « être » est simplement un lien entre le sujet et son attribut, ce que toutes les grammaires scolaires ont toujours dit. Donc, le verbe « être » régit syntaxiquement son complément tandis que ce complément (ici l’attribut) régit sémantiquement le sujet (alors que dans le cas du transitif direct, le verbe régissait lui aussi syntaxiquement le complément, mais le complément régissait sémantiquement le verbe et non le sujet). C’est pour cela qu’on peut affirmer que le verbe être n’est pas un transitif direct.
12:16 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Langue française, transitivité, intransitivité, copule
08.02.2008
Premier recul de la langue française
On sait que depuis la bataille de Hastings (1066) et Guillaume le conquérant, le français était parlé en Angleterre, du moins par les classes nobles. Cette bataille aura pour conséquence que l’anglais est finalement la langue germanique la plus latinisée (alors qu’on pourrait dire que le français est la plus germanisée des langues romanes)
Comme toujours en Histoire, il aurait pu ne pas en être ainsi. Il fut une époque où Guillaume, qu’on n’appelait pas encore le « conquérant » mais le « bâtard » faillit perdre son duché de Normandie suite à une révolte des ducs. Il parvint à reprendre le pouvoir avec l’aide du roi de France, puis il étendra sa zone d’influence en épousant Mathilde de Flandre (celle de la tapisserie de Bayeux), fille du Comte de Flandre Baudouin V et nièce du roi de France.
« Par cunseil de sa barunie
Prist une fame de haut lin,
En Flandres fille Balduin,
Niece Robert li rei de France, »
(Wace, le roman de Rou)
Après avoir conquis le Maine, bien assuré sur ses territoires, il peut se lancer à la conquête de l’Angleterre. Toute la noblesse de cet état va donc parler français et cela jusqu’à la guerre de cent ans. A ce moment, en effet, les rivalités sont telles et le sentiment nationaliste est tellement aiguisé, que le Parlement anglais décide d’imposer l’anglais dans les tribunaux (1362)
Item, pur ce qe monstré est soventfois au Roi [...] les grantz meschiefs qe sont advenuz as plusours du realme de qe les leyes, custumes et estatuz du dit realme ne sont paa conuz comonement [...] par cause q'ils sont pledez, monstrez et juggez en la lange Franceis, q'est trop desconue en dit realme [...] les dites leyes et custumes seront le plus tost apris et conuz et mieultz entenduz en la lange usee en dit realme [...]. Le roi [...] ad [...] ordeigné et establi [...] qe toutes plees [...] soient pledez, monstrez, defenduz [...] et juggez en la lange engleise, et q'ils soient entrez et enroullez en latin.
Traduction en français moderne:
De même, parce qu'il a été souvent montré au roi les grands dommages qui sont arrivés à plusieurs personnes du royaume parce que les lois, coutumes et statuts dudit royaume ne sont pas communément connus, parce qu'ils sont plaidés, exposés et jugés en langue française, qui est très méconnue dans le royaume, lesdits lois et coutumes seront plus vite apprises et sues et mieux comprises dans la langue utilisée dans ledit royaume. Le roi a ordonné et établi que toute plaidoirie soit plaidée, exposée, défendue et jugée en langue anglaise, et qu'elle soit enregistrée et transcrite en latin.
On retient de ce texte que le peuple, lui, n’a jamais parlé français (comme chez nous après les invasions germaniques, nos ancêtres ont continué à s’exprimer dans leur patois roman) et que cette langue était réservée à l’élite, autrement dit à la noblesse. Il n'empêche que le français était là une langue de culture et respectée comme telle.
A partir de cette décision, la langue française reculera de jour en jour en Angleterre et finira par disparaître.
16:40 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : langue française, Guillaume le conquérant
05.01.2008
Mémoire
Toujours dans « Le Paradoxe sur le comédien », je trouve, sous la plume de Diderot, cette expression étrange, difficilement compréhensible : « une leçon recordée d’avance ». Il est des jours où le Dictionnaire historique d’Alain Rey est bien pratique, il n’y a pas à dire. Le verbe « recorder » signifiait, en terme juridique « rapporter comme témoin ». Un « recordeur », c’est donc un témoin et l’adjectif « recort » signifiait « qui se souvient ». En ancien français, existait le substantif « record » (souvenir, mémoire), utilisé d’ailleurs jusqu’au XVI° siècle (chez Montesquieu encore), lequel provenait du verbe réfléchi « se recorder », se rappeler, apparenté au verbe « recorder », répéter plusieurs fois quelque chose pour le savoir par cœur. Ce verbe provient du bas latin « recordare » (« recordari » en latin classique) et avait le sens de se rappeler. Il était lui-même composé à partir de « cor, cordis », l’esprit, le cœur, auquel on avait ajouté « re », un préfixe à valeur itérative. Notre substantif « record », si cher aux sportifs est quant à lui emprunté à l’anglais « record » (témoignage enregistré) lui-même provenant de l’ancien français « recort » (témoignage) que nous venons de voir. Finalement, le mot a pris le sens d’exploit sportif puis celui d’un résultat supérieur à tous les autres résultats obtenus dans le même domaine. La langue est donc un véritable roman, dont il est captivant de suivre les péripéties. De l’idée de mémoire on passe à celle de témoignage, puis, via la conquête normande (Hastings, 1066), le terme prend en anglais un sens précis (témoignage écrit dans le domaine du sport), avant d’agrandir le champ de son acceptation (exploit et finalement exploit supérieur à tous les autres) et de repasser dans le domaine français au XIX° siècle. Subjugué par la langue anglaise, le français acceptera les mots recordman et même recordwoman, oubliant sans doute que l’étymon primitif se trouvait déjà en ancien français et qu’il signifiait bel et bien « mémoire ».
00:56 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : langue française, recort
07.12.2007
Paresse linguistique
La paresse, de tout temps, a été à la base des actions humaines. En effet, pour arriver à leur fin, les hommes ont toujours emprunté la voie la plus facile. Pourquoi faire compliqué quand il y a moyen de faire simple ? Nicolas Sarkozy n’échappe pas à la règle. Il a beau demander aux Français de se lever tôt et de travailler davantage, de son côté il a adopté la solution de la facilité : faire augmenter son salaire sans modifier la nature et la durée des services qu’il rend à la collectivité. Il en a toujours été de la sorte et on n’y changera rien. Ainsi en va-t-il en linguistique également. La langue, en évoluant, est toujours allée vers plus de facilité. On pourrait même dire que c’est ce désir de simplification qui est la base même de son évolution. En voici quelques exemples : -Réduction des 5 déclinaisons latines à 3 -Réduction des six cas latins à deux (nominatif et accusatif : cas sujet et cas régime) en ancien français et emploi accru des prépositions. -Disparition du neutre. -Suppression des voyelles finales, sauf le « a » qui devient « e » (muri : mur, canto : chant, rosa : rose) -Suppression définitive du système casuel et emploi systématique des prépositions. -Facilité de prononciation, qui est à la base même de l’évolution phonétique : capra qui devient kiabra, kiaebre, tchaevre, chèvre. -Seules les voyelles initiales, accentuées, se maintiennent (lucore : lueur), tandis que les atones disparaissent. -Disparition des voyelles situées à l’avant-dernière syllabe (TAbula : table) -Formaticus (mis en forme) qui devient formage avant de passer à fromage ou comme nous l’avons vu, corcodillus qui disparaît au profit de crocodile. -De nos jours, disparition progressive de l’imparfait et du plus-que-parfait du subjonctif. Ou nous arrêterons-nous ? Quand on voit la langue utilisée dans les SMS il y a de quoi se poser des questions. Sans doute tout cela fait-il partie d’une évolution inéluctable…
16:41 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : langue française


