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27/11/2014

Cimetière breton

Comme il y avait trop de monde sur la plage ce jour-là, j’avais décidé de me promener à l’intérieur des terres et de marcher jusqu’à une petite chapelle qu’on apercevait dans le lointain, perchée au-dessus d’une falaise à pic. Voilà déjà quelques jours que je la regardais et que je me disais que la vue devait être superbe, de là-haut. Me voilà donc en route, admirant au passage les maisons basses de pêcheurs, toutes en granite rose. Bientôt je me suis retrouvé dans la lande, complètement seul. C’était délicieux tout ce calme. Je voyais en contrebas la mer qui écumait gentiment contre les premiers rochers, tandis que de grands oiseaux blancs décrivaient de larges courbes dans le ciel pur de juillet. Intérieurement, je me moquais de la stupidité de tous ces touristes qui s’entassaient là-bas sur le sable et qui comme vue n’avaient que le dos rougi par le soleil d’un de leurs congénères.

Une heure se passa ainsi, à gravir lentement la pente qui montait vers le haut de la falaise. La petite chapelle devenait plus distincte et je m’aperçus alors qu’elle n’était pas si petite que cela. En fait, ce n’était pas une chapelle, mais plutôt une église. En m’approchant encore davantage, j’ai remarqué qu’un mur fort bas l’entourait et j’en ai déduit aussitôt qu’il devait s’agir là d’un cimetière marin, où étaient enterrés tous les pêcheurs dont le bateau avait sombré et dont la mer avait rejeté le corps sur le rivage. Quant à ceux qui n’avaient pas eu cette chance, une simple dalle de granite avec leur nom devait rappeler qu’ils n’étaient jamais revenus.

J’ai continué à marcher, tout en me remémorant le fameux poème de Valéry sur le cimetière marin de Sète :

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée

O récompense après une pensée

Qu'un long regard sur le calme des dieux!

C’est donc en rêvant un peu que je suis arrivé devant l’entrée du cimetière, dont la vieille grille était ouverte. Il y avait là une petite vingtaine de tombes, à moitié enfouies dans la végétation. A vrai dire, l’endroit était charmant et émouvant à souhait. Penser à tous les drames humains que cachaient ces pierres tombales vous touchait directement au cœur. Je m’apprêtais à parcourir l’allée centrale quand je me suis retourné. Là, appuyée contre une vieille barque, se tenait  une jeune fille. Ma stupéfaction fut totale. D’abord la présence de cette barque ici, au haut d’une falaise,  était assez insolite, mais finalement je me suis dit qu’on l’avait certainement amenée là pour symboliser le métier de tous les marins que la mer avait emportés alors qu’ils tentaient de gagner leur vie. Mais la jeune fille, elle, je ne l’avais vraiment pas remarquée en pénétrant dans le cimetière, où je m’étais vraiment cru seul.

Je l’ai saluée et me suis approché. Elle pouvait avoir dix-sept ou dix-huit et avait un air grave et sérieux. On a un peu parlé. Elle m’a dit s’appeler Jeanne Martin et m’a raconté le naufrage de l’un ou l’autre des pêcheurs qui étaient enterrés là. C’était toujours la même histoire en fait : ils partaient un beau matin quand la mer était calme, puis une tempête imprévue se levait et finalement le bateau ne rentrait jamais au port. Une semaine plus tard, on retrouvait des débris le long des rochers et parfois, mais pas toujours, un corps  échoué sur la plage.

Elle se tut un bon moment et je sentais qu’elle avait encore quelque chose à dire, mais qu’elle n’osait pas poursuivre. Visiblement, il y avait au moins un accident qui sortait de l’ordinaire. Je lui ai alors demandé s’il n’y avait pas des imprudents qui partaient même quand la mer était grosse. Elle soupira et dit que oui, en effet. Après un autre silence, elle avoua que c’était ce qui était arrivé à son père. Il avait entendu dire qu’un banc de maquereaux se tenait au large depuis plusieurs jours. Il y avait une houle pas possible et le vent soufflait fort, mais il avait voulu partir quand même. Il fallait comprendre, il devait rembourser l’emprunt de la maison ainsi que celui de la voiture. Et puis il était courageux et s’en sortait toujours. Sauf que cette fois-là, cela avait tourné à la tempête. La mer était vraiment démontée. Il a d’abord tenté de regagner le port, mais le bateau déviait vers les falaises, alors, voyant qu’il n’arriverait à rien, il a préféré regagner le large, afin d’éviter les récifs. Malheureusement, la nuit est tombée et il ne savait plus où il était. Le navire a fini par se fracasser ici même, contre cette falaise où il est enterré aujourd’hui.

Je ne savais plus que dire après toutes ces révélations et j’avalais péniblement ma salive en cherchant une phrase de consolation qui ne venait pas. Quel discours tenir quand on parle de la mort et quelle consolation apporter à une pauvre orpheline qui a perdu son père ? Pour dire quelque chose, j’ai demandé quand cet accident avait eu lieu. Elle m’a répondu qu’il y avait eu quatre ans cet hiver. Puis elle m’a désigné la tombe, celle qui était tout au bout du cimetière. Autrement dit, le dernier naufrage en date. Je me suis donc avancé jusque-là et j’ai regardé la pierre de granite. Deux noms y étaient inscrits :

Jean Martin ( 05.06.1960 – 03.03.2010)

Jeanne Martin (02.07.1993-03.03.2010)

Et là j’ai commencé à compter tout en tremblant. Le père, le marin, avait cinquante ans quand il était décédé. Et une de ses filles était donc avec lui dans le bateau puisqu’elle était morte le même jour. Ca on ne me l’avait pas dit. Et elle avait quel âge au juste ? Dix-sept ans… Dix-sept ans ? Et elle s’appelait… Jeanne.

« Jeanne », criai-je en me retournant vers l’entrée du cimetière. Mais près la vieille barque de pêche, il n’y avait plus personne. 

 

Littérature

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16/11/2014

Le cercle

Elle lisait sur la plage. A côté d’elle, son enfant jouait. Petit seau, petite pelle, il faisait un château de sable, comme tous les enfants.  Elle lisait et le soleil sur son corps était agréable. L’enfant, lui, était maintenant occupé à tracer un grand cercle autour de lui avec sa pelle. Il souriait. « Qu’est-ce que tu fais ? »lui  demanda-t-elle distraitement.  « Je trace un cercle magique », répondit-il. « Personne ne peut venir à l’intérieur, car je suis un magicien et ce cercle est une ouverture vers un autre monde. » « C’est bien, lui répondit-elle, amuse-toi. ». Elle replongea dons son livre. La chaleur du soleil était si agréable qu’elle ferma un instant les yeux.  On n’entendait que le bruit des vagues, qui là-bas s’échouaient sur la plage. Elle était bien. Après quelques minutes, elle ouvrit les yeux.  Dans le cercle magique, il n’y avait plus personne. L’enfant avait disparu.   

 

Littérature

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11/11/2014

Un enterrement pas ordinaire (5)

Mais bon, le docteur avait raison, on n’allait quand même pas laisser le corps de Victor là où il était, étendu de tout son long comme un vulgaire sanglier. Car maintenant qu’on avait conscience que celui qui reposait là n’était plus ce Victor tyrannique qu’on avait connu, mais un simple cadavre, le rapprochement incongru entre la grosse masse inerte du notable et le gibier qu’on déposait habituellement sur les mêmes marches sautait aux yeux. Pour un peu on en aurait ri et il y eut bien quelques sourires complices échangés, mais la présence des enfants du défunt commandait tout de même un peu de retenue. Alors on proposa de porter le corps du pauvre Victor jusque chez lui. Là on l’étendit sur son grand lit et on se retira, non sans jeter des regards en coin sur l’intérieur de cette maison où personne, finalement, n’avait jamais pénétré. Ca sentait l’intérieur des riches, avec des plafonds en bois de châtaignier, un escalier monumental en chêne qui menait à l’étage, des massacres pendus au mur du corridor, des parquets bien cirés et une grosse horloge qui sonna vingt coups juste au moment où tout le monde se retirait.

Les pompes funèbres arrivèrent un peu après et s’occupèrent de tout. Quand on se réveilla le lendemain matin, qui était un samedi, Victor reposait tranquillement chez lui dans son cercueil. Comme c’est la tradition, les villageois défilèrent les uns après les autres devant la dépouille de celui qu’ils avaient tant redouté. On sonnait à la porte, la fille de Victor venait ouvrir, toute de noir vêtue, puis on se rendait dans le grand salon, dont les fauteuils avaient été enlevés. Au milieu de la pièce, sur des tréteaux, trônait le cercueil en chêne massif. Le couvercle n’avait pas encore été placé, ce qui permettait de voir Victor dormir de son dernier sommeil. Il semblait en bonne santé, finalement. On n’aurait jamais cru qu’il était mort. Certes, il était bien un peu pâle, mais à part cela ses traits semblaient même plus détendus que de son vivant. Ensuite, après être resté le temps qu’il convenait,  chacun faisait un signe de croix au-dessus du défunt (car on savait que la famille était fort catholique) et on s’en retournait chez soi pour soigner les cochons ou surveiller la vache qui allait vêler. Avant de partir, cependant, tout le monde demandait la date de l’enterrement et là la réponse était des plus vagues. En fait cette date n’était pas encore arrêtée car il y avait un problème avec le curé. En effet, Victor étant mort le vendredi soir, la logique aurait voulu que l’enterrement se fît le lundi après-midi ou à la rigueur le mardi matin. Mais voilà, le curé devait partir pour un pèlerinage à Lourdes le dimanche soir, alors on était dans l’incertitude. Soit il allait renoncer à son voyage, soit il allait trouver quelqu’un pour le remplacer. Mais que personne ne se tracasse, dès que la décision serait connue et la date fixée, tout le monde serait prévenu.

Voilà ce qui s’était dit le matin, entre dix et onze heures. Mais vers quatorze heure, l’adjoint du maire était venu frapper à toutes les portes pour annoncer que finalement l’enterrement allait avoir lieu le jour-même à dix-sept heures. Pourquoi si rapidement ? Ben, tout simplement parce que le curé n’avait trouvé personne pour le remplacer et comme il ne voulait en aucun cas renoncer à son pèlerinage dans la cité mariale (où il devait d’ailleurs accompagner et encadrer tout un groupe de jeunes) il avait proposé d’avancer la date de l’enterrement. De toute façon, il n’y aurait que les villageois à la cérémonie, cela ne posait donc pas de problème.  

Tout le monde avait bien été un peu surpris de cette décision, car on n’avait jamais vu au village un homme être enterré si rapidement, mais bon, comme il s’agissait de Victor et qu’il n’avait jamais rien fait comme tout le monde, cela semblait finalement relativement normal. Bref, on avait vite bâclé le travail et ce qu’on n’avait pu faire, comme la traite des vaches, on le ferait après la cérémonie, voilà tout. Ensuite chacun avait sorti de l’armoire ses beaux habits, en ayant soin de choisir les plus sombres, et à dix-sept heures tout le monde attendait dans l’église l’arrivée du cortège funèbre. Pendant ce temps-là, chez Victor, les employés des pompes funèbres fixaient méticuleusement le couvercle du cercueil. Ils avaient à peine fini qu’on entendit comme un gémissement sorti on ne sait d’où. Les personnes présentes se regardèrent, interloquées, mais le fils aîné, soudain troublé, fit un signe rapide pour dire qu’il était temps d’emporter le cercueil, car c’était l’heure.

Quelques instants plus tard, le corbillard s’arrêtait devant les marches de l’église et Victor pénétrait pour la dernière fois dans cet édifice où l’ancien curé avait tant de fois vanté ses mérites. Cette fois-ci, cependant, Victor ne pouvait plus faire résonner les vieilles dalles bleues de l’allée du bruit de ses bottes, puisque c’est couché et porté par quatre forts gaillards qu’il se « dirigea » vers l’autel. Ensuite, le nouveau prêtre qui officiait n’avait pour lui ni le même respect ni la même admiration que son prédécesseur, ce qui fit que le sermon fut rondement mené. On évoqua bien l’importance de sa présence dans le village, mais ce fut surtout pour laisser sous-entendre que celle-ci importunait les gens. De même, si on fit allusion à son exploitation agricole, qui n’avait cessé de s’agrandir, ce fut moins pour mettre en avant les capacités d’organisation du défunt que pour suggérer qu’il avait grugé tout le monde. Bref, après quelques phrases à double sens, le prêtre descendit de sa chaire et regagna sa place dans le chœur pour un moment de silence et de recueillement. C’est à cet instant précis qu’on entendit comme un gémissement, une sorte de plainte. Le curé sursauta et fixa le cercueil, qui trônait au milieu de l’allée. Le même gémissement se fit entendre une deuxième fois, ce qui fit qu’il se leva d’un bon, à la fois effrayé et perplexe. Alors le fis aîné lui fit un petit signe pour signifier que ce n’était rien et qu’il pouvait poursuivre son office. Il continua donc et entama le crédo. Mais à peine celui-ci était-il terminé, qu’on entendit distinctement un bruit étrange, comme si quelqu’un grattait avec ses ongles contre une planche. La moitié de l’assistance tressaillit, surtout les personnes qui étaient assises dans les rangées à proximité du cercueil, qu’elles contemplèrent avec effroi. Le prêtre, lui, était resté figé derrière son autel et on vit dans ses yeux comme un début de panique. Mais il se ressaisit vite car lorsque le crissement se fit de nouveau entendre, il entama aussitôt un chant de sa belle voix grave tout en faisant un  signe à l’organiste de jouer. Les grandes orgues tonnèrent aussitôt de toutes leurs forces au point que les  vitraux en tremblèrent. L’offertoire et la consécration, qui d’habitude se déroulent dans le plus grand silence, se firent dans cette ambiance un peu exaltée. Puis on bâcla la communion, qui eut lieu, curieusement, au son d’un Kyrie eleison tonitruant, car l’organiste, visiblement troublé lui aussi, mélangeait tous les morceaux. A la fin, c’est quasi en courant que le prêtre fit le tour du cercueil avec son encensoir. Il marmonna quelques paroles inintelligibles puis fit un grand signe de croix pour signifier que la cérémonie était terminée. Aussitôt, les quatre gaillards s’emparèrent du cercueil, retraversèrent l’église au son d’une musique tonitruante et se retrouvèrent dehors, où les employés des pompes funèbres avaient déjà ouvert le haillon du corbillard. Ensuite, on fit signe au chauffeur médusé de démarrer, alors que la moitié du village sortait seulement de l’église. On se mit donc en route et à vive allure. Derrière, la foule se pressait comme elle pouvait pour suivre le rythme et on vit même des enfants courir et des femmes trottiner.

C’est ainsi qu’en moins de cinq minutes on se retrouva devant les grilles du cimetière. Aussitôt on s’empara du cercueil et on s’achemina vers la tombe, tandis que le prêtre entamait de sa voix de ténor un chant retentissant, invitant d’un geste l’assemblée à l’accompagner. Les fossoyeurs, médusés, virent donc arriver ce drôle de cortège, mais ils n’eurent pas le temps de revenir de leur étonnement que le prêtre leur faisait déjà signe de descendre le cercueil dans la fosse. Comme ils semblaient ne pas bien comprendre, les enfants du défunt et même plusieurs villageois réitérèrent le même geste, montrant du doigt le trou béant qui était devant eux. Alors, perplexes, ils s’approchèrent du cercueil qu’ils entourèrent de solides cordes, puis se mirent en devoir de le descendre. Il y eut un instant de silence, durant lequel le cercueil ballotta et cogna un peu les bords du trou. Alors on entendit clairement des coups sourds et répétés. Inquiets, les fossoyeurs maintinrent leurs cordes un instant, mais devant le nouveau geste impatient du curé, ils laissèrent le cercueil descendre jusqu’au fond. Aussitôt le prêtre fit un signe de croix avec son goupillon, puis s’emparant d’une pelle qui traînait là, il jeta une pelletée de terre sur le cercueil. Le fils aîné s’empara à son tour de l’outil et fit de même. Puis ce fut l’autre fils et la fille. Au fond, on entendait toujours des coups sourds frappés de plus en plus vite contre la paroi du cercueil, mais ils perdirent vite en intensité car le villageois qui tenait maintenant la pelle avait accéléré le rythme et c’étaient des pelletées entières qu’il jetait maintenant avec rage dans la tombe. Comme les suivants l’imitèrent, le trou se retrouva bientôt à moitié rebouché. Un grand silence se fit soudain et le prêtre, magnanime, fit encore un signe de croix, puis il s’inclina devant Marie, la veuve, et reprit le chemin de son église, la tête déjà occupée par son voyage à Lourdes.

Le soir, entre voisins, on parla de Victor bien entendu. Certes, on ne  l’avait pas beaucoup aimé et il était clair que sa disparition en arrangeait plus d’un, mais enfin, mourir si jeune, en plein bois, d’une crise cardiaque… Le pauvre, quand même !

(FIN) 

 

Littérature 

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06/11/2014

Un enterrement pas ordinaire (4)

Plus personne ne pensait à aller manger. Au contraire, tout le monde était dehors et attendait. Les conversations, cela va sans dire, allaient bon train. Certains ricanaient : et si Victor s’était perdu ? Lui se perdre ? Allons donc ! Il connaissait les bois comme sa poche. D’autres penchaient plutôt pour l’aventure galante (enfin, quand je dis « galante », c’est une manière de parler, car on connaissait la brutalité du personnage envers la gent féminine et sa manière prompte et directe de régler le problème du désir quand il croisait une personne de l’autre sexe). Ou peut-être avait-il été invité à dîner par un promeneur rencontré par hasard ?  Si ça se trouvait, en ce moment, il était en train de se régaler à trente kilomètres d’ici dans une auberge renommée, pendant que tout le monde faisait le pied de grue à l’attendre. C’est alors que quelqu’un de plus pessimiste lança une hypothèse à laquelle personne n’avait pensé mais qui était pourtant vraisemblable : Et s’il avait blessé quelqu’un avec son fusil ?  Cela n’était jamais arrivé, mais à force de tirer dans tous les sens, une balle perdue aurait très bien pu atteindre quelqu’un. Eh quoi ? Cela voulait dire qu’il était en train d’enterrer sa victime et de dissimuler son crime ? Tout le monde se regarda, consterné. Un crime, cela impliquait une enquête, et une enquête, cela supposait des gendarmes et un juge d’instruction, bref beaucoup d’ennuis en perspective. On allait venir fouiner dans votre vie privée, il allait falloir se justifier sur tout, sans parler des journalistes qui allaient débarquer… Et tout ça une fois de plus à cause de ce satané Victor ! Si au moins il avait pu se trouver un homme assez hardi dans le village pour s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, cela aurait peut-être mieux valu.

On en était là de la discussion quand le quatre-quatre du fils arriva à toute vitesse. Il freina brusquement et s’arrêta dans un nuage de poussière, tout à fait comme au cinéma. « Venez-vite, s’écria-t-il, le père s’est trouvé mal.» Victor ? Malade ? On n’avait jamais vu cela ! Et c’était bien la dernière chose à laquelle on aurait pensé ! Il y eut un instant d’hésitation mais la curiosité, plus que la compassion, l’emporta très vite. Les hommes se précipitèrent vers les voitures et c’est au moins dix véhicules qui s’élancèrent à la queue leu leu vers le bois.

Après une petite demi-heure, ils étaient de retour, roulant au pas cette fois. Le reste du village était là, qui attendait, et un grand silence se fit quand on les vit arriver. Une à une les voitures se garèrent et les hommes en descendirent sans un mot. Puis on ouvrit le haillon arrière d’un des quatre-quatre et on en retira Victor en le tirant par les pieds. Quatre forts gaillards l’attrapèrent comme ils purent, qui par un bras et qui par une jambe, et on le déposa inanimé sur les marches de l’église. Le silence était impressionnant et tout le monde regardait cette masse inerte et corpulente qui gisait sans connaissance là où d’habitude on entassait les sangliers.

« Qu’est-ce qu’il a ? » se hasarda à demander un gamin. « Il y a qu’il est mort, tiens », répondit un de ceux qui venaient de porter le corps de Victor. « Ya pas à s‘y tromper. Regardez : il ne  respire plus, on ne sent plus battre son cœur et il garde les yeux grands ouverts. » Un murmure parcourut la foule. Victor ? Mort ? La nouvelle semblait tellement incroyable qu’on avait peine à y croire. Non, ce n’était pas possible ! D’abord il n’était pas si vieux et puis c’était une vraie force de la nature. Comment avec un tel tempérament aurait-il pu mourir ? On s’approcha de la chose inerte qui gisait sur les marches. On se pencha et les plus hardis se mirent à toucher le corps, à lui donner de petits coups, pour voir s’il allait réagir. Mais Victor ne réagissait pas. Il restait là, comme une masse informe, écrasé sous son poids, les yeux grands ouverts qui ne regardaient plus rien.

-Il faudrait un médecin, avança quelqu’un.

-Y a pus besoin de médecin, tu vois quand même ben qu’il y a pus rien à faire. Qu’est-ce que t’veux qui fasse ton médecin ?

-Ben, au moins constater le décès.

On se regarda, interloqués. Constater le décès ?

- Ben oui, quoi, c’est une démarche légale. Quand quelqu’un est mort, il faut un spécialiste pour dire qu’il est mort. »

L’instituteur opina du chef et le maire dit qu’en effet on ne pourrait rien faire sans l’avis du corps médical. Alors quelqu’un courut chez lui pour téléphoner au médecin le plus proche. Evidemment, il n’habitait pas la porte à côté et il fallut bien une heure pour le voir arriver dans sa grosse Mercedes noire. Visiblement contrarié d’avoir dû quitter à cette heure indue son petit intérieur douillet, il demanda dans quelle maison se trouvait le défunt. On lui montra d’un geste la masse énorme de Victor qui gisait toujours sur les marches de l’église. Un peu choqué par ce manque de respect envers un homme qui quelques heures plus tôt était encore en vie, il s’approcha lentement de la dépouille. Ensuite il se pencha, écarta les paupières pour voir le fond de l’œil, sortit un stéthoscope de sa poche et ausculta le cœur par-dessus les vêtements (sans doute pensa-t-il qu’il eût été par trop indécent de déshabiller le mort devant toute cette foule qui se pressait autour de lui). Ensuite il se releva et murmura ces mots que tout le monde allait répéter la nuit durant : « Mort par arrêt cardiaque, il n’y plus rien à faire. » Ensuite, il sortit d’une autre poche un stylo en or ainsi qu’un petit carnet et rédigea quelques mots, d’une écriture lente et sûre. Puis il tendit le bout de papier au maire :

 - Voilà votre permis d’inhumer. Pour le reste, le registre de la population et toute la paperasse, c’est votre affaire, n’est-ce pas ? 

-Oui, oui, ne vous tracassez pas, docteur, on va s’occuper de tout. C’est que monsieur Victor, c’était quand même quelqu’un. D’ailleurs son père avait été mon prédécesseur à la mairie et…

-Oui, je sais. Mais pour quelqu’un d’important, vous n’allez quand même pas le laisser là ?

Et il désigna d’un geste le parvis de l’église où gisait toujours la masse sombre du corps sans vie de Victor.

- Non, bien sûr, mais c’est que..

Le docteur lui tourna le dos et se dirigea vers sa voiture.

-Pour ma facture, je vous la ferai parvenir demain par porteur.

La Mercedes démarra et il y eut un grand silence. Puis on se regarda, interloqué. Maintenant que les villageois étaient entre eux  et que le décès de Victor était certain puisque écrit noir sur blanc sur un papier, la conscience de sa disparition commença à se former dans les esprits. C’était à peine croyable. Celui qu’on redoutait, celui qui tyrannisait le village depuis des années, était mort. Une sorte de soulagement s’empara de la foule. On se sentait revivre !

littérature

01:29 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : littérature