27/10/2008
Le regard poétique
Dans un ancien article (il y a tout juste un an), je me demandais si le fait de lire et d’écrire devait être considéré comme « une échappatoire, une percée décisive contre la bêtise ambiante » ou au contraire comme une « fuite en avant, un refuge, voire une régression ? » et j’ajoutais : « Un être normalement constitué a-t-il besoin de ce jeu qui consiste à vivre ou à créer des mondes imaginaires ? Un homme (une femme) adulte, en pleine maturité, est supposé(e) agir sur le monde qui l’entoure et non pas se complaire dans la fiction ou la poésie. »
Je n’ai toujours pas trouvé la réponse, encore qu’il me semble de plus en plus évident qu’écrire nous offre la possibilité d’accéder à autre chose, à un « je ne sais quoi » qui permet de rompre avec la banalité quotidienne. En ce sens, en mettant le doigt sur ce qui est vraiment important (du moins pour nous), la lecture comme l’écriture transcendent donc nos vies. Elles appartiennent donc bien de plein droit à notre existence et valent bien d’autres activités plus « concrètes », plus centrées sur les affaires du monde.
Mais si je reviens à ce vieil article et à la question qu’il posait, c’est que je viens de trouver chez Jaccottet un questionnement similaire :
On aura vu, dit-il, inopinément, à la dérobée, autre chose.
« On a commencé à le voir, adolescent ; si, après tant d’années (…), on le voit encore, est-ce pour n’avoir pas assez mûri, ou au contraire parce qu’on aurait tout de suite vu juste, de sorte qu’il faudrait inlassablement, jusqu’au bout, y revenir ?
Du moins quiconque écrit ou lit encore ce qu’on appelle de la poésie nourrit-il des intuitions analogues; tellement intempestives qu’il se prend quelquefois pour un dérisoire survivant. »Philippe Jaccottet, Après beaucoup d’années, Poésie Gallimard, pages 189-190
Ainsi donc ce poète considère que c’était son premier regard d’adolescent qui était le bon, lorsqu’il a appréhendé le monde autrement et qu’il a tenté de synthétiser son expérience dans des poèmes. On sent aussi chez lui, lorsqu’il vieillit, comme une fatigue un peu lasse et il avoue parfois ne plus parvenir à s’extasier comme par le passé. Quand il parle comme cela, ce n’est pas, cependant, pour remettre en cause l’essence de son activité de poète mais bien pour regretter de n’avoir plus la force de pénétrer dans le secret des choses ni celle de relater le côté indicible du monde. Il approuve donc toujours dans l’absolu la démarche poétique mais avoue ne plus pouvoir se maintenir en permanence dans cet univers. Enfin, c’est lui qui le dit, car les poèmes qu’il continue à nous donner sont toujours remplis de ce mystère indicible qu’il semble être un des seuls à percevoir.
20:32 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : littérature
Commentaires
Du point zéro néant au point zéro néant. Tout le reste est absolument dérisoire.
Et c'est cette désespérance absurde qu'interroge le poète. Quelque forme, quelque mot, quelque musique, quelque rime, qu'emprunte son art d'écrire.
Cette poésie là n'a d'ailleurs qu'accesoirement besoin de l'écriture.
Tout ceci n'engageant que ma propre personne et mon ressenti des choses.
C'est d'ailleurs marrant que tu écrives cette note alors que je suis en train d'écrire un texte ce matin sur "le grand mouvement des choses."
Écrit par : B.redonnet | 28/10/2008
Certains préfèrent agir, soit en changeant le monde soit en tirant de celui-ci le plus de profits possible.
Écrit par : Feuilly | 28/10/2008
Chacun appréhende le monde avec ses moyens, ses envies, ses désirs, son intelligence ou sa bêtise, sa générosité ou sa scélératesse.
Toutes ces notions sont vagues et dialectiquement opposables. Je te le passe.
Un mec d'extrême droite (des fois même pas extrême d'ailleurs) est pour moi une crapule. Pour lui, j'en suis une.
Raison d'écrire ou de dire, on a la raison qui fait plaisir. Voilà. Parce que de toute façon la question est insoluble.
Ma raison, c'est d'éviter les salopards ou alors si je ne peux pas faire autrement de leur rentrer dedans.
Pour moi, ça se limite à ça, la raison.
Ne pas fréquenter l'infréquentable.
L'écriture dans tout ça est chose intime et jouissance livrées au public.
Écrit par : B.redonnet | 28/10/2008
Écrit par : christiane | 28/10/2008
Écrit par : B.redonnet | 28/10/2008
J'admire celles ou ceux qui en quelques mots , en quelques phrases savent faire se dérouler un film . J'admire celles et ceux qui en quelques traits ou coups de pinceaux racontent une histoire .
Écrit par : Débla | 28/10/2008
Le fait de s'émerveiller (ou de se révolter) à l'adolescence n'empêche pas de s'émerveiller (ou de se révolter) à l'âge adulte - peut-être pas pour les mêmes choses. Bien que j'aimasse o;) déjà la nature dans mon adolescence, je l'aimais bien moins que maintenant. Maintenant, je sais passer des heures à contempler un jardin qui me plaît, un chat qui ronronne et qui a chaud et qui me donne chaud, je suis dans l'immédiateté des choses, mais pas que...
Parce que j'aime aussi me souvenir que j'ai la conscience de ces choses. Et qu'un jour, il me faudra transcender davantage (je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi), mais parce que ma vie arrivera à sa fin et parce que tout aura une autre signification...
Pour moi, mais pas pour les autres !
Écrit par : Pivoine | 28/10/2008
@ Pivoine: bien sûr écrire c'est produire et bien sûr certains écrits influencent la société ("On n'enferme pas Voltaire, disait De Gaulle en parlant de Sartre), mais la question que je me suis souvent posée (au point de rester de longues années sans rien écrire), c'est de savoir si ce n'est pas aussi une fuite, un repli sur soi et son intériorité. Un plaisir égoïste, finalement, qui permettrait d'oublier qu'au dehors tout va mal (crise financière, pauvreté, guerres...).
Mais d'un autre côté il faut se dire qu'on n’a qu'une vie et si pour moi le fait d'écrire me plaît, pourquoi bouder son plaisir? Il arrive un moment où la vie personnelle doit passer avant la vie collective, sinon on ne fait que se battre pour les autres et on passe à côté de sa propre existence.
Écrit par : Feuilly | 28/10/2008
C'est faire passer la vie, de l'expérience à la phrase, à la pensée.
L'écriture n'enregistre rien qu'elle ne transforme aussitôt.
Écrit par : michèle pambrun | 28/10/2008
C'est l'avant-dernière phrase d'un long poème
"Demeure le corps" Chant d'exécration
de Philippe Rahmy, atteint de la maladie des os de verre.
Jean-Louis Kuffer chroniquant ce livre, termine en disant (l'esprit, pas la lettre) : Puisse Dieu lui foutre la paix et la littérature le prendre dans ses bras !
Écrit par : michèle pambrun | 28/10/2008
C'est bien beau ce que vous dites là, Michèle.
Écrit par : Feuilly | 28/10/2008
La Semaison-
"Il fallait se dessaisir de soi, diminuer l'opacité de la vie, se délivrer de la pesanteur des certitudes, des croyances, des dogmes, pour espérer de la vie des moments de force intérieure, de plénitude, de grâce, peut-être...."P.Jaccottet
Écrit par : christiane | 28/10/2008
Mais il m'arrive de poser quelques lignes ou quelques coups de pinceaux pour laisser passer des émotions .
Le peintre donne un langage à ses yeux . L'écrivain ou le poète donne un langage à ses ressentis ....
Michèle le dit trés bien : c'est faire passer la vie ......
Ensuite chacun interprète avec sa propre sensibilité .
Écrit par : Débla à Feuilly | 29/10/2008
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