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30/10/2014

Un enterrement pas ordinaire (3)

Tout cela pour dire que l’enfance des fils de Victor fut particulièrement dure et que leur père avait une manière bien à lui de leur apprendre le droit chemin. Au point que lorsque l’aîné eut seize ans et qu’il tenta un jour de stopper la main qui allait s’abattre sur lui, il s’ensuivit une rixe dont il ne se remit jamais tout à fait. Non pas physiquement, car toutes les blessures du corps guérissent, mais mentalement. Il était resté comme un peu hébété et renfrogné. Plus un son ne sortait de sa bouche et quand il traversait le village, il rasait les murs d’un air sournois. Ses deux frères, qui n’avaient pourtant pas subi la même correction, avaient eux aussi cet air sournois des personnes qui ont souffert et qui attendent leur heure pour se venger.

Quant à la fille, qui était d’une grande beauté, il semblerait qu’elle n’ait jamais été frappée par son père, lequel lui vouait une grande affection. C’était même tellement visible, cette passion qu’il lui témoignait, que certains avaient laissé sous-entendre qu’il s’était passé des choses une fois que la petite avait eu treize ans. Mais comment voulez-vous prouver cela ? Et de toute façon mieux valait ne rien répéter si on ne voulait pas avoir d’ennui. Après tout, les histoires de famille ne regardent pas les voisins et ce qui se passait chez Victor, les rares jours où sa femme Marie parvenait à trouver un peu de répit chez sa mère, ne concernait que lui. La seule chose qui était sûre, c’est que la petite, une fois qu’elle eut atteint elle aussi ses seize ans, devint aussi taciturne et aussi renfermée que ses frères. On voyait briller dans leurs yeux à tous une sorte d’éclair glacé qui faisait peur car on ne savait pas trop si c’était la conséquence des sévices subis ou au contraire une sorte d’atavisme où s’exprimait le caractère méchant de leur père.

Bref, pour nous résumer, on peut dire que personne au village n’aimait Victor, ni les villageois qui le respectaient extérieurement tant ils le craignaient, ni les membres de sa propre famille où chacun, semble-t-il, avait quelque chose à lui reprocher. Les jours, les mois et les années s’écoulaient pourtant sans que rien ne vînt rompre cette espèce de fatalité. On se serait cru dans une tragédie antique, où les dieux décident à la place des hommes et les écrasent de leur volonté, sauf qu’ici les hommes ne décidaient plus rien du tout. Chacun avait accepté son destin, qui était d’être dominé par Victor, et la présence quotidienne du tyran dans les affaires de tous n’arrangeait évidemment rien. C’était comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la vie du village et il ne se passait pas un jour sans qu’on ne se demandât quelle brimade on allait encore devoir essuyer, quelle insulte accepter ou quel coup bas recevoir. Si on en parlait entre soi, ce n’était jamais en public, sur la place du village ou sur le parvis de l’église, après la grand-messe. Non, cela eût été trop dangereux, car si personne n‘aimait Victor, il se serait bien trouvé une langue de vipère pour aller lui raconter ce qui se disait sur son compte. En effet, les plus faibles savent parfois tirer parti des circonstances et se servir du pouvoir en place pour régler leurs petites querelles domestiques. On avait déjà vu cela pendant la guerre où certains, sans collaborer le moins du monde avec l’occupant allemand, s’étaient servis de cette force d’occupation étrangère pour dénoncer arbitrairement et sans preuve des voisins avec qui ils avaient eu un petit différend. Dès lors, en ce qui concernait Victor, chacun se montrait de la plus grande prudence et si on parlait pour en dire du mal, c’était entre amis sûrs, le soir à la veillée, quand les enfants étaient au lit. Et encore, on chuchotait alors à voix basse et de préférence en l’absence des femmes, qui ont toujours bien du mal à garder un secret.

Et qu’est-ce qu’on disait donc ainsi tout en se réchauffant auprès de l’âtre ? Pas grand-chose, finalement, sauf que la présence de ce Victor était quand même bien dure à supporter et qu’il fallait sans doute voir dans tout ça une manifestation de la volonté divine. Cependant, on avait beau chercher quel crime on avait bien pu commettre pour mériter pareille punition, on ne trouvait rien. On était même allé interroger discrètement le nouveau curé, qui avait compati, n’aimant pas beaucoup lui non plus ce monsieur Victor qui terrorisait ses ouailles, mais qui n’avait pu donner aucune explication, malgré tous les livres de théologie qu’il avait lus. On était rentré chez soi un peu frustré et on s’était dit que c’était bien le peine de faire autant d’années d’études et d’avoir toujours le nez plongé dans un bouquin si c’était, au bout du compte, pour être incapable de donner la moindre explication aux injustices de la vie. Mieux valait être fermier et traire ses vaches, au moins on était au bon air et on avait au fond un gros bon sens que ces gens instruits n’avaient pas. Et c’est ce gros bon sens qui leur disait que s’il était impossible de s’en prendre directement à Victor, il fallait cependant être patient car la roue de la fortune finit toujours par tourner. Qui sait ? Il pourrait bien lui arriver malheur un jour, à ce tyran, et puisque personne n’osait se mettre en travers de sa route, le destin s’en chargerait peut-être lui-même.

En attendant, ce jour-là, quand Victor était parti une fois de plus à la chasse et qu’il avait fallu enfermer les chiens, on avait bien oublié toutes ces considérations sur la patience et la roue du destin. Non, une fois de plus on avait bougonné tout en espérant qu’il n’y aurait pas trop de dégâts et qu’on ne perdrait ni bétail ni animal domestique. On avait donc suivi attentivement la progression du chasseur en étant attentif à ses coups de fusil. Après la sieste de midi, cela avait canardé ferme vers le Bois à Ban, sur les hauteurs méridionales, là où la forêt est constituée de hêtres et de chênes centenaires. Plus tard, c’est du côté de Feuilly qu’on avait entendu les détonations, puis plus tard encore vers Ramébuchaille. Enfin, le dernier coup avait retenti près de la Besace, beaucoup plus près du village. Il devait être environ dix-huit heures et le soleil n’allait plus tarder à se coucher. Cependant, comme c’était le jour où on passait à l’heure d’hiver et que le lendemain il ferait noir beaucoup plus tôt, on pouvait supposer que le chasseur allait profiter au maximum de cette heure qui lui était encore donnée. Eh bien non, à la surprise générale, on n’avait plus rien entendu. A dix-neuf heures il faisait noir et la chasse était forcément finie. Le gros quatre-quatre n’allait pas tarder à apparaître et il faudrait encore s’aventurer dans la forêt et partir à la recherche du gibier. Comme si on n’avait pas autre chose à faire ! Comme si les vaches n’attendaient pas pour la traite et comme si les cochons ne réclamaient pas leur pitance ! 

On se mit donc à l’ouvrage, mais tout en guettant le moindre bruit de moteur. Dès qu’un véhicule approchait, chacun interrompait ce qu’il faisait et dressait l’oreille. Etait-ce lui ou n’était-ce pas lui ? Une Citroën jaune, non, ce n’était pas lui, mais le curé qui rentrait à son presbytère. Puis ce fut le gars qui travaillait dans les bureaux de la préfecture, avec sa Peugeot, puis le boulanger qui rentrait de sa dernière tournée avec sa camionnette. Il y eut encore une bétaillère, deux tracteurs et le vélomoteur du fils Durand.  Puis plus rien. On avait terminé ce qu’il y avait à faire : les vaches étaient retournées au pré, les cochons se goinfraient comme des porcs, c‘était le cas de le dire, les véhicules agricoles étaient rangés dans les hangars et les poules dormaient déjà. Mais point de chasseur klaxonnant pour qu’on vînt l’aider. Curieux. Le bougre aurait-il trouvé quelque fille égarée dans les bois et prenait-il un peu de bon temps ? A cette pensée, chacun alla vérifier que toute la gent féminine était bien présente sous le toit familial. Ouf ! C’était déjà un souci en moins. Comme cela ne servait à rien de se mettre à table pour le dîner, puisqu’on allait quand même devoir s’interrompre bientôt, les hommes se mirent à sortir de chez eux et à discuter les uns avec les autres. On parla de la pluie, du beau temps, de la Toussaint qui approchait, du blé qui avait bien donné cette année, des quotas laitiers, et du nouveau curé, qui ne semblait pas trop aimer les riches, celui-là, ce qui était certes une bonne chose. Puis on râla ferme sur ce Victor qui en prenait vraiment un peu trop à son aise. Une chose était de l’aider, mais si ça continuait on allait se retrouver à minuit passé à chercher ses fichus sangliers. Il y avait quand même des limites ! Bon tout le monde ronchonnait, mais chacun savait au fond de lui-même qu’on se précipiterait tous dès que le gros quatre-quatre ferait son apparition. En attendant, il était maintenant plus de vingt heures et on avait faim ! C’est alors qu’on vit passer le fils de Victor avec son propre quatre-quatre. Il traversa la place, contourna l’église et prit la direction des bois. Ben ça alors ! Il se passait assurément quelque chose d’anormal. 

 

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25/10/2014

Un enterrement pas ordinaire (2)

Ce jour-là, donc, comme je l’ai déjà dit, on avait vite fait rentrer tous les chiens quand on avait su que le notable du village partait à la chasse. Car des chiens on en avait perdu pas mal les dix dernières années. Vous savez ce que c’est. A la campagne, les chiens vont et viennent en liberté et ils ont l’esprit aventureux. Il suffit qu’un mâle ait repéré une femelle en chaleur et les voilà partis tous deux bien loin, parfois même à la lisière des bois. Que surgît alors Monsieur Victor avec son fusil et c’en était fini des ébats amoureux canins. A plusieurs reprises, on avait ainsi retrouvé deux cadavres dans les fourrés, alors la prudence était désormais de rigueur. Une fois les chiens enfermés, Il ne restait plus qu’à espérer qu’une génisse n’eût pas franchi sa clôture, car elle risquait de connaître le même sort. Habituellement, avant de recommencer à travailler, on croisait les doigts, pour conjurer le sort,  tandis que près de l’âtre les grands-mères inactives se mettaient à prier Sainte Rita, connue pour les causes désespérées.

Inutile de dire qu’une fois de plus ce jour de chasse parut bien long et si tout le monde continuait à vaquer à ses occupations, chacun avait cependant l’oreille aux aguets. Au moindre coup de feu dans les lointains, on sursautait. Et des coups de feu, ce n’était pas ce qui manquait. Parfois c’était une dizaine de coups qui se succédaient en moins d’une minute. On aurait dit de vraies rafales,  au point que les anciens finissaient invariablement par raconter leurs souvenirs de la dernière guerre, quand les Américains avaient délivré le village et que ça mitraillait dans tous les coins. Il faut dire qu’avec ses trois fusils à répétition bien chargés, notre chasseur avait une puissance de feu digne d’un régiment ! 

Vers midi, il y eut une pause et on sut que là-bas, quelque part dans les fourrés, Monsieur Victor prenait sa collation. Généralement on avait la paix jusqu’à quatorze heures car le bougre avait l’habitude de faire une sieste, surtout qu’il avait tendance à abuser du vin rouge. En effet, personne ne l’avait jamais vu boire de l’eau et le médecin avait eu beau le mettre en garde contre les effets de l’alcool, il lui avait ri au nez. Pourtant, avec l’âge, son visage avait pris une teinte cramoisie et si on ajoute à cela un surpoids évident, n’importe quel praticien honnête lui aurait tenu le même discours. Lui, il n’en avait cure et voyait dans tous ces symptômes la preuve d’une vitalité à toute épreuve. Et c’était vrai qu’il n’y en avait pas beaucoup au village pour arpenter ainsi la forêt pendant toute une journée. Il en faisait des kilomètres !

En fait, il suffisait d’identifier d’où provenaient les coups de feu pour reconstituer tout l’itinéraire du chasseur et si au matin il se trouvait dans les vallons au nord du village, il n’était pas rare d’entendre le soir des détonations plein est, après en avoir entendu au sud. Comme la forêt était à trois kilomètres du bourg, on pouvait dire que l’arc de cercle qu’il avait parcouru équivalait bien à quinze ou même à vingt kilomètres. Tout cela chargé comme un âne avec ses trois fusils, ses cartouchières, sa besace pour le petit gibier, son pique-nique et ses cinq litres de pinard. Une force de la nature, vraiment !

Mais je sens que vous allez me poser une question : et s’il tuait un sanglier ou quelque autre gros gibier, que faisait-il ? Eh bien, s’il n’y en avait qu’un, il n’était pas rare qu’il le portât sur son dos jusqu’à la Land Rover, mais s’il y en avait plusieurs, il laissait les dépouilles sur place et une fois revenu au village il ameutait tout le monde en klaxonnant sur la place de l’église. Les hommes se précipitaient alors vers les Jeeps et les Quatre-quatre et une cohorte de véhicules se dirigeait immédiatement vers la forêt. Une fois sur place, Monsieur Victor donnait ses ordres et on voyait les fermiers revenir avec des cerfs, des biches, des daims et des sangliers. On entassait tout cela dans les voitures et on revenait au village. Il n’était pas rare de compter trois cerfs et une quinzaine de sangliers. On les déposait sur les marches de l’église, qui devenaient rouges de sang, et on téléphonait aux restaurateurs de la préfecture, ceux qui avaient deux étoiles au guide Michelin et qui payaient bien. Le temps qu’ils arrivassent, il faisait souvent nuit noire. On les voyait alors charger tout ce gibier dans leurs propres véhicules, puis allonger des billets de cent euros à Monsieur Victor. A la lumière des phares, on le voyait bien tout cet argent qui passait d’une main à l’autre, mais qui toujours se retrouvait dans la même poche, laquelle finissait par gonfler comme une outre. Quant aux villageois, jamais ils n’étaient dédommagés de l’aide qu’ils avaient apportée. Extérieurement, ils se montraient satisfaits d’avoir pu rendre service, mais en leur for intérieur il y en avait plus d’un qui conservait une sourde rancune et qui pensait à se venger si un jour l’occasion s’en présentait. Subtiliser ne serait-ce qu’un sanglier aurait déjà constitué un beau dédommagement. Mais l’occasion ne se présentait jamais, Monsieur Victor y veillait. Et puis aurait-on vraiment osé lui dérober le moindre gibier ? Même les plus intrépides hésitaient en imaginant les conséquences ! En effet, il était clair que dans ce cas ce n’était plus le cadavre d’un chien qu’on aurait retrouvé dans les fourrés !

Mais il n’y avait pas que les villageois qui redoutaient Monsieur Victor. Dans sa propre maison, tout le monde craignait le tyran. Son épouse Marie ne l’aimait pas, c’était certain. Il faut dire que la pauvre fille avait été obligée de l’épouser quand il l’avait mise enceinte le jour de ses dix-huit ans, après l’avoir culbutée dans le coin d’une grange (les mauvaises langues disent de force). Cela faisait pas mal d’années de cela, mais personne n’avait oublié les yeux rouges de la pauvrette le jour du mariage, ni les larmes qu’elle versait parfois quand elle se croyait seule. Elle avait donné quatre enfants à son mari : trois fils, puis une fille. Il était assez surprenant d’ailleurs qu’elle n’en ait eu que quatre car son époux racontait partout qu’il était d’une vigueur incroyable. Le jour de la fête du village, par exemple, après avoir vidé pas mal de verres, il se vantait de son insatiable appétit sexuel et affirmait que s’il pouvait parfois rester abstinent un mois durant, il était tout aussi capable de tirer son coup quatre ou cinq fois par jour quand l’envie l’en prenait ("Et même plus !", ajoutait-il en clignant de l'oeil). Les gens l’écoutaient, opinaient du bonnet, pour ne pas le contrarier, mais au fond d’eux-mêmes ils savaient à quoi s’en tenir, à savoir que la pauvre Marie avait dû vivre un enfer à subir les assauts de cet homme brutal, en qui on ne voyait aucune compassion pour ses semblables.

Quant à ses fils, n’en parlons pas. Ils avaient été élevés à la dure, c’est le moins que l’on puisse dire. J’entends par là qu’ils avaient littéralement été roués de coups quand ils étaient enfants. Là aussi, il aurait fallu porter plainte, mais qui aurait osé ? Un jour pourtant, l’instituteur, n’y tenant plus, avait décidé de parler à Victor. Il était allé jusque chez lui mais n’avait même pas eu l’occasion d’entrer. L’autre l’avait repoussé si violemment sur le seuil même de la porte que le pauvre était tombé des quatre marches du perron et s’était cassé un bras. Ce soir-là, pendant qu’il était à l’hôpital pour se faire soigner, son logement de fonction avait mystérieusement pris feu. Les pompiers avaient trouvé près du poêle le bidon d’essence que l’enseignant laissait toujours au garage et qu’il destinait à sa voiture. Il y avait eu une enquête, bien entendu, mais les gendarmes avaient conclu à une négligence, même si l’instituteur n’arrêtait pas de dire à qui voulait l’entendre que jamais, au grand jamais, ce fichu bidon n’avait quitté le garage. Une fois l’année scolaire terminée, dégoûté, il demanda sa mutation et on ne le revit plus jamais.

 

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00:05 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : littérature

20/10/2014

Un enterrement pas ordinaire

La grosse Land Rover a traversé la place du village, a contourné l’église, puis s’est dirigée à vive allure vers la forêt. Du coup, sans plus attendre, tout le monde a rappelé ses chiens. On était en automne, un dimanche, et forcément chacun savait à quelle occupation monsieur Victor allait s’adonner. Il allait chasser, pardi ! D’ailleurs pour ceux qui en auraient douté, la présence de trois grands fusils sur la lunette arrière du véhicule ne laissait planer aucun soupçon.  Sa casquette verte et sa veste de camouflage achetée dans un stock américain non plus. Il fallait donc se méfier Non pas que monsieur Victor fût un mauvais chasseur, au contraire, il visait terriblement bien, mais il ne tolérait pas qu’on vînt le déranger et le moindre animal domestique qui croisait son chemin, fût-il celui de son voisin, était impitoyablement abattu d’un coup de fusil.

Personne n’osait rien dire, évidemment, puisque c’était monsieur Victor. Il faut dire que c’était le fermier le plus riche de la région et qu’il possédait à lui seul plus de deux cents hectares. Sa fortune ne lui était pas tombée du ciel. En effet, avant lui son père était déjà le plus éminent notable du village. Non pas qu’il brillât par ses diplômes, mais il était parvenu à faire rapidement fortune dans l’élevage des bovins, ce qui lui avait permis tout naturellement d’occuper le poste de maire du village pendant plus de trente ans et même d’être plusieurs fois candidat aux législatives. Quand il était mort, on lui avait fait un enterrement en grandes pompes et même le préfet, pourtant socialiste, avait délégué un adjoint pour le représenter lors de la cérémonie religieuse qui dura plus de deux heures. Afin que nul n’oubliât le prestige du défunt, son fils Victor lui avait fait érigé au cimetière un véritable mausolée qu’on venait admirer des quatre coins du canton, de préférence aux beaux jours.

Une fois son père enseveli dans son caveau, Victor n’avait pas perdu son temps. Tout d’abord, il avait délaissé avec dédain les charges politiques que tout le monde était prêt pourtant à lui accorder. En effet, il lui suffisait de prendre la tête du parti catholique, poste qui semblait lui revenir de plein droit, et il aurait à coup sûr remporté les élections. Mais non, il n’avait pas voulu de tout cela et s’était contenté de placer à la mairie un ami proche (lequel allait vite se montrer particulièrement vindicatif pour défendre ses intérêts) et s’était résolument tourné vers l’élevage bovin. Comme il avait de l’argent, et pas un peu, il avait fait venir sur ses terres tous les spécialistes du moment, depuis les représentants des firmes d’engrais jusqu’aux agronomes de renom, en passant par le doyen de la faculté vétérinaire. Petit à petit on l’avait vu moderniser ses installations. Des hangars tout neufs avaient surgi de terre, des tracteurs énormes s’étaient mis à parcourir ses champs, tirant des engins qu’on n’avait jamais vus dans la région, et de nouvelles clôtures électrifiées avaient fait leur apparition. Bientôt, l’herbe sembla être plus verte dans ses prairies et ses bottes de foin plus grosses et de meilleure qualité. Ensuite il liquida tout son cheptel, constitué de la race locale, pour faire venir des vaches et des taureaux énormes, qu’il était allé dénicher Dieu seul sait où. Toujours est-il que lorsque ce bétail se mit à brouter la bonne herbe verte des prairies de Victor, il se développa à une vitesse inimaginable, au point que les bétaillères n’arrêtaient plus de faire la navette entre le village et l’abattoir. Du coup, l’argent gagné permit d’acheter d’autres prairies, puis d’autres encore et c’est comme cela qu’en quelques années la moitié de la commune se retrouva appartenir à un seul homme.

N’allez pas croire pour autant que ce fut toujours facile. Non, Victor (Monsieur Victor comme on l’appelait maintenant) avait parfois dû se battre avec quelques propriétaires récalcitrants, qui ne voulaient pas vendre leurs parcelles, surtout si elles étaient composées de riches terres limoneuses bien exposées au soleil. Mais bon, un peu d’argent glissé sous la table, un petit scandale sexuel qu’on menaçait de révéler au grand jour, un peu d’intimidation (plusieurs villageois avaient retrouvé au petit jour des balles de chevrotine dans le bois de leurs volets) et puis quelques bons procès bien menés avaient convaincu les paysans les plus têtus. Ensuite, comme c’est toujours le cas, plus personne n’avait osé broncher ni faire la moindre allusion sur la manière dont toutes ces terres s’étaient retrouvées dans les mains de la même personne. Au contraire tout le monde s’était mis à se montrer exagérément poli avec Monsieur Victor et l’abbé lui-même, du haut de sa chaire, n’hésitait pas à vanter les mérites de cet homme brillant lors de ses sermons du dimanche. Il faut dire que les dons en nature et en espèces que recevaient le presbytère et la fabrique d’église devaient sans doute y être un peu pour quelque chose, mais que voulez-vous, on a beau être prêtre, on n’en est pas moins homme et la couleur de l’argent avait corrompu de plus éminents ecclésiastiques au cours de l’Histoire.

Mais si on respectait, du moins extérieurement, Monsieur Victor, ce s’était pas seulement pour son, argent. Non, c’était surtout à cause de son caractère irascible. En effet, une fois qu’il avait eu multiplié par cinq la fortune de son père, il s’était senti le roi de la contrée. Il s’était donc mis à regarder tout  le monde avec un mépris évident et tout qui ne le saluait pas assez vite ou avec une espèce de réticence dans le geste, se retrouvait bientôt apostrophé verbalement, quand le pauvre n’était pas carrément plaqué contre le mur le plus proche. En effet, je ne l’ai pas encore dit, mais Monsieur Victor avait une force herculéenne et il savait l’utiliser quand il estimait qu’on lui manquait de respect. Même les enfants avaient déjà reçu des cailloux et plus d’un était rentré chez lui les joues ou le dos en sang. Mais que voulez-vous qu’on y fît ? Dénoncer les faits aux gendarmes ? Il n’y fallait même pas songer. D’abord la gendarmerie la plus proche était à vingt-cinq kilomètres et on avait autre chose à faire qu’à aller attendre dans un bureau qu’un fonctionnaire en képi prît votre déposition. Mais surtout chacun savait que cela n’aurait servi à rien du tout car bien entendu Monsieur Victor avait des relations jusqu’à la Préfecture et même au tribunal. Sans compter qu’une fois l’affaire classée, on se serait retrouvé devant la juste colère du notable attaqué lequel, en véritable despote qu’il était, n’aurait pas hésité à abattre trois de vos vaches en plein midi ou à envoyer quelques voyous rudoyer votre femme un jour où elle se serait retrouvée seule à la maison. Cela s’était déjà vu et même si c’étaient là des choses dont on ne parlait guère, tout le monde savait qu’il y avait déjà eu au moins quatre viols dans la commune. Dans un village de trois cents habitants perdu en pleine campagne, cela faisait quand même beaucoup.

Bref, on respectait donc Monsieur Victor en partie pour son argent et en partie parce qu’on avait peur de lui, tout simplement. Aussi, quand on le voyait passer, l’œil vif et la cinquantaine arrogante, on soupirait en pensant que son père ne s’était pas éteint avant ses quatre-vingt-huit ans, ce qui laissait encore pas mal de temps avant que le village puisse se réunir au cimetière devant le fameux mausolée.

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littérature

21:13 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

11/10/2014

Automne pluvieux

Il pleut.

Sur la vitre, coulent les larmes de l’automne.

Je regarde, indécis, une tasse de café à la main.

Dehors, un oiseau tente de s’abriter sous une branche de sapin.

Il pleut.

Des pensées m’assaillent, des rêveries inconsistantes.

Devant mes yeux défilent des paysages autrefois parcourus,

Des montagnes, des collines, des plaines,

La forêt en plein été, l’océan au cœur de l’hiver…

Ma pensée vagabonde et un visage aimé apparaît.

C’est le tien, comme toujours, surgi du passé,

Surgi de cette époque lointaine où nos corps s’enlaçaient.   

Les gouttes d’eau glissent toujours sur la vitre,

Dehors, l’oiseau est parti.

  

Littérature

13:45 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature

03/10/2014

Automne nostalgique

Je marche sur les sentiers de l’automne

Comme je marche dans ma vie

Sans trop savoir où je vais.

Je regarde les couleurs, qui lentement se fanent,

Le ciel qui pâlit et le jour qui tarde à naître en des matins de brume.

J’écoute le chant de rares oiseaux

Tandis qu’un vent encore tiède

Me parle de pays lointains que je ne connais pas.

Devant moi détale un lièvre, effarouché déjà par tout ce qu’il pressent.

Une feuille d’un profond vert sombre frémit sur  sa branche.

Bientôt elle s’envolera,  paillette d’or dans le ciel pur,

Pour retomber sur le chemin que la pluie détrempera.

C’en sera alors fini de toute cette beauté éphémère,

Il ne restera que la boue des chemins

Où n’apparaîtra même plus la trace de mes pas.

 

Littérature

 

15:38 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature