Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/11/2007

Philanthropie

Comme tout le monde, j’ai eu à plusieurs reprises l’occasion de constater qu’il faut se méfier de la presse, surtout si celle-ci est officielle. Du coup, les années passant, je suis malheureusement devenu de nature suspicieuse. C’est mon petit défaut et je n’y peux rien. Ainsi, il suffit qu’on m’annonce quelque nouvelle réjouissante et aussitôt j’ai tendance à chercher la faille. Je me dis qu’une telle nouvelle n’est pas possible.

Ainsi, quand j’ai lu, sur le site–même de Danone (qui n’est pas, il faut l’avouer, mon site de prédilection), que cette firme, sans doute lassée de faire du profit, s’était transformée en société philanthropique, je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire. C’est bien moi, cela, toujours à voir le mal où il n’est pas.

J’ai tort, évidemment. En effet, on apprend que Franck Riboud, le patron de Danone, s’est associé avec Muhammad Yunus (le prix Nobel de la paix, celui qui a inventé le principe des micros crédits). Leur objectif est de fabriquer au Bangladesh des yaourts enrichis en micronutriments et donc de lutter contre la malnutrition, tout en faisant travailler des populations locales particulièrement démunies. Cela permettra à la fois de donner du travail (et donc des salaires) et de produire le yaourt le moins cher du monde. Résultat des courses :les enfants jusqu’ici mal nourris vont recevoir ainsi jusqu’à 30% de leurs besoins énergétiques quotidiens rien qu’avec ce pot de yaourt à bas prix (dans lequel on a ajouté du zinc, du fer, des vitamines et de l’iode). Il fallait y penser.

Les employés de Danone ne s’y sont pas trompés. La larme à l’œil, ils ont même ouvert leur portefeuille pour financer eux-mêmes le projet, à concurrence de 1.500 euros en moyenne par personne. Grâce à Danone, le Bangladesh, enfin, ne mourra plus de faim.

En février 2007, la première usine de Grameen-Danone a été inaugurée en grandes pompes par Zinedine Zidane lui-même, cette forte tête qui visiblement s’y connaît aussi en yaourt (ce que j’ignorais) à moins que ce ne soit en sous-développement (ce que j’ignorais aussi).

La distribution sera assurée par des femmes qui feront du porte à porte. Plutôt que de créer des magasins onéreux qui feraient monter artificiellement le prix dudit pot de yaourt, Danone a donc eu recours à ce moyen simple mais combien efficace pour pénétrer dans les chaumières et répandre ainsi le divin produit.

La multinationale, qui ne recule décidément devant rien quand il s’agit de la santé des enfants, envisage par ailleurs d’ouvrir jusqu’à 50 usines dans cette région du monde.

On ne peut que se féliciter de cet acharnement à lutter contre la pauvreté et la malnutrition.
Il faut en effet être malintentionné comme moi pour se dire :

- Qu’un pot de yogourt par jour pour un enfant ce n’est quand même pas beaucoup quand on a faim.
- Que Danone, indirectement, va ainsi conditionner des millions de personnes qui actuellement ne consomment pas de yogourt et qui s’en passent fort bien.
- Que par ce procédé, les coûts de fabrication sont réduits au maximum, ce qui n’empêche pas la firme de faire son bénéfice habituel.
- Que quand on dit qu’on achète le lait à un prix fixe, cela veut dire d’une part qu’on l’achète bon marché et d’autre part que ce prix ne sera pas revu à la hausse même si les autres denrées augmentent.
- Que les ménagères qui vont aller vendre les divins petits pots à leurs voisines permettent indirectement à Danone de réduire ses coûts de publicité en les ramenant à zéro tout en assurant la pénétration du produit (y compris chez des habitants qui ne savent même pas ce que c’est que la publicité).
- Que ces enfants élevés aujourd’hui au yogourt seront sans doute demain des consommateurs acharnés.
- Que si les habitants du Bangladesh sont pauvres, leur nombre permet tout de même d’assurer de plantureux bénéfices, même si le petit pot est vendu à un prix démocratique.
- Qu’il est déjà question d’inciter les éleveurs de bétail à améliorer leur cheptel (à leurs frais ?), ceci afin d’assurer une meilleure qualité au lait produit (et acheté à un prix fixe par Danone, rappelons-le).

Bref, avouez que pour raisonner ainsi, il faut vraiment avoir l’esprit mal tourné. Vous voudrez bien m’en excuser, mais on ne se refait pas. Plutôt que de rouspéter, je ferais mieux d’aller acheter des produits Danone afin de soutenir cette firme qui distribue aux pauvres tout ce qu’elle gagne. Au moins je ferais une bonne action dans ma vie.

Ps. : l’histoire ne dit pas ce qu’il advient du bétail, du lait, des vendeuses, des pots de yogourt et des enfants en cas d’inondation.


c4ade95bf343847fc8b20e2965ab96ad.jpg