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20/10/2014

Un enterrement pas ordinaire

La grosse Land Rover a traversé la place du village, a contourné l’église, puis s’est dirigée à vive allure vers la forêt. Du coup, sans plus attendre, tout le monde a rappelé ses chiens. On était en automne, un dimanche, et forcément chacun savait à quelle occupation monsieur Victor allait s’adonner. Il allait chasser, pardi ! D’ailleurs pour ceux qui en auraient douté, la présence de trois grands fusils sur la lunette arrière du véhicule ne laissait planer aucun soupçon.  Sa casquette verte et sa veste de camouflage achetée dans un stock américain non plus. Il fallait donc se méfier Non pas que monsieur Victor fût un mauvais chasseur, au contraire, il visait terriblement bien, mais il ne tolérait pas qu’on vînt le déranger et le moindre animal domestique qui croisait son chemin, fût-il celui de son voisin, était impitoyablement abattu d’un coup de fusil.

Personne n’osait rien dire, évidemment, puisque c’était monsieur Victor. Il faut dire que c’était le fermier le plus riche de la région et qu’il possédait à lui seul plus de deux cents hectares. Sa fortune ne lui était pas tombée du ciel. En effet, avant lui son père était déjà le plus éminent notable du village. Non pas qu’il brillât par ses diplômes, mais il était parvenu à faire rapidement fortune dans l’élevage des bovins, ce qui lui avait permis tout naturellement d’occuper le poste de maire du village pendant plus de trente ans et même d’être plusieurs fois candidat aux législatives. Quand il était mort, on lui avait fait un enterrement en grandes pompes et même le préfet, pourtant socialiste, avait délégué un adjoint pour le représenter lors de la cérémonie religieuse qui dura plus de deux heures. Afin que nul n’oubliât le prestige du défunt, son fils Victor lui avait fait érigé au cimetière un véritable mausolée qu’on venait admirer des quatre coins du canton, de préférence aux beaux jours.

Une fois son père enseveli dans son caveau, Victor n’avait pas perdu son temps. Tout d’abord, il avait délaissé avec dédain les charges politiques que tout le monde était prêt pourtant à lui accorder. En effet, il lui suffisait de prendre la tête du parti catholique, poste qui semblait lui revenir de plein droit, et il aurait à coup sûr remporté les élections. Mais non, il n’avait pas voulu de tout cela et s’était contenté de placer à la mairie un ami proche (lequel allait vite se montrer particulièrement vindicatif pour défendre ses intérêts) et s’était résolument tourné vers l’élevage bovin. Comme il avait de l’argent, et pas un peu, il avait fait venir sur ses terres tous les spécialistes du moment, depuis les représentants des firmes d’engrais jusqu’aux agronomes de renom, en passant par le doyen de la faculté vétérinaire. Petit à petit on l’avait vu moderniser ses installations. Des hangars tout neufs avaient surgi de terre, des tracteurs énormes s’étaient mis à parcourir ses champs, tirant des engins qu’on n’avait jamais vus dans la région, et de nouvelles clôtures électrifiées avaient fait leur apparition. Bientôt, l’herbe sembla être plus verte dans ses prairies et ses bottes de foin plus grosses et de meilleure qualité. Ensuite il liquida tout son cheptel, constitué de la race locale, pour faire venir des vaches et des taureaux énormes, qu’il était allé dénicher Dieu seul sait où. Toujours est-il que lorsque ce bétail se mit à brouter la bonne herbe verte des prairies de Victor, il se développa à une vitesse inimaginable, au point que les bétaillères n’arrêtaient plus de faire la navette entre le village et l’abattoir. Du coup, l’argent gagné permit d’acheter d’autres prairies, puis d’autres encore et c’est comme cela qu’en quelques années la moitié de la commune se retrouva appartenir à un seul homme.

N’allez pas croire pour autant que ce fut toujours facile. Non, Victor (Monsieur Victor comme on l’appelait maintenant) avait parfois dû se battre avec quelques propriétaires récalcitrants, qui ne voulaient pas vendre leurs parcelles, surtout si elles étaient composées de riches terres limoneuses bien exposées au soleil. Mais bon, un peu d’argent glissé sous la table, un petit scandale sexuel qu’on menaçait de révéler au grand jour, un peu d’intimidation (plusieurs villageois avaient retrouvé au petit jour des balles de chevrotine dans le bois de leurs volets) et puis quelques bons procès bien menés avaient convaincu les paysans les plus têtus. Ensuite, comme c’est toujours le cas, plus personne n’avait osé broncher ni faire la moindre allusion sur la manière dont toutes ces terres s’étaient retrouvées dans les mains de la même personne. Au contraire tout le monde s’était mis à se montrer exagérément poli avec Monsieur Victor et l’abbé lui-même, du haut de sa chaire, n’hésitait pas à vanter les mérites de cet homme brillant lors de ses sermons du dimanche. Il faut dire que les dons en nature et en espèces que recevaient le presbytère et la fabrique d’église devaient sans doute y être un peu pour quelque chose, mais que voulez-vous, on a beau être prêtre, on n’en est pas moins homme et la couleur de l’argent avait corrompu de plus éminents ecclésiastiques au cours de l’Histoire.

Mais si on respectait, du moins extérieurement, Monsieur Victor, ce s’était pas seulement pour son, argent. Non, c’était surtout à cause de son caractère irascible. En effet, une fois qu’il avait eu multiplié par cinq la fortune de son père, il s’était senti le roi de la contrée. Il s’était donc mis à regarder tout  le monde avec un mépris évident et tout qui ne le saluait pas assez vite ou avec une espèce de réticence dans le geste, se retrouvait bientôt apostrophé verbalement, quand le pauvre n’était pas carrément plaqué contre le mur le plus proche. En effet, je ne l’ai pas encore dit, mais Monsieur Victor avait une force herculéenne et il savait l’utiliser quand il estimait qu’on lui manquait de respect. Même les enfants avaient déjà reçu des cailloux et plus d’un était rentré chez lui les joues ou le dos en sang. Mais que voulez-vous qu’on y fît ? Dénoncer les faits aux gendarmes ? Il n’y fallait même pas songer. D’abord la gendarmerie la plus proche était à vingt-cinq kilomètres et on avait autre chose à faire qu’à aller attendre dans un bureau qu’un fonctionnaire en képi prît votre déposition. Mais surtout chacun savait que cela n’aurait servi à rien du tout car bien entendu Monsieur Victor avait des relations jusqu’à la Préfecture et même au tribunal. Sans compter qu’une fois l’affaire classée, on se serait retrouvé devant la juste colère du notable attaqué lequel, en véritable despote qu’il était, n’aurait pas hésité à abattre trois de vos vaches en plein midi ou à envoyer quelques voyous rudoyer votre femme un jour où elle se serait retrouvée seule à la maison. Cela s’était déjà vu et même si c’étaient là des choses dont on ne parlait guère, tout le monde savait qu’il y avait déjà eu au moins quatre viols dans la commune. Dans un village de trois cents habitants perdu en pleine campagne, cela faisait quand même beaucoup.

Bref, on respectait donc Monsieur Victor en partie pour son argent et en partie parce qu’on avait peur de lui, tout simplement. Aussi, quand on le voyait passer, l’œil vif et la cinquantaine arrogante, on soupirait en pensant que son père ne s’était pas éteint avant ses quatre-vingt-huit ans, ce qui laissait encore pas mal de temps avant que le village puisse se réunir au cimetière devant le fameux mausolée.

Photo personnelle

littérature

21:13 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature

Commentaires

Ho ho, que va-t-il donc se passer avec ce très sympathique Monsieur Victor ?

Écrit par : Michèle | 21/10/2014

En tout cas j'aime bien ce texte au style alerte, très enlevé, et on a envie d'avoir la suite...

Écrit par : Michèle | 22/10/2014

Je réalise qu'il n'y aura sans doute pas de suite et que ce peut être une courte nouvelle.
C'est le titre qui m'a trompée. Je l'ai interprété trop étroitement. En fait c'est toute une tradition qui a été enterrée par la financiarisation :) l'appât sans fin du profit...

J'ai aimé ce passé composé du début. La scène qu'il a installée.

Écrit par : Michèle | 23/10/2014

@ Michèle : Si, si, il y aura une suite. Mais comme d'habitude, elle n'est qu'en partie écrite. Et comme par ailleurs j'ai un boulot, j'ai peu de temps ;))

Écrit par : Feuilly | 23/10/2014

Oh mais ce n'était pas un reproche, ni de l'impatience. J'ai eu un doute tout à coup, parce que tu ne disais rien (et quand il n'y a rien à dire on se tait évidemment :).

On n'est pas pressé, et je suis contente qu'il y ait une suite (en train de s'écrire, puisque c'est comme ça que tu travailles :)

Écrit par : Michèle | 23/10/2014

@ Voilà : voilà, la littérature en ligne, c'est comme la culture potagère, cela apprend à être patient :))

Écrit par : Feuilly | 23/10/2014

La différence avec le jardin potager c'est que, au moins, tu profites un peu de la pousse et est quelque peu récompensé...:))
Le point commun serait dans l'éphémère.
Bref. Voilà une veine d'écriture que j'affectionne particulièrement;

Écrit par : Bertrand | 24/10/2014

C'est vrai, sur les blogues l'écriture est éphémère. Or qu'on le veuille ou non, écrire est une démarche qui vise à l'éternité, car c'est une manière de conjurer la mort en espérant que les écrits resteront après nous. Encore une illusion, bien entendu.

Écrit par : Feuilly | 24/10/2014

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