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21/09/2017

"Ici et ailleurs" (nouvel extrait de mon dernier livre)

EXTRAIT DE LA NOUVELLE « LE TEMPLE DU SOLEIL »

Le camion aborde le premier virage en lacet. Le moteur cogne, le changement de vitesses grince. Derrière, une épaisse fumée noire jaillit du pot d’échappement. Il n’y a rien à faire : la pente est trop forte. Il va falloir qu’il se déporte à l’extrême gauche ou il ne passera pas! Instinctivement, le chauffeur a réagi : il braque le volant autant qu’il peut. Le bahut se déplace, le voilà de l’autre côté de la route. Le pneu avant mord même la poussière du fossé ! Cela fait un de ces nuages ! Les branchages griffent la carrosserie. Pourvu qu’il ne vienne rien en face. Non, ouf, c’est fini ! Le premier virage est passé. Il n’y en a plus que deux mille cinq cents quatre-vingt-quatre.

 

C’est qu’elle les connaît, Isabel les virages qui mènent à l’Altiplano. Cela fait cinq ans, maintenant, qu’elle fait la route, toujours la même. Elle charge des marchandises en bas, dans la forêt, et elle les achemine là-haut, dans la capitale. Cela peut paraître simple, mais ce ne l’est pas. En bas, c’est l’équateur, la forêt vierge, la chaleur, les moustiques, la malaria. En haut, ce sont les montagnes et les deuxièmes du monde encore bien. La Paz culmine à 3.658 mètres d’altitude et le lac Titicaca n’est pas loin. D’un côté, c’est l‘été, de l’autre l’hiver. Et puis il y a les habitants. Tous des Indiens, certes, mais tellement différents. Les gens de la plaine ont une certaine mentalité, ceux des sommets une autre. Leur seul point commun, c’est d’être tous des Indiens. C’est déjà ça. Et elle, Isabel, elle est comme un trait d’union entre ces deux mondes. Indienne aussi, forcément, comme tout le monde en Bolivie. N’empêche que le fait d’être une femme a quelque chose de singulier. Tous les autres chauffeurs sont des hommes, elle doit être la seule femme de la profession et elle en est fière. Comme elle est fière d’amener dans la capitale andine toutes ces nourritures exotiques de la plaine. Originaire de la zone intermédiaire des collines, elle se sent partout chez elle. Ce qui signifie aussi qu’elle est étrangère des deux côtés. Elle n’est pas de l’Amazonie, mais elle n’est pas non plus des sommets andins. Qui est-elle finalement ? Elle serait bien en peine de le dire. Alors elle voyage et essaie de trouver son identité sur les routes, entre les chaleurs étouffantes de la forêt et les crêtes brumeuses des montagnes.

 

Mais voilà le deuxième virage. Il tourne dans l’autre sens, celui-là, de la gauche vers la droite. Ce sera donc plus facile, elle ne sera plus du côté du précipice et bénéficiera de la pente la moins raide. C’est déjà ça. Il faut dire que la route est à peine asphaltée. Pourtant elle l’a été autrefois, à certains endroits en tout cas... Mais il y a longtemps de cela et la nature a repris ses droits. Le macadam, petit à petit, s’est effrité et il ne faut pas croire que le gouvernement l’a remplacé. Non. D’ailleurs il ne faut jamais compter sur le gouvernement ! Les politiciens, là-haut, à La Paz, ont autre chose à faire. La révolution pour commencer ! Et puis, une fois qu’ils sont au pouvoir ils pensent un petit peu à eux. C’est normal après tout, ils ont tout de même risqué leur vie dans ces coups d’état. Alors, dès qu’ils sont installés derrière leur beau bureau de président ou de ministre, ils essaient de compenser, c’est-à-dire de s’enrichir par tous les moyens. Qui pourrait le leur reprocher ? S’ils sont d’origine modeste, on ne les pendra pas au sérieux tant qu’ils ne seront pas riches. Et s’ils proviennent d’une famille de notables, on ne trouverait pas normal qu’ils baissent de statut et qu’ils s’appauvrissent. Un député, un sénateur, un ministre, cela doit être riche pour être respectable, un point c’est tout. Ici, en Bolivie, vous ne rencontrerez jamais un être humain qui pensera le contraire.

Littérature

16:13 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature

12/09/2017

Ici et ailleurs (extrait)

"Ici et ailleurs" est un recueil de nouvelles. Pour les lecteurs fidèles de Marche romane, voici le début de la première de ces nouvelles.

 

LA LETTRE

Il n’y avait pas dix minutes que monsieur Habary était dans son jardin quand on sonna à la porte. Il déposa à terre les grands ciseaux avec lesquels il s’apprêtait à tailler la haie et se dirigea vers la maison. C’était le facteur, qui tenait à la main une lettre postée de Paris. Elle attendrait !

 — Un petit verre ?

Comme chaque fois, la conversation s’engagea aussitôt. Depuis qu’il était à la retraite, monsieur Habary ne voyait plus grand monde et la venue du facteur était toujours la bienvenue, d’autant plus que celui-ci passait rarement. En effet, à part quelques factures, il n’y avait plus beaucoup de courrier pour le 14 de l’allée des moineaux. Quand on est veuf depuis vingt ans et que votre fille préfère le téléphone, qui pourrait bien vous écrire ? Autrefois, quand il habitait Paris, il rencontrait de nombreuses personnes, surtout issues des cercles scientifiques. C’était l’époque où il s’était fait remarquer par la publication de quelques articles dans le domaine de la botanique et il avait aussi collaboré, comme bénévole, à quelques projets menés par le F.N.R.S. Bref, il connaissait des gens et il n’était pas rare, au sortir d’une conférence, de le voir revenir à la maison à dix heures du soir, accompagné de quelques amis. Sa femme aimait ces réunions improvisées et elle se mêlait souvent à la conversation. Parfois, leur petite fille se réveillait et elle descendait en pyjama pour voir qui étaient tous ces messieurs qui parlaient si fort.

C’était une époque merveilleuse, mais elle avait été trop courte. En effet, sa femme était morte subitement, comme cela, sans crier gare, d’un cancer qui l’avait mangée tout en dedans en quelques mois. Quelle étrange chose que la vie ! Il était resté seul pour élever la petite, alors, pour lui consacrer le plus de temps possible, progressivement, il avait abandonné toutes ses réunions, tous ses colloques, et il n’avait plus rien publié. Mais il ne le regrettait pas, car Fabienne était une enfant merveilleuse. En grandissant, elle s’était mise à ressembler à sa mère, avec sa queue de cheval, son large sourire et ses grands yeux au regard brillant et malicieux. Monsieur Habary en avait presque oublié qu’il vieillissait, tant il lui semblait revivre les premières années de son mariage. Ils ne se quittaient pas. Le samedi, ils traînaient ensemble dans les magasins, ou bien ils allaient au cinéma. Le dimanche, ils partaient pour la Normandie et ils marchaient des heures le long des rivages de sable fin, au pied des grandes falaises de calcaire blanc. Pendant les grandes vacances, ils louaient une petite maison en Provence, dans les contreforts du Lubéron. Ils avaient passé là des moments merveilleux, dans une nature sauvage, écrasée de soleil et remplie du chant lancinant des cigales. C’était à un point tel que ce matin encore, quand il avait entendu dans son jardin de Seine et Marne un timide grillon émettre un petit cricri, sa mémoire s’était immédiatement envolée vers ces moments enchantés passés ensemble autrefois.

Puis Fabienne avait grandi. Elle avait réussi son baccalauréat, était entrée à la faculté et en était ressortie avec un diplôme de spécialiste en médecine tropicale. Alors, elle était partie, partie pour ces pays lointains aux noms étranges : N’Djaména, Khartoum, Bangui, Yaoundé.

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