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24/08/2017

Marie

Les années avaient passé, beaucoup d’années même, et voilà qu’il était revenu au village. Pourquoi ? Nul ne le savait et lui encore moins qu’un autre. Le hasard sans doute. Il ne passait pas loin de là et l’idée lui était venue de faire un détour. Pourtant chacun sait qu’il n’y a jamais vraiment de hasard.

Il était revenu et la première chose qu’il avait vue, c’était la fontaine sur la place. Elle n’avait pas changé et le doux murmure de l’eau qui s’écoulait lui sembla aussitôt familier. Son cœur à lui non plus, n’avait pas changé, car il se mit à battre plus vite. C’est que c’était là, assis sur le rebord de pierre, qu’il avait dit à Marie qu’il l’aimait. Quarante années s’était écoulées et il se rendait compte qu’il n’avait rien oublié et qu’il conservait en lui cette blessure.

Il se mit à parcourir le village, mais cette visite se transforma rapidement en pèlerinage. Était-ce encore le hasard qui lui avait fait prendre la petite ruelle sur la gauche, celle qui conduisait au fenil du père Mathieu ? Non, on aurait dit que quelqu’un guidait ses pas, c’était troublant. Il regarda attentivement le bâtiment, un peu délabré aujourd’hui.  Qu’est-ce qu’il avait été heureux, ce jour-là, allongé dans le foin, quand Marie était venue s’allonger près de lui…

Plus loin, de l’autre côté de la rivière, il revit la maison de son amoureuse ou plutôt celle de ses parents. Il n’y était jamais entré car on le trouvait trop pauvre sans doute, pas assez bien pour fréquenter la fille du plus gros fermier de la région. Qu’est-ce qu’il y pouvait, lui, si on était pauvre chez lui et si son père était communiste et ne fréquentait pas l’église ? Il n’y pouvait rien du tout et d’ailleurs on n’entre jamais dans de telles considérations quand on aime. Non, l’amour vient comme cela, comme une grâce, sans qu’on sache pourquoi. Subitement, deux êtres se croisent et ils comprennent au premier regard qu’ils sont faits l’un pour l’autre, c’est tout.

Cela avait été difficile, cette période, il ne s’en souvient que trop bien. Il fallait se cacher, ne rien dire, conserver le secret. C’était l’époque des rendez-vous clandestins à l’orée de la forêt ou dans les carrières de schiste à la sortie du village, jusqu’au jour où on les avait vus. C’était inévitable, finalement, ils se rencontraient trop souvent, ne pouvant se passer l’un de l’autre.  

Alors il avait fallu tout arrêter, ne plus se voir, ne plus se parler. Même s’écrire était impossible ! C’était à ce moment-là qu’il avait dû partir pour le service militaire et c’était là-bas, bien loin, dans les Aurès algériens, qu’il avait appris que Marie allait se marier. Telle était paraît-il la volonté de son père. Que devait-il faire ? Déserter ? Ce n’était pas l’envie qui lui en avait manqué, mais que faire quand on est perdu dans des montagnes, à l’entrée du grand désert de sable et que des rebelles vous attendent embusqués à chaque tournant du chemin ? Il fallait mieux attendre la première permission, dans un mois, en espérant que le mariage n’aurait pas lieu avant. Evidemment il avait écrit à Marie, pour lui dire de refuser ce qu’on lui imposait et lui demander de l’attendre lui, qui l’aimait plus que tout. Il évoquait aussi le fenil du père Mathieu, pour lui rappeler qu’en fait elle était déjà sa femme depuis longtemps. Il découvrirait plus tard qu’elle n’avait jamais reçu cette lettre ou en tout cas que son père ne la lui remit jamais.

Et c’est comme cela que le drame est arrivé. Marie n’a pas supporté d’être mariée de force à un homme qu’elle n’aimait pas. C’est le matin des noces qu’on l’a retrouvée, pendue dans sa chambre.

Il lui semble que tout cela vient d’arriver hier. Il marche et se retrouve devant l’église, celle-là où il n’a jamais mis les pieds. Le petit cimetière est juste à côté. Il ouvre la vieille grille de fer qui grince un peu et la première chose qu’il voit c’est la tombe toute blanche de Marie. Non, vraiment, il n’y a jamais de hasard.

 

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01:08 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (11)

Commentaires

Un condensé de tout ce que la vie offre de sublime et d'affreux en même temps.
L'amour, et la contrainte qui pousse au suicide...
Bravo pour cette nouvelle.
Beau retour littéraire.
¸¸.•*¨*• ☆

Écrit par : celestine | 24/08/2017

Et bonjour à ma fidèle lectrice :)))

Écrit par : Feuilly | 25/08/2017

Continuer de partager ses textes est une belle résistance à notre monde d'une abyssale connerie et abyssale sauvagerie (financiarisation et concurrence généralisées, glaciation d'un présent perpétuel, déréalisation des catastrophes que notre espèce provoque en chaîne... et l'amour du prochain, bordel !)
Merci pour cette résistance-là, Feuilly. Bonjour Célestine.

Écrit par : Michèle | 25/08/2017

@ Michèle : oui le monde devient fou et horrible. Mais était-ce mieux avant ? Rome déjà voulait détruire Carthage ("Carthago delenda est"), afin de conserver sa suprématie, les croisés sont partis en Terre sainte dans l'espoir de conquérir des terres à leur profit et quand la France a colonisé l'Algérie, on aurait pu se demander de de quel côté étaient les barbares...

Écrit par : Feuilly | 25/08/2017

Justement. Nous n'apprenons rien. Rien de rien.

Écrit par : Michèle | 25/08/2017

J'aime beaucoup. Et si cette histoire est sas doute imaginée, on sait qu'elle est arrivée mille fois, et mille autre encore, avec différents suicides : la fuite, le mutisme, l'enlaidissement, la maladie, une vie de violence pour trouver un justicier.

Écrit par : Edmée De Xhavée | 29/08/2017

Oui, Edmée, une histoire certes inventée, mais qui renvoie à des réalités que nous connaissons bien (quand l'amour est contrarié).

Écrit par : Feuilly | 29/08/2017

Bonjour,

Ravie de te lire à nouveau. Ah les amours gâchées...elles parsèment nos vies et engendrent la mélancolie...Se pendre ou épouser quelqu'un qu'on n'aime pas, c'est un peu la même chose non?
Bonne rentrée !

Écrit par : Laure Hadrien | 29/08/2017

@ Laure : Oui, c'est un peu la même chose, en effet :))

Écrit par : Feuilly | 29/08/2017

Mais se pendre quand on est jeune et qu'on a la vie devant soi...
Évidemment il y avait de ces situations réelles...
Avec un enfant même parfois.
Je pense à Marius Fanny César
A la fille du puisatier.
J'espère encore te lire Feuilly...

Écrit par : Pivoine | 11/09/2017

@ Pivoine : ne désespère pas, mais c'est vrai que le peu de temps dont je dispose est souvent consacré au manuscrit en cours...

Sinon, oui, le suicide ici est exagéré (mais c'est une fiction et on force les traits). ceci dit, il n'y a pas si longtemps que ce genre de pratique existait encore,

Écrit par : Feuilly | 11/09/2017

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