13/05/2013
De l'édition
Quand j’ai envoyé mon premier manuscrit (il s’agissait d’un recueil de nouvelles) à un éditeur, j’étais encore bien naïf, m’imaginant qu’avec un peu de chance il pourrait déboucher sur une publication. L’éditeur en question (en l’occurrence, c’était une éditrice) mit un an et demi pour me répondre … qu’elle ne publiait jamais de nouvelles d’un inconnu.
Un peu furieux, je lui fis aussitôt la remarque par courriel que ce n’était pas la peine d’attendre un an et demi pour me dire ce qu’elle aurait tout aussi bien pu me dire le premier jour.
Curieusement, elle me répondit, m’expliquant que les nouvelles ne se vendaient pas, qu’elle ne consentait à en publier que si elles avaient été écrites par ses auteurs « maison » et encore, bien à regret et en trichant (en donnant comme titre général au livre le titre de la première nouvelle, mais en se gardant bien de dire qu’il s’agissait d’un recueil de plusieurs récits. Bref, elle essayait tant bien que mal de faire passer pour un roman ce qui n’en était pas un).
Perfide, elle m’expliqua que pour les nouvelles, il fallait mieux d’abord passer par des publications en revue, pour se faire connaître. Et comme par hasard, elle s’occupait justement d’une revue… J’ai vite compris qu’il fallait être abonné si on espérait voir un jour son texte accepté. Je me suis donc abonné (je vous ai dit qu’à l’époque j’étais encore complètement naïf, à la limite de la sottise). Pendant un an j’ai donc reçu cette revue où je retrouvais les noms de tous les écrivains connus de ma région (je devrais dire « connus régionalement », pour mieux me faire comprendre). Vous voyez, il s’agissait de ces personnes invitées à toutes les réceptions locales, tous les vernissages de peinture, toutes les soirées culturelles organisées par quelque politicien en mal d’être élu, etc. Bref, des gens fort connus par leur nom (dans ma région toujours), mais dont j’aurais été bien incapable de citer le titre d’un livre.
Néanmoins, un an passa et, après avoir renouvelé mon abonnement, le temps me sembla venu de proposer l’un ou l’autre texte. Inutile de dire que je ne reçus jamais aucune réponse, pas même un petit accusé de réception. Manifestement, pour entrer dans la revue qui permettrait de me faire connaître, il fallait d’abord être connu… Passons. Pourtant, lorsque je lisais les textes de certains heureux élus (textes très courts qu’ils avaient dû composer entre deux cocktails et trois réceptions mondaines), ceux-ci ne me semblaient pas si extraordinaires que cela. Comme un thème était imposé pour chaque numéro de la revue, il m’est même arrivé de retrouver des textes qui ressemblaient étrangement aux miens. Non pas qu’il y ait eu plagiat, non, du tout, mais inévitablement, quand on écrit tous sur le même sujet, il arrive qu’on dise à peu près la même chose et dans les mêmes termes.
Je n’oserais dire que mes textes étaient meilleurs que les leurs (ce serait afficher une terrible vanité qui heureusement n’est pas dans ma nature), mais honnêtement je dirai quand même que je ne voyais pas en quoi les écrits de ces célébrités locales surpassaient les miens au point qu’on les préférât pour les insérer dans la fameuse revue. Bon, vous me direz que je suis mal placé pour juger et que ma réaction est celle d’un débutant jaloux du talent des autres. C’est possible et je n’insisterai donc pas sur ce point.
En attendant, le temps passait et j’avais déjà envoyé un deuxième manuscrit à l’éditrice qui tenait la revue. C’était un roman, cette fois. Puisqu’elle aimait cela, elle allait être servie !
(à suivre).
16:04 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (19) | Tags : littérature
Commentaires
Tu as cet avantage sur moi de savoir dire les choses sans te mettre en colère. Et, ma foi, ça fait du bien de pouvoir sourire de ses propres déconvenues.
Nous vivons dans un monde fabriqué sur et par des réseaux, dans quelque domaine que ce soit. Là, apparemment c'était un réseau mondain et mercantile, mais, même dans ceux qui affichent honnêteté, culture et savoir-faire, il y a quand même une entrée réseau.
Je l'ai vérifié. Hélas !
Écrit par : Bertrand | 14/05/2013
Ce qui est vrai de la politique tout court l'est aussi de la politique culturelle.
S'il faut écrire tout en renonçant à l'édition, cela pose la question de savoir pour qui on écrit. C'est cela, au fond, la vraie question.
Qui ouvre une boite de Pandore.
Écrit par : solko | 14/05/2013
Oui, c'est la vraie question. Elle a beaucoup de réponses -ersatz, mais rarement justes.
Je voudrais écrire pour être publié car pour être lu. Je n'ai pas d'autres ambitions en la matière, mais quelle ambition !
Écrit par : Bertrand | 14/05/2013
@ Solko : pour qui écrit-on ? Internet offre au moins cet avantage qu'on peut être lu. Soyons honnête : si j'étais édité, le nombre de lecteurs qui achèteraient le livre n'atteindrait peut-être pas celui des lecteurs de ce blogue-ci (qui n'en a pas forcément beaucoup comparé à d'autres). Par contre, ce qui manque toujours, c'est la consécration. Je veux dire que n'importe quelle grand-mère qui raconte sur son site la visite de ses petits enfants ou n'importe quel ado de 14 ans qui raconte en argot de jeune sa dernière virée en boîte se retrouvent être des "écrivants" au même titre que moi. Seul un éditeur qui accepte votre manuscrit peut faire de vous un écrivain aux yeux de la société. On ne sort pas de là.
Écrit par : Feuilly | 14/05/2013
Un écrivain est quelqu'un qui a une voix, dont la singularité infuse ce qu'il écrit, façonne sa langue, son style. Si son écriture est impersonnelle, ce qu'elle porte s'en trouve banalisé, appauvri.
Écrit par : Michèle | 14/05/2013
Écrit par : Michèle | 14/05/2013
Bernard Lahire, dans son livre "La condition littéraire, la double vie des écrivains", ne dit pas autre chose. Il explique que si j'étudie le droit ou la médecine, je me retrouve juriste ou médecin. La société me donne un salaire pour cela. Mais il n'y a pas d'école d'écrivains (heureusement !). Il y en a pourtant pour apprendre la musique (conservatoire) ou la peinture (académie). Donc, la seule manière pour que la société me reconnaisse comme écrivain, c'est d'être publié. Je peux avoir 20 manuscrits excellents dans mes tiroirs, au yeux de mon voisin, cela ne représente rien. D'autant que j'ai forcément un autre métier (car même si j'étais édité, je ne pourrais prétendre vivre de ma plume). Alors ce même voisin voit en moi un professeur, un fonctionnaire, un jardinier (selon le métier officiel que j'exerce) qui passe son temps à gribouiller. Les années passant et la publication ne venant pas, il finit par me regarder avec condescendance. Par contre, si j'écris sur commande un livre pour la collection Harlequin, même si cela n'a aucun intérêt, alors, oui, aux yeux de ce voisin je suis un écrivain. Mais pas encore aux yeux des gens lettrés. Eux ils veulent que je sois édité à la NRF.
Voilà ne gros ce qu'explique Bernard Lahire dans son livre.
Écrit par : Feuilly | 14/05/2013
Ce que pensent les autres, ce qu'ils croient... Le plus dur finalement, c'est de savoir ce que soi-même on veut et d'y consacrer toute son énergie. C'est en tout cas ainsi pour moi.
Écrit par : Michèle | 15/05/2013
Sans quoi nous serions des fous à vouloir que nos manuscrits soient imprimés et, surtout, distribués. Car faire un livre, le premier imbécile venu qui a deux sous à dépenser peut le faire.
Tu fais une maquette, tu payes un imprimeur et tu peux montrer ça à tes copains et à tes voisins... Tu peux confidentiellement te targuer d'être un écrivain.
Nous voulons être édités parce que nous voulons êtres distribués. LUS.
Et rien, même si je disais le contraire en 2008, 2009 et 2010,( il n'y a guère que les abrutis pour ne jamais dévier de leurs convictions parce qu'ils font l'économie de les frictionner à la réalité et ont ainsi une foi de charbonnier) ne peut remplacer, du point de vue de l'esthétique sociale et de la satisfaction du cœur, que son travail soit mis en livre et non sur blog ou sous fichier numérique.
Une bière sans alcool n’enivre pas.
Écrit par : Bertrand | 15/05/2013
Charles Juliet s'est obstiné à écrire pendant près de vingt ans avant de commencer à être publié... Emilie Dickinson et Boulgakov n'ont pas été publiés de leur vivant...
Combien de souffrance à ne pas voir son travail reconnu, qui peut conduire au ressentiment, au cynisme, à l'agressivité, au refus, à l'isolement, ou au contraire interdire toute défense, toute réaction, toute échappatoire. Maintenir dans la détresse, broyer et laminer, faire perdre le sens de son identité.
Écrit par : Michèle | 15/05/2013
Écrit par : Michèle | 15/05/2013
Écrit par : Bertrand | 15/05/2013
Donc, je peux en effet m’autoproclamer écrivain, mais tout le monde va rire quand je dirai que tous les éditeurs ont refusé mes textes, non ?
Alors je pourrais tricher, oui, et faire de l’autoédition ou même du compte d’auteur (qu’on m’a déjà proposé). Mais je saurais que j’aurais triché et outre le fait que le livre ne serait pas diffusé, à mes propres yeux je n’aurais reconnu aucune reconnaissance.
Le paradoxe, c’est qu’on publie n’importe quoi (et entre nous nous savons que le fait d’être édité n’implique pas d’office que l’œuvre soit de qualité). Donc, l’institution qui pourrait me sacrer écrivain (l’éditeur) ne m’offre pas encore une garantie de la qualité de mes textes. Mais je dois passer par elle.
Quant au public, ce qu’il voit, lui, c’est le livre. Il se dit que si un éditeur a publié ce texte-là, c’est qu’il est bon. Et il le lit. Et plus il y a de monde qui le lit, plus il croit que c’est un bon livre (or nous savons que le nombre de lecteurs n’est pas non plus un critère de qualité. Voir Nothomb, Lévy et autres …)
Malheureusement, même celui qui a la chance d’être édité par un vrai éditeur sérieux (et je pense au Zozo de Bertrand) n’est pas encore tiré d’affaire. En effet, son livre est resté quelques semaines dans les libraires, puis il a été retiré. A part les intimes et les connaissances, plus personne n’ira le réclamer. Pour que cela soit différent, il aurait fallu passer à TF1 et vendre 10.000 exemplaires la première semaine. Or c’est impossible. Ou alors il faut des relations (ce qui, de nouveau, n’a rien à voir avec la qualité du texte).
Quant à Boulgakov, je ne sais pas comment il se voyait, mais cela a dû être dur pour lui. D’autant que ses manuscrits auraient pu ne jamais être publiés, finalement. Personne alors n’aurait dit qu’il avait été un écrivain. Et pourtant…
Écrit par : Feuilly | 15/05/2013
Il y a aussi un autre problème par les temps qui courent et je le disais à Stéphane en commentaire sur l'Exil :
Récemment, un éditeur, petit mais bien connu, me disait : "Ce que vous avez fait est bon et ça me plaît. Malheureusement je suis dans une telle situation du point de vue de ma trésorerie, que je ne peux pas envisager de prendre un autre auteur à mon catalogue"
Au moins, dans ce cas-là, même si on avance pas d'un pouce, les choses sont claires, à supposer que la réponse eût été honnête.
Pour Zozo, oui, 1200 exemplaires vendus en quatre ans ! Ce n'est pas avec ça que tu peux sortir le tête de l'eau. D'autant plus qu'un livre qui marche relativement bien ne veut pas dire que le suivant va suivre le même chemin. Géographiques a été un fiasco ( trois cent exemplaires) et pourtant, moi, je le considère supérieur à Zozo, d'un point de vue littéraire. On m'a même dit à son propos que je n'avais jamais si bien écrit.
Alors...
Écrit par : Bertrand | 15/05/2013
Écrit par : Bertrand | 15/05/2013
Écrit par : Christian Cottet-Emard | 16/05/2013
Écrit par : Feuilly | 17/05/2013
Moi, j'imagine volontiers un recueil de ces textes que tu écris -sur le français ou les langues romanes - ou même l'actualité. Je ne sais pas si un éditeur marcherait, (ainsi, j'ai cru que les animateurs d'ateliers d'écriture aidaient leurs participants à éditer, mais non! Ils s'éditent les uns les autres, entre animateurs d'ateliers d'écriture !!!)
Publier en auto-édition, pourquoi pas? L'ennui est qu'il faut faire toute mais alors là, toute sa promo soi-même !
Et puis, être écrivain, chez nous, ça signifie quoi ? Tu publies un livre, deux livres et s'il t'arrive un malheur, tu es immédiatement oublié ! Tu n'es plus écrivain, tu n'es plus rien...
Je pense que ce qui marche, c'est un coup du hasard. Un éditeur te rencontre, et te fait une commande... C'est comme cela que Maurice Denuzière a commencé, c'est toute la genèse de sa saga "Louisiane". Primitivement, c'était une commande pour un livre sur ses notes sur la Louisiane. Il en a fait un roman, son éditeur lui a fait une promo d'enfer, et le succès (mérité je trouve) est venu. Mais tu vois, à l'origine, c'était tout de même un journaliste du Monde (donc, il avait un réseau de relations) et c'était bel et bien une commande...
Ce que j'ai publié (mon guide Bruxelles ville d'humanisme - et "Images de la citoyenneté au féminin") c'était aussi des commandes -pour la laïcité. Ca a eu du succès, enfin, pour le premier, le deuxième n'a jamais été beaucoup vendu je crois (je ne suis pas une Femen, moi!) Et puis après? J'ai publié ça et maintenant? Je suis une invalide oubliée du monde, qui vivote en compagnie d'un dessinateur de BD tout aussi anonyme...
Et ma foi, ça ne m'empêche pas d'être heureuse (bien que, je n'aie pas tout à fait renoncé, quelque part, je crois que je rêve encore...)
Écrit par : Pivoine | 25/06/2013
Ce qui marche, c'est en effet le hasard. Souvent, c'est l'éditeur qui vient vous demander un livre traitant de ceci ou de cela. Mais pour cela il faut déjà être reconnu (journaliste au Monde, etc.)
Écrit par : Feuilly | 29/06/2013
Les commentaires sont fermés.