17/05/2008
Réponse à un sage qui se croit apolitique.
Suite aux remarques de Pierre Damiens, voici ma réponse:
Cher Monsieur, vous me présentez comme un idéologue victime de ses a priori. Sachez tout d’abord que je ne suis d’aucun parti, si ce n’est du mien et que je trouve regrettable qu’on ne puisse défendre le sort de ses contemporains (d’un point de vue disons humaniste et social) sans se voir aussitôt taxé de marxiste ou de communiste primaire. De tels reproches sont un peu faciles et tendent à prouver que les œillères ne sont pas du côté que vous dites.
Vous affirmez que vous vous situez au-delà du clivage gauche-droite et que des questions comme celles de l’identité culturelle, de la Nation ou de la souveraineté « transcendent les clivages politiques classiques. » Sans doute. Mais le fait d’insister sur ce point (revendiquer votre neutralité) tout en me reprochant d’avoir une vision de gauche (attitude qui, de votre point de vue, semble confiner à la bêtise), tend déjà à prouver que vous n’êtes pas si neutre que cela. Vos critiques répétées à l’encontre de la gauche et vos remarques mesurées envers la droite vous positionnent d’office dans un camp. Et ce n’est pas moi qui vous classe dans ce camp, c’est vous qui le faites vous-même.
Certes, en philosophant d’une manière que vous présentez comme objective, vous croyez sortir des sentiers battus. Mais cette défense systématique de l’intégrité de la Nation vous classerait au mieux du côté d’un gaullisme de bon aloi, au pire du côté d’une droite très très à droite.
Si je m’exprime de la sorte, vous allez me reprocher une nouvelle fois d’établir des catégories commodes. Permettez-moi tout simplement d’être sur mes gardes et de me méfier de ces loups qui se disent aussi blancs que les brebis qu’ils s’apprêtent à manger.
Vous dites « toujours jauger une idée en fonction de ses effets, non de ses intentions. » Attention tout de même. Il est toujours bon de connaître l’intention première, même si celle-ci ne donne pas toujours l’effet escompté. Prenons un exemple sur lequel, je crois, nous tomberons d’accord : celui de la guerre en Irak. Sous prétexte de terrorisme et d’armes de destruction massive, l’Amérique s’est engagée dans une guerre dont elle ne voit pas la fin. Fallait-il prendre pour argent comptant la version de l’administration Bush et engager la France dans un conflit qui n’était pas le sien ? Chirac aurait-il dû suivre aveuglément et attendre ensuite les effets pour les analyser ? Non, bien sûr.
Alors, lorsque vous vous targuez de penser plus librement que moi, je vous en félicite, bien entendu, mais je vous donne cependant ce conseil : ne soyez pas trop naïf et n’attendez pas toujours les conséquences d’une action pour savoir si vous deviez être d’accord ou non avec elle.
En fait, ce conseil est un peu ironique, je l’avoue, et je vois bien que lorsque vous êtes confronté à une idée émanant de ce que vous considérez comme la gauche, je vois bien, dis-je, que vous n’attendez pas longtemps avant de prendre position.
Vous me reprochez «l'hémiplégie de mon sens critique », ce qui est un peu dur à entendre. En gros, je percevrais clairement ce qui se trame dans « les officines qui mènent le monde » tout en faisant leur jeu.
Je ne vois pas en quoi je contribue à faire leur jeu en dénonçant leur action et en levant un coin du voile sur l’abrutissement des masses par les médias (voir mes propos contre Ockrent). En fait, nous tombons d’accord pour fustiger la mondialisation, qui appauvrit culturellement nos sociétés occidentales (et toutes les autres d’ailleurs), mais quand je regrette qu’elle appauvrit aussi les citoyens sur le plan économique, vous prenez vos distances en me taxant de gauchiste. Et quoi ? Vous voulez me faire porter la statue de Jeanne d’Arc avec les adeptes du Front national et m’obliger à ne parler que de la grandeur de la France ? « Travail, famille, patrie », telle est votre devise ? Non, je ne vous ferai pas cette injure. D’ailleurs vous réfuteriez mes propos aussitôt puisque vous vous dites apolitique.
Mais ce qui m’intéresse, moi, ce sont les gens, beaucoup plus que l‘idée abstraite de patrie. Je vais vous surprendre, mais un de Gaulle, dont je pourrais en fait dire autant de mal (la grandiloquence du personnage, son mépris aristocratique envers la « chienlit » de mai 68, etc.) que de bien (son rôle exemplaire pendant la guerre, qui a empêché que la France ne soit démantelée par le vainqueur : les départements du N et du N-E devaient former un nouvel état tampon avec le Benelux), peut me séduire quand il affirme qu’il faut noyer le communisme dans le bien-être de tous. Autrement dit, en faisant bénéficier tous les citoyens de la reprise économique et pas seulement quelques-uns, il se montrait digne d’être un chef d’état, beaucoup plus, en tout cas, que les tenants du néolibéralisme actuel, qui ne travaillent que pour les intérêts de quelques-uns. Donc, même si de Gaulle veut par ce moyen combattre le communisme qu’il exècre à peu près autant que vous (visée politique, donc), au moins offre-t-il aux gens une alternative intéressante (vous le voyez, je juge sur les effets, non sur les intentions).
Donc, pour revenir à la mondialisation, ce qui me dérange dans cette affaire, c’est moins le mélange des cultures (même si comme vous je suis fort attaché à la mienne) que le fait d’ériger le commerce (ce vol organisé des plus faibles) en modèle de société. Des mélanges (culturels ou raciaux) il y en a toujours eu. N’en sommes-nous pas les premiers héritiers avec la civilisation gallo-romaine ? J’en profite d’en être arrivé là pour répondre à certaines de vos remarques qui m’ont fort dérangé.
Si je vous ai parlé des « hordes germaniques abruties », ce n’est pas en fustigeant une race particulière, comme vous semblez le croire, mais un état de développement. Ces peuples germaniques, Duby, que j’ai bien lu, nous le montre fort bien, en étaient au stade du pillage organisé pour subvenir à leurs besoins. Nous avons donc affaire à des chasseurs cueilleurs évolués qui trouvent dans la rapine la réponse à leurs besoins de subsistance. Je n’ai porté sur ce point aucun jugement de valeur, me contentant de dire que l’Occident avait bien dû subir ce fléau et l’assimiler avant de se redresser.
Quant au monde arabe, je vous trouve bien prompt à le fustiger. Bien sûr que je connais Constantinople et son héritage gréco-latin. Brillante civilisation particulièrement malmenée par nos croisés, soit dit en passant (ce que vous semblez oublier). Quant aux Turcs je vous ferai remarquer qu’ils ne sont pas de race arabe. Quant à la renaissance carolingienne, elle s’appuie essentiellement sur les moines irlandais, dignes héritiers des ecclésiastiques qui avaient fui la Gaule avec leurs livres lors des invasions germaniques. Charlemagne, on le sait, voulait relever le niveau intellectuel de son clergé et il est allé puiser à la source auprès de ceux qui avaient conservé un latin digne de celui de l’Antiquité.
Clichés les inventions arabes ? Même si ces peuples ont emprunté à d’autres les découvertes dont on leur attribue la paternité, au moins ont-ils servi à rassembler les connaissances et les ont-ils transmises à leur tour. Et vous ne pourrez nier que la civilisation de Al Andalûs ait atteint un haut degré de raffinement. Vous ne pourrez pas nier non plus que la philosophie et la médecine grecques aient été assimilées par le monde arabe. Voir dans la proclamation de cette vérité une stratégie manigancée par les antiracistes vous classe irrémédiablement dans une certaine catégorie de penseurs, celle de ceux qui aiment tenir des discours qui vont à l’encontre des idées reçues (ce qui n’est pas mauvais en soi, je l’ai déjà dit) dans le seul but de discréditer une nation qui ne leur est pas sympathique. Je ne vous accuse pas de racisme, loin de là, mais on dirait que votre acharnement à valoriser l’Occident et la France vous pousse à nier l’évidence, à savoir que d’autres peuples ont pu, à certaines époques, détenir eux aussi une culture enviable et non négligeable. Vous ne citez d’ailleurs jamais Averroès, dont les commentaires sur l’œuvre d’Aristote ont eu une influence majeure tant en Andalousie que dans le reste de l’Europe. En effet, par sa synthèse de la philosophie aristotélicienne et de la foi musulmane, il a tenté non seulement de concilier le domaine de la foi et celui de la raison, mais il a aussi contribué à répandre les cultures grecques et arabes en Occident. Mal vu dans son propre camp, c’est à ses traducteurs juifs qu’il doit d’avoir influencé le scolastique occidentale. Il a été traduit notamment par Michael Scot (à ne pas confondre avec Scot Erigène) Vous ne citez pas davantage Avicenne, dont acte.
Mais revenons à une période plus récente. Vous dites que selon moi «il y avait de bons motifs pour être communiste jusqu’en 1956, tandis qu’il n’y avait que de mauvaises raisons pour être fasciste ». D’abord je répondrai qu’il n’y jamais aucune bonne raison pour devenir fasciste. Ensuite, je préciserai qu’il y avait chez beaucoup une aspiration à une justice sociale qui croyait avoir trouvé dans le communisme une voie royale. Hélas, l’espoir se transforma vite en dictature. Les plus intelligents le virent à temps. Lisez ou relisez « Faux Passeports » de l’avocat wallon Charles Plisnier (prix Goncourt 1937) et vous aurez tout compris. Par ailleurs, c’est un peu lassant de toujours s’entendre dire qu’il ne faut pas avoir d’idées sociales puisque de toute façon celles-ci sont toujours récupérées par des personnes malintentionnées. Vaut-il mieux avoir des idées réactionnaires ?
Où avez-vous lu que je prône la dictature du prolétariat ? C’est votre seule peur qui vous fait parler ainsi, mais ce faisant vous vous trahissez. Vous n’êtes ni de droite ni de gauche ? En tout cas on a compris que vous n’étiez pas à gauche.
Personnellement, je ne colporte pas « des bobards visant à disculper les compagnons de route du PCF, ce temple légal de l’idéologie la plus criminelle à ce jour ! » Il y aurait beaucoup à dire sur le PCF, y compris dans son action en Espagne, où sa présence visait moins à combattre le fascisme qu’à éliminer les anarchistes présents sur le terrain (lire Michel Ragon, « La gloire des vaincus »)..
Pour la « grotte de Nouméa » il fallait évidemment lire « grotte d’Ouvéa », merci de le faire remarquer. Mais je ne sais pas où vous en déduisez que j’approuve plus le rôle de Mitterrand que celui de Chirac. D’abord il est évident qu’ils étaient d’accord tous les deux pour donner l’assaut, mais disons que Mitterrand a fait porter le chapeau à son rival politique. Dans cette affaire, je dis simplement que celui qui a opté pour le dialogue a obtenu de meilleurs résultats, peu importe son appartenance politique. Les Russes ont bien donné l’assaut d’un théâtre moscovite occupé par des Tchétchènes et ce fut une boucherie sans nom. Je ne vais quand même pas les approuver pour cela. Vous par contre, vous devriez, puisque vous vous félicitez par ailleurs de l’action « brutale mais néanmoins efficace des forces de l’ordre » à Ouvéa.
« Je pourrai rectifier ainsi toutes vos erreurs », dites-vous ailleurs. Vous me faites peur, on dirait un commissaire du peuple qui parle.
Par ailleurs, vous ne vous sentez pas coupable de l’esclavagisme, du colonialisme et des guerres qui ont émaillé notre Histoire. Mais moi non plus, à vrai dire. D’ailleurs mes ancêtres n’ont tiré aucun profit de ces événements dont ils ont été les victimes (guerre 40). Cela ne m’empêche pas de fustiger le colonialisme tout en sachant le remettre dans le contexte de l’époque car il est trop facile de condamner sans chercher à comprendre.
Quant à cette culture reçue en héritage et que vous défendez, votre attitude vous honore, certes et je vous suis dans cette voie, contrairement à ce que vous pourriez croire. Je suis même peut-être plus réactionnaire que vous sur ce sujet, allant jusqu’à défendre l’apprentissage de la culture classique (latine et grecque). Que voulez-vous, nul n’est parfait. Je précise tout ceci pour vous montrer qu’on peut défendre le peuple et la démocratie sans pour cela approuver la culture de masse qu’on nous impose de plus en plus. Je suis au contraire d’une grande exigence en matière d’enseignement et je déplore que les gouvernements de gauche n’ont fait que de la démagogie en abaissant le niveau des études sous prétexte de les démocratiser. Il eût fallu continuer à être exigeant tout en permettant à chacun de fréquenter l’école.
Voilà une opinion peu démocratique, que vous allez évidemment me reprocher, puisque seuls les bons élèves des classes défavorisées auront la chance d’obtenir un diplôme. Sans doute, mais en abaissant le niveau de l’enseignement, aucun jeune issu d’un milieu culturellement modeste n’aura la moindre chance de progresser. Notez en passant qu’un marxiste verrait dans mon point de vue une position scandaleuse : permettre aux enfants du peuple d’accéder à la culture bourgeoise et les encourager à le faire. Vous voyez que je suis moins irrécupérable que vous ne croyez.
Cependant je reste démocrate et votre postulat selon lequel le métissage « devient un mode politiquement correct d’ethnocide lorsqu’il est organisé sur une grande échelle » me choque profondément, je ne le cache pas. Est-il vraiment organisé, d’ailleurs ? Qu’est-ce qui pousse tous ces gens à débarquer chez nous si ce n’est la misère endémique qui règne chez eux ? Le système économique que nos sociétés occidentales ont mis en place a encore renforcé leur précarité (et c’est là, assurément, un des points noirs du colonialisme que d’avoir éradiquer des modes de productions indigènes pour mettre en place un système agricole dont nous sommes les seuls bénéficiaires). Aujourd’hui, la mondialisation économique porte le coup de grâce à ces peuples que l’on pousse à s’endetter outre mesure dans le but soit disant de se développer (alors que ceux qui y arrivent sont immédiatement mis à la raison, par les armes s’il le faut).
Je ne me sens pas coupable de cet état de fait, mais permettez-moi au moins de le condamner violemment puisque c’est ma propre civilisation (du moins sa part diabolique) qui l’a produit. Accepter cette injustice, ce serait se faire honte à soi-même.
Mais revenons à votre problème d’immigration de masse, lié effectivement à la criminalité et à la névrose sécuritaire qui l’accompagne. Ce n’est pas une question de race qui est ici en cause mais une question de milieu social, économique et culturel et vous le savez bien. Le problème, le seul en fait, c’est que ces populations immigrées arrivent en trop grand nombre, ce qui provoque leur cantonnement dans des espèces de ghettos lesquels génèrent à leur tour la violence. Il faudrait donc limiter l’accès au territoire mais accueillir dignement ceux qui y sont entrés. Je vois par contre que le sieur Sarkozy qui s’est fait élire en grande partie sur des questions sécuritaires continue à approuver l’arrivée de nombreux réfugiés (avec l’approbation du patronat qui voit d’un bon œil l’arrivée de cette main d ‘œuvre bon marché) tout en reconduisant aux frontières d’une manière arbitraire ceux qui se sont déjà implantés en France.
La concurrence interethnique dites-vous ? N’est-ce pas plutôt d’une concurrence économique dont on nous rabat les oreilles sans arrêt ? N’est-ce pas celle-ci qui fragilise des pans entiers de la population, y compris autochtone, les poussant petit à petit en dessous du seuil de pauvreté ?
De votre côté vous semblez rejeter la solidarité individuelle pour ne pas cautionner le système même de l’immigration. Désolé, mais vous trompez de cible. Attaquez-vous plutôt à ceux qui cautionnent un tel système. Il est vrai que nos politiciens ont fait leur carrière la-dessus. La gauche y voit une réserve d’électeurs et se donne bonne conscience tandis que la droite joue sur la peur de l’étranger pour se faire élire et renforcer la répression, en premier lieu contre les Français de souche (selon l’expression consacrée).
Vous voyez la solution dans « la communion entre les générations d’un même lignage. » Hélas, mais n’est-ce pas notre mode de vie urbanisé qui a fait se dissoudre ce tissu familial ?La gauche y a contribué, préférant développer la solidarité de type syndical, la droite n’a pas fait mieux en imposant des normes économiques qui détruisaient les petites exploitations familiales au profit des grands ensembles.
Le consommateur ultime est un individu seul, en effet, qui tente d’échapper à sa solitude en achetant de plus en plus de produits par ailleurs complètement inefficaces pour résoudre son problème.
« Préserver son identité culturelle, non par peur, non par égoïsme, non par frilosité, mais par amour des siens » Pourquoi pas ? Mais cela implique-t-il le rejet d’autrui ? Vous prônez la biodiversité humaine. J’espère que ce n’est pas pour rester bien à l’abri dans votre culture occidentale et conserver quelques peuplades bien typées aux quatre coins de la planète pour vous offrir un peu d’exotisme de temps à autre ? Non, je ne vous sens pas de cette trempe-là. Je vous vois en réel voyageur et je veux bien croire que vous avez essayé de comprendre les coutumes d’autrui sans vouloir à tout prix les incorporer. Si vous respectez ces différences, c’est déjà beaucoup.
« Ce qui m’a toujours ouvert les portes, jusque dans les recoins les plus improbables de notre vaste monde, c’est d’avoir toujours assumé mes origines, de n’avoir jamais singé les coutumes locales que je ne comprenais pas. » Cela ne me surprend pas et je vous crois sur parole. Mais ne peut-on être aussi « citoyen du monde » car l’homme est partout pareil, un drôle d’animal, en fait : homo homini lupus est.
« Ce n’est qu’en cultivant ses propres racines que l’on peut s’élever et peut-être parvenir, dans ses plus hautes aspirations, à rejoindre l’universel » Tout à fait. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais à la condition, cependant, de ne jamais mépriser les autres civilisations en se croyant supérieurs.
Ceci dit, il reste le problème de certaines coutumes qu’il nous est difficile d’absoudre (mutilations sexuelles, lapidations, etc.) Lévi-Strauss lui-même se demandait parfois s’il avait le droit de porter le regard neutre du scientifique sur certaines des coutumes qu’il étudiait.
Voilà, ce fut un plaisir de dialoguer avec vous. Dommage que vous ayez tendance à porter le débat sur le plan personnel plutôt que d’en rester au plan théorique des idées. Nous échangeons des concepts auxquels nous croyons. Une chose est de tenter de prouver que ceux de l’adversaire sont faux, une autre est de critiquer l’adversaire lui-même. Cela aussi s’appelle le respect et devrait être une attitude universelle.
00:51 Publié dans Actualité et société | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : société multiraciale
En réponse à ceux que l'altérité répugne (par Pierre Damiens)
Suite à l'article qui précède, Pierre Damiens a donné sa réponse (dans les commentaires et par courriel). Je la redonne ici, pour ceux qui ne l'auraient pas lue. J'ai juste modifié mon nom en le remplaçant par mon pseudo, comme il est de coutume sur ce blogue qui est le mien.
En réponse à ceux que l'altérité répugne (texte adressé au Stalker le 7 mai 2008, en réponse à l'article http://stalker.hautetfort.com/archive/2008/05/03/de-la-peur-que-certains-eprouvent-face-a-une-societe-reponse.html.)
J’apprécie la persévérance avec laquelle vous avez cherché à me répondre. Pascal, dans ses Provinciales, disait « J’ai été long parce que je n’ai pas eu le temps de faire court ». Je vais donc essayer de répliquer sans trop me disperser.
Il me faut tout d’abord préciser que vous déformez trop souvent mes propos, usant d’approximations (« colonialisme » pour « esclavagisme », « immigration » pour « métissage »…) et que vous cherchez par là à caricaturer mes idées afin de les faire entrer de force dans vos gabarits idéologiques. Vous vous référez en permanence aux notions de « droite » et de « gauche ». Convenez que je n’utilise que rarement ces termes, fourretouts commodes mais dépourvus de toute pertinence pour les sujets qui nous intéressent ici. En effet, les questions d’identité culturelle, de Nation, de souveraineté, et de submersion de ces notions dans le maelstrom de la mondialisation, transcendent les clivages politiques classiques. Il y a des nationalistes et des souverainistes de gauche, des mondialistes de droite (ils sont légion !), ou des racistes socialistes (l’essence même du fascisme). Il y a surtout des opportunistes et des idéalistes. Et si Césaire est un métis, c'est bien de ces deux dernières espèces qu'il tire sa filiation. Mais puisque le vieux pape du ressentiment n'était qu'un prétexte à notre échange, poursuivons sans lui.
Vous ne me verrez jamais prendre une position partisane lorsqu’il s’agit de juger un fait, un évènement ou un homme. En revanche, j’applique fidèlement la règle suivante : toujours jauger une idée en fonction de ses effets, non de ses intentions, et considérer un homme à l’aune de la cohérence entre sa pensée, ses paroles et ses actes. C’est en cela que nous divergeons fondamentalement, et c’est pour cela que je peux penser plus librement que vous. A titre d’exemple, j’utilise le terme de « bourgeois » pour son acception littérale, tandis que vous y entendez immanquablement une connotation marxiste.
Mon premier regret, quand je lis votre prose, c’est l'hémiplégie de votre sens critique. A quoi bon, monsieur Feuilly, étaler votre connaissance des officines qui mènent aujourd’hui réellement le monde, tandis que les gouvernements démocratiques ne sont plus qu’un théâtre de marionnettes, si c’est pour rabâcher les poncifs avec lesquels l’intelligentsia mondialiste étend subrepticement son pouvoir ???
A quoi bon vous « insurger » contre ma prétendue lecture ethno-raciale du monde si vous nous resservez l’antienne des hordes germaniques abruties, que la lumière arabe aurait extirpées de la barbarie ??? Avez-vous entendu parler de Constantinople, monsieur Feuilly ? Vous savez, l’empire romain d’Orient, celui qui a préservé l’héritage gréco-latin jusqu’à son anéantissement par… les Turcs !!! Savez-vous, monsieur Feuilly, que les moines de Gaule, puis de France, ont reçu des monastères byzantins les écrits des philosophes grecs ? Relisez donc Georges Duby et Pierre Riché… Allez au musée du Moyen-âge, dans l’Hôtel de Cluny… vous y verrez les vestiges, bien peu mis en valeur (la mode est à l’exposition de valises en carton…), de ce qu’il faut bien appeler la renaissance carolingienne. Les clichés sur les inventions arabes, le zéro (découverte indienne), la boussole (trouvaille chinoise, comme les cartes), les étriers (les musées d’antiquités romaines en regorgent), l’astronomie (pratiquée par tous les peuples antiques), la médecine (Hippocrate était-il arabe ???) sont des sornettes. Sans parler des philosophes chrétiens syriaques, un peu vite convertis à l’Islam par nos champions de l’antiracisme !
Vous prenez encore de drôles de libertés avec l’Histoire lorsque vous nous narrez par le menu l’épopée du totalitarisme rouge. Ainsi, selon vous, il y avait de bons motifs pour être communiste jusqu’en 1956, tandis qu’il n’y avait que de mauvaises raisons pour être fasciste. «Les purges staliniennes et le goulag n’étaient pas connus comme ils l’ont été par la suite… », dites-vous pour toute justification ! Ainsi, faudrait-il reprocher aux collaborationnistes d’avoir sous-estimé l’ampleur du phénomène concentrationnaire national-socialiste, mais cependant absoudre les communistes d’avoir ignoré les crimes du stalinisme ! Pourtant, les « purges » staliniennes ont débuté dès 1924… et elles ont fait au bas mot vingt millions de victimes ! Et tout cela avait été dit, écrit, dès les années trente... Les invités de l’Intourist eux-mêmes avaient tenté de percer le silence, mais ils n’ont récolté que l’opprobre et la censure (voyez Gide et son Retour d’URSS). Vous nous expliquez que, s’il est condamnable de coopérer avec les allemands en 1944 (sous la contrainte d’une armée d’occupation et sous la menace du sort réservé à 1 million et demi de prisonniers…), il est en revanche acceptable de continuer à prôner la dictature du prolétariat, alors que même l’URSS se déstalinise !!! Mais si les crimes du communisme ont été jusqu’ici méconnus, monsieur Feuilly, ce n’est que parce que leurs complices régnaient jusque dans les années 70 sur la sphère intellectuelle française, et que leurs héritiers sévissent encore ! Alors de grâce, ne vous dites pas humaniste si vous continuez à colporter des bobards visant à disculper les compagnons de route du PCF, ce temple légal de l’idéologie la plus criminelle à ce jour ! La vision du monde national-socialiste hiérarchisait les hommes en fonction de leur race ; le communisme les oppose en fonction de leur classe. Quand les fascistes dénonçaient leurs voisins juifs, les komsomols dénonçaient leurs propres parents ! Je ne vois pas en quoi il s’agirait d’un moindre mal… Votre humanité est-elle à géométrie variable ?
A propos d’un passé plus proche, vos œillères idéologiques vous masquent encore la complexité des problèmes que vous évoquez. Ainsi, lorsque vous faites allusion à la « grotte de Nouméa » pour dire en substance que « Chirac = tueur de kanaks » et « Mitterrand = retour à la paix », vous sombrez dans l’erreur mensongère. Tout d’abord, il n’y a pas de grotte à Nouméa, ville que je connais bien. Il en a une à Lourdes, mais votre cas n’est pas si désespéré, et une autre à Ouvéa, une des Iles Loyautés. C’est cette dernière qui a été le théâtre de l’opération Victor le 5 mai 1988. Cette action des commandos français a été menée contre les preneurs d’otages indépendantistes, lesquels détenaient 22 prisonniers (dont un procureur de la République). Auparavant, ils avaient tué quatre gendarmes à coups de machette à Fayaoué, sous les yeux de leurs épouses qui ont ensuite été violées. Or, l’intervention brutale (mais néanmoins efficace) des forces de l’ordre a été décidée, en pleine cohabitation, conjointement par François Mitterrand (constitutionnellement le chef des armées) et son premier ministre (responsable de la politique de défense), après l’échec des tentatives de négociations (lesquelles se sont soldées par la capture des six émissaires du gouvernement). Ce que vous ne discernez pas, dans cette triste affaire, c’est qu’encore une fois les hommes de terrain et la population ont fait les frais d’une conduite politique calamiteuse. La Nouvelle-Calédonie a été la victime des manipulations politiciennes sur fond de campagne présidentielle : le PS instrumentalisait le FLNKS (Front de Libération National Kanak Socialiste) pour faire échouer la politique de Bernard Pons (ministre RPR), tandis que Chirac manigançait avec Lafleur pour conserver une majorité gaulliste sur le « Cailloux ». Au bilan, des dizaines de vies ont été sacrifiées pour de petits calculs électoraux. Les Kanaks n’en sont d’ailleurs pas dupes, et ont célébré leur réconciliation avec les gendarmes il a maintenant dix ans, loin des regards des criminels en col blanc.
Je pourrai rectifier ainsi toutes vos « erreurs », mais allons à l’essentiel. Vous lâchez le morceau en disant : « On sent précisément que vous n’êtes pas disposé à vous sentir coupable » ! Hé bien non, en effet ! Pour une fois vous ne vous égarez pas ! N’étant coupable de rien, en tout cas pas des crimes que vous m’imputez héréditairement, je ne me sens pas condamnable le moins du monde. Mais à la différence de madame Dufoix, je ne suis pas coupable parce que pas responsable, sauf à prétendre qu’une communauté puisse collectivement avoir à répondre des méfaits d’une partie infiniment minoritaire de ses ancêtres. Si cela était votre avis, monsieur Feuilly, vous seriez le digne disciple d’Alfred Rosenberg et de Martin Bormann ! Hé oui, monsieur Feuilly, je me sens parfaitement dédouané de ce qui m’est ici sournoisement reproché : l’esclavagisme, le colonialisme (positif ou non !), les guerres qui ont émaillé notre Histoire… La logique d’une procédure inquisitoire est de toujours chercher à qui profite le crime… Elémentaire mon cher Feuilly… Or, si crime il y a, je n’en ai pas touché le moindre dividende. A l’heure où Aimé Césaire pavanait sous les lambris de la république, mes aïeux trimaient à la mine, aux champs, ou dans les futaies de notre beau pays. Des générations qui m’ont précédé, je n’ai hérité d’aucune rente, d’aucun privilège, d’aucune richesse, si ce n’est d’une culture et d’un patrimoine national. Celui-là même que l’on prétend aujourd’hui diviser, démembrer, partager avec la terre entière… Or, monsieur Feuilly, ce bien là ne nous appartient pas, nous ne pouvons pas en disposer comme bon nous semble, car les générations à venir en sont autant que nous les légitimes bénéficiaires.
Ma conception du monde, que vous toisez du haut de vos bons sentiments, postule que chaque peuple participe à sa façon à l’aventure humaine, et que, si le métissage n’a rien d’aberrant à l’échelle individuelle, il devient un mode politiquement correct d’ethnocide lorsqu’il est organisé sur une grande échelle, comme c’est le cas aujourd’hui. Je vous mets d’ailleurs au défi de me citer un seul exemple de société multiraciale qui ne soit pas en proie à une criminalité de masse et à la névrose sécuritaire qui l’accompagne toujours. Le Brésil, l’Afrique du Sud, les Etats-Unis d’Amérique battent tous les records en ce domaine. Et nous ne tarderons pas à les rattraper. Cela non pas parce que telle ou telle race est plus criminogène que telle autre, mais parce que le déracinement, le regroupement communautaire, la concurrence interethnique vouent immanquablement les utopies multiculturelles aux échecs les plus sanglants. Les billevesées sur « tous des immigrés, tous nomades » sont les slogans d’une propagande odieuse que vous reprenez sans même en comprendre la portée. Un individu isolé n’est qu’un modèle théorique, et les solidarités naturelles, celles du sang, de la filiation, de la communion entre les générations d’un même lignage, sont des ciments sociaux irremplaçables. L’individu déraciné, déculturé, est par définition fragile, malléable, vulnérable, c’est à cet égard qu’il est devenu l’homme idéal que les magnats de la finance rêvent d’élever en batterie. Il est, en effet, le consommateur ultime, l’homo consumens absolu : sans patrie, sans racines, sans famille, il est contraint de tout acheter, même l’amour.
L’Amour, voilà le mot juste. Etes-vous capable, monsieur Feuilly, de concevoir qu’on veuille préserver son identité culturelle, non par peur, non par égoïsme, non par frilosité, mais par amour des siens, lequel n’est pas exclusif. J’ai déjà pas mal bourlingué savez-vous… et ce qui a constitué l’attrait de mes périples, plutôt que de beaux paysages, c’est de découvrir un véritable « ailleurs », lequel n’est que le parèdre d’un véritable « ici ». La biodiversité que nos écolos sacralisent lorsqu’il s’agit de plantes ou de batraciens, j’en étends l’impérieuse nécessité à l’homme. L’espoir de l’humanité réside non pas dans un modèle unique et standardisé de bipède, mais dans une infinie diversité. Cette altérité que j’ai rencontrée, loin de me faire peur, elle me renforce. Ce n’est qu’au contact des autres peuples que j’ai commencé à comprendre ce que c’est que d’être français et européen. Je n’ai pas la prétention d’avoir percé les secrets des cultures et des civilisations que j’ai côtoyées. Loin de là. La cérémonie du kava des mélanésiens, le bwiti d’Afrique équatoriale, les prières psalmodiées du bouddhisme sud-asiatique me resteront à jamais hermétiques. Mais j’ai toujours respecté ces pratiques lorsqu’elles étaient l’affirmation d’une tradition authentique, originale. Elles deviennent en revanche ridicules et méprisables lorsque le modernisme de bas étage les transforme en folklore pour touristes ou en survivances communautaristes pour ghettos. Et, cela va sans doute vous surprendre, ce qui m’a toujours ouvert les portes, jusque dans les recoins les plus improbables de notre vaste monde, c’est d’avoir toujours assumé mes origines, de n’avoir jamais singé les coutumes locales que je ne comprenais pas, de n’avoir jamais joué au « citoyen du monde ».
C’est en étant soi-même que l’on est respecté des autres, et qu’en définitive, on se respecte aussi. C’est en assumant ses responsabilités envers son prochain, avant d’imaginer des solidarités lointaines, que l’on est un homme digne de ce nom. Cela, tous les peuples que l’individualisme n’a pas encore contaminés le savent. Ce n’est qu’en cultivant ses propres racines que l’on peut s’élever et peut-être parvenir, dans ses plus hautes aspirations, à rejoindre l’universel.
Ecrit par : Pierre Damiens | 13.05.2008
00:23 Publié dans Actualité et société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : société multiraciale
16/05/2008
De la peur que certains éprouvent face à une société mutiraciale
Pour ceux que cela intéresse, je rappelle que tout a commencé ici, par un article que Pierre Damiens avait écrit sur le recyclage de la négritude lors du décès d'Aimé Césaire.
Moi qui avais déjà écrit quelques billets sur Césaire, (ici, ici et ici), j'avais réagi à ses propos, ce qui a donné lieu à quelques échanges de commentaires. Ensuite, à la demande de l'intéressé, j'ai répondu sur le site-même où son article avait été publié.
Pour ceux qui ne l'auraient pas lu, je le redonne ici:
Tout d’abord, en lisant l’article que vous consacrez à Césaire, je me suis dit que vous dénigriez un peu vite le combat mené par ce poète martiniquais. En fait, non seulement vous lui reprochez de n’avoir pas été très original là où il a tenté de faire quelque chose, mais surtout vous regrettez qu’il n’ait pas eu l’audace de pousser son combat jusqu’au bout. Surtout, vous vous servez du consensus actuel sur la mort de Césaire pour ramer à contre courant, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose en soi, pour autant cependant que le but ultime de votre raisonnement ne soit pas de revendiquer une société où les races ne se mélangeraient pas, ce qu’idéologiquement on ne pourrait tolérer.
Pourtant, derrière vos mots, on sent que le principal grief que vous portez à l’encontre de Césaire, c’est moins sa négritude que le fait qu’il ait revendiqué une double culture. Vous l’auriez préféré noir et sans complexe dans sa Martinique indépendante et vous de l’autre, blanc et cultivé, dans votre Hexagone. Mais l’idée qu’une zone intermédiaire puisse exister, où se mélangeraient les apports des uns et des autres, semble vous déranger au plus haut point. Cependant, pour y voir plus clair, reprenons au commencement.
Selon vous, Césaire, en revendiquant sa négritude, n’aurait fait que suivre l’air du temps, en l’occurrence la théorie nazie sur l’importance de la race. S’exprimer de la sorte, c’est déjà laisser planer un doute sur l’intégrité morale du personnage. En fait, il convient déjà de nuancer. Revenant de France où il a fait ses études, Césaire renoue avec son pays natal, qu’il redécouvre avec des yeux neufs. Il se rend compte alors que les postes importants dans l’île sont systématiquement occupés par les descendants des colons et jamais par la population de couleur. Le clivage est en fait surtout économique beaucoup plus que racial. D’un côté les descendants des maîtres et de l’autre les descendants des esclaves. D’un côté des exploitants et de l’autre des exploités. En bon dialecticien, il se dit qu’il y a là une injustice fondamentale et il va donc s’employer à prouver que cette population locale (qui est effectivement essentiellement de race noire) ne vaut pas moins que l’autre, qui la domine. Il va donc, en effet, revendiquer sa «négritude» dans ce contexte. S’il l’a fait, ce n’est certes pas pour ériger la supériorité de sa race sur une autre mais parce que dans le contexte colonial de l’époque on en était encore à devoir prouver que l’on n’était pas moins homme si l’on était noir. D’ailleurs, prudemment, vous parlez de «théoricien racialiste» pour qualifier son action.
Il n’en reste pas moins que selon vous il aurait été opportuniste et qu’il aurait profité de la décolonisation qui a suivi la guerre pour afficher son nationalisme. Evidemment. Il est clair que s’il était né cent ans plus tôt, il n’aurait pas pu dire ce qu’il a dit. Et s’il était né au dix-septième ou au dix-huitième siècle, au lieu d’être un diplômé des grandes écoles il aurait été un simple esclave portant sa chaîne. Va-t-on lui reprocher le contexte historique dans lequel il a vécu ? C’est un peu facile.
Mais vous ne vous arrêtez pas là, attaquant l’écrivain et dénonçant «la lourdeur de sa plume, la pauvreté de son inspiration et la redondance de ses thématiques». Ces propos n’engagent que vous. On peut être d’accord ou pas. Personnellement, je peux aimer Proust et vous, de votre côté, vous pouvez le détester ou l’inverse. J’avancerai mille arguments pour étayer mon point de vue et vous en aurez mille autres pour prouver que j’ai tort. C’est le genre de polémique un peu vaine dans laquelle il vaut mieux ne pas s’enfoncer. Je retiens simplement à ce stade que vous vous montrez très critique non seulement envers l’idéologue Césaire mais aussi envers l’écrivain. Quand on n’a pas la plus petite sympathie pour le sujet que l’on traite, on en arrive souvent à vouloir imposer ses idées envers et contre tout et sans tenir compte des faits.
Les faits, venons-y, justement. Vous signalez que sa révolte est bien modeste si on la compare à l’action menée par Fidel Castro. Cette dernière remarque politique n’est pas entièrement dénuée de fondement, Césaire n’ayant pas proclamé l’indépendance de son île. Mais c’était un poète, pas un homme d’action. Un homme de livres, qu’on imaginerait mal, comme Castro, débarquant les armes à la main. D’autres auraient pu le faire, cela n’a pas été le cas. Doit-on le reprocher à Césaire, qui a cependant ouvert la route ? En Nouvelle-Calédonie, par contre, il y a eu des actions plus dures qui ont été menées dans les années 1987-1988. C’était l’époque où Chirac et Mitterrand se présentaient à la présidentielle. Chirac a d’abord réprimé durement ces actions (massacre des Kanaks dans la grotte de Nouméa) puis ensuite Mitterrand, reconduit au pouvoir, a dédramatisé la situation en accordant plus d’autonomie. La révolte vers l’indépendance n’a donc pas abouti. Faut-il le regretter ou pas ? Dans votre logique, il le faudrait, si on tient compte des reproches que vous faites à Césaire sur la timidité de son action.
Vous signalez par ailleurs une chose très juste, mais que tout le monde savait déjà, à savoir que ce sont les deux vainqueurs de la guerre 40-45 qui ont plus ou moins obligé les puissances européennes à liquider leurs colonies dans le but, soit d’ouvrir de nouveaux marchés à leurs propres produits (USA), soit d’agrandir leur espace idéologique (Russie). C’est dans ce contexte de dépeçage des anciens empires coloniaux européens, dites-vous, que Césaire est approché par les communistes et qu’il devient membre du PCF. Sans doute. Mais c’est un peu facile de le présenter comme une simple marionnette dans les mains de Moscou. Une nouvelle fois, il faut savoir se remettre dans le contexte de l’époque et se rappeler l’importance que le PC avait prise aux yeux de la population dans le cadre de la lutte contre l’occupant fasciste. Vous me répondrez que la volonté de résistance du PCF a été un peu tardive et qu’il a fallu la rupture du pacte germano-soviétique pour qu’il se range résolument du côté de la Résistance. Je sais tout cela. Mais pour la population qui devait subir l’occupation et alors que le gouvernement légal de Vichy collaborait de manière honteuse, le PCF est apparu comme une des seules voies de salut, l’autre étant De Gaulle bien entendu. De plus, à l’époque, beaucoup mettaient encore tout leur espoir dans ce parti, qui disait travailler pour les pauvres, et les purges staliniennes et le goulag n’étaient pas connus comme ils l’ont été par la suite. Tout cela pour dire que pour tous ceux qui voulaient lutter contre l’oppression du fascisme, le PC représentait une solution crédible. Donc, pour revenir à Césaire, il se pourrait bien que les communistes l’aient approché, mais il n’avait pas besoin de cela pour pencher de ce côté. S’il voulait s’opposer aux colons qui dirigeaient l’île, il n’avait pas d’autre alternative. Laissez-lui au moins la possibilité de faire des choix par lui-même plutôt que de le représenter comme une simple marionnette sans consistance.
La preuve qu’il était bien autre chose que cela, c’est qu’il a rompu avec le PCF quand celui-ci a refusé de voir les crimes commis par Staline. Ainsi, dans une lettre qu’il adresse à Maurice Thorez le 24.10.56, il écrit :
«Quant au Parti Communiste Français, on n'a pas pu ne pas être frappé par sa répugnance à s'engager dans les voies de la déstalinisation; sa mauvaise volonté à condamner Staline et les méthodes qui l'ont conduit au crime; son inaltérable satisfaction de soi […]; bref par tout cela qui nous autorise à parler d'un stalinisme français qui a la vie plus dure que Staline lui-même et qui, on peut le conjecturer, aurait produit en France les mêmes catastrophiques effets qu'en Russie, si le hasard avait permis qu'en France il s'installât au pouvoir.»
Je vous ferai remarquer que des personnes comme Sartre ou Aragon se sont montrées beaucoup moins clairvoyantes sur le sujet et beaucoup plus dociles envers le parti. Alors venir dire que Césaire n’a été qu’un instrument dans les mains des communistes, c’est un peu simpliste et il faut savoir remettre les choses dans leur contexte historique.
Puisque nous parlons d’Histoire, profitons-en pour rappeler certains éléments. S’il est exact que le parti communiste, soutenu par Moscou, a tenté de répandre son idéologie jusque dans les colonies, il ne faut pas perdre de vue qu’il y a trouvé des oreilles disposées à l’écouter. Je veux dire par-là que la population indigène elle-même avait pris conscience, pendant la guerre, de la fragilité de la métropole. La perte de prestige de cette dernière, vaincue par les Allemands, a certainement amené les Martiniquais à voir la France sous un autre jour et à réfléchir à une possible émancipation. Le parti communiste n’est pas responsable de tout et c’est lui faire trop d’honneur que d’exposer les faits ainsi. Tout est toujours complexe en fait. Ce qui est certain, c’est que le fruit était mûr et que les populations indigènes n’étaient plus disposées à se soumettre aveuglément. Laissez-leur au moins cela, à savoir d’avoir tenté de prendre leur destin en main.
Mais revenons encore une fois à Césaire. Vous le présentez comme «un bourgeois qui n’était pas prêt à sacrifier son train de vie à son idéal d’indépendance». C’est bien possible, mais je m’étonne tout de même, sous votre plume, de l’emploi de ce terme «bourgeois», qui est habituellement employé dans la dialectique marxiste. J’avais cru comprendre l’instant d’avant que vous fustigiez le rôle du PCF. Il faut savoir. D’un côté vous reprochez à Césaire de s’être laissé influencer par les communistes et de l’autre vous lui reprochez de n’avoir pas développé ces idées communistes jusqu’au bout. Il me semble que nous sommes là dans un type de raisonnement qui commence à ressembler à un sophisme.
«Profitant des subsides de l’État français, il détournera pendant plus d’un demi-siècle cette manne financière contre le pays qui l’a élevé, éduqué et nourri.» On croit rêver. Même au temps du colonialisme le plus dur on a rarement vu des propos aussi outranciers et haineux. Cela se passe de commentaires. Quant au fait que l’Etat français a ouvert ses écoles aux indigènes et a permis précisément cette prise de conscience nationaliste parmi les diplômés, je crois surtout qu’il faut s’en réjouir et y voir un bienfait de l’égalité républicaine plutôt que de venir fustiger ceux qui se sont révoltés. De plus, s’agissant de Césaire, on ne peut pas dire qu’on avait affaire à un terroriste sanguinaire mais plutôt à un homme de grande culture et de grande modération, qui a compris, précisément, ce que son pays avait à gagner à rester français tout en affichant fièrement sa singularité. Et quoi ? Césaire aurait dû prendre les armes et proclamer l’indépendance de son île ? Celle-ci serait aujourd’hui sous la coupe des Etats-Unis et je ne vois pas ce que l’on y aurait gagné. Il faut savoir ce que l’on veut. Césaire était un homme modéré, c’est tout. De plus, vous perdez de vue qu’il idéalise quelque part la France dans son subconscient, comme un Senghor a pu le faire également. Pour les personnes de cette génération, la culture du pays colonisateur représente un idéal auquel il convient d’accéder. Une fois ce but atteint, elles ont beau revendiquer leur particularisme indigène, elles restent profondément biculturelles. Difficile, dans ces conditions, de rompre unilatéralement avec vos anciens rêves de culture qui constituent une partie de vous-même.
Vous terminez votre article en affirmant que «Césaire et sa négritude ont été récupérés à d’autres fins. Ce n’est pas un hasard si, de la gauche affairiste à la droite mercantile, l’hommage à Césaire rivalise de grandiloquence avec le culte stalinien de la personnalité.» Là, il faudrait voir s’il n’y a pas un fond de vérité. Moi-même je m’étais montré ironique, sur mon propre site, quant à la présence, aux obsèques, de la gauche et de la droite pour une fois réunies dans une fausse fraternité de façade. La gauche, on la comprend, voulait récupérer à son profit tout ce message d’humanisme et de liberté symbolisé par Césaire. Elle ne pouvait donc pas ne pas être là. Mais la droite ? C’est plus étonnant, en effet. Avait-elle peur de perdre des électeurs ? Voulait-elle se donner bonne conscience en se recueillant quelques minutes devant la dépouille du poète et faire oublier des siècles d’exploitation et de colonialisme ? Peut-être. Votre version est différente. Vous dites «La négritude est, pour les hommes liges de la mondialisation et du cosmopolitisme, un instrument de culpabilisation de l’indigène de France, de condamnation de l’identité française et de mise en œuvre du diktat du métissage de l’Europe.» Il se pourrait bien, en effet, que le grand capital mondial continue son combat contre le colonialisme (et les protectorats qu’il a créés) en rappelant quand il faut aux Martiniquais qu’ils auraient pu être indépendants et aux Français qu’ils ont été d’affreux colonisateurs, le but de tout ceci étant de casser les échanges économiques privilégiés qui se font classiquement entre l’ancienne colonie et sa métropole. Ceci dit, vu l’exiguïté du territoire martiniquais, on pourrait se demander si le jeu en vaut la chandelle.
Mais peu importe. Admettons que vous ayez raison et qu’on continue à vouloir nous culpabiliser pour la politique menée par nos ancêtres. Il y a cependant quelque chose qui me chagrine dans vos propos. On sent précisément que vous n’êtes pas disposé à vous sentir coupable, sans que l’on sache si vous êtes déjà plus loin et que vous avez tourné la page (un peu comme les jeunes Allemands qui ont décidé de vivre malgré la culpabilité certaine de leurs parents) ou si au contraire vous revendiquez ce passé colonial. Dans ce dernier cas, vous en seriez à dire que le colonialisme avait aussi des côtés positifs et qu’après tout la France a apporté la culture et la civilisation (mais à qui ? Aux esclaves qu’elle a elle-même fait venir ?). Comme vous ne tranchiez pas dans votre article, j’ignorais de quel côté vous vous situiez et je vous ai peut-être fait un procès d’intention sur mon propre site. Cependant, avouez que la phrase citée plus haut («le pays qui l’a élevé, éduqué et nourri») sonne comme un reproche et laisse planer un doute. Ce doute, vous l’avez éclairci en déposant un long commentaire. De ce que vous écrivez alors, il apparaît clairement que vous n’approuvez pas le passé colonial, ce dont je me félicite. Cela nous permettra peut-être de trouver un terrain d’entente. Ce qui vous tracasse, en fait, c’est cette mixité raciale qui est en train de se répandre sur la planète et vous dites qu’elle est voulue, dans un but de grande unification, par le capital mondial qui cherche à imposer à tous un mode de comportement unique.
Tout ceci n’est sans doute pas dénué de fondement, j’en conviens. Mais ce qui me dérange cependant, c’est qu’au lieu de fustiger directement ce néocapitalisme mondial (lequel, selon vous, voudrait entretenir en nous ce sentiment de culpabilité envers nos colonies), vous ne déplorez finalement que la volonté de «métissage de l’Europe.» Par là, vous vous trompez de cible et renouez sans vous en rendre compte avec une notion d’identité raciale qu’il convient de condamner fermement ! Qu’auriez-vous voulu, en fait ? Que les colonies prennent leur envol une fois pour toutes et que nous restions entre bons Français de France, dans nos maisons bien calfeutrées ?
Peut-être cela serait-il bien, mais est-ce possible ? Une nouvelle fois, c’est oublier l’Histoire. La France était présente en Martinique, elle y a amené des esclaves dont les descendants vivent là-bas aujourd’hui. Ceux-ci, qu’on le veuille ou non, ont réalisé une synthèse entre leur culture africaine et la culture française. Il me semble bien difficile de vouloir maintenant établir une séparation aussi arbitraire qu’impossible. Regardez les autres pays coloniaux. En Belgique vous trouverez de nombreux Congolais (Zaïrois), en Angleterre de nombreux Indous et Pakistanais. On n’y peut rien, c’est comme cela et vous aurez beau le regretter, on ne renversera pas la tendance. Césaire l’avait bien compris, qui demandait juste un peu de dignité pour les plus pauvres de l’île et qui n’imaginait pas vraiment une indépendance totale. L’aurait-il revendiquée et obtenue, que les liens économiques et affectifs entre la Martinique et la France auraient probablement continué à perdurer un certain temps car on ne raie pas d’un coup de plume des siècles d’histoire. Après, évidemment, l’île serait tombée dans la zone d’influence américaine.
Ne vaut-il donc pas mieux conserver des liens étroits avec nos anciennes colonies et avoir là-bas une certaine influence plutôt que de se replier sur soi et laisser le terrain libre à l’ennemi ? Car finalement, c’est cela que vous reprochez à Césaire : de s’être complu dans le rôle de la victime (et donc d’avoir entraîné ses compatriotes dans cette voie) plutôt d’avoir revendiqué fièrement l’indépendance. Mais, dans votre logique, je ne vois pas ce qu’y aurait gagné la France et encore moins la Martinique (qui aurait trouvé un autre maître plus tyrannique encore, celui du capitalisme pur et dur et cela sans contrepartie d’aucune sorte comme c’est le cas pour le moment).
Vous dites que les thèses du métissage (étape ultime de la négritude qui se vit comme victime et reste attachée à la France) sont soutenues par ceux qui veulent casser les particularismes des nations et promouvoir une uniformisation culturelle générale de la planète. Mais cela, je l’avais compris dès le début, comme j’avais compris que ces réflexions sur Césaire ne sont finalement qu’un épiphénomène par rapport à ce qui vous tracasse réellement. Et c’est là en fait que nos routes divergent. Ce qui m’inquiète, moi, c’est ce capitalisme mondial sans visage humain et quant à la mixité raciale, elle ne me dérange pas plus que cela. Vous, au contraire, vous voyez dans cette mixité un danger car elle représenterait un moyen pour cette société mondialisée et uniformisée d’accéder à ses fins. Puisque le fond de nos divergences est là, laissons donc définitivement Césaire de côté et essayons de raisonner sur ce point de rupture qui nous oppose.
Vous redoutez une société métissée. D’abord, je vous ferai remarquer que ce métissage ne s’accompagne pas toujours d’une perte d’identité pour la société qui accueille. Au contraire, la production culturelle locale est souvent enrichie par ces nouveaux arrivants. Combien de nos écrivains et de nos artistes ne sont-ils pas d’origine étrangère ? Voyez Picasso, Dali, Chagall, Tzara, Ionesco et tant d’autres. Vous le direz qu’il n’y a pas eu là de métissage mais bien une assimilation à la culture française. Certes et je dois reconnaître que vous avez raison. Mais l’Histoire, elle, n’est constituée que de ces mélanges. Que durent penser nos ancêtres les Gaulois quand ils durent assimiler la culture romaine ? Vécurent-ils cet événement comme une perte ou comme un enrichissement ? Toujours est-il que cela a donné lieu a la civilisation gallo-romaine qui nous semble aller de soi aujourd’hui. Ensuite, celle-ci s’est trouvée menacée par les invasions germaniques dont on se serait bien passé, assurément, et qui ont fait reculer la connaissance (comparez le haut Moyen Âge chez nous avec le monde arabe à la même époque). Mais finalement, une synthèse s’est produite, qui a donné lieu à un mode de pensée original. Et c’est l’époque de la suprématie de la langue d’oïl, des tournois, des cathédrales gothiques et des croisades. Par après, ce sont des architectes et des peintres italiens, qui sont venus insuffler chez nous l’esprit de la Renaissance. Tout n’est donc que mélanges de cultures et c’est souvent de ces mélanges, qu’après une période de transition, sont nés de nouveaux équilibres. Tout cela pour dire que du métissage racial que vous semblez redouter pourrait naître aussi une civilisation originale, même si dans un premier chaque peuple déplorera sans doute une perte d’identité et une perte de ses valeurs propres.
Et puis de toute façon c’est souvent le pays d’accueil qui l’emporte, ne serait-ce que par sa suprématie économique, culturelle et démographique. Ainsi, plus récemment dans l’Histoire de France, au XXe siècle, vous avez eu l’arrivée des travailleurs polonais et italiens. Qui, aujourd’hui, mettrait en doute l’appartenance française de ces gens ? Ne se sont-ils assimilés et n’est-ce point nos valeurs qu’ils transmettent à leur tour, même s’ils conservent des particularités propres ? Ils ont été suivis par les populations maghrébines qui apparemment posent problème. Mais c’est que ce dernier arrivage est récent. Il est certain qu’avec le temps des personnes issues de cette immigration vont percer dans la société française. On le voit déjà avec les ministres du gouvernement, même s’il ne s’agit ici évidemment que d’une façade, une sorte de vitrine voulue par Sarkozy.
Le mot clef est la culture. Ces populations sont en rupture de culture (elles ont perdu la leur et n’ont pas acquis la nôtre). Il y aurait donc beaucoup à dire sur ce problème. Mais Césaire ? Pourquoi vous en prendre à lui alors ? Ah, oui, j’avais dit que nous le laissions de côté... Mais parlons alors de nos anciennes colonies. Les populations qui les composent, qui s’expriment en français, pourraient bien un jour nous surprendre par la richesse de leur approche. Voyez l’Amérique du Sud. Ce sous-continent possède tout de même des écrivains de grand talent dont l’Espagne n’aurait pas à rougir. Aussi, avant de rejeter ces peuples auxquels l’Histoire nous a attachés, voyons s’ils ne nous proposent pas quelque chose de plus dynamique que ce qui se fait chez nous.
Certes, dites-vous en substance, mais le grand mélange mondial auquel on assiste est le pilier de la stratégie capitaliste. Et vous ajoutez : «Le brassage forcé des populations à l'échelle planétaire permet de faire sauter les verrous identitaires, de supprimer toute capacité de résistance à l'ordre mondial, de standardiser les mœurs, les besoins et les modes de consommation pour le plus grand profit des magnats de la finance ?» Autrement dit, en approuvant le métissage, je me ferais le complice involontaire des multinationales. Mais il n’a jamais été dans mes intentions de soutenir ces multinationales, bien au contraire ! Je défends les individus et je veux un monde à visage humain, pas une planète où les lois du marché et du profit sont devenues la règle. Et vous, plutôt que de m’inciter à lutter contre cette marchandisation systématique de nos valeurs, que vous désapprouvez autant que moi, vous me poussez à combattre les immigrés, qui sont en fait les premières victimes de la paupérisation qui se répand à l’échelle mondiale.
Qui se trompe de cible ? En croyant couper l’herbe sous le pied à cette société capitaliste mondiale, vous vous en prenez au métissage et réclamez que chacun reste chez soi, fier de sa culture et de ses valeurs. Mais même si chacun reste chez soi, ce capitalisme arrivera bien à imposer un mode de vie commun. Il n’y a plus, aujourd’hui, de peuple qui soit à l’abri. Dans les régions les plus reculées du monde vous trouverez une pompe Esso et un Mac Donald. Votre repli identitaire entre Français de souche est une illusion et n’empêchera rien du tout.
Bien au contraire, nous ferions mieux, nous, citoyens du monde, de nous unir pour réclamer qu’on nous traite avec dignité (droit au travail, à l’instruction, à une certaine sécurité matérielle, etc.) et non comme de vulgaires consommateurs qu’il convient d’exploiter, non comme de vulgaires moutons qu’il convient de tondre.
Avez-vous songé aussi que le danger ne réside peut-être pas à l’extérieur, mais à l’intérieur de notre belle France et que le loup en fait est déjà à l’œuvre dans la bergerie ? Comment cela ? Par une double perte de la puissance publique de l’états d’un côté au profit de l’Union européenne, de l’autre par des régionalisations imposées. Prenez le cas des universités. Autrefois l’État répartissait ses richesses de manière égalitaire ente les différentes parties de son territoire. Maintenant on veut que chaque région soit plus autonome et qu’elle gère ses universités. Selon que vous vivrez dans une région riche (Rhône-Alpes) ou pauvre (Nord-Pas-de-Calais), vous n’aurez plus la même qualité d’enseignement, ce qui renforcera encore les inégalités et ouvrira la porte aux privatisations (pour survivre, les universités devront se vendre et donc travailler pour le patronat). Le même raisonnement peut être tenu avec le patrimoine culturel et architectural. Plus on le fera passer sous la coupe des régions, moins il sera entretenu et plus notre histoire aura tendance à disparaître (à moins que le secteur privé ne rachète les châteaux, dans un grand geste généreux. En Italie, Berlusconi n’avait-il pas imaginé de vendre le Colisée ?)
Votre argumentation, par contre, commence sérieusement à m’intéresser quand vous citez certaines officines comme la French American Foundation et vous n’avez pas tort quand vous affirmez que «la plupart des idées prétendument généreuses et révolutionnaires finissent dans l'arsenal de la machine à décérébrer les peuples.» Je le regrette aussi. Mais j’espère que vous ne prenez pas prétexte de cette carence des idées généreuses (la défense du peuple qui finit en dictature stalinienne, Cohn-Bendit qui finit en député grassement rémunéré, etc.) pour renoncer à cet idéal. Moi je serais plutôt pour une révolution permanente, pour éviter précisément cet endormissement des quelques personnalités qui ont osé s’opposer au système. Si au contraire vous prenez prétexte de cet échec systématique pour dire qu’il ne faut rien tenter, alors nous sommes de nouveau en opposition, sinon nous sommes d’accord.
Quant à toutes ces institutions (semi-secrètes et demi-mondaines) que vous citez, j’en connais un certain nombre et ce n’est pas joli joli. Bien sûr que Strauss-Kahn fricote avec David Rockefeller. Quant à la French American Foundation, c’est une horreur, dont le but est de faire basculer la France dans le réseau atlantiste (donc, guerre possible en Iran, etc.). Lisez à ce sujet l’article du réseau Voltaire (vous n‘aimez peut-être pas Meyssan, mais au moins il lève un côté du voile) : http://www.voltairenet.org/article146888.html
On retrouve dans cette association des noms comme Nicolas Dupont-Aignan (2001, député UMP, Debout la République), Alain Juppé (1981, député UMP), Valérie Pécresse (2002, député UMP), Jacques Toubon (1983, député UMP), François Hollande (1996, député socialiste), Arnaud Montebourg (2000, député socialiste), Henri de Castries (1994, Directeur général du groupe AXA assurances), Emmanuel Chain (1999, journaliste), Jérôme Clément (1982, Président d’Arte), Annick Cojean (2000, journaliste au Monde), Jean-Marie Colombani (1983, Directeur de la publication du Monde), Matthieu Croissandeau (2002, rédacteur en chef adjoint du Nouvel Observateur), Jean-Louis Gergorin (1994), Bernard Guetta (1981, journaliste à France Inter), François Léotard (1981, ancien ministre de la Défense), Alain Minc (1981), Laurent Cohen-Tanugi (1996, Sanofi-Synthélabo et membre du conseil d’administration du think tank «Notre Europe» créé par l’ancien président de la Commission Jacques Delors [23]), Christine Ockrent (1983), Olivier Nora (1995, président des Éditions Grasset), Denis Olivennes (1996, président de la FNAC).
Rien que du beau monde, donc : des politiciens (ceux de droite mais aussi ceux qui se disent de gauche), des journalistes (histoire de bien nous influencer), des gens du monde de la culture (Grasset, etc.).
Remarquez la place stratégique d’Ockrent, incontournable en tant que journaliste et par ailleurs compagne du ministre des Affaires étrangères.
Vous citez aussi le Council on Foreign Relations «où la politique américaine est définie en comité restreint par les pontes de la finance et de l'industrie» et puis Lagarde, issue du Center for Strategic and International Studies.
Ce qui nous différencie, cependant, c’est que je m’oppose à cette société marchande pour des raisons essentiellement sociales (pour simplifier : on démantèle les structures sociales mises en place par les états pour que quelques personnes puissent s’enrichir), tandis que vous, vous me semblez vous y opposer au nom de la dignité de l’État (on est plus proche de la phrase de De Gaulle : «la France, c’est moi»).
À partir du moment où j’ai reconnu que des personnalités de gauche étaient impliquées dans ce trafic d’influence, je vous suis devenu plus sympathique. Ne vous y méprenez pas, cependant. Si je m’exprime de la sorte, c’est pour signifier qu’à mes yeux le parti socialiste n’est plus un parti de gauche (il appartiendrait plutôt à la droite modérée, si on regarde ses actions). C’est donc d’un observatoire situé beaucoup plus à gauche que je fustige cela, tandis que vous me semblez vous délecter de cette trahison socialiste en ayant le regard de la droite dure. Tout comme je continuerai à me battre pour une certaine justice, même si ce combat est utopique, pendant que vous poursuivrez le vôtre contre la société multiraciale. Si nous tombons d’accord parce que notre ennemi est le même, nous nous opposons pourtant, sur le plan politique. Je vous sens plus proche de la devise «travail, famille, patrie » que de la solidarité syndicale par exemple. Et je ne puis accepter des phrases comme la suivante : «Les immigrationnistes qui se présentent sous des atours humanistes sont en fait la version modernisée et policée des négriers. Voyez nos vaillants «patrons de bistrots» militer pour la régularisation de leur «bois d’ébène». Ces gens ne vous dégoûtent-ils pas ?»
Bien sûr que tout ce qui unifiera les hommes et vaincra les particularismes contribuera à établir une société unique avec des besoins uniques, pour le plus grand profit des marchands. Mais ce sont des hommes, que vous avez devant vous, des êtres humains et plutôt que de s’en prendre à eux, attaquez le mal à la source. Ce n’est pas en restant dans votre tour d’ivoire que vous échapperez à ce capitalisme qui se moque de la culture et qui est parvenu à faire des échanges commerciaux le socle idéologique de nos sociétés, via la Constitution européenne que cet homme de droite qu’est Sarkozy va imposer aux Français contre leur gré (allez, je vous l’accorde, dans les pays où la gauche est au pouvoir, ce fameux Traité de Lisbonne est accepté aussi).
23:13 Publié dans Actualité et société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : césaire
Al Andalûs
Avec un peu de retard, rappelons que c’est le 15 mai 756 que fut fondé l’émirat de Cordoue, faisant de l'Espagne le premier état musulman indépendant (non soumis à l'autorité directe du calife de Bagdad).
Après la mort de Mahomet (632), les califes Omeyyades règnent à Damas, en Syrie. En 750, eut lieu le massacre du calife régnant et de toute sa famille. Une nouvelle dynastie, les Abbassides, prennent le pouvoir et s’installent à Bagdad.
Un Omeyyade, cependant, avait survécu au massacre : Abd er-Rahman el-Dachil (ou Abd al-Rahman al-Daklil). Celui-ci se réfugie en Espagne, terre qui avait été conquise un demi-siècle plus tôt par les berbères (renversement de la dynastie wisigothe). Il s'empare du pouvoir dans la capitale, Cordoue, où il se fait nommer émir d'al-Andalous (nom arabe de l'Espagne).
Abd er-Rahman 1er
- va doter le pays d'une administration exemplaire.
- va unir l'islam andalou et apaiser les tensions entre les musulmans d'origine arabe et ceux d'origine berbère
- ne parviendra pas à soumettre les régions montagneuses du Nord, qui resteront chrétiennes
- repoussera cependant efficacement les offensives de Charlemagne (voir la Chanson de Roland, qui nous donne le point de vue chrétien).
Rappelons que la domination arabe ne cessera définitivement qu’en 1492 (prise de Grenade).
Le mot Andalousie vient des Vandales, ce peuple conquérant germanique (mais d’origine scandinave) qui après avoir traversé toute la Gaule s’était emparé de l’Espagne. Battus par les Wisigoths, ils s’étaient réfugiés dans le Sud de l’Espagne et de là avaient même conquis l’Afrique du Nord (prise de Carthage en 439. Il exista donc un royaume vandale (aussi appelé royaume de Carthage) de 429 à 533. Celui-ci sera finalement détruit par une arme byzantine.
Les Vandales, lors de leur conquête, avaient bien entendu mis l’Europe à feu et à sang, mais pas plus, finalement, que les autres peuples germaniques. Si on a gardé d’eux un aussi mauvais souvenir, ce serait dû en grande partie au rôle de l’Eglise. En effet, les Vandales s’étaient convertis à l’arianisme (hérésie issue du catholicisme) sous l’influence des Wisigoths. A ce titre, ils ne pouvaient qu’être mal vus par l’Eglise, d’autant plus que saint Augustin est mort pendant le siège qu’ils firent de la ville de Genséric en 430. De plus, après avoir persécutéa les Catholiques, ils s’en prirent aux richesses de l’Eglise et du pape (prise de Rome).
Mais revenons à El Andalûs, qui devint la zone la plus dynamique du monde connu, attirant grand nombre de savants et d'intellectuels occidentaux tandis que son rayonnement dépassait ses frontières. A peine au pouvoir, Abd er-Rahman doit lutter à la fois contre les Berbères et contre les autres chefs arabes. ( n’oublions pas que ce sont les gouverneurs de Barcelone et de Saragosse qui avaient demandé de l’aide à Charlemagne). Il parvient à vaincre tout le monde et à sa mort, la grande mosquée de Cordoue et en partie construite.
Par la suite, l’émirat est si florissant qu’il prendra son indépendance par rapport Bagdad. On dit que Al-Hakam II (962-976) a eu la plus grande bibliothèque de son temps (400.000 volumes) et qu’il a encouragé les arts et les lettres. Il a envoyé des émissaires partout dans le monde à la recherche d’ouvrages rares. C’est par l’intermédiaire de son travail que l’héritage gréco-romain nous parviendra en grande partie.
Durant toute cette période musulmane, les systèmes d’irrigations ont été améliorés, ce qui a permis de développer l’agriculture traditionnelle (céréales, oliviers, vignes) ainsi que la canne à sucre, le figuier le citronnier et le bananier, sans parler du safran. L’Espagne de cette époque produit du minerai et fabrique des armes. Elle s’approvisionne en esclaves au célèbre marché de Verdun (dans la Meuse). Cordoue est à cette époque une des plus grandes villes du monde, avec Bagdad et Constantinople. Une fois les époques de conquêtes passées, les rapports avec les chrétiens et les Juifs sont bons. Ainsi, le médecin de Abd al Rahman III est le Juif séfarade Hasdaï ben Shatprut, philosophe et poète, qui traduit en arabe le « De materia medica » du médecin grec Dioscoride (40-90 après JC), ouvrage manuscrit qui avait été envoyé par l’empereur byzantin.
Tout cela pour dire que cette époque musulmane a été particulièrement riche pour l’Espagne, même si on en parle peu dans les livres d’histoire qui sont enseignés dans les écoles. Si on compare la richesse et le raffinement des édifices arabes de Cordoue ou Grenade avec le côté frustre de nos châteaux moyenâgeux, on devra bien reconnaître que la civilisation la plus poussée à l’époque n’était pas forcément la nôtre.

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