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26/12/2009

Un conte de Noël

Ce n’était pas un mauvais garçon, on ne peut pas dire cela, mais il avait quand même passé toute son enfance dans les rues, à traîner et à chaparder ici ou là. C’est vrai que ses parents n’étaient pas bien riches, mais enfin ce n’est pas une raison suffisante et nous connaissons tous des personnes peu argentées qui s’occupent admirablement de leurs enfants. Ils les éduquent, les poussent à aller à l’école et tentent de les mettre  sur le droit chemin. Ici, ce n’était pas vraiment le cas. Le père était menuisier-ébéniste et ma foi il avait peu de temps à consacrer à son fils. Toujours à travailler dans son atelier, jusqu’à des dix heures du soir en été, il faisait visiblement ce qu’il pouvait pour nourrir sa petite famille. Il faut croire cependant qu’il n’y arrivait pas vraiment car son épouse louait ses services comme femme d’ouvrage un peu partout dans la ville, manifestement pour arrondir  les fins de mois. Elle était courageuse, la brave dame, mais du coup elle n’était pas souvent à la maison non plus et on sait ce que cela veut dire. Quand le gamin rentrait de l’école et qu’il ne trouvait personne pour lui offrir un biscuit ou un verre de lait, il ressortait aussitôt, laissant là les devoirs et les leçons. Souvent quand la mère rentrait après ses ménages, vers les huit heures du soir, elle devait encore se mettre à arpenter les rues à sa recherche. Elle le retrouvait habituellement sur la place, en train de s’encanailler avec une bande de vauriens. Elle le réprimandait un peu, pour la forme, puis le ramenait toute contente à la maison, heureuse de l’avoir récupéré aussi vite.

 

Malheureusement, il n’en allait pas comme cela tous les soirs et il arrivait (les voisins pourraient encore en témoigner) qu’on voyait les deux parents, la mère et son menuisier de mari, en train d’arpenter les rues et les champs des alentours à la recherche de leur fils et cela jusqu’à une heure avancée de la nuit. Parfois ils le retrouvaient juché au sommet d’un arbre ou bien dissimulé dans une grotte. Dans ces cas-là le chenapan ne faisait aucun bruit dans l’obscurité et laissait d’abord ses parents passer plusieurs fois à deux mètres de lui avant de se décider à manifester sa présence. Il y avait donc bien longtemps que la nuit était tombée quand ces pauvres gens retrouvaient enfin leur rejeton. C’est à coups de bâton que le père ramenait alors le fils « prodigue » à la maison et tout le monde savait qu’ils l’avaient retrouvé rien qu’en entendant les cris du petit, qui hurlait comme un cochon qu’on égorge. Personne ne disait rien et tout le monde laissait faire car enfin ce n’était tout de même pas normal de faire enrager ainsi ses parents tos les soirs. A la limite, chacun était content d’entendre les fameux cris, cela voulait dire que le vaurien avait été retrouvé et que le voisinage n’avait plus à s’inquiéter. C’est qu’à cette époque et dans une petite ville comme celle-là, tout le monde s’occupait de vos affaires en permanence et la vie privée était quasi publique. Qu’une femme soit enceinte et tout le quartier était au courant avant même que le mari ne le soit. Et si une autre trompait son époux, cela se savait aussi bien entendu, cela se disait, se répétait et à la fin cela prenait des proportions gigantesques.

 

Que n’avait-on pas dit, d’ailleurs, sur la femme du menuisier. Les pires horreurs, vous n’imaginez pas ! Certains assuraient qu’elle ne faisait pas que des ménages dans ces familles riches où elle allait nettoyer. Les uns pensaient qu’elle monnayait ses charmes (car elle était particulièrement mignonne, la petite) mais d’autres, plus piquants, soutenaient carrément qu’elle faisait cela par vice. Dans le fond, personne ne savait rien de précis, mais la rumeur avait fini par prendre une telle ampleur que chacun restait convaincu que la petite dame du menuisier menait une mauvaise vie. On avait même été jusqu’à dire que son chenapan d’enfant n’était pas le fils de son père. Et c’est vrai qu’il ressemblait bien peu au menuisier, tant par le physique que par son manque de goût pour le travail, mais bon, ce sont des choses qui arrivent souvent sans que pour autant on puisse en conclure grand chose. Dans notre histoire, pourtant, il s’était trouvé des voisines pour se souvenir que l’accouchement n’avait pas eu lieu ici, dans la ville, mais bien loin, à l’autre extrémité du pays. Or, on ne fait pas un tel mystère quand il n’y a rien à cacher, non ? Il n’en avait pas fallu davantage pour décréter que cet enfant était illégitime et qu’en un mot le pauvre artisan ébéniste était carrément cocu. Tout le canton le savait, sauf lui, bien entendu, qui continuait à s’acharner sur son travail jusqu’à des dix heures du soir, comme je l’ai déjà dit. Cela faisait mal au cœur quand on passait devant l’atelier et qu’on l’entendait raboter ou scier sans relâche. « A quoi bon » disaient les gens, « si c’est pour nourrir une femme infidèle, une traînée quoi et un enfant qui n’est même pas le sien ? »

 

(à suivre)

23/12/2009

Revenir

Ainsi donc, il passait le plus clair de son temps à déambuler dans les lieux où il avait vécu. Déçu par ce fameux paradis dont on lui avait tant vanté les merveilles depuis sa plus tendre enfance, il préférait se promener dans les endroits qu’il avait aimés autrefois. C’est qu’il avait du temps pour flâner, maintenant, il n’y avait pas à dire ! C’est carrément l’éternité qu’il avait devant lui ! Mais jouir de l’éternité, c’est bien, certes, mais encore faut-il être vigilant et ne pas se laisser gagner par l’ennui… Il convient donc de s’occuper, sinon on risque de sombrer dans la mélancolie et pour longtemps encore.  Se laissant guider par sa mémoire, il retournait donc dans les lieux qu’il avait connus, tentant de faire revivre en lui les impressions qu’il y avait éprouvées.

 

Parfois, rien n’avait changé et il lui arrivait même de croiser quelques protagonistes du temps de sa jeunesse. Bien sûr ils avaient vieilli et on comprenait, rien qu’à les regarder, qu’ils se rapprochaient eux aussi de l’issue fatale, mais le fait de les voir là, en chair et en os, en train de vaquer à leurs occupations, renforçait l’illusion que lui-même était encore en vie. Certes, il passait inaperçu au milieu d’eux, mais il lui semblait toujours qu’il aurait pu s’arrêter, leur mettre une main sur l’épaule et leur parler. « Comment vas-tu Jacques ? » « Et toi, Henri, toujours passionné par l’océan et ses lointains inaccessibles ? » «Tiens, Jean, c’est bien toi ? Et la petite Myriam, tu as fini par l’épouser, hein, sacré coquin ? » Certes, de telles conversations étaient impossibles, il le savait bien, mais à chaque fois il avait l’impression qu’il s’en serait fallu d’un rien pour que tout recommence comme avant. Ce n’était qu’une illusion, mais une illusion qui le rendait heureux et ma foi cela valait mieux que de s’ennuyer ferme dans le triste paradis du Bon Dieu.

 

D’autres jours, par contre, ses pas l’amenaient dans des endroits qu’il ne reconnaissait plus et c’était alors un choc car il se rendait compte qu’il avait beau être immortel, une partie de lui n’en avait pas moins irrémédiablement disparu. C’était alors comme s’il était mort une seconde fois. Comme ce jour où il se retrouva dans la prairie où avait été construite son école primaire. Il n’y avait plus rien, rien que des herbes même pas fauchées. C’était devenu un lieu sauvage, rendu à la nature. Les petits baraquements en bois où il avait appris à lire et à écrire s’étaient littéralement volatilisés, comme s’ils n’avaient jamais existé. Pourtant, que de souvenirs conservait-il en lui et comme tous les moments qu’il avait passés là lui étaient chers !

 

Il se revoit, suçotant son crayon tout en regardant, admiratif, ces étranges hiéroglyphes que le maître traçait au tableau noir. Et il se souvient parfaitement de son émerveillement quand, plus tard,  il put commencer à déchiffrer ces étranges signes, qui se mirent subitement à former des phrases et, ô miracle, à prendre un sens. Et voilà que tout cela avait disparu, comme si cela n’avait jamais existé. Et le vieux maître, où était-il maintenant ? Mort aussi, évidemment. Pourtant, il lui semblait encore le voir faire la lecture devant la classe et raconter l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin, qui se battait baievb9jm5N.jpgcourageusement toute la nuit pour échapper à son destin et aux crocs du loup affamé. Mais à la fin elle se couchait, la pauvre Blanquette et le loup la dévorait. C’est sans doute la même chose qui était finalement arrivée au cher instituteur. Un soir, fatigué de tous ces cours qu’il avait donnés pendant autant d’années, il s’était couché dans son lit et ne s’était plus jamais relevé. Il avait attendu là, sans rien dire, que la nature fasse son travail et que la vie se retire discrètement. Il l’avait sentie qui s’en allait, lentement mais sûrement ; ce froid qui montait dans les jambes, ce pouls qui semblait ralentir… A certains moments, il se révoltait encore et tentait de prendre un livre déposé sur la table de nuit, afin de continuer à lire l’histoire qu’il avait commencée quelques semaines plus tôt, au début de sa maladie. Lire, c’était encore vivre, aller de l’avant, progresser avec des personnages, découvrir ces pays merveilleux où il n’était jamais allé, si ce n’est en rêve.  Et puis un matin, à l’aube, fatigué par une longue nuit d’insomnie, il n’avait plus résisté et la mort l’avait pris là, épuisé d’avoir mené autant de luttes, résigné pour la première fois.

 

Avait-il seulement existé ? La disparition de l’école laissait planer un doute… En réalité, il ne survivait plus que dans la mémoire de son élève mais le fait que celui-ci fût déjà mort réduisait la consistance de ce souvenir à pas grand chose. Quant à cet enseignement auquel le vieux  maître avait consacré toute son existence, qu’en restait-il, finalement ? Un cahier d’écolier oublié dans un grenier, peut-être, et puis ces regrets du temps passé, exprimés par un fantôme. Autant dire rien du tout. C’était pourtant sur cette transmission du savoir qu’il avait bâti toute sa vie, y puisant non seulement la force de continuer mais même y cherchant la seule justification de son passage sur terre. Tout cela en pure perte, puisque tout avait disparu, le maître, l’élève et même la petite école en bois.

 

 

 

00:36 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature