26/06/2011
Une île (15)
C’est comme cela que nous nous sommes retrouvés en train d’escalader la cordillère centrale. Il faisait chaud et la montée s’est révélée plus difficile encore par ce côté que par l’autre versant. Avant de partir, j’avais embrassé ma princesse, qui semblait déjà inquiète de ma décision. Elle ne comprenait pas pourquoi je voulais absolument revoir l’épave de mon bateau. Elle insistait d’ailleurs beaucoup sur ce mot « épave », comme pour me décourager et me faire comprendre que mon expédition était tout à fait inutile puisque je n’allais retrouver que des débris. Intuitivement, elle devinait que cette décision subite n’augurait rien de bon et elle craignait déjà que ne me vînt à l’esprit l’idée de quitter son île. Je la rassurai autant que je pus, lui mentant pour la première fois sur mes intentions réelles. Comme nous discutions devant le château, sur la terrasse qui embrassait tout le paysage, je remarquai un petit nuage noir à l’horizon, qui s’accrochait sur un des sommets. C’était bien la première fois que je voyais un nuage isolé. Ou bien le soleil resplendissait dans un ciel bleu limpide, ou bien une chape de plomb obscurcissait tout et finissait par crever en une pluie tropicale démentielle. Celle-ci ne durait jamais très longtemps, mais elle suffisait à alimenter les nombreuses rivières de l’île, lesquelles étaient indispensables pour irriguer les cultures. Voilà pourquoi ce nuage unique, absolument insolite, attira mon attention. J’y vis comme un mauvais présage, mas je préférai ne rien dire à ma princesse. Elle aurait été capable de prendre ce prétexte pour me dissuader de partir. Je l’embrassai et je me mis en route, avec pourtant cette idée qu’un danger nous menaçait, sans que je pusse en préciser la nature. En bas, au village, je retrouvai mes hommes et je chassai de mon esprit toutes ces pensées confuses et un peu ridicules, il faut bien l’avouer.
Nous marchâmes pendant quatre heures avant d’atteindre le col. Il ne devait pas être loin de midi et il faisait très chaud. La tentation était grande de trouver un coin d’ombre où s’étendre, mais il ne pouvait en être question. J’avais trop peur de me faire surprendre par la nuit au milieu de la grande forêt. Pas question de croiser la route d’un serpent en pleine obscurité ! Après une rapide collation, nous nous remîmes en route. Certains maugréèrent bien un peu, faisant valoir qu’une petite sieste et un verre de vin n’auraient pas été de refus. Je répondis qu’on n’avait pas le temps et que pour ce qui était de boire, il y avait assez de rivières à leur disposition. A mon ton, ils comprirent tous que l’époque de l’ivrognerie était terminée.
Une heure plus tard, les ennuis commençaient pour de bon : nous pataugions en plein marécage. J’avais cru, en obliquant plus à l’est, pouvoir contourner cette fameuse zone humide, qui nous avait déjà valu bien des soucis à l’aller, mais non, il n’y avait rien à faire, elle semblait s’étendre sur des kilomètres. Nous nous retrouvâmes une nouvelle fois avec de l’eau jusqu’à la ceinture et finalement, pour ne pas nous enfoncer tout à fait, il fallut bien se mettre à ramper. Heureusement que j’avais prévu des sacs de toile imperméable pour protéger les fusils, sinon nous aurions été à la merci du premier animal sauvage. En attendant, ce n’étaient pas les grosses bêtes qui nous attaquaient, mais les petites. Des milliers de moustiques tournaient autour de nous dans un nuage compact, qui obscurcissait presque le soleil. Et ces satanées bestioles ne se privaient pas pour nous piquer, je peux vous le garantir ! Occupés comme nous étions à ramper, tentant comme nous pouvions de ne pas nous faire engloutir dans les fondrières, nous n’avions guère le loisir de nous défendre contre ces insectes. Quand nous parvînmes enfin sur un sol plus stable, nous étions couverts de boutons urticants. Mais ce n’était pas tout. Nous étions également couverts de sangsues, ce que nous découvrîmes aves horreur ! Toutes les parties de notre corps qui n’étaient pas protégées par les vêtements étaient atteintes : le cou, la nuque, le visage, les mains et les avant-bras. Il fallut s’arrêter et arracher une à une ces bêtes immondes. On voyait bien que nous étions sous les tropiques car elles étaient énormes. Si nous n’avions pas agi immédiatement, elles nous auraient saignés à blanc en moins d’une heure.
On se remit en marche. Les hommes pestaient contre toutes ces épreuves que je leur faisais endurer mais moi, plus ils pestaient, plus je me disais que cette marche leur ferait du bien et qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour les faire sortir de l’état d’avachissement dans lequel ils étaient tombés. J’en étais là dans mes réflexions, très fier intérieurement de mes méthodes pédagogiques, quand un feulement grave se fit entendre à proximité. Diable, ce fauve devait vraiment être tout près de nous ! Le temps de nous saisir de nos fusils, il était trop tard. Un tigre énorme, tel que je n’en avais jamais vu, surgit des bosquets et s’élança sur l’homme de tête. Que faire ? Tirer, c’était risquer d’atteindre notre compagnon. Ne rien faire, c’était le condamner à une mort certaine. J’ai hésité trois secondes. Trois secondes de trop. Quand le coup est parti et que le tigre, blessé, a fait un bond en arrière, il était déjà trop tard. Notre ami gisait par terre dans une flaque de sang. Le félin, lui, nous fixait en émettant des cris étranges, sans qu’on pût savoir s’ils étaient causés par la douleur ou par la rage. Sans nous préoccuper de ces subtilités, nous tirâmes tous les cinq en même temps, vidant nos chargeurs. Le félin accusa le coup et recula, étonné. Il montra ses grandes dents en retroussant les babines, puis, au moment où il se retournait pour s’enfuir, il s’étala de tout son long. Il était mort.
Nous nous précipitâmes près de notre malheureux compagnon. Malheureusement, il n’y avait plus rien à faire. La carotide sectionnée, l’épaule arrachée, il se vidait de son sang. Nous tentâmes de le rassurer, lui faisant croire qu’il allait s’en sortir, mais au fond de nous, nous savions bien que ce n’était pas vrai. Pendant que je lui soulevais la tête et que je lui rappelais tous les événements fabuleux que nous avions vécus ensemble, il me regardait avec des yeux tristes de petit enfant. « J’ai peur » dit-il tout à coup. « J’ai peur de ce qu’il y a de l’autre côté. Et s’il n’y avait rien ? » Evidemment qu’il n’y avait rien, mais comment le lui dire en ce moment ? Je lui mentis donc encore une fois. Je le rassurai comme je pus, en lui parlant du paradis, mais lui m’interrompit en disant que le paradis, il venait juste de le quitter. C’était sa vie au village avec les femmes. Dans son regard qui commençait à vaciller, je vis comme un reproche et je me tus. Que dire encore après cela ? Les autres hommes accouraient avec une civière de fortune qu’ils avaient fabriquée avec des branchages. Je m’écartai d’un mètre, mais au moment où ils soulevèrent le blessé pour le déplacer, il expira. Il se fit un grand silence. Nous restions là, prostrés, à regarder ce marin qui avait été notre compagnon et qui maintenant était mort. De ses grands yeux fixes, il contemplait le ciel bleu et je me demandais ce qu’il pouvait bien voir maintenant. Instinctivement, je regardai aussi en l’air et là, dans l’immensité azurée, je revis le petit nuage noir de ce matin. Je n’aurais jamais dû partir, les dieux n’étaient pas avec moi !
Puis je suis parti examiner le cadavre du tigre. Il était vraiment énorme. Je n’avais jamais vu une bête pareille. Sans mentir, il était bien le double de ceux qu’on voit habituellement dans les zoos en Europe. Pourquoi nos routes s’étaient-elles croisées ? Il n’avait fait, lui, que son travail de tigre. Il avait attaqué pour manger. Nous, de notre côté, nous n’avions fait que nous déplacer avec l’intention de trouver un moyen pour rentrer chez nous. Et puis voilà. C’était le destin. Un jour on rencontre une princesse, un autre jour c’est la mort qui est au rendez-vous. Quand on y réfléchit, cela n’a rien d’extraordinaire. Nous savons tous qu’il nous faudra bien mourir un jour et que ce n’est qu’une question de temps. Pourtant, plus les années passent et plus nous finissons par croire que cela n’arrivera jamais. Cet événement inattendu venait prouver le contraire. Et puis je me culpabilisais. Je me disais que ce compagnon était heureux au village. Moi, ma passion, c’étaient les livres et l’amour délicat de ma belle princesse. Lui, c’était de boire, de ne rien faire, et de caresser des corps de femmes. Chacun sa vie après tout. J’avais voulu l’arracher à ce que je considérais comme une turpitude et il en était mort. J’avais voulu, surtout, retrouver mon bateau afin de fuir cette île et c’était donc indirectement pour contenter mon désir qu’il avait perdu la vie. Que dire à cela ? Rien, évidemment.
Après une bonne heure, nous nous remîmes en route en portant la dépouille de notre ami sur le brancard. Ce n’était pas facile. Quatre hommes étaient nécessaires pour cette tâche. Les deux autres devaient tenir les sept fusils tout en surveillant les abords. Nous entendîmes d’ailleurs d’autres feulements, mais heureusement fort éloignés. A un certain moment, il y eut même un combat entre deux tigres, quelque part dans la forêt. Deux mâles, sans doute, qui se battaient pour une femelle. La vie continuait. Il y aurait un gagnant et un perdant. Un des deux mourrait peut-être et l’autre, après un accouplement torride, donnerait la vie à un nouvel être. Un petit tigre qui grandirait et qui à son tour tuerait des hommes et s’accouplerait, à moins qu’il ne soit lui-même tué. Tout cela me semblait complètement absurde.
Mais l’heure n’était pas à la philosophie ! Il fallait être vigilant. Heureusement, il n’y eut plus d’autres mauvaises rencontres et vers les dix-huit heures nous arrivâmes enfin sur la plage. Nous avions traversé l’île dans toute sa largeur.

01:23 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : litterature
22/06/2011
Une île (14)
Et la vie continua ainsi de nombreux mois encore. Ma princesse semblait très heureuse d’avoir à ses côtés un marin aussi cultivé et qui passait une grande partie de son temps libre à lire (l’autre partie lui étant par ailleurs exclusivement consacrée). Moi, pour ma part, j’aurais eu tort de me plaindre. Je lisais, je lisais, je lisais. Tout Cervantes y passa, ainsi que l’Histoire comique de Francion. Puis ce furent les pièces de Racine et de Corneille. Il me fallut plusieurs semaines pour arriver au bout du Grand Cyrus, mais j’y arrivai. Comme je choisissais les ouvrages selon la place qui leur avait été attribuée sur les rayons de la bibliothèque, je remontais le temps sans même m’en apercevoir. Après les Siècles d’Or français et espagnol, je dévorai les livres de la Renaissance. Le truculent Rabelais, mais aussi les poètes de la Pléiade comme Ronsard, du Bellay et bien d’autres encore dont j’ai oublié le nom. Puis j’abordai le Moyen-âge et ses romans de chevalerie : Lancelot du Lac, de Chrétien de Troyes et les histoires du roi Merlin. Puis ce furent les grands cycles des chansons de geste, comme La Chanson de Roland, Guillaume d’Orange et Renaud de Montauban, bientôt suivis par Huon de Bordeaux et les Aliscans.
Cependant, j’avoue que le texte qui m’a le plus impressionné, c’est l’histoire de Tristan et Iseut. J’en avais appris des pages par cœur et le soir, quand nous descendions dans les profondeurs de la terre nous détendre dans les bains, j’en récitais des passages entiers à ma princesse. Celle-ci, allongée et les yeux fermés, écoutait attentivement tout en savourant l’eau chaude qui coulait librement sur sa peau nue. Et quand enfin elle ouvrait les yeux, c’était pour me gratifier d’un de ses regards doux et complices qui me mettaient le cœur en émoi. Alors je laissais là l’histoire de la belle Iseut et, dès que ma compagne sortait de l’eau, je l’enlaçais et la couvrais de baisers sur tout le corps. J’aimais par-dessus tout son sexe doux et humide, qui me faisait penser à l’endroit où nous étions car il renfermait à la fois une source d’eau vive et un feu souterrain. Quand je disais cela, ma compagne souriait puis me coupait la parole, préférant laisser là les discours pour s’adonner à d’autres jeux. A chaque fois je restais ébahi devant autant d’audace et autant d’abandon.
Les mois passaient toujours et comme il n’y avait pas vraiment de saisons dans ce pays quasi tropical, j’avais complètement perdu la notion du temps. Mon seul repère, c’étaient mes livres. J’en étais arrivé au dernier rayon, celui de l’Antiquité. Je dévorai Cicéron et Sénèque, Plaute et Lucien, Julien et Suétone. Ovide, perdu et exilé sur des rivages barbares, aux confins de la Thrace, m’émut particulièrement. Puis un jour, j’ouvris le dernier livre de la dernière rangée. C’était l’Odyssée d’Homère. Je lus avec avidité l’histoire de ce marin perdu en mer, victime des tempêtes et de la colère des dieux. Le pauvre n’arrivait jamais à retrouver sa patrie et il était sans cesse la victime des éléments ou des vents contraires. Evidemment, cette quête perpétuelle qu’était devenue sa vie me faisait penser à ma propre existence et j’avoue que plus j’avançais dans ma lecture, plus ce livre me passionnait. Jusqu’au moment où je suis tombé sur l’histoire de Calypso et là ce fut un choc. Ulysse avait perdu son bateau dans une tempête et s’était échoué sur l’île où habitait cette belle nymphe. Cette dernière tomba amoureuse de lui et le retint de force, malgré son désir de rentrer chez lui.
Bon, me dis-je, ma situation est un peu différente, on ne me retient pas de force, moi. Bien au contraire, c’est avec plaisir que je reste auprès de ma princesse. Néanmoins, les éléments sont tout de même contre moi et si je voulais quitter l’île, je ne le pourrais pas. Alors, subitement, ma vie me parut affreusement vide. Moi qui avais passé mon existence à voyager et qui avais cru trouver un refuge ici, dans les bras d’une femme, voilà que tout cela me semblait n’avoir aucun sens. Qu’est-ce que je faisais de mes journées en fait ? Strictement rien, à part lire. J’aimais et j’étais aimé, oui. Mais est-ce que cela pouvait suffire pour justifier une existence ? Pendant tous ces mois, certes, cela m’avait semblé une solution originale, mais voilà subitement que cette situation me pesait. J’avais remis le devenir de ma destinée entre les mains d’une seule personne et je trouvais maintenant cela fort réducteur. Je vivotais en fait, ne réalisant aucun travail et dépendant entièrement de l’activité des villageoises. Quant aux livres, je venais de refermer le dernier qu’il y avait dans cette contrée et désormais je risquais fort de m’ennuyer à mourir.
La complicité que j’avais avec la princesse était certes exceptionnelle et son corps de déesse ainsi que ses hanches généreuses continuaient à faire ma joie, mais est-ce que cela suffisait pour définir qui j’étais ? Pour le dire autrement, il me semblait perdre ma personnalité dans cette relation, par le don de moi-même que je faisais. Je n’étais plus un aventurier, même pas un marin, à peine un homme. N’assumant rien, laissant à d’autres la charge de me nourrir, je n’existais plus que dans les yeux de la princesse. M’eût-elle regardé autrement que je n’étais plus rien. Il me fallait réagir au plus vite et les livres que je venais de lire venaient à mon secours. Lancelot, par exemple, le chevalier sans peur et sans reproche, aimait sans doute les femmes qu’il rencontrait, mais il poursuivait tout de même sa route à la recherche du Graal. Quant à Ulysse, malgré les attraits de la belle Calypso, il n’arrêtait pas de regarder l’horizon, se demandant comment il allait quitter cette île qui le retenait prisonnier et qui l’empêchait d’accomplir sa destinée.
Certes, il y avait l’exemple de Roméo et celui de Tristan. Mais il s’agissait là d’amours contrariées et on sentait bien que Roméo n’aimait Juliette que parce qu’elle était inaccessible, appartenant au clan de ses ennemis. Même chose pour Tristan, qui désirait en Iseut la future femme du roi Marc. Leur amour était sans doute admirable et occupait toute leur vie, mais il n’était admirable, précisément, que parce qu’il constituait un combat où leur désir et leur volonté devaient s’imposer. Iseut eût-elle été libre et Juliette accessible, que personne n’aurait pris la peine de raconter leurs histoires.
Je me levai d’un bond et partis au village retrouver mes marins, afin de leur demander comment ils vivaient la situation. En longeant un champ, je vis plusieurs villageoises occupées à biner des plans de pommes de terre. Quand elles se redressèrent pour me saluer, je vis que deux d’entre elles au moins étaient enceintes. Cela me fit un choc car cela voulait dire que notre présence sur cette île allait avoir des conséquences et que toute l’organisation de la vie sociale allait en être modifiée. Je poursuivis mon chemin, admirant au passage le bon entretien des cultures. Il y avait surtout du blé et du maïs, mais aussi des plantes potagères, des courgettes et des haricots. Je me suis arrêté à l’entrée d’une vigne, rien que pour admirer les belles grappes qui pendaient des sarments. Décidément, ces femmes savaient y faire et je ne voyais pas trop ce que nous leur apportions.
A l’entrée du village, je croisai deux autres femmes qui elles aussi étaient enceintes. Elles semblaient fort contentes de leur état, posant, tout en marchant, une main sur leur ventre déjà proéminent. Elles me saluèrent avec un grand sourire, comme si indirectement j’étais responsable de ce qui leur arrivait. Franchement, à part échouer mon bateau, je n’avais vraiment pas fait grand-chose ! Je me mis à la recherche de mes marins, ce qui ne fut pas facile. Je finis par les trouver dans le patio d’une maison, attablés devant des verres de vin. Et dans quel état ! Une vraie catastrophe ! Trois au moins ne me reconnurent pas, tant ils avaient bu. Les autres me regardèrent d’un air hébété, comme si je sortais d’un autre monde ou carrément des Enfers.
Ils me demandèrent en bégayant comment j’allais et si je m’amusais autant qu’eux. Puis l’un d’entre eux ironisa en faisant remarquer que je n’avais qu’une femme à ma disposition et que forcément ma situation était moins enviable que la leur. Avinés comme ils étaient, ils se mirent tous à rire d’un rire bestial, sans qu’on sût s’ils avaient tous compris la blague. Celui qui avait parlé continua à ricaner et à se montrer grossier. M’étais-je réservé la princesse parce que j’étais le capitaine ou bien parce que j’étais incapable de satisfaire plus d’une femme à la fois ? Les rires redoublèrent tandis que je les fusillais du regard, blanc de rage, complètement dégoûté par leur attitude. En fait je les plaignais en voyant ce qu’ils étaient devenus et l’incident aurait pu en rester là si un autre n’avait pas surenchéri. Comment se faisait-il que la princesse fût une des seules filles de l’île à ne pas être enceinte ? Ce n’était pas possible, je devais passer trop de temps le nez dans mes bouquins ! Ou alors je devais mal m’y prendre ! J’étais sans doute trop romantique et je me contentais de promenades au coucher de soleil, main dans la main. Mais sacrebleu, ce n’était pas de cela qu’une femme avait besoin ! Si je voulais, ils allaient arranger cela la prochaine fois qu’ils rencontreraient ma compagne. En s’y mettant à six, elle finirait bien par s’arrondir comme les autres...
Là, la rage me prit. Une rage comme je n’en avais jamais eu dans ma vie. Je me mis à crier, à hurler même. Je renversai la table et tous les flacons de vin, qui éclatèrent sur le pavé dans un bruit effroyable. Je les traitai de porcs, d’ordures, de déchets humains. Je leur reprochai ce qu’ils étaient devenus, des ivrognes, des bons à rien, des ratés. Ils vivaient comme des fainéants sur le compte de toutes ces femmes, qui elles travaillaient d’arrache-pied dans les champs malgré leur état. Ils auraient dû avoir honte. Et en repensant au sort qu’ils réservaient à ma princesse, j’en bousculai violemment un, qui s’affala aussitôt sur le pavé. Du coup ils eurent l’air complètement dessoulés et ils me regardèrent d’un air ahuri.
Je leur expliquai plus posément qu’ils étaient tombés bien bas et que leur oisiveté les perdrait. La compagnie des femmes ne leur convenait pas. Ils devaient se ressaisir. Vivre éternellement dans cette île n’était pas non plus une solution. L’existence ne pouvait se limiter ni à des amours bestiales comme ils le croyaient, ni d’ailleurs à des rêves romantiques comme je l’avais cru moi. Il nous fallait tous réagir si nous ne voulions pas définitivement sombrer. Cette île paradisiaque était en train de se transformer en un véritable piège. Dès demain, nous nous mettrions à la construction d’un bateau. Ou plutôt, nous irions voir dans quel état se trouvait le nôtre, à l’autre bout de l’île.
Calypso séduisant Ulysse (d'après "Sur les traces d'Ulysse")
07:00 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature






