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26/06/2007

Apologie de l’antique

C’est devenu un fait évident et que plus personne ne conteste : en art, il faut faire du neuf. En littérature aussi, apparemment. A quoi bon, en effet, réécrire ce que d’autres ont déjà mieux exprimé que vous ? Inutile de donner une nouvelle Madame Bovary, que tout le monde connaît déjà, on en conviendra. On ne va pas non plus proposer une version personnelle d’Une saison en enfer ni imiter Philippe Jaccottet. Non, il n’y a que ce qui n’a jamais été dit qui peut être exprimé. Fiers de leur ego, les littérateurs s’en donnent donc à cœur joie. Chacun y va de sa rengaine propre, de ses souvenirs personnels ou de sa vision du monde forcément originale puisque c’est la sienne propre.
Tout cela est bien beau, sauf que cela nous donne sept cents romans à la rentrée d’automne, sept cents romans qui se ressemblent à peu près tous, tous les auteurs ayant misé sur la même modernité.
Pourtant, si on conçoit facilement qu’il ne sert à rien de réécrire les chefs-d’œuvre antérieurs, s’il semble évident que seule une vision personnelle et originale mérite d’être mise en avant, il n’en reste pas moins que cette course à la modernité comporte quelques dangers, parmi lesquels le refus des grands classiques n’est pas le moindre. A force de vouloir être modernes et résolument tournés vers l’avenir certains en ont oublié de regarder derrière eux. Privés du terreau originel, ils n’ont plus d’assises et leurs écrits semblent s’étioler comme des plantes poussant sur un sol caillouteux. Négligeant la richesses inouïe de leurs devanciers, ils préfèrent puiser en eux la source de l’inspiration, ce qui nous donne souvent des œuvres introspectives, tournées vers le dedans, où le nombril de l’auteur semble être devenu le centre du monde. Ces écrits-là manquent de souffle et sentent la philosophie en chambre. Seules les œuvres ouvertes sur le monde, reflétant la complexité de la société, cherchant à donner à l’individu une place dans l’univers, méritent en fait d’être publiées.

Or, s’il y a bien des livres qui ont fait leurs preuves, ce sont bien ceux du passé. S’ils sont parvenus jusqu’à nous et s’ils nous parlent toujours, c’est qu’ils possèdent en eux-mêmes un « je ne sais quoi » qu’on ne peut certes pas assimiler à un phénomène de mode. Et parmi ces livres anciens, il me semble que ceux de l’Antiquité sont particulièrement méconnus. Qui lit encore Virgile, Plaute ou Sénèque ? Sans parler des historiens comme Tite-Live, Tacite et quelques autres ? Les Humanités classiques ont quasi disparu de nos collèges et lycées. Il est vrai que dans notre société mercantile, mieux vaut un bon diplôme en « marketing » qui vous permettra non seulement de trouver un emploi mais aussi de vendre à un tas de gens (et pour votre plus grand profit) des produits dont ils ignoraient jusqu’à l’existence avant votre intervention, mieux vaut un tel diplôme, disais-je, plutôt que d’écouter le chant des sirènes avec Ulysse ou de vous pâmer sur les amours de Didon.

Et pourtant… Et pourtant, je plaiderai toujours, avec Jacqueline de Romilly, pour les études classiques, qui ouvrent des portes insoupçonnées. Outre la rigueur de l’analyse grammaticale (ah ! ces aoristes et ces verbes en « Mi » de la conjugaison grecque !), elles permettaient de se familiariser avec de grands textes littéraires à un âge où l’esprit était encore suffisamment malléable pour pouvoir en être imprégné. Les élèves parcouraient en imagination les plaines d’Asie mineure en suivant avec Xénophon la retraite des dix mille, ils s’initiaient à la démocratie en lisant les discours de Démosthène ou découvraient les horreurs du pouvoir en méditant sur les descriptions que Tacite nous donne de Néron.

Mais qui se souvient encore de tout cela aujourd’hui ? Quelques-uns, qui disparaissent les uns après les autres. N’ayant pas été initiés, les jeunes d’aujourd’hui ne se donneront même pas la peine d’ouvrir une traduction, tant il est vrai que pour eux tout ce qui précède le XIX° siècle leur semble inabordable et complètement révolu. Et je parle de ceux qui lisent, bien entendu, c’est-à-dire finalement d’une minorité, tant les jeux vidéo et autres joyeusetés ont supplanté l’écrit. Parlant de la sorte, je me fais l’effet de tenir le discours d’un vieillard décati, plein d’amertume et de rancune. Et pourtant ma propre jeunesse ne remonte pas encore si loin, même si elle commence, il est vrai, à prendre le large dangereusement. « Ύνωθι σεαύτον », nous disait Socrate. Connais-toi toi-même. Connais les autres, aussi, avec qui tu as la chance de vivre. Et cette connaissance, à mon sens, doit passer par les auteurs classiques, qui l’emportent, et de loin, sur certains de nos auteurs contemporains. Quant à tous ceux qui demanderaient quelle est l’utilité de se frotter ainsi aux textes antiques et quel profit ils pourraient bien retirer de l’apprentissage du latin, je répondrais, comme un certain professeur : « Cela sert à ce que vous ne me posiez plus la question. »

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Commentaires

Personnellement, je suis tout à fait d'accord avec vous. Vous êtes sévère, oui, mais je le suis aussi.

Et bien qu'ayant eu quelques problèmes dans l'apprentissage du grec qui m'ont fort mise en retard dans la suite de mes études, j'ai exploré le latin à fond. A ce propos, il doit encore y avoir, sur la toile, les archives d'un forum de discussion de lettres anciennes, "L'Agora class" (Université de Louvain-la-Neuve, département lettres classiques). J'étais assidue même si lointaine, n'enseignant pas le latin. Disons que j'ai eu de la chance en latin (une bonne formation au départ, 9h de cours semaine en 6ème, c'est dire...) qui m'a aidée dans la suite. Mon historien préféré était incontestablement Tacite, c'est le seul que j'aie lu "dans le texte" en éprouvant une émotion et une passion aussi forte qu'en lisant de la poésie française. Pour le reste, je me suis contentée de traductions hélas (j'avais un faible pour Lucrèce aussi, et naturellement, pour Alcée et Sappho), par contre, j'ai toujours cordialement détesté Platon (exception faite du mythe de la caverne). Mais je serais moins sévère pour l'ensemble de la culture des "jeunes", actuellement. Ils ont aussi accès à des sources d'information que nous n'avions pas (enfin, que moi je n'ai pas toujours eues). le tout est une question d'éducation, je crois, d'entourage favorable, et de curiosité personnelle... Bref.

D'accord pour les 700 romans de la rentrée, bien qu'il y a it des auteurs, dans ces best-sellers ahurissants, qui sortent nettement du lot (il faut du temps pour les découvrir). Je pense à "Rouge Brésil" de... De... Je ne reviens plus sur son nom. Mais incontestablement, c'est de la littérature et elle est d'ailleurs ancrée dans l'histoire.

Je me suis souvent demandé si les écrivains à l'heure actuelle, n'oeuvraient pas dans l'ombre et de façon dynamitée - dans d'autres formes de littérature que le roman (qui, comme le dit yourcenar, "dévore aujourd'hui toutes les formes") et que le reste est une affaire de commerce. C'est dommage, évidemment, mais bon, je vais devoir m'arrêter sinon, mon commentaire sera aussi long que votre article...

Écrit par : Pivoine | 29/06/2007

"Rouge Brésil": JC Rufin. Je l'ai lu. Cela traite de la découverte du Brésil (baie de Rio) par le Français Villegagnon.

Oui, oui, j'avais aussi 9H de latin en 6°, puis 6H par la suite. Tacite est assurément un historien magnifique. Cela me donne l’envie de le relire. Quant à Sappho, à la beauté de ses textes s’ajoute la tristesse qu’il n’en subsiste que des extraits. Cela donne la mesure de toute œuvre littéraire en général, celle d’une tentative désespérée d’accéder à la beauté, tentative qui risque toutefois fort de sombrer dans l’oubli des siècles.

Pour les romans de la rentrée, il est indéniable qu’il y en a de bons là-dedans. Mais comment s’y retrouver ? On sent trop que les grandes maisons d’édition, qui sont maintenant aux mains d’actionnaires soucieux d’obtenir des dividendes, ne publient plus que ce qui se vend. On aura bientôt des produits uniformes, fabriqués sur commande, lancés à coup de publicité. Il faudrait que tout le monde lise le même livre en même temps (voir la mode du Da Vinci Code, que je n’ai même pas ouvert, ou même de Nothomb, qui est devenue un produit commercial).

Pour le reste, n’ayez pas peur d’écrire des commentaires, même fort longs. Il y a assurément de la place pour tout le monde. Et soyez la bienvenue.

Écrit par : Feuilly | 29/06/2007

Re-bonjour et merci. De longs commentaires ? Vous risqueriez de vous laisser ;-) Je n'ai pas ouvert le Da Vinci Code non plus. (Mais j'essaierai tout de même un jour de le lire, je pense, ou je le commencerai). Du coup, cet après-midi, après avoir lu un de vos posts, je me demandais en route: "écrire un Madame Bovary à notre époque est-il concevable?" Ce pourrait faire l'objet d'une dissertation. Elle serait certainement différente, car le monde est différent, Madame Bovary aurait fait des études, aurait travaillé, aurait été au chômage, elle aurait eu un mari, des amants (ça, ça ne la change pas beaucoup...) elle aurait divorcé, se serait peut-être remariée... Je me souviens d'une page d'anthologie, un dîner dans un château... Tout était tellement bien décrit, ce doit être tout de même possible...

Merci pour Rufin (je ne sais pas pourquoi, j'oublie toujours son nom et pourtant, il y a des pense-bête...)

Pour Nothomb, je ferais (jusqu'à présent) une exception: "Stupeur et tremblements". Je n'ai encore rien lu de pareil sur la vie en entreprise - c'est tellement ça ! Les autres, soit je n'ai pas essayé de les lire, soit j'ai abandonné en cours de route - mais par contre SetTremblements, là, je l'ai relu plusieurs fois...

Je vous lis avec plaisir - je réalise en vous lisant combien les textes sur la littérature, l'histoire, l'art, les commentaires sur les classiques, combien cela me manque. Et pourtant, j'ai quelques amis blogueurs que je lis et relis régulièrement... Dont Valclair (les Echos de Valclair), très attachant(s). Et quelques autres...

Écrit par : Pivoine | 29/06/2007

Pourtant j'avais cru comprendre qu'après un passage de cinq ans en entreprise et après un examen de policier raté, vous enseigniiez le français dans une école artistique. Sans parler des ateliers d'écriture...

Écrit par : Feuilly | 29/06/2007

Oui, je sais, mais du temps s'est écoulé depuis ;-) (20 ans et plus! De quoi rouler sa bosse professionnelle un peu partout...)

Écrit par : Pivoine | 29/06/2007

C'est peut-être pour cela que l'on se tourne vers les blogues (ceci dit, celui-ci est récent et encore, j'ai hésité à l'ouvrir), afin de s'isoler du monde professionnel, si peu tourné vers la littérature. Besoin de retourner vers des choses essentielles, enfouies au plus profond de nous.

Écrit par : Feuilly | 29/06/2007

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